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Full text of "Magasin pittoresque"

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LE MAGASIN 



PITTORESQUE 



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LE MAGASIN 



PITTORESQUE 



REDICK, DEPUIS SA FOSDATIO.N , SOUS LA DIRECTION DE 



M. EDOUARD GHARTON. 



SEIZIÈME AWÊE. 



1848. 



Prix du volume broché. . . 5 fr. 5ù cent, 
relié. ... 7 fr. 



CONDITIONS D'ABONNEMENT. 

LIVRAISONS LIVRAISONS 



ENVOYEES REUNIES UNE 1-OIS l'AK MOIS. 

l'AlUS. DlirAIlTEMIiNTS. 

Prix : Fi anco /uir lu poste. 

Pour un an . . 5 f. in c Pour un an . . 7 f. ao c. 
Pour sii mois. 2 f. 6u c. Pour six mois. 3 f. 60 c. 



ENVOYEES SEI'AREMEKT 1 0U3 LES SAMEDIS. 



l'Ali IS. 
Prix : 
Pour im an . . 5 f. io c. 
Pour sii mois. i f, So c. 



lll.l'AUriiMENÏS 

Iranco prir la poste 

Pour un an . . 7 f. 5o c. 

Pour six mois. 3 f. 80 c. 



PARIS 



AUX BUREAUX D'ABONNEMENT ET DE VENTE, 

RUE JACOK , N° 30 , ' 

TRÈS DE I.A RUE DES PETITS-AUG USTINS. 



M DCCC XLVHI. 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/magasinpittoresq06char 



MAGASIN PITTORESQUE 

A DIX CENTIMES PAR LIVRAISOiN. 



PREMIERE LIVRAISON. — 18/1 8. 



LE r.ETOUn DU SOLDAT SLISSE. 




Dessin de Kari. Girardit, d'après un tubleau (I'Edolard Girabdet. 
Tome XVI.— Janvier iS^S. 



MAGASIN PlTTOllKSQUK. 



La vieille iiièif lile au coin le plus reculé de la salle c(im- 
munc ; le pi-ic , que sii suiditO eiiipi isoune dans un silence 
éternel, lit tout bas celle liiblc de la famille , aux marges de 
laquelle s'inscrivent les morls, les mariages ou les naissances; 
la petite lille , assise à ses pieds , rassemble en bouquet les 
fleurs recueillies dans son tablier. 

On est au déclin du jour ; une teinte adoucie et uniforinc 
enveloppe cette sci^ne paisible. Aucune rumeur ne vient du 
dehors ; au dedans tout est silencieux : on n'entend que le 
bruit monolonc du rouet qui gronde doucement , celui de la 
feuille du livre saint que tourne la main du vieillard, ou les 
agaceries contenues de l'cnfanl au chien qui dort sous le 
fauteuil. Mais ce calme n'est point de la torpeur : au milieu 
de leur rccueillcmeiil, chacune de ces trois âmes poursuit sa 
pensée, et trois monologues Intérieurs s'en élèvent en même 
temps comme un chœur mystérieux. 

Celui de la vieille mère est une prière : 

— O Dieul veille sur mon (ils, pense-t-elle ; au milieu de 
cette lutte impie où la .Suisse voit ses enfants se combatue, 
fais qu'il ne frappe point et qu'il ne soit point frappé I Ita- 
mène-moi mon fils fort et beau comme tu me l'as donné, et 
doux et pacifique comme l'a fait ma tendresse. 

El pendant que cette supplication de la mère s'élève entre 
deux soupirs , le vieillard , l'u'il fixé sur le livre des Macha- 
bées, répète en son cœur : 

— L'enfani a interrogé sa conscience ; elle lui a dicté son 
devoir, et il y a obéi. S'il vit, ses frères l'estimeronli s'il 
meurt, Dieu le recevra ; car, vivant ou mort, il aura défendu 
ce qu'il croyait la vérité. 

Enfin , au-dessus de Ces deux méditations austères , la 
pensée de la petite fille se joue comme l'hirondelle au-dessus 
de nos sombres édifices. 

— Le frère est allé bien loin , murmure-l-clle i qiie m'ap- 
portera-t-il au retour ? Des cristaux de la montagne , des 
jouets sculptés par les pâtres, des rubans brodés d'argent, ou 
de beaux livres h Images dorées? Ahl quoi qu'il apporte , 
qu'il revienne vile, mon frère, et qu'il soit le bienvenu ! 

El pendant que ces trois Ames semblenl ainsi se confondre 
dans un même souvenir, voilà que des pas rapides retentis- 
sent du coté du seuil... ils approchent; la (lorte s'ouvre... 
un cri part 1 C'est lui , c'est le fils regretté , c'est le frère at- 
tendu ! La vieille mère s'csl levée et tend les bras ; l'enfant se 
penche à l'oreille du vieillard et lui crie la bonne nouvelle ; 
le chien lui-même sort de sa retraite en grondant de joie, cl 
un rayon du soleil couchant qui vient de jaillir par la porte 
entr'ouvcrle semble illuminer celle fêle de la famille. 

Oh ! que de larmes conleuues vont maintenant couler! que 
d'cmbrassemenlsl que de quosUuns ! Il faut que le jeune 
soldat raconte ce qu'il a vu , ce qu'il a senti , ce qu'il a fait ! 
Mais il le peut sans hésilalion , car il n'a rien à cacher; et à 
chacun de ceux qui l'atlendalenl il rap|iorte de celle courle 
lutte un souvenir selon leurs souhaits : à sa mère il i)enl 
parler de femmes sauvées, de blessés secourus; à sou père il 
peut dire comment , au milieu des nuages de balles cl de 
mitraille, son cuuu' bailail aussi tranquille ; à sa petite sccur, 
enfin , il peut donner comme jouet cette l'ocarde de guerre 
désormais inutile, (^uaui à lui , il gardera seulement la mé- 
moire de celle cruelle épreuve de lui-même, avec la pensée 
qu'il y esi entré comme \m ciloyc» cl qu'il eu e»l sorti comme 
un homme. 



UN SECIIET DE MÉDECIN. 



NOUVKI.KE. 



Comme toutes les rues de Versailles, la rue des Itéscrvoirs 
est déserte et silencieuse de bonne heure. Dès que l'ombre 
du soir commence à descendre , les porlcs se ferment , les 
rideaux s'abaissent , et l'on ii'aix'nuit plus , dans celle larg(' 
voie destinée aux carrosses et aux trains de chasse de la cour 



du grand roi , que quelques passants attardés qui regagnent 
à la hâte leur logis. 

Un de ceux-ci venait d'atteindre un peiii pavillon à un seul 
étage, situé presque à l'exlrémilé de la rue. 11 en ouvril lui- 
même la porte au moyeu d'une clef, et l'on put bientùt aper- 
cevoir du dehors une faible lumière qui s'allumait au rez-de- 
chaussée, et qui s'y promena quelque temps comme pour la 
dernière inspection du soir. 

Qui eill pu la suivre l'eût d'abord vue éclairer un petit 
salon meublé avec ce luxe faux cl pour ainsi dire regretté 
qui indique le sacrifice fait aux exigences d'une position; 
puis un cabinet donl le bureau au cuir brillant et aux carions 
sans tache prouvait l'inutilité habituelle ; enfin un escalier 
élroil conduisant à une chambre à coucher où elle s'arrêta. 
Ici l'élégance économique du reî-de-chaussée avait fait place 
à une indigence visible. Le lit, bas et sans rideaux, élnlt re- 
couvert d'une colonnade délciule; quelques chaises de paille, 
une table cl un secrétaire démodé complétaient l'amcuble- 
mcul, dont l'insuOlsance, opposée au luxe du rez-de-chaus- 
sée, prouvait la dure nécessité imposée à tous ceux qui com- 
mencent de reiranclier sur le nécessaire afin de pouvoir se 
parer du super Ou. 

Telle était , en elfet , la position de M. Auguste Kournier, 
alors locataire du pavillon de la rue des Réservoirs. Heçu 
docteur en médecine après de sérieuses éludes qui avaient 
absorbé la meilleure partie du petit héritage laissé par son 
père, il avait dû employer le reste à s'établir assez richement 
pour ne point repousser la confiance. Oindaumé à une ai- 
sance apparente qui masquait de cruelles privations, il atien- 
dail le succès sous ce déguisement de prospérité. 

Mais depuis près d'une année qu'il habitait Versailles, les 
yeux fixés sur l'horizon comme la sœur Anne , il ne voyait , 
comme elle , que la poussière du préseul et les vertes espé- 
rances de l'avenir. Ses ressources s'épuisaient .sans lui ame- 
ner celle clientèle toujours rêvée et toigours invisible 

Cependant les besoins de la réussite devenaient chaque 
mois plus piessanls. Le jeune docteur , aiguillonné par l'in- 
quiétude, avait cherché autour de lui des protections et n'a- 
vait trouvé que des préoccupations personnelles. Ou vantait 
son instruction, son zèle, sa scrupuleuse délicatesse; maison 
s'arrclait là : lui rendre justice exemptait de lui rendre ser- 
vice. En dernier lieu il avait sollicité, avec beaucoup de per- 
sistance Cl d'ellorl , l'emploi de médcciu près d'un hospice 
qu'un legs philanlliropique allait pcrmellre d'élever dans le 
voisinage ; malheureusement ceux qui auraient pu l'appuyer 
n'avaient pas tro|) de toute leur infiuence pour eux-mêmes : 
quelques promesses lui avaient élé faites, qiielques espérances 
données; puis chacun était retournée ses propres alTaires, 
et le jeune médecin venail d'apjjiendre qu'un concurrent 
mieux servi l'avait emporté ! 

tktle dernière décepUon avait redoublé la tristesse qui 
depuis quelque temps assombrissait ses réilexions. Après 
avoir jeté un cou|) d'ieil découragé sur la nudité de sa cham- 
bre à coucher et s'être occupé lui-même de lous ces arran- 
gements domestiques habituellement épargnés aux hommes 
d'étude, il s'approcha de l'une des fenêtres et appuya pensi- 
vement son front contre la vitre humide. 

De ce cùié s'étendait une cour commune sur laquelle s'ou- 
vraient le pavillon du jeune docteur cl une vieille masure lé- 
zardée qu'habilail un ancien huissier nommé M. Duret. Ce 
dérider, connu de tout le quartier pour son avarice , était 
])ropriétaire des deux maisons ainsi que d'un jardin aban- 
donné qu'une grille de bois vermoulu séparait de la cour. 
L'ne pauvre fille dont il était parrain, et qu'il avait recueillie 
tout enfant, tenait son ménage ; il s'était ainsi assuré, sous 
l'apparence d'une bienfaisante protection , une .sorte de do- 
mestique sans gages , qui partageait avec reconnaissance sa 
pauvreté volontaire. 

r.ose ne s'él.iil, du reste, ni hébétée ni endurcie dans cette 
rude condition : loin de là , son Ame , chassée du réel qui la 



MAGASIN PITTOHESQUB. 



blessait , avait pmir ainsi dire pris sa vo\(e vers les plus 
haiilps ri'sions ne l'idi^al. Toujours seule , elle avait fi'condé 
cette solitude par la n'Ilexion ; ignorante et sans moyens 
d'apprendre, elle s'était résignée à relire mille fois les quel- 
ques livres que le hasard avait fait tomber entre ses mains , 
elle en avait extrait tout le suc et tout le parfum ! 

Cependant , depuis l'arrivée de !M. Auguste Fournier, le 
cercle de ses lectures s'était un peu agrandi. Le jeune homme 
lui avait prêté quelques classiques égarés dans sa bibliothfque 
médicale, et ces prêts étaient deveilus l'occasion de rapports 
de voisinage, restreints, du reste, ^ de courts entretiens. 

Depuis plusieurs jours , les inquiétudes personnelles du 
docteur l'avaient empêché de songer à Rose, lorsqu'il l'aper- 
çut traversant vivement la cour et se dirigeant vers son pa- 
villon. Près d'arriver h la petite porte de derrière, elle leva 
la tête , reconnut M. Fournier à sa fenêtre , lui fit un signe , 
et pronon(;a quelques paroles qu'il n'entendit pas. 

Le jeune médecin se hâta de descendre pour ouvrir. 

Rose , dont les traits fatigués et sans fraîcheur semblaient 
contredire le nom, était encore plus prde que d'habitude, et 
la pauvreté de ses vêtements était rendue plus apparente par 
un désordre qui frappa le jeune médecin. 

— Qu'est-ce donc? qu'avez-vous? deinanda-t-il. 
Elle paraissait émue, embarrassée, et répondit : 

— Pardon... j'aurais voidu... Je venais vous demander un 
service... un grand service. 

— Parlez, dit M. Fournier, en quoi puis- je vous «tre 
utile ? 

— Ce n'est pas à moi , mais à mon parrain. Depuis huit 
jours il souffre, il s'alTaiblit... Ce matin encore il a pu se 
lever ; r»ais tout h l'heure , en se recouchant , il s'est 
évanoni ! 

— Je vais le voir, interrompit le jeune docteur, qui fit un 
pas en avant. 

Rose le retint du geste. 

— Mon dieu ! excusez-moi, dit-elle en balbutiant... mais 
mon parrain a toujours refusé d'appeler des médecins. 

— Je me présenterai comme voisin. 

— Et sous quelque prétexte, n'est-ce pas ?... M. le docteur 
pourrait, par exemple , demander le prix de l'écurie et de la 
petite remise... tous deux lui deviendront nécessaires quand 
il aura son cabriolet. 

L'n sentiment d'amertume traversa le creur du jeune 
homme. Autrefois , en ell'et , aux premiers jours d'illusions , 
id avait laissé voir cette espérance lointaine. 

— Soit, dit-il d'un ton bref. 

Et , relermaut la porte du pavillon , il suivit la jeune fille 
jusqu'à la masure liabilée par le père Duret. 

Sa conductrice le pria d'attendre quelques instants à la 
porte et de n'entrer qu'après elle , afin que son parrain ne 
pilt rien soupçonner. 

Il s'arrêta en effet sur le seuil, entendit le malade de- 
mander à la jeune fille si le jardin était bien fermé , si elle 
avait éteint le feu et si le seau n'était point resté au puits; 
inquiétudes d'avare auxquelles Rose répondit de manière 
à le tranquilliser. Cependant la voix saccadée et sifflante 
avait frappé le médecin. 11 se décida à franchir les deux 
marches d'entrée, et entra bruyamment, comme un visiteur 
qui veut s'annoncer î mais il fut subitement arrêté par l'obs- 
curité. 

L'unique pièce qui formait le logement du vieil huissier, 
et dans laquelle il était alors couché, n'avait, en effet, d'autre 
lumière que celle du réverbère qui éclairait la rue, et dont 
la lointaine lueur transformait la nuit de la masure eu ténè- 
bres visibles auxquelles le regard avait besoin de s'habituer. 
Celui du malade reconnut sur-le-champ son jeune locataire. 
Il se souleva sur sou cnude : 

— Le docteur! s'écria-l-il avec effort ; j'espère qu'il ne 
vient point pour moi ! Je ne l'ai point demandé ; je me porte 
bien ! 



— Aussi n'est-ce pas une visite de médecin , mais de 
locataire , répondit M. I-'ournier qui s'approchait du lit à 

tâtons. 

— De locataire 1 répéta l'ancien huissier ; c'est done pour 
le terme? Je ne savais pas le terme échu... Alors tous ap- 
portez de l'argent... Allume une chandelle , Rose , allume 
vite ! 

— Pardon , dit le jeune docteur qui était enfin arrivé au 
chevet du père Duret , mon terme commence â peine , et je 
viens seulement savoir si vous pourriez, au besoin, me trou- 
ver place pour une voiture et un cheval. 

— Ah ! il s'agit des hangars, reprit le vieillard ; bien, bien. 
Veuillez vous asseoir, voisin... Nous n'avons pas besoin de 
chandelle. Rose , la lanterne suffit ; on cause mieux sans lu- 
mière. Donne ma tisane seulement. 

La jeune fille lui apporta une tasse grossière qu'il vida avec 
l'avidité haletante que donne la fièvre. 
Le médecin demanda ce qu'il buvait ainsi. 

— Mon remède ordinaire , docteur, répondit le malade , 
un bouillon de patelle ; c'est plus sain que toutes vos dro- 
gues, et ça ne coilte que la peine de cueillir la plante. 

— Et vous buvez froid ? 

— Pour ne pas garder de feu ; le feu me gêne... puis le 
bois est hors de prix... Quand on tient à nouer les doux bouts, 
il faut savoir être économe. Je ne veux pas faire comme ce 
scélérat de Martois, avec qui j'ai tout perdu! 

Martois était un débiteur de l'ancien huissier qui avait au- 
trefois fait faillite. Le père Duret avait été remboursé inté- 
gralement ; mais il n'en répétait pas moins , depuis lors, que 
Martois l'avait ruiné : c'était pour lui un thème inépuisable, 
comme la petite vérole pour les vieilles femmes laides, et la 
révolution pour les nobles sans argent. 

M. Fournier eut l'air d'abonder dans le sens du malade, et 
s'approcha davantage. Ses yeux, qui s'accoutumaient à l'obs- 
curité , commençaient à distinguer le visage du vieillard, 
marbré de plaques rouges annonçant l'ardeur de la fièvre. 
Tout en continuant de lui parler, il prit une de ses mains 
qui était brûlante , écouta sa respiration entrecoupée , et 
acquit la conviction que son état était plus grave qu'il ne 
l'avait d'abord supposé. Il voidut y ramener l'attention du 
père Duret, aliu de le décider i quelques remèdes; mais 
celui-ci s'était engagé dans le détail des avantages que pré- 
sentait le hangar à louer, et ne prenait point garde à autre 
chose. 

Cependant sa voix , qin devenait plus entrecoupée depuis 
quelques instants, s'arrêta tout à coup. Le jeune médecin se 
pencha vivement sur lui , et cria à la jeune fille d'apporter 
une lumière. Pendant qu'elle s'empressait de l'allumer, il 
souleva la tête du vieillard, seulement évanoui, lui lit respi- 
rer des sels qu'il portail toujours sur lui , et ne tarda pas à 
sentir qu'il reprenait ses sens. 

Rose accourut dans ce moment. Le père Duret , qui rou- 
vrait les yeux, avançai la main, voulut parler, et ne put faire 
entendre que quelques sons inarticulés ; mais comme la jeune 
fille s'approcha pour tâcher de comprendre , il fit un effort 
désespéré , redressa la tête , et souffla la lumière qu'il étei- 
gnit! 

Cependant le médecin en avait vu assez pour s'assuier que 
de prompts secours étaient indispensables. 11 prit congé d«i 
vieil huissier, en lui recommandant le repos et promettant 
de venir lui reparler de ratfaire en question. Rose le suivit 
au delà du seuil. 

— Eh bien? demanda-t-ellc avec anxiété. 

— La maladie s'annonce avec des symptômes sérieux, dit 
Fournier ; je vais vous l'erlre une ordonnance que vous exé- 
cuterez rigoureusemenl. 

— Il faudra des remèdes? fit observer la jeune fille avec 
une sorte d'inquiétude. 

— Quelques-uns ; en présentant mon billet, le pharmacien 
vous les remettra. 



MAGASIN l'ITTORESQUE. 



fïose parut ciiilwrrassc'o ; le jeune honiine en devina In 
cause. 

— Ne vous inqiii(''lez pas iiiainleiianl du prix , eniiliiHia- 
t-il ; loul sera fourni en mon nom, el plus tard je réglerai 
avec le père Duret. 

— Oli ! inerri, monsieur, dit la jeune fille, dont le regard 
brilla de reconnaissance ; mais mon parrain comprendra que 
CCS remtVles doivent Olrc payés un jour, et je crains qu'il les 
refuse. .Si monsieur le docteur me permettait de dire qu'ils 
ont élé fournis par lui... gratuitement !... je trouverais, plus 
tard, moyen do tout solder sur le prix de mon travail... 

— .Soil , répliqua l'omnior, qui soullVail de la rougeur el 
de l'embarras de la jiauvre (ille ; faites pour le mieux ; je 
vous aiderai. 

Il vouhil même , pour rendre son dire plus vraisemblable 
aux yeux du ])ére IJuret, la jenvoyer prés de lui tandis iju'il 
allait clicrclier les remèdes, il fallut, pour décider le vieil 
Iniissier à les prendre, lui répéter, à plusieurs reprises, que 
c'était ini pur don du voisin. Persuadé enfin que sa guérison 
ne lui coûterait rien , il se prêta docilement à tout ce qui lui 
était ordonné. 

La suite à la prorlutine livraison. 



DE I.\ niCllESSE MIMfCKE DE LA I''U.\NCE. 
Premier article 

.Si l'on devait juger, par les apparences , de la riclicssc 
métallique recelée dans notre leriïtoire, on croirait qu'elle ne 
consiste qu'en fer el en cbarbon. I.e dernier relevé publié par 
l'administration des mines porte une production annuelle de 
li'l 000 000 cpiint. métr. de combustibles minéraux, et d'en- 
viron /i.'iOO 000 q. m. de fonte de fer; tandis qu'en regard 
do cette somme ijiiirosanle, on ne voit que o 000 q. m. de 
plomb, 3/|0 de cuivre, 28 d'argent : ce n'est rien. 

Pour se convaincre que ce n'est rien, il sulTit de mettre ce 
misérable revenu en regard de celui des autres nations de 
l'Europe. Au lieu de nos 3 000 quintaux de plomb , l'Alle- 
magne en produit 131 000, l'Espagne 300 000, l'Angleterre 
380 000. Au lieu de nos 3,'i0 quintaux de cuivre , l'Espagne 
en produit 000, l'Allemagne 35 000, la l'iussic AO 000, 
l'Angleleire 300 000. Tandis que nous ne produisons pas un 
kilogramme d'élain, l'Allemagne! en pioduit 3 000 quintaux, 
et l'Angleterre 5(i 000. Enfin, parallèlement à nos 28 quint. 
d'argent , il faut en mettre 220 pour la Russie , /i50 pour 
l'Espagne, et 720 pour l'Allemagne. Ces cbiirrcs parlent plus 
haut que tous les discours, parce qu'ils parlent avec une pré- 
cision décisive. 

Ne croirait-on pas qu'il faut accuser la nature d'avoir fait, 
en vue de la r'rance, une exception ,'i la constitution générale 
du territoire européen, an point d'avoir écarté de cette région 
tous les minerais, pour les concentrer, au contraire, dans les 
régions d'alentour ? Grâce à IMou , cotte pensée, que les ap- 
parences semblent si bien légitimer, n'a pourtant pas le 
moindre fondement. Le sol de la Erancc n'a pas été fourni 
moins libéralement de mines métalliques que de tous les 
autres genres de bien. La pénurie .\ cet égard ne vient pas de 
lu faute de la nature, mais de celle de l'bonime. Les trésors 
existent, mais on ne s'ap|)liqne point, comme il le faudrait, 
à les sortir de leur enfouissement. A l'égard de la plupart 
des métaux, notre sol est dans des conditions analogues à celles 
de la .Saxe, du Hanovre, de la Hobême, de la Hongrie, de la 
.Suède , de la fîussie , même de l'Angleterre ; et cependant, 
tandis que ces Étals trouvent dans leurs raines une branche 
d'activité si féconde, les nôtres dorment dans l'abandon, et 
l'on pourrait croire, sur ce que nous ne les travaillons pas, 
que nous n'en avons pas. L'occasion s'est déjà présentée , 
dans ce recueil, d'attirer l'attention sur l'appel fait siu" ce 
ipoint à l'industrie française, dès le dix-sepiième siècle, jiar une 



femme généreuse et digne d'ini meilleur sort (1). l'.evenant 
à ces vues si solides et trop longtemps négligi'es, l'adminis- 
tratioii a fait compléter par ses ingénieurs le tableau général 
des mines de la l'rance dont le dix-seplième siècle n'avait 
pu avoir qu'un aperçu ; et la publication de ce document 
semble un premier pas vers une organisation plus sage de la 
richesse méialli(pie. Il nous est impossible d'entrer ici dans 
le détail des divers gisemeius que, soit les anieurcments des 
filons, soit le souvenir dos ancicimes exploitations dont ils 
ont été le théâtre, font dès aujourd'hui reconnaître, et qui 
évidemment sont loin d'être les seuls que la Erance con- 
tienne ; mais le simple sommaire de ce que nous possédons 
sufDl pour donner convenablement à penser, si on le com- 
pare au sommaire si court de ce que nous produisons. 

P'après le document publié, nous connaissons aujourd'hui 
en France /i5 mines de cuivre, GO de plomb, 105 de plomb 
et argent, Zi8 de cuivre et argent, G d'argent, G d'étain, 
/l5 d'antimoine, 17 d'or, 6 de mercure, ih de zinc, 28 de 
manganèse, 2 de chrome, 7 de cobalt, 2 de nickel, 2 de bis- 
muth, 10 d'arsenic. C'est un total imposant. Tout compris, 
avec cette belle possession de iiliis de /lOO mines, nous ne 
l)roduisons annuellement qu'une valeur brute de 1 500 000 !. 
On peut affirmer qu'il y aurait lieu à retirer au moins cent 
fois davantage. Dès lors sortirait donc du sein de nos mines 
une valeur digne d'être comptée dans le revenu gc'néral de 
la France, et d'autant mieux que ce ne serait pas seulement 
une augmentation de richesse, mais une augmentation d'in- 
dépendance à l'égard de l'étranger. 

Quelles sont les causes d'un abandon si funeste aux vrais 
intérêts du pays? L'histoire en est longue , car ce sont des 
causes nombreuses, complexes, didiciles à analyser dans li'ur 
détail. Dans leur plus grande géiu'ralité , elles se réduisent 
pourtant assez simplement à ce que la législation des mines 
en I'"rance ne s'est trouvée ni dans les mêmes conditions 
(pi'en Allemagne, où les gouvernements ont pris à leur charge 
la direction des travaux , ni dans les conditions de l'Angle- 
terre, favorisée par une plus grande abondance de combus- 
tible et de capitaux, ainsi que par un esprit d'association in- 
dustrielle plus actif. 11 s'ensuit que, par une position qui nous 
est propre, nous n'avons eu ni l'avantage que les mines d'Al- 
lemagne trouvent dans la protection forte et intelligente de la 
puissance puljlique, ni celui que les mines d'Angleterre trou- 
vent dans l'instinct commercial des particuliers. Abandonnés 
à nous-mêmes dans celte industrie si délicate, nous ne pou- 
vions manquer de faiblir, et c'est ce qui nous est arrivé. Ce 
sera le sujet d'un autre article. 



CLAUDE GELÉE, DIT LE LORRAIN, 

OD CLAUDE LORRAIN. 

S'il était dans ma destinée de vivre longtemps séparé de 
la société des lionimes el du spectacle de la nature, je ne 
souhaiterais, pour conjurer le sombre démon de la solitude, 
que de posséder doux tableaux, l'un par Raphaël, l'autre par 
Claude Lorrain, assuré que je serais, en les regardant tour à 
tour, de ne pouvoir jamais douter un seul instant ni de l'im- 
mortalité de mon âme ni de la grandeur de Dieu. Quel cœur si 
mallienrenx.en présence de ces (euvres d'une vérité sublime, 
ne se sentirait s'ouvrir à de nobles sjmpatbies pour l'huma- 
nité et s'é|)anouir dans une douce confiance en l'auteur de 
cet adniiiable univers! Comme Itaphaèl a aimé et cherclié le 
beau dans les traits et les formes do la figmc hinuaine 
Claude Lorrain a aimé et cherché le beau dans la vaste 
étendue de la création. Nul avant lui , md depuis, n'a peint 
avec autant de charme exempt d'exagération et de manière, 
avec autant de sereine et calme puissance, les grâces de la 
terre, les lointains sourires des horizons, la pure et spleii- 

(i) Mnilanic de licansnlcil, i8.',2. p. a. 



MAGASIN l'ITTORESOUE. 



dkle lumière du ciel, le solennel balancement et rimmensité 
des mers. 

Du consentement des maîtres, Claude est le premier des 
paysagistes. D'où vient cependant que sa renommée est si loin 
dï^galer son génie? C'est, il faut le dire, que l'art du paysa- 
giste ne saurait prétendre à la popularité ; c'est que , pour 
la plupart des hommes, la vie ne se manifeste bien visible- 
ment que dans l'expression des passions humaines. La foule 
qui se presse au Louvre devant le pêle-mêle sanglant d'une 
bataille ou les angoisses d'un naufrage ne jette qu'un regard 
distrait sur le tableau d'une campagne paisible. Tandis que 
des groupes de spectateurs toujours nouveaux s'expliquent 
bruyamment la querelle des riomains avec les Sabins ou le 



crime de Clytemnestre , onze chefs-d'œuvre de Claude res- 
plendissent alentour solitaires : d'heure en heure seidenient 
quelque amateur s'approche avec respect, s'appuie sur la 
barre, contemple lentement, puis se retire à regret, et 
comme avec elTort, sans regarder ailleurs, de peur de rien 
dissiper de ce trésor d'impressions délicieuses et pures qu'il 
emporte en son âme enchantée. 

El n'eu est-il point de même dans notre vie ? L'activité fié- 
vreuse des villes, nos intérêts, nos passions, nos plaisirs, les 
événements tumultueux, d'incessantes rumeurs, sollicitent, 
attirent , occupent notre attention , nous absorbent , nous 
captivent , nous tiennent haletants , affairés , toujours en re- 
tard de repos et de loisir; et c'est à peine si, de loin en loin, 




[H.MAflVILL^r [; 



F.WIESENtR. se. 



Musée du Louvre. — Le Débarquement de Cléopàlre, par Claude Loiraln. — Gravure par Wiesener. 



nous nous surprenons à lever un instant nos yeux vers les 
magnificences dont le ciel est pour nous vainement prodigue, 
et qui, éternelles dans leur changeante beauté, se déroulent 
nuit et jour en silence sur nos têtes. C'est ainsi qu'insensi- 
blement nous perdons la curiosité, l'intelligence et l'amour 
de la nature. Si vous conduisez hors des maisons, au milieu 
des plus beaux sites, cet homme justement célèbre par son 
éloquence et son esprit , il regarde sans voir, demande ce 
qu'il faut admirer, s'ennuie et s'attriste de ce vaste silence ; 
il soupire, se détourne, et supplie qu'on le ramène en toute 
hàle à sa tribune et à ses livres. Tendant ce temps, loin des 
cités populeuses , les pâtres , sur les cimes des Alpes ou des 
Pyrénées, insouciants de toutes ces agitations où se consume 
notre vie, promènent en paix devant eux leurs longs regards 
mélancoliques, et, dans de sunples chants, dans de naïves 
et touchantes mélodies, expriment à leur manière leur senti- 
ment intime et profond des grandeurs infinies de la création. 
Comme ces pâtres, Claude avait appris dès son enfance, 
dans les champs de la Lorraine où il était né, à aimer et à 
comprendre la nature ; on pourrait dire qu'il ne connut point 



d'autre mère : orphelin avant l'âge de raison, il errait sous 
les arbres, dans les prairies, au penchant des collines, seul, 
le plus ordinairement muet et en apparence insensible à son 
malheur; ceux qui le rencontraient ainsi le plaignaient comme 
un être privé des dons de l'intelligence. Comment auraient-ils 
deviné l'aUiance secrète qui dès ce temps se préparait entre 
le génie de ce pauvre enfant qui s'ignorait lui-même et l'in- 
visible beauté, la grande âme de l'univers? l'Ius tard, .à 
Fribourg, un de ses frères, graveur sur bois, l'initia, dit-on, 
aux éléments de l'art. Un autre parent, marchand de den- 
telles, le conduisit à P.ome, où, sans se laisser décourager 
par la misère, il commença d'étudier la peinture avec une 
sérieuse ardeur. A l'exception de deux années passées à 
Naples dans l'atelier d'un paysagiste nommé Godefroy, il 
demeura dans Rome jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. Vers 
cette époque il revint en Lorraine, et y fut chargé de peindre 
ù Nancy l'architecture de l'église des Carmélites. .Mais l'Italie 
le rappelait à elle : il se sentait entraîné par l'irrésistible in- 
fluence que cette terre privilégiée des arts exerce sur presque 
tous les artistes qni l'ont une fois visitée; il retouma donc à 



MAGASIN IMTTORKSQUK. 



Romp, où il resta jusqn'i sa mnrt, on 1082 : il avait l'âRO du 
siî'clo. On a rncnnlt^ quo, dans sn i)r('nii("'i'0 joiini'sse, il avait 
élt' ivdiiil par la m'ci'ssitf* aux Iravaiix los plus vulgaires dans 
les ciiisinos d'un pAlissior : mais rctto circonstance , qui ne 
ferait d'aillonrs que rendre plus admirable encore le rare 
développement de son génie, ne repose sin- aucune tradition 
certaine : c'est une de ces anecdotes que l'on accepte parce 
qu'elles amusent , sans s'informer d'où elles viennent. Il 
parait mieux iHabli que, dans liome , il fnt le servitour et 
r^lî-ve à la fois du peintre Auguste Tassi. Colle condition 
inférieure où le retint longlonips la misère dut coiitribiior 
sans doute i'i l'ontrotonir dans dos liabiludos de contrainte, 
d'embarras, de défiance de liii-niomo que l'on caractérise, 
avec une injuste dureté, on écrivani de lui dans les biogra- 
phies que c'était un homme ignorant et inculte. 

Ignorant 1 O sublime ignorance ! Combien d'érudils ses 
contemporains auraii'nt eu avanlage à échanger contre elle, 
s'il eût été possible, loul leur savoir! 

Inculte ! Que signilie ce mot apiiliqué à l'autour de tant 
d'admirables o'uvros'? Si je vois un arbre qui ploie sous le 
faix de beaux et bons fruits, se fùl-il élevé de lui-même 
dans luie contrée déserte avec le seul aide de Dieu, irai-je 
dire qu'il est inculte' N'est-ce pas \\n véritable abus de ré- 
server ces qualifications d'hommes instruits et d'esprils cul- 
livés seulement à ceux qui ont passé plusieurs années de leur 
jeunesse sur les bancs des écoles? il est sorti des collèges et 
il en sort même aujourd'hui de grands sots et de fiers igno- 
rants ! Je vois bien qu'on a essayé de cultiver ces esprils-l;"i ; 
mais je vois aussi (jo'ils ne se son! point laissé faire. 

Jusques cl '[iiand poserons-nous l'insirintion et la valeur 
dos hommes à de si fausses balances? La science est un livre 
immense dont li'S plus grands savants ne connaissent, hélas! 
que bien peu de pages. De quel droit refusez-vous le savoir 
h ceux qui ne venlonl ou ne peuvent point épeleraux mêmes 
pages que vous? Vous savez lire les anciens poêles, vous les 
vénérez parce qu'ils ont admirablement décrit la nature et 
([U'ils vous l'ont fait c(unprendre et aimer. Soit : rien de 
mieux! Mais lui, Claude, le pauvre homme, non-seulement 
il savait lire la nature elle-même sans avoir besoin d'aucun 
poète poiu- la comprendre et l'aimer, mais il l'a décrite aussi 
lidèlemenl, aussi haruionieusenient à vos yeux que Théocrile 
011 Virgile l'ont peinte à vos oreilles. 

Entendons plus généreusement la vraie science, la réelle 
sup*'rlorité de l'esprit. Que de Jugements il y aurait à réfor- 
mer si quelque jour les hommes, niellant de cAté la difléreiice 
des liahils el les pn'leriiioMs du langage, se mosuraioul siii- 
cèreiuenl à la quanlilé des coiuiaissauces .ic(|uisos, au dévc- 
loji|.'"iuent mile dos facultés, à la solidilé et à la force de la 

TilisoU ! 

Ce que l'on rapporte siu- la mélhodo de travail parliciilière 
à Claude prouve encore d'une manière très-reiuarquahle 
combien il y avait en lui de sensibilité poétique et de puis- 
sance intellectuelle. Ku Italie , on le voyait .se promener, 
pendant dos jouriK'os onijéres, dans les cimpagnos ou sur 
lis rivages de la mer. Il ne dessinait point, il no p,irl<iit point ; 
il regardail. De retour à sou atelier, il prenait sa palette, et, 
avec calme, sans bésitalion, il faisait apparaître comme par 
e'nchanloiHonl sur la toile le tableau que, dans ces silencieuses 
conlomplalions, il .ivail peint au lond de son àmc. lit oer- 
lains bicigraplios de s'écrier, avec un naïf étonnement, u que 
Claude ne peignait point d'après nature I » 



l'ETIT TRAITÉ SUIS LES PETITES VEUTUS (1). 

Quelles sont les petites vertus ? Kilos sont nombreuses ; en 
voici l'énuméialion abrégée : Coilaiiio indulgence qui par- 

(i; Exilait ihi liM-e (le Jean- K.i|)liste Koberli , né le 4 mars 
1 7 1 9 à Bassauo , iirofeHciir de pliilusojihie k Hologiie , iiiM I iii 
1788. 



donne les fautes d'autrui, bien qu'on ne puisse se promellrc 
un semblable pardon pour soi-même ; Certaine iiinllenlion 
volontaire pour ne pas s'apercevoir do di'fauts saillants, bii'n 
opposée au mérite fâcheux do découvrir ceux qui sont cachés; 
Cerlainc compassion qui s'approprie les peines des malheu- 
reux pour les adoucir, et certaine gaieté qui s'approprie les 
Joies des heureux pour les accroître ; Certaine souplesse d'es- 
prit qui adopte sans résistance ce qu'il y a do judicieux dans 
les idées d'un compagnon on d'une compagne, quoiqu'mi ne 
l'ail pas d'abord senti . et qui par conséqnent applaudit sans 
envie à ses découvertes: Certaine sollicitude qui prévient les 
besoins des aulros pour leur épargner la peine de les sonlir 
et l'humilialion do demander assistance: Certaine libéralité 
de co'or qui fail toujours tout son possible pour obliger, et 
qui, lors mémo qu'elle fail peu, voudrait pouvoir beaucoup ; 
Certaine allabilité tranquille qui écoute les importuns sans 
ennui apparent, et instruit les ignorants sans reproches pé- 
nibles ; Certaine urbanité qui , dans l'accouqilissemont des 
devoirs de la politesse , montre , non pas la dissimulation 
gracieuse des gens du inonde , mais une rordialilé sincère, 
'l'oulos ces choses, et bien d'autres seudilablcs, apparliennent 
à l'evorcicede ces vertus que je voudrais délinir. En S(uume, 
c'est l'alVabililé, la condescendance, la simplicilé, la mansué- 
tude, la suavité dans les regards, dans les actions, dans les 
manières, dans les paroles. 

Les petites vertus sont des vertus sociales , c'est-îi-dire 
extrêmement utiles à quiconque vit dans la société d'êtres 
raisonnables. Elles seraient superflues dans des ermites ha- 
bilant avoe les bêles fauves el les oiseaux dos bois. 

l'arloul on il y a quelque échange de services néce.ssaires, 
et par suilo do paroles et de signes, ces vertus trouvent leur 
place. Il est sûr que sans elles ce petit monde où nous vivons 
ne peut être bien gouverné, et que les familles sont dans n\\ 
trouble et une désolation inévitables. Sans elles on perd la 
paix doinestique, le premier de nos soulagements au milieu 
des peines et des calamités qui nous aflllgent dans la vallée 
ténébreuse do notre pèlerinage. Oh i la malheureuse maison 
que celle où l'on ne fait aucun cas de leui' exercice ! l'arenls 
et enfants, frères et sœurs, maîtres et serviteurs, tout est 
dans la discorde. 

(Juaiid je parcours les rues de la ville, quand je passe devant 
certaines maisons où je sais les esprits on tumulte à raison 
do dissensions inlihieures, il me vient envie de poser une in- 
scription sur leurs façades; déj.'i même Je l'écris, Je la grave 
dans ma pensée. L'inscription à n'effacer jamais , et à lire en 
entrant et en sortant par tous les gens (|ui les habllent , est 
tirée di' sainl l'aul et comprise en deux mots : Siipjiiirl 
muluel. 

La iK'gligeiice à remplir ces devoirs délicals qui lienneni 
aux pcliios vertus est une source, en plus d'une circonslaiico, 
do .scandales graves et de haines éternelles. Ceini qui est au 
fail de l'bisloirc du monde sait que des événements impor- 
tants sont nés des plus petiles causes : d'une étincelle .sou- 
vent sort HU incendie. Elle e.sl fameuse par ses suites, la lutte 
qu'excitèrent entre deux ministres d'État l'oinissioii d'un 
litre et une signature placée trop haut sur une lettre. Une 
paire de ganis diuinéo à propos et une tasse de thé ou un 
vi'iie d'eau renversé sur lUie andrienue ont ou beaucoup de 
part dans les grands événements de la guerre qui a ouvert le 
dix-linilième siècle. 

Mais sans lire l'hisloiic . sans entrer anctmemenl dans la 
poliiique, nous pouvons observer les mœurs privées de noiro' 
temps. Nous trouverons qu'une causerie indiscrète , qu'un 
silence imprudent , qu'un oubli de polilesse a quelquefois 
(humé naissance entre les personnes les plus élroilement liées 
'1 <l'inlorminablos procès, à des démembrements fimosles de 
patrimoiii.s, à de ruineuses séparations de corps. Trop sou- 
vent je me suis trouvé présent à de violentes et longues dis- 
pulos (Hi l'on se déchirait cruellement , parce qu'une nuu-^ 
velle donnée par l'un avait été démentie par l'autre. Coiu- 



MAGASIN l'ITTOUESQUE. 



bien do porsonncs so l'oul un point U'iionnenr d'obtenir une 
foi aveugle à tout ce qu'elles lacontcnt , ù tout ce qu'elles 
écrivent ! Dans leur esprit, être le premier au couiant des 
nouvelles frivoles de la ville ou de la province , c'est une 
marque de puissance et de linesse d'esprit ; et l'on se trouble 
pour cette sotte distinction , (luand il serait si facile de se 
tenir dans le calme par quelque acte de nos petites vertus. 

Les petites vertus sont des vertus à l'.diri de tout danger. 
Leur sûreté naît de leur pclilesse même. Elles ne sont pas 
fastueuses , parce qu'elles ne s'exercent que sur des objets 
peu importants; elles se pratiquent presque sans vous don- 
ner la réputation de vertueux , et le monde les exige plus 
qu'il ne les admire. Le pardon d'une offense grave peut en- 
core humainement être chose glorieuse , mais celui d'une 
petite injure n'excite pas l'admiration. A l'in-iolent qui vous 
frappe sm- une joue si vous présentez doncemeiit l'autre joue, 
voilà une action évangélique qui paraîtra merveilleuse; mais 
le silence sur la main maladroite qui brouille notre cheve- 
lure , qui dérange nos vêtements, ou u'en tiendra aucun 
compte. Elles ne sont donc pas , les petites vertus , exposées 
à la vainc gloire , qui n'a rien à voler là où l'on ne fait 
montre de rien. Celui qui est présent n'aperçoit souvent pas 
pourquoi on a dit une parole , et il ne peut savoir pourquoi 
ou en a omis une autre ; il ne pénètre pas jusqu'à la pensée 
pour y lire que la manière de voir est dillerente ; il ne pé- 
nètre pas jusqu'au cœur pour y sentir que l'affection est con- 
traire. D'ailleurs nos petites vertus se pratiquent souvent 
avec une telle vitesse que la vaine gloire n'a ni le moyen ni 
le temps de les saisir au passage. Un coup d'œil, un geste, ua 
mol... et l'acte de vertu est fait. 

Les petites vertus s'exercent presque à contre-cœur ; car 
gardons-nous de croire qu'elles se pratiquent entièrement 
lorsqu'on rend service , qu'on fait amitié à une personne ai- 
mable et aimée : on suit alors plutôt l'inclination, natmelle et 
le sentiment de l'amitié. Leur exercice plus véritable est de 
supporter les déplaisants et ies ingrats , quoique au fond du 
cœur nous sentions frémir toutes nos petites passions. Dans 
leur pratique, il est au peu permis de feindre, c'est-à-dire 
de laisser passer un défaut d'attention, un manque d'égards, 
une marque de mépris , comme si nous étions sans yeux et 
sans oreilles; d'avoir le calme sur le visage quand le trouble 
est dans le cœur, un langage froid quand les sentiments 
houillunneut ; de garder le sUence absolu quand on est le plus 
vivement excité à crier. Mais le soin qu'il faut surtout re- 
commander est de conserver, dans cette grande contrainte, 
des manières si naturelles que rien ne perce au dehors de ce 
qui se passe à l'intérieur. Enhn la patience veut pour sa per- 
fection qu'on ne voie pas se lever ou du moins se condenser 
sur le front un seul nuage de tristesse. Dans le monde vous 
■aurez entendu dire en matière de toilette que, pour la coif- 
fure et le vêtement, la perfection consistait à cacher la fatigue 
des longues heures et les contraintes de l'art, eu affectant un 
air libre et dégagé ; et en matière de vertu, je vous dis, moi, 
que celte aisance si difficile est aussi le dernier point de la 
perfection. 

Les petites vertus sont des vertus usuelles , c'est-à-dire 
d'un usage fréquent et quotidien , communes à toutes les 
époques et à toutes les conditions de la vie. Certaines vertus, 
ou du moins quelques-mis de leurs actes, sont rares et comme 
de réserve. La vie du grand nombre d'entre nous s'écoule 
sans qu'une offense éclatante nous perce le cœur, sans qu'une 
noire calomnie nous jette dans l'infamie. Assurément celui 
qui attendrait des épreuves aussi rudes pour exercer sa pa- 
tience attendrait trop longtemps. Voilà pourtant une de ces 
illusions de plusieurs personnes vertueuses : elles rêvent des 
cas extraordinaires de vertus extraordinaires; elles en nour- 
rissent leur imagination , et la promènent sans repos au mi- 
lieu de ces magnifiques aventures. A force de se peinilre la 
vertu , elles se regardent comme vertueuses , et , passant de 
l'idée au fait, elles pensent être arrivées à la perfection. 



Les petites vertus sont d'usage non-seuli-menl dans toutes 
les coiulitious de la société , mais aussi à toutes les époques de 
la vie, à tous les jours de l'année, iiiutes les heures du jour. 
11 est difficile de proposer une diou ou serait exclu, au 
moins pendant un temps notable, ijut exercice de quelqu'une 
d'entre elles. Ainsi, pour en donner un seul exemple, on pourra 
bien ne pas donner l'aumùne, faute d'argent, mais on pourra 
toujours la refuser d'une manière vertueuse, cest-à-dire la 
refuser eu homme doiu et compatissant. 



PETIT-BIJOU ET INNOCENCE. 

L'usage barbare dehvrer aux bêles les condamnés à mon, 
qui avait été adopté par plusieurs peuples de l'antiquité , 
entre autres les Juifs et les Romains , a été excusé par ce 
motif singulier, que confier à des animaux l'exécution des 
liautes œuvres, c'était supprimer de fait l'office du bourreau, 
qui ravale la dignité humaine et est toujours noté d'infamie 
par l'opinion publique. Sous l'empereur Valentinieu , deux 
jeunes ourses étaient devenues fameuses dans ce rôle de 
bourreau. Par ironie , le peuple appelait l'une Petit-15ijou et 
l'autre Innocence. On fut tellement satisfait surtout d'Inno- 
cence, que l'on voulut lui accorder une récompense publique: 
on la porta sur une montagne et on lui donna la liberté. Mais 
le séjour des bois n'apaisa point sa soif de sang humain : elle 
descendit dans la plaine et attaqua des bergers qui la tuè- 
rent en se défendant. 



ALEXANDRE BRONGNIARÏ. 

L'histoire rangera M. Brongniart parmi ces hommes glo- 
rieux dont le génie s'est allumé dans les agitations fécondes 
de la Révolution. 11 était de cette mémorable période de 1770, 
si extraordinaire par les naissances précieuses qu" s'y sont en 
quelque sorte concentrées. Élève de l'École des mines de 
Paris, dès 1790 il fit un voyage niinéralogique et technolo- 
gique en Angleterre, et, à son retour, il fut attaché au 
Jardin des Plantes comme préparateur de chimie. Lorsque 
toute la jeunesse de t'rance s'ébranla pour couvrir la fron- 
tière, M. Brongniart, qui avait profité des loisirs que lui lais- 
saient ses fonctions pour prendre ses inscriptions à l'École de 
médecine , fut attaché comme pharmacien à l'armée des 1^- 
rénées. Son séjour dans ces montagnes ne fut pas perdu pour 
la sciince , non-seulement par les observations géologiques 
qu'il put y recueillir, mais plus encore parce que ses habi- 
tudes du pays lui permirent , au risque de sa vie , de sauver 
Broussonnet, qui, menacé par la persécution, cherchait à 
gagner l'Espagne par la brèche de Roland , passage si bien 
connu de tous les géologues. Mis en prison pour ce délit glo- 
rieux, il ne fut rendu à la liberté qu'après le 9 thermidor ; et 
à peine revenu à Paris, il se vit chargé, malgré sa jeunesse, 
du C8urs d'histoire naturelle à I'ÈcdIc centrale des Quatre- 
Nations. C'est là , dans ce brillant foyer, que sa carrière 
acheva de se décider. A l'époque de l'organisation de l'Uni- 
versité, c'est à lui que fut confié le soin de composer un 
traité élémentaire de minéralogie, et il s'en acquitta de ma- 
nière à satisfaire non-seulement aux conditions du moment , 
mais à laisser à ses successeurs un modèle de tous les temps. 

Si distinguée que fût déjà la carrière de M. Brongniart, elle 
n'était encore qu'à son aurore : c'est le concours de M. Cuvier 
qui devait en déterminer la splendeur. Comme presque tous 
les hommes érainents de celte époque, M. Brongniart ne 
s'était point borné à sa spécialité : la médecine l'avait rais 
sur la voie de la zoologie , où il était déjà connu par un tra- 
vail sur les reptiles, demeuré classique; et si c'est un signe 
du génie que de savoir imposer des noms nouveaux , il n'a 
pas manqué à M. Brongniart, car les noms de Sauriens, de 
Batraciens, etc., qui sont aujourd'hui d'un usage vulgaire, 
viennent de lui, ainsi que la classitication de ces animaux. • 
Ces circonMances , aussi bien que sa modesUe et la siugui- 



8 



MAGASIN PITTORESQUE. 



liiTO ;iiiial)ililt5 do son caiacKic , le rciidiiicnt incrveilloiiso- 
inciil piopie à une coinimiiiaiilO d'éludés avec M. Cuvier, 
el lien n'est assmémeiit i)his mériloire pour lui que d'avoir 
si bien associé son nom à celui de son illustre ami, que 
non-seulement il on est inséparable, mais que la part qui 
lui revient , pour avoir peut-élrc semblé à Toriginc moins 
éclatante, ne sera pourtant pas, aux yeux de l'histoire, jugée 
inférieure , étant même le fiindcnient de ce qu'il y a de plus 
grand dans les découvertes particulières à M. Cuvier. 

On entend que nous voulons parler des ossements fossiles 
du bassin de Paris. M. Cuvier, appuyé sur les principes 
nouveaux dont il avait enrielii l'anatomic comparée, s'était 
mis dans l'esiirit de restituer les animaux dont les débris se 
sont conservés dans les dépôts de nos environs; mais, com- 
prenant que sa tâche, pour être sans lacune, demandait 
qu'outre les animaux , les dépots dans lesquels leurs restes 
sont ensevelis fussent déterminés également , el ne trouvant 
pas dans ses études antérieures les connaissances minéra- 
hogiqucs nécessaires , il avait appelé M. Brongniart , qui , 
tout en s'harmonisant avec liù par son savoir zoologiquc 
et la précision de son esprit, le complétait si excellemment 
par son habileté de géologue. Il venait justement d'en 
donner une belle preuve en ijitroduisant dans la science, 
et comme il a toujours lait, de la manière la moins ambi- 




T*ron;;iii;irl. — D'iiprès un niédailKin pur ]);i\iii cl'Aiiç,'cr?, 

lieuse, un de ces principes féconds dont les développements 
constituent des voies nouvelles : en étudiant l'Auvergne , il 
avait signalé comme formés dans l'eau douce des terrains 
dont les coquilles avaient été reconnues par lui pour appar- 
tenir aux espèces qui vivent dans les Ileuves. C'était un pas 
tout nouveau , el immense eu théorie , conmie intronisant 
l'étude des circonstances d(! la formation des terrains au 
moyen de l'élude intermédiaire des circonstances de la vie 
chez les contemporains de ces terrains. Ce qu'il y a de plus 
fin dans l'étude des ossements fossiles, ce n'est pas d'avoir 
reconnu qu'il avait existé dans nos pays des animaux dif- 
férents de ceux qui s'y rencontrent présentement, dillérenls 
même de ceux qui se trouvent dans toute autre partie du 
globe ; ce n'est même pas d'avoir déduit de la nature de ces 
animaux, en vertu du principe mis en avant par M. liron- 
gniart dans ses Considérations sur le terrain d'eau douce 
lie la Limagne , que le climat de la Krancc avait dû être plus 
chaud dans ces temps reculés qu'aujourd'hui ; ni mémo , 



ce (pii louche |)lus particulièrement encore à M. lîronguiart , 
d'avoir introduit la méthode de détinir des terrains d'après 
les débris organiques qu'ils contiennent : c'est d'avoir con- 
staté qu'à mosurc que l'âge des couches minérales se 
rapproche du nùtre , les animaux qui y sont ensevelis se 
rapprochent de plus en plus des types les plus élevés de 
l'ordre actuel. Voilà le principe capital de la paléontologie, 
et ce n'est que par l'étude minutieuse du système de su- 
perposition des terrains qu'il pouvait être mis en lumière. 
Au lieu d'avoir simplement découvert de nouvelles espèces 
d'animaux, ce qui n'eilt fait qu'ajouter au catalogue du 
règne animal quelques curiosités de plus, l'esprit humain, 
grâce à cette heureuse intervention de la géologie , s'était 
enrichi d'un principe philosophique des plus puissants. 11 
n'y a pas besoin d'attendre l'arrêt de la postérité pour voir 
que ce sont là de ces conquêtes qui immortalisent. 

On comprend assez que notre but ne saurait être d'ana- 
lyser ici tous les travaux de M. Brongniart. Pendant près de 
soixante ans, il n'a pas cessé un seul jour de s'ap|>liqtier. Ses 
repos étaient des voyages, toujours prolitables à la science. 
V.n Suède et en Norvège, il posait les bases de la classifica- 
tion des plus anciens terrains fossilifères; en Italie, il scru- 
tait dans le soin des volcans la physiologie de la terre ; dans 
les Alpes, d'un regard aussi hardi qu'assuré, il pénétrait l'âge 
de ces sommets sublimes qui ont semblé si longtemps les 
contemporains de la création , et , fondé sur l'autorité de ses 
principes, il les ramenait à l'époque de la craie et des terrains 
tertiaires, à l'admiration générale des géologues, empressés 
de se jeter à sa suite dans celte voie. 

La science n'était pas la seule occupation de M. Brongniart. 
Depuis 1800, il était directeur de la inanufaclure de porce- 
laine de Sèvres; c'est dire que les beaux-arts et la techno- 
logie se disputaient aussi son esprit. C'est par un magnilique 
ouvrage consacré aux arts céramiques qu'il a terminé sa 
longue et laborieuse carrière, rejoignant ainsi ses débuis, 
qui s'étaient faits par un ingénieux mémoire sur les émaux. 
On a déjà parlé dans cet ouvrage de la galerie qu'il avait 
fondée à Sèvres : c'est encore là une de ces idées bien inven- 
tées et qui sont assez fortes pour être suivies. Ce n'est pas 
seulement l'industrie du potier et du verrier qui mérilont 
d'obtenir ainsi de la munilicence du gouvernement les hon- 
neurs d'un musée spécial. Toutes les industries tievraient 
avoir le leur, et non-seulement pour s'en glorifier, mais 
pour fournir une multitude de documents aux fabricants, 
aux gé(igrai)hes, aux archéologues. Si jamais une telle pensée 
se réalisait , on n'oublierait pas que le premier exemple en 
a été donné par un Français qui sut être, comme Bernard 
de Palissy, potier et géologue. 

S'il est vrai, comme la religion nous l'enseigne, que l'in- 
telligence ne soit que la moindre partie de l'homme, il fau- 
drait, pour le couronnement de celte esquisse, que nous fus- 
sions en état de représenter le caractère de celui qui en est 
l'objet. C'est à ceux qui ont ou l'avantage de vivre dans sa 
familiarité à justilier, par des touches intimes, cette réputa- 
tion d'aménité, de désintéressement , de bonté, qui, plus 
encore que son éclat scientilique, lui servait d'auréole, et, de 
près ou de loin , lui retenait les cœurs de ceux qui l'avaient 
une fois connu. Bien que n'ayant eu avec lui que de trop fu- 
gitifs rapports, celui qui rend ici à sa mémoire cet hommage 
anonyme n'oubliera jamais les instances et les prévenances 
dont, sans aucune recommandation, sa jeunesse fut honorée, 
il y a plus de vingt ans, par cet homme généreux , toujours 
si disposé à faire place aux autres autour de lui. Aussi, en- 
touré d'un cercle d'amis qui était, avec sa famille, sa plus 
belle richesse , a-t-il traversé la vie , bienfaisant et serein 
coininc un heureux llambcau ! 



BOKEAUX D'ABONNEMKNT ET 1)K VENTE, 

rue Jacob, 30, près de la rue des l'elits-Auguslius. 
Imiinmunc de L. Martinet, rue Jacoh, 3o. 



c> 



iMAfxASIN IMTTOP.E SUIIE. 



l'NE TAYSANNE ALLANT AU ^L\^,C1I^:. 




Dessiu de Fieeman, d'après CoiboulJ. 



Le soleil vient de se lever; les oiseaux saluent le matin en 
secouant leurs ailes humides de rosée ; les clochettes des at- 
telages retentissent sur les chemins ; de légères colonnes de 
fumée indiquent , au loin , les métairies cachées dans les 
feuilles. Tout s'éveille, tout s'anime ; le jour remet l'homme 
en possession de son terrestre domaine. 

Tome XTl. — Janvier 1S4S. 



La jeune paysanne est déji en roule pour la ville voisme. 
Pieds nus et court vêtue, elle traverse d'un pas leste la friche 
neurie. Les menthes et les violettes qu'elle foule exhalent 
autour d'elle leurs douces senteurs ; l'aubépine que la brise 
balance la salue au passage ; le soleil levant semble l'enve- 
lopper de son or transparent, et la couvée que ses soins 



10 



MAGASIN PITTOllKSQUE. 



oui r.iil giaiulir gazouille gaiomciil sur sa Iclo. La jeune lillc 
maiclie ainsi devant elle , comme empoi léc dans un flol de 
luniièi'C , de mélodies cl de parfums. Ce n'esl pdinl iei la 
lailière de La l'onlaine . i|ui estime d'avance les piolils du 
niaiclié , calcule la progieskion de l'épargne , ol monte , l'un 
après l'anlre, les échelons de la richesse ! Notre riante pay- 
sanne , sans antre souci que le hunhcur de vivre , court in- 
soucieuse le long des senliers verls , clleuillant les branches 
qui pendent et parlant ù l'oiseau qui passe. Toutes les joies 
de la création qui l'environne se rcllèlenl ilans son Ame comme 
dans «ne source. ICtrangère aux lointaines prévoyances, elle 
accomplit sans hésilaliun el sans tristesse la lâche imposée; 
elle a répété en se levant l'Ijunihle prière du pauvre : " Duii- 
ncz-MOUs aujourd'hui noire pain quotidien;» cl, rassurée 
par la honlé du l'ère des hommes, elle marche sous son ciel 
mec la sérénilc!' des ciriirs de bonne volonté. Heureuse rési- 
gnation*, qui lui épargne la lièvre de l'alleiile el les anierUi- 
mes de la dcceplion ! La l'errellc du fabuliste symbolise la 
prudence buiiiaine qui s'égare en mille espérances el voll 
tout se briser contre le premier caillou du clienun ; uoire 
jeune paysanne persoiinilie la confiance ingénue qui s'occupe 
«le son devoir de ilia(|ue jour en laissant à Dieu la prescience 
de l'aM'iiir. 



LES MACHINES. 

Les machines exéculenl les lra\au\ les plus difficiles el 
les plus rudes, non-seulement avec une puissance supéiieure 
ù celle des mains luunaines, mais avec une précision el une 
exaclitudc telles (juo, les voyant à l'œuvre, on serait tenté 
de les croire inlelligenles. C'est la science qui leur a donné 
cette étincelle de noire vie ; c'est la science (|ui esl successi- 
vcnient parvenue à dompter tous les agents naturels, el les 
force ù travailler sans relûclie à satisfaire ton» les désirs et 
tous les besoins de la civilisation. Le vent travaille, l'eau 
travaille, l'élaslieilé des métaux travaille; la gravilalion sous 
mille formes diversi's liavaille; les meules broleul, les scies 
dAisenl, les marteaux pulvérisent, des leviers sans nombre 
meilent en mouvement d aulres leviers, le» roues d'autres 
roues : à noire commandemenl loules les forces i\r lu ma- 
tière se lournent sm- elle-même pour l'élaborer, la modilier, 
la transformer à notre usage, lit la dernière venue de ces 
forces naturelles est aussi la plus admirable, la plus agile à 
la fois el la plus vigoureuse : la vapeur multiplie l'aeiivilé, 
le mouvement, sur toute la surface du globe : sur l'Océan, 
sur nos rivières, sur nos roules, dans nos fabriques, dans 
nos maisons, au fond de nos mines, elli- ébranle, meut, 
rame, creuse, pompe, traîne, pousse, soulève, forge, file, 
tisse, imprime; elle esl partout el vivifie lonl. (,lue sont auprès 
d'elle loiiles les forces fabuleuses <le l'anliiiuiti' , la massue 
d'Hercule el les cent bras de lîriarée? L(jcun où elleappaïut, 
riiommc a jclé un cri d'enthousiasme el d'ellroi : cependant 
ce n'est pour nous qu'un serviteur de plus, mnisqujen très- 
peu de temps a su se rendre si nécessaire qu'il ne nous serait 
pas moins impossible de nous passer de si's services désor- 
mais que de ceux du vent ou de l'eau. .Si, par une liypolhèse 
chiméi'ique, elle échappait tout à coup 'i noire puissance, ne 
nous semblerait-il pas, dans notre stupeur, reculer en un 
seul instant jusqu'à l'enfance de l'induslrie liiimainc? 



LE BATON DE SUfJEAU. 
Ti-ad. lie Kkomachfr. 

Un chasseur et son fils parcouraient un bois ; entre eux 
coulait lui ruisseau profond. Le lils voulut rejoindre son père, 
et comme le ruisseau était trop large pour qu'il pilt sans aide 
le franchir, il coupa la branche d'un arbre, appuya l'un des 
bouts dans le lit de cailloux el s'enleva sur l'autre avec un 



vigoureux élan. Mais la branche élail de suieau , elle se brisa 
sous le poids de l'enfant (pii disparut dans les eaux. 

l 11 berger avait tout vu de loin : il jila un cri et accourut 
épouvanté, nuand il arriva, l'eufant avait reparu, cl lejire- 
nant haleine, il regagnait eu riant et à la nage la rive()ii l'al- 
tendail son père. 

Le berger dit au chasseur : 

— 'Pu as bien instruit Ion lils ; mais parmi les choses qu'il 
fallait lui apprendre lu en as oublié une : c'est de sonder 
l'intérieur avant d'avoir confiance ; s'il eût examiné la moelle 
du sureau, il ne se filt point lié i'i son écorce liompeuse. 

— Ami , répondit le chasseur, j'ai aiguisé sa vue et exercé 
sa force : c'est assez pour que je le confie sans ciainle aux 
leçons de l'expérience ; les honuncs lui ajiprendront assez 
t(M à se délier. 



LES-r.nOTTES D'AIÎC.V-.SLr.-(',L'IlE , 

Uepaitcnient tii- l'Yuniit*. 

( Vov. la Table des iii\ pieinicrcs années,) 

Avant d'atteindre le village d'Arcy, la petite rivière de 
Cure contourne un promoiiloire ( (ig. 1) dans lequel son! 
creusées des cavernes connues déjà depuis longtemps , car 
on y trouve des noms auxquels sont accolées des dates du 
treizième siècle. 



AiTV" ^^ 



Fig. I. 





Dorai a chanté les met veillesdes grottes d'Arcy; Kuffon 
les visita en 17ZiO et 175!), et les di'crivil , après les avoir 
dévastées pour orner de leurs dépouilles des grottes artili- 
cielk'S qu'il .se proposait de ronslruire au Jardin des l'ianles 
de Paris. Le vandalisme et le mauvais goilt régnaient sans 
partage pendant celte déplorable épo^|Ue. Li'S magnifiques 
slalaclites des grottes d'Arcy sont détruites el enlevées par 
ordre de M. le comte de HuM'on . pendaiil (|U'à la cathé- 
drale de Chartres on remplaii' une partie <les admirables 
vitraux par du verre blanc, el on brise les dentelles de 
pierre qui eulouraieiit le chirur, pour l)illii à la place un 
non- de biiciues relevé de lourdes draixiies en pierre flan- 
quées de pilastres corinthiens. 

A'ous ne ciicrchcrons pas à peindre les apparences bizarres 
et U décrire les objets réels ou fantastiques que l'œil découvre 
dans les slalaclites qui pendent encore aux voiltes et dans les 
stalagmites qui s'élèvent du sol. La posilion du spectateur, 
celle des torches rpii illumiiienl ,i peine ces vastes cavernes, 
prêtent i\ ces concrcMions di's a|)parerices (•hangeantes que 
l'imaginalion conqtlèle <i raj)porle à des ol)jels réels. Tels 
sont la statue de la Vierge, la lioiicherie, la Diaperic, la 
l'oiir de liabcl, les Vagues de la mer, amas remarquables de 
stalactites cl de stalagmiles inscrits sur le plan de» grottes 
qui accompagne cet article ( llg. h ). 

Notre but est d'examiner ces cavernes sous le point de 
vue géologique. Mlles méritent d'être étudiées avec soin, 
car on peut les considérer connue le t\pe de la plupart des 
grandes cavernes el comme un des exemples où leur mode 
de formation se révèle de la manière la plus évidente et la 
plus intelligible. 

Le» grottes d'Arcy sont creusi'es dans une montagne cal- 
caire qui appartient à cette porli(Ui de la lormaiion jurassique 
moyenne que les géologues anglais ont désignée sous le 
nom de forcxt marbte. Il en esl de mime de la plupart des 
cavernes coiiuue>, dont l'immense majniiti' est creusée dans 



MAGASIlN PITTOUKSOUE. 



n 



le calciiiro juriissifino : aussi tnulcpips iji'nlomics allcmnnds 
l'oru-ils désigiu' sous Ir nom de Hochleiikatli.ilcin ou cal- 
caire à ciiveiiies. l.a longueur totale des grottes d'Arey. 
mcsiu'Oe par M. Helgrand ingénieur des ponis cl chaussées, 
est de 87G nif-lres, et les ligures l et 2 montrent (piVlles 
traversent presque tniili- la l.irgeur du promnnldire. Klles 
sont dirigées sensihli'Uieut suivant le méiidien magnétique 
ou le nord 20" otiesl. Leur enseml)le (lig. à) forme \nic 
série île eliand)res on de cavités séparées par des étrangle- 
ments ou des couloirs plus ou moins longs. Les passages 
portent les noms de passage de Madame, passage de Mon- 
sieur, pas de I!al)jlone, pas du Défilé, trou du lienard. l.a 
plupart de ces couloirs sont étroits au point tpi'on a souvent 
(le la peine ù les franchir. Le trou du lîenard, en particu- 
lier, est si has et si resserré ((u'on ne peiU y passer qu'en 
rampant à plat ventre. Les salles , au contraire, sont hautes et 
spacieuses : la jilns belle ( la salle de Danse et celle des Vagues 
de la Mer, qid n'en forment réellement qu'une ) a 180 mt''- 
tres de long sur iO dans sa plus grande largeur. Ces salles 
sont au nombre de huit; l'une d'elles est occupée par un 
petit lac presque circulaire de 12 niétres de profondeur. 

Toutes les grandes cavernes creusées dans les montagnes 
calcaires présentent cette alternative de chambres commu- 
niquant par des passages étroits : telles sont, en particulier, 
les célèbres grottes à ossements de l'Angleterre , de la 
Franconie et du Wurlendierg (1). De même, un grand 
nombre de cavernes renferment des lacs souterrains. Tout 
le monde connaît celle il'Adelsberg en Carniole (2). dont les 
eaux tranquilles noinrissent le singulier replile que les na- 
turalistes ont désigné sous le nom de Prolée. 

Les géologues ne sont point d'accord sur l'origine de la 
plupart des cavernes. On peut néanmoins se rendre compte 
d'une manière satisfaisante du mode de formation de celles 
d'.'\rcy-sur-Curc. Le promontoire qu'elles traversent pré- 
sente une surface doucement inclinée; mais lorsqu'on l'exa- 
mine d'une certaine dislance, c'est-à-dire du sommet de la 
nionlaghe (|iii domine le village de Nailly, on reconnaît 



Fig. 3. 










( fig. û, f , (l ) deux dépressions qui correspondent aux grottes 
principales et à deux antres (fig. 1 ) qui se tiouvent à nue 
certaine liistance. Il est donc permis de penser que, dans ces 
deux points, les couches calcaires ont éprouvé nue rupture 
ou une flexion accompagnée de dislocation qui a donné lieu 
à des cavités plus ou moins considérables. Mais, sans re- 
courir à celte supposition, peut-être bien hasardée, on peut, 
par un examen atleiilif des localités, découvrir aisément la 
cause principale, incônteslable, de l'existence de ces ca- 
vernes. Si l'on remonte le cours de la Cure à partir de l'ori- 
Ijce des grottes, on tiouve à quelques centaines de mètres 
de distance ! fig. 1 ) l'ouvert me d'une autre série de cavernes 
qui s'enfoncent dans la luonlagne parallèlement à celles 
d'Arcy ; puis nu arrive à une seconde onverlure, située au 
niveau de la Cure, et dans laquelle viennent s'engouIVrer les 
eaux de la rivière : on a même élé forcé de fermercelle ou- 
verture par de forts piquets, parce que les bois flollés s'en- 
gageaient dans ces cavités, on ils disparaissaient. Les eaux 
ne se perdent point sous la montagne, mais elles sortent de 
l'autre côté, près du village d'Arcy, où elles faisaient autre- 
fois mouvoir un moulin. Ainsi donc actuellement encore une 



(i) Voy. I. V (iS37\, p. -ifir,. 
(^) Ibid.. p. î.i.'i. 



partie des eaux de la Cure, au lieu de contourner le pro- 
montoire, le traverse en dessous. Jadis les grottes d'Arcy 
formaient im canal souterrain doiuiant passage h une portion 
des eaux de la rivière. Maintenant elles sont à sec , parce 
que les éboulements successifs de la luoiilagnc eu ont fermé 
rentrée. En eiïet, pour pénétrer dans les grollcs, on s'élève 
d'abord de 5 à 6 mètres au-dessus du niveau de la Cure; 
puis on redescend environ de la même quantité dans la pre- 
mière salle jusqu'i'i l'entiée du lac. Il ne faut pas oulilier non 
plus que, pendant les époques géologiques, tous les cours 
d'eau étaient pins considérables qu'ils ne le sont acluelle- 
nicnl; les cailloux roulés cpii remplissent le bassin de toutes 
nos rivières jusqu'à une grande dislance de leurs bords ac- 
tuels en sont la preuve incônteslable. 

Le sol de la caverne porte encore des traces profondes 
du passage des eaux et des débris qu'elles y ont laissés, .si 
on perce le pavé de stalagmites qui les recouvre, on trouve 
au-dessous une couche épaisse de limon, et, dans ce limon, 
des cailliuix roulés qui ne sont pas calcaires comme la mon- 
tagne, mais granitiques. Or la Cure prend naissance dans les 
monlagnes granitiques des environs de Cbàteau-Cliinon. Llle 
seule a pu entraîner et arrondir ces cailloux de granité iden- 
tique à celui qui caractérise le groupe de Morvan. On a aussi 
trouvé dans le limon de la caverne des ossements , et en 
parlicidier une dent d'éléphant , qui y ont été entraînés et 
déposés par le courant. Ce sont donc les eaux de la Cure qui, 
profilant de quelques anfractnosités préexistantes, ont creusé 
ces cavernes, qui leur servaient de canal souterrain. Depuis, 
la diminution du régime des eaux ou l'obstruction des deux 
orifices l'ont forcée à contourner le proiunnloire et à aban- 
donner la voie pins directe qu'elle suivait autrefois. Si un 
changement dans la qnanlité annuelle des pluies rendait à 
cette petite rivière son ancien volume d'eau, elle se frayerait 
de nouveau un passage à travers les grottes. C'est un phéno- 
mène dont sont témoins chaque année les riverains du Mis- 
sissipi, près de la .Nouvelle-Orléans. Ce fleuve décrit, au 
milieu des sables, de grandes sinuosités dans lesquelles il 
revient, pour ainsi dire, sur ses pas, en laissant un isthme 
étroit entre deux points de son cours plus ou runins éloignés 
l'un de l'aujre; si bien que le soir, apiès un jour de navi- 
gation, un navire se retrouve souvent en vue du village 
qu'il avait quille le matin. Dans ses grandes crues, le Mi,s- 
sissipi coupe ces étroites langues de terre et suit le chemin 
diiect. Les Américains désignent sons le nom de cut-o/f eau 
lits nouveaux improvisés par le fleuve. 

Peut-être notre explication du creusement des grottes 
d'Arcy laisse-l-elle encore subsister quelques doutes dans 
l'esprit de nos lecteurs. Ils disparaîtront si l'on veut bien 
réfléchir que les grotles, les cavernes, les goulTres, font 
partie d'un système d'hydrographie souterraiHC dont le ré- 
seau est aussi compliqué que celui des cours d'eau superfi- 
ciels. Les soiures tiès-abondantes, telles que celles de Vati- 
clu.se, du Loiret, de la Touvre, de l'Orbe, de la Birse, les 
kephalovrisi de la flrèce , ne sont que les orifices de sortie 
de ces canaux souterrains. Les travaux du chemin de fer 
d'Orléans à Vierzon ont montré que la source du Loiret 
était due à une dérivation souterraine de la Loire, formant 
une série de cavités qui suivent à peu près la ligne du rail- 
way. Dour s'en assurer d'une manière pins positive, les in- 
génieurs ont jeté du sulfate de fer dans une de ces cavités, 
et l'eau du Loiret, cpd n'avait donné aucune tiace de fer aux 
réactifs avant celte injection, en conlenail, au contraire, no- 
tablement deux ou trois heures après. Les kephalorrisi ou 
tètes de sources de la Crèce coriespondent à des entonnoirs 
appelés kalabolhron , dans lesquels s'engonlVrent les eanx 
pluviales pendant la .saison humide. Ces entonnoirs com- 
muniquent avec des cavernes formant un canal souterrain 
dont l'orifice inférieur ver.se les eaux abondantes qui ont fait 
donner à ces lontaiiies le nom de lètes de sources. 

A ces priMivi's liri'c's de r.uialogie on peni en ajouler d'au- 



12 



MAGASIN PITÏOUESQUE. 



tres. Ainsi , par oxeiiiple , ii 
n'est pas rare de voir des ca- 
vernes pai'i-oui'iies par dos 
cours d'eau n'aliscr sous nos 
yeux la supposition que nous 
avons faite pour les grottes 
d'Aicy. La I>ail)acli , en Ca- 
rintliie , s'imi^'ouIVic dans la 
grotte d'Adelshcrg, puis re- 
parait, pour disparaître de 
nouveau et se perdre enfin 
dans la caverne de Heifnilz, 
près de la ville de I.aibadi. 
Aux p(irt<'sde'riiesle il existe 
un cours d'eau soutenainquc 
l'on a chcrclii; à utiliser pour 
la ville. Dans le département 
du' Jura, la Cuisance sort des 
grottes de l'lani:lier-sur-Ar- 
bois; la .Seille , de celle de 
Uaume-li's-Meshieiirs. Dans 
celui de l'isèie, la Sassenagc 
s'Ocliappc des grottes du 
même nom , et la grotte de 
Balnic est parcourue par un 
ruisseau. On ne peut péné- 
trer qu'eu baleau dans la 
caverne de l'rédéric , en 
Wurtemberg; et dans celle 
de Dunold (I.ancasliire) , en 
Angleterre, tuie cascade tom- 
be du plafond et en forme 
d'auties avant de sortir de la 
grotte. 

On le voit, les cavernes en 
général , et celles d'Arcy en 
particulier, sont des canaux 
souterrains qui ne sont plus 
parcoiniis par les eaux qui 
les ont creusés; et il serait 
facile de montrer qu'on trou- 
ve tous les passages , toutes 
les nuances enlie une simple 
cavité creusée par une i ivière 
dans les roclies qui la bor- 
dent , et les systèmes de 
grottes et de cavernes les 
plus compliqués. I/action est 
la même; elle est lente, in- 
sensible , mais tous les faits 
géologiques sont d'accord 
pour nous prouver ce que 
peuvent les agents les plus 
faibles lorsque leur action se 
continue pendant les milliers 
de sièrk's qui roriesi)ondont 
aux ;1gi's gédjdf^iques de notre 
planète. Kn elTet , c'est bien 
avant l'époque liistoriquequc 
les grottes d'Arcy formaient 
un canal souterrain à la Cure. 
11 est aisé de le démontrer. 
Le plafond et le sol sont cou- 
verts de stalactites et de sta- 
lagmites énormes qui se sont 
formées avec une extrême 




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40 1$ . ^O. 




lenteur, car elles sont l'œuvre des gouttes d'eau qui suintent 
de la voûte et s'évaporent en déposant la faible proportion de 
carbonate de cbaux qu'elles tenaient en dissolution. La gros- 
seur et la hauteur de ces stalactites dénotent donc une action 
prolont,'ée pendant des centaines de siècles; or il ne se forme 
pas de stalactites dans un canal traversé par un cours d'eau, 
et, en effet, le pavé de stalagniile recouvre partout le limon 
et les cailloux roulés. Il faut donc se reporter bien au deli 
des temps liistoriques pour arriver à la période où les grottes 
d'Arcy étaient remplies par une rivière souterraine. Mais si 
l'on se demande ii quelle époque ses eaux ont commencé à 
dissoudre et à désagréger leiilcmentla pierre calcaiie, l'ima- 
gination trouve encore des centaines, peut-(Mre des milliers 
de siècles, entre le moment où la rivière attaquait le rocber 
cl celui où elle remplissait les vastes cavités qu'elle a délais- 
sées depuis. 



PRIKP.E D'UNE KEMME AUAUK 

Al' T0MBI:AI' DliSON KI'OL'X. 

(\'(tv., S'il" les l'iiiièiai!lt!!i di'S inusiilitmiis, la Tiible des 
dix pri-ii)iei\'S aimées,} 

Les Arabes rérileiit , di'vaul les tombeaux, des prières 
consacrées ])ar d'anciciines traditions; mais ils expriment 
aussi leurs soidiails jjour les êtres qu'ils ont perdus dans des 
improvisations dont le caractère varie suivant leur sensibi- 
lité ou leur imagination, l'iaremenl ils laissent éclater leur 
douleur; ils semblent plutôt s'étudier à la contenir : le sen- 
timent qui domine dans ces éiiancbements de leur àmc est 
une confiance absolue en la volonté divine. Voici , comme 
exemple , quelques passages d'une prière que l'on a entendu 
prononcer à une jeune femme. 

«0 Ltieu puissant qui as créé la terre, les montagnes qui 
lui servent d'appui, et les sept cieux qui la couvrent; Dieu 
éternel qui as placé au firmament l'astre du jour et le (lam- 
beau de la nuit, qi;i as posé entre les deux océans d'eau 
douce et d'eau amère des barrières insurmontables ; Dieu 
miséricordieux qui as créé l'Iiomnie avec l'eau, e! qui, pour 
sa nourriture, fais couler la pluie des nuages, verdii- l'Iieibc, 
germer le grain , croître la vigne e: le palmier, mûrir la 
figue, l'olive et la grenade , prends pitié de ma douleur, ne 
permets pas que je blasphème. Louange à toi. Dieu unique 
et inliiii. Tu avais facilité à celui que je pleure le chemin (pii 
conduit à la vie; tu lui avais donné ime forme agréable, une 
taille fine , un corps délié , le recueillement de l'esprit et la 
sobriété de la parole. Tu lui avais donné l'ouïe et la vue, cl, 
bien qu'il vécût au milieu des pervers, la doctrine divine ne 
l'a trouvé ni aveugle ni incrédule. 11 a goûté la parole du 
prophète et les dogmes du Coran, merveilleiix écrit sur la 
table gardée. Fidèle musulman, il n'a pas vécu avec faste au 
milieu (le sa famille , il n'a pas transgressé le divin précepte 
qui défend le meurtre et l'infidélité ; croyant vertueux, il n'a 
pas nié la résurrection et détomné ses regards de la vie fu- 
ture; serviteur du Miséricordieux, il suivait les inspirations 
de l'esprit, et résistait aux séductions d'Éblis. Prosterné le 
malin, le soir et durant les nuits, il récitait dévotement les 
versets les plus saints de l'Évidence, dont la lecture procure 
l'indulgence et les faveurs du Seigneur. Il a désiré des en- 
fants qui lui inspirassent la crainte de Dieu; il a secouru ses 
proches; il a protégé l'orphelin, répandu l'aumône sur le 
voyageur et sur le pauvre ; il s'est interdit les délassements 
défendus durant les mois sacrés; il a observé l'abstinence 
pendant le jeûne du liamadan ; il a visité les saints lieux; il 
a mérité la récompense de sa persévérance et l'accomplisse- 
ment des promesses de l'Éternel. 

1) Dieu, kl as lait passer le juste de la vie à la mon ; que 
la paix soit avec lui. Hcnds-lui si frais et si doux le tombeau 
où lu lui as commandé de descendre, qu'au jour de la sépa- 



MAGASIN PITTORESQUE. 



15 



raiion il croie n'y être demeuré qu'un malin; quand viendra 
rinslanl du témoignage, que son ûme , lég("'renicnt emportée 
et précédée de tes anges, revoie le laljleau de sa vie, tracé 
dans le livre Aliiii. Allali, donne à celle âme la vie future, 
délicieuse et durable; place le juste que je pleure dans le 



sepliftme ciel , près de Jonas et d'Elisée. Que sa tùle soit 
teinte d'un éclat radieux, que la joie et la beauté animent 
son visage ; que , vêtu d'or cl de soie , il soit ser\i par les 
cires célestes, dont la blancbeur égale en pureté la blancheur 
des perles; qu'il marche cl se repose dans i'Édcn, sous 




Jeune femme arabe au lombeau de son époux. — Desçin fait en Égyple, dans un cimeliere près du Caiie , par Karl Gir»hdet. 



des ombrages frais et odorants, arrosé d'eaux jaillissantes; 
qu'il boive, dans la coupe de cristal, le vin parfumé de 
musc , mêlé à l'eau du Tesnim , dont la source précieuse 
coule près du trône sublime de l'Éternel. Que le regard du 
jusle jouisse sans cesse de Ion royaume ondianlé , ô Allah! 
Que le jusle puise élernellemenl à la source du bonheur, el 
que mon cœur garde le souvenir de ses verlus, ô seigneur 
des hommes , roi des hommes , dieu des hommes ! n 



UN SECRET DE MEDECIN. 

BOUVELLE, 

(Suite. — Voy. p. 2.) 

Mais le mal avait déjà fait de tels progrès que les efforts de 
la science devaient demeurer inutiles. A travers ses allerna- 
llves de fièvres el d'anéantissements , le vieillard déclinait 
chaque jour, cl Fournier vit bientôt qu'il fallait abandonner 
tout espoir. 11 renonça , en conséquence , à des remèdes de- 
venus impuissants, cl ouvrit un libre champ aux fantaisies de 
Duret. Celui-ci en profita pour exprimer mille désirs et for- 
mer mille projets; mais, au moment de l'exécution, l'avarice 
venait toujours arrêter le projet et éleindre le désir. Sentant 
vaguement que les sources de la vie se tarissaient eu lui , il 
exagérait les nécessités de la prévoyance, afin de se faire il- 
lusion el de se croire un long avenir. 

Quinze jours s'écoulèrent ainsi, lïose continuait à montrer 
la même patience et la même abnégation. Pliée depuis dix 
années à ce joug de la pauvreté volontaire , elle l'acceptait 
sans révolte : elle plaignait son parrain au lieii de l'accuser. 



cl n'avait jamais désiré la richesse que pour l'en faire jouir. 
Le jeune médecin découvrait, à chaque visite, quelque nou- 
veau trésor dans cette âme, qui tirait tout d'elle-même et ne 
demandait aux autres que le bonheur de se dévouer pour 
eux. L'intérêt chaque jour plus grand qu'il prenait à la jeune 
fille se reportait sur le vieil huissier, seul ami qui lui restât 
dans le monde. Quelque dure qu'eût été sa protection , elle 
lui avait dû l'apparence d'une famille ; en ne voulant être 
que son maître , le père Durel avail élé pour elle un appui. 
Mais qn'allail-elle devenir après sa mort , sans ressources et 
sans guide? Elle n'avait rien à attendre de la fortune de son 
parrain ; car celui-ci avait un cousin , Etienne Tricot , riche 
fermier établi dans les environs , et avec lequel il avait tou- 
jours été dans les meilleurs termes. Tricot , qui rendait de 
temps en temps visite au père Duret, afin de mesurer la di- 
stance qui le séparait de son héritage, arriva justement avee 
sa femme au plus fort de la maladie. C'était un de ces pay- 
sans madrés qui se font grossiers pour avoir l'air franc , et 
parlent bien haut pour faire croire à ce qu'ils disent. 

A la vue du cousin mourant, il commença des lamentations 
auxquelles celui-ci coupa court en déclarant que ce n'était 
rien, et que dans quelques jours il n'y paraîtrait plus. Tricot 
le regarda de côté avec une hésitation inquiète. 

— Vrai ? ditril ; eh bien , foi d'homme ! ça me fait tout 
plein de plaisir... Alors, vous vous sentez mieux? 

— Beaucoup, beaucoup! balbutia fiurel. 

— A la bonne heure ! reprit le paysan, qui regardait tou- 
jours le malade d'un air incertain ; faut pas que les braves 
gens soient malades... Le médecin est venu, peut-être ? 

— Il vient tous les jours, répliqua le vieil huissier. 

— El qu'est-ce qu'il a dit ? 



14 



MAGASIN l'ITTOr.KSQUK. 



— 0"'i' ""y ''^''i' ''i''H '"' liiiii'. '1"'' l"iil i''ii' l'i''!'- 

— Ah! ah! vnyoz-xniis <m! reprit Ti'ii'ol (li'Cdnii'ric' ; au 
fall, vous flos bàli !\ chaiix ri à sable . cousin : c'i'sl (nii'lque 
frniil et rhaiiil que vous aniez altrapé ; mais le creux esl 
toujours hou. 

— Oui, oui, (lit Duret, (|ul leiiail à persuader les autres du 
peu (le praviti' de sou uial, aliu de s'eu persuader lui-niiHue; 
ii n'y a que les lorces qui manquent, mais ça levieudra. 

— Et nous vous apportons de quoi pour (;a , interrompu 
IVrrine Tricot, eu tirant de son panier une oie toute plumée 
cl trois houteilles pleines ; voici une hèle qu'on a eii^îraissée 
exprès pour vous, cousin... avec un ('clianlillou de notre pi- 
quelon de Tannée; faut y j;oi1|ei', ca vous refera l'esloniac. 

Huiet jeta un ret;ard sur les houteilles et sur l'oie. .SiVluit 
par Tldi'c d'un l'égal qui ne lui coulait rien , il appela Kose, 
lui montra les provisions, et déclara qu'il voulait souper avec 
le fermier et l'errine. I.a jeune lille , accoutumée A une .sou- 
niissi(U) pashiNC, et forte d'ailleurs de la liberté entière laissée 
par M. Kournier, obéit i'i son parrain sans faire d'objections. 

BienlAI le |k'irluin de l'oie rôlie remplit la chambre du 
malitdt! , dnni l'estiunac appauvri par de longues pri\ allons 
se senlil escilé par ces succulentes effluves. Il se ranima à 
res|K)ir liii le^lin sans frais, lit dresser la table près de son 
lit , et lmu\a dans l'arricué de ses appélits si lonf;lemps in- 
assouvis \m reste de soif et de faim pour celle bonne clière 
iiialiendue. l'ricol remplit son verre qu'il vida d'une main 
tremblante pour le faire remplir de nouM'au. Le vin et la 
nourriture, loin d'accroître son mal au premier instant, sem- 
blèrent exalter .ses lorces brisées : il se redressa plus ferme; 
une demi-ivresse fit briller ses yeux; il se mit à parler tout 
haut de ses projets, à serrer les mains du cousin et de |a 
cou.sine, en répétant que c'étaient ses \rais parents et en leiu' 
donnant des conseils sur ce qu'ils devraient faire de son 
paiirrc hnilagc. Tricot et sa femme pleuraient d'allendiis- 
semeiit. Kidin, lors(|u'ils l.ussèrent le vieil huissier p(uu- quel- 
ques courses indispensables dans la ville, ce fut avec pro- 
messe de venir prendre confjé de lui avant de repartir. 

Kournier arriva au monu'iit où ils sorlaienl. 11 vit le ma- 
lade les suivre d'un regard narquois jusqiTau-delà du seuil , 
achever son verre, puis faire claquer sa langue .ivcc lui rire 
moqueur. 

— Kh bien, voisin, il paiail (pie nous sommes mieuv? dit 
le médecin élonni'. 

— MiCBX... bégaya Durci .'i moitié ivre; oui , oui , bien 
mieux , grâce à luur diner... Ah ! ah ! ali ! ils foiil la cour à 
ma succession avec des oies... et du vin nouv<'au !... .l'accepte 
tout, moi... |''aul toujours accepter, c'est plus poli. 

— Ainsi, vous croyez que leur générosité esl un calcul? 
demanda l'oninier en souriant, 

— l'n plaic'iiieni, voisin , un placemeiil ,'i mille pour un... 
Ali ! ah ! ah ! ils croient que je suis leur dupe , parce que je 
bois le vin et cpie je mange Toie... élevi'c pou,- moi , comme 
dit la femme ! Ab! ah ! ali 1 nous verrons ipii rira le ileinier. 

— Aiiriez-vous doni' le projet de tromper leur espérance? 

— I'our(|iioi pas?... le peu que j'ai m'apparlient , je sup- 
pose,,, je peux en disposer comme il me plaira; et dans le 
cas oi'i je voudrais favoriser une pauvre lille... 

— Mademoiselle liosc ! iiilerrompit vivemenl le jeune 
homme ; ah ! si vous faites rela, père Diirel, vous aurez pour 
Tons tous les honnêtes gens. 

I.e vieil huissier haussa les c''paules, 

— Hall ! 1rs bomiéles gens , balhulia-t-il , que m'imporle ! 
ce qui iiTamuse, c'esi dr iromper le gros... et sa leuinie. 

A celle idée, Diirel éclata de rire; mais ce rire i-onvulsif 
alla s'éieinilre dans une siilloialiou subite ipii le lit reliunber 
en arrière. Toiirnier s'empressa de lui donner l(uis les soins 
que réclamait un pareil accidenl. Il revint à lui, recommença 
îl parler, et rclomba bienlol dans un nouveau spasme plus 
inqiilélantquc li; priuuier. Ta siirexcilalion à larpielle il ve- 
nait de s'e\pr)ser avait usé chez lui 1rs lleriiiiis icsscis de 



la vie, et, par suile, hàU' la crise suprême. Te jeune médecin 
vit avec ell'roi que ces sulTocalioiis , di' plus en plus rap- 
prochées, se lransf(uuiaient eu agonie. iMint, dégrisé par 
le mystérieux pressi'iilimenl de la luiut . couiinencail à s'ef- 
frayer. 

— Ab! monsieur Kournier, je suis mal... bien mal , dit-il 
d'une voix entrecoupéi'... Tsi-ce qu'il y a ilii danger?... aver- 
tissez-moi, s'il y a du danger... Av.uil de mourir... j' il un 
secret i'i dire... 

— Dites-le U)UJours, iépli(pia le jeune homme. 

— C'est donc vrai ! reprit Duiet l'gaié... Il n'y a plus d'es- 
poir... [ilus aucun... Mon dieu! il faut renoncer à loiil ce 
que j'ai amassé,., avec tant de peine... loiit laisser aux au- 
tres... l<Mil... tout ! 

I.'avaie se lorilall les mains avec une rage désespérée. 
Kournier s'eHoi(;a de le calmer eu lui parlant de Hose , 
alors sortie, mais qui allait rciilrer. 

— Oui, je veux la voir, murmura Durel (se raltachant , 
comme tous les agonisants, à ceux qui lui survivaient, alin do 
se reprendre par leur moyen à la vie); pauvre lille!... Ils 
viMidront tnul prendre; m.cis j'ai lailsa pari... elle n'a qu'à 
chercher... 

Il s'arrêta. 

— Oi'icela? denuinda Kournier, penché sur le lit. 

— Ah! il y a... encore... de l'espoir... soupira Durel... 
Diles... ce n'est... qu'une faiblesse .. 

— Où votre lilleiilc doit-elle chercher? répéta le jeune 
honiliie, qui voyait les yeux du moribond se vitrer. 

— Ouvrez... la fenêtre... bégaya Tbiiissier ; je veux voir... 
le jonc... aller au jardin... là-bas... derrière le puits... le 
chapiteau... 

J.a voix s'é'Ieignit... f^e jeune médecin vil les lèvies remuer 
encore quelque temps , comme si elles eussent essaye' des 
paroles qu'on ne pouvait plus entendre; un frc'missement 
convulsir agila la f.ice, puis loiil resta immobile. Maiire Duret 
étail niori. 

Pio.se revint peu après. Sa douleur, en apprenant la mort 
de son parrain , fut silencieuse , mais sincère. C'était le seul 
homme qui eût pris garde à son exislence ; et , ne connais- 
sanl encore la pilii' humaine (pie parce dur bienfaiteur, sa 
tendresse s'('lait reportée sur lui, faute d'un plus digne. 

Te cousin 'Tricot et s;i femme la trouvèrent agenouillée 
près du inori . le visage appiiyi' sur une de ses mains qu'elle 
baignait de larmes. Ils venaient d'apprendre que la succes- 
sion de l'huissier était ouverte, el ils accouraient, bien moins 
pour rendre leurs devoirs au ih'funt (pie pour assurer leurs 
droits sur ses dépouilles, 'l'oiis deux commencèrent par 
prendre possession de la maison en s'emparant des clefs 
cachées sous le traversin du mori ; puis 'l'ricol laissa sa femme 
à la garde de l'héritage, et courut remplir toutes les formali- 
tés nécessaires pour les funérailles. Tose allendil vainement 
de la paysanne un mot de sympathie ou d'eucouragenient : 
on la laissa désoli'e près du iiuu'i . jus(|u'au moment où Ton 
vint enlever sa bière. 

I,a jeune lille eut le courage de suivre le convoi au cime- 
tière ; mais lorsqu'elle revint, .ses forces étaient brisées et son 
courage à bout. Arrivée près du .seuil, elle hésita h le fraii- 
chir. Tricot et sa femme , qui étaienl (li'j?i rentrés , avaient 
commencé l'inventaire de ce qui allait leur appartenir : les 
armoires étaienl ouvertes , les meubles en désordre... lio.se 
sentit .sou c(eur se serrer, et s'assit sur le banc de pierre 
dressé près de l,i porte. 

Tes mains joinles sur ses genoux el l.i lêle baissée , elli! 
laissait ((Miler ses pleurs silencieusemenl. Tue voix (pii la 
nommait lui lit reli'ver les yeux; elle aperçut M. Kournier. 

Celiù-ci Pavait aperçue en rentrant , el , toiichi' de s(ni 
aliaiulon. il venail lui adresser (piel<|ues lucils de coiisolalioii. 
1.(1 siiilc (i lu pioilidiiii' HrraisDii. 



.MAGASliN iMTTUni'SgUK. 



15 



DE LA DOMKSIICITÉ ES ANr.l.TniT.I'.i:. 

l.'Aiiglelerri' l'st le |):iys de la liluTlO... cl de la d^mle^li- 
cilé. 1,'aiislocialie anylaise se fait sluiit! d'avoir les meilleurs 
domeNlicpies du monde ; ce qui veiil dire, non pas les plus 
muiaiiv , luiiis sliiiplcineiU les mieux dressés, liiilre un sei- 
gneur espa.ïnni un ilalien el ses dumesliques, on voit régner 
une soile d'abamlon plein de buidiomie : le bon Saiiclio, 
le naïf Arlecpiin , sont les Ivpes de relie heureuse domesli- 
cilé. Kn Allemagne, où lois grands el pelils vivenl en bons 
bourgeois, nobles et bourgeois vivenl en bons princes avec 
leurs gens : un domesliquc y fait partie de la famille. En 
l'iance , les dome^ti(|ues sont le plus souvent les iiiailres. 
Chez les Anglais seulement la domeslicilé est véritablement 
un Olal , une prol'es^iun régulièrement constituée. Ces bom- 
iiies lihies sont des maîtres difliciles. Il leur faut des servi- 
teurs ajant on allectaiit le senlimeiil de leur infériorité, res- 
pectiieuK , soumis, poncluels, exercés, fonctionnant avec 
une précision presi|ue mécanique. Habitués à élre suivis sans 
liésjlation, sans réplique, jusque dans les détails les plus mi- 
nutieux de la vie , ils ont insensiblement fait subii' à tous 
les liolels de l'Europe leurs exigences, el il faut leur tendre 
celle justice qu'ils ont puissamment contribué à rendre le 
service malériellemeut meilleur, à faire contracter des babi- 
ludes précieuses d'aclivilé el surtout de propreté. Mais si les 
vojageurs leur doivent sous ce rapport quelque reconnais- 
sance, les hôtels ne se croient obligés à leur en avoir aucune. 
Wilords et miladies ne s'y sont point lait aimer : il est vrai 
qu'ils n'y ont point taché ; peu leur importe ! tons ces gens 
d'botel ne sont , liltéralemeni , pour eux que des domesti- 
ques de passage trés-inlérieurs à ceux d'Angleterre. Ils or- 
donnent, et payent... avec moins de générosité que l'on ne 
le suppose communément ; mais comme en déliuilive ce sont 
eux qui voyagent le plus, ce ne sont jmint des pratiques à 
repousser : on les sert donc \>mu leur argent , sauf à leur 
rendre froideur pour froideur : point d'échange de conver- 
.satiou , point de laisser aller; ou les Iraile, suivant leur vo- 
lonté , en maîtres , jamais en hôtes. Au contraire , le plus 
modeste touriste Irançais, avec sa mince valise, son bâton 
et ses souliers poudreux, esl partout le bienvenu : la bonne 
humeur, la gaieté , la franchise, entrent avec lui. L'hôlelier, 
sa femme , ses servantes , le saluent d'un sourire , l'interro- 
gent sans embarras, lui demandent des nouvelles !i l'arrivée, 
lui donnent des conseils au départ : on fait plus de compte 
de son adieu cordial que du pourboire que laisse tomber de 
sa hauteur le lord anglais; on se souvient de lui, et si jamais 
il revient , c'est une fêle : en dinix ipu Iroi^ jours, il s'est fait 
connailre pour toute sa vie. 

Une remarque sullit jiour bien marquer la dillérence du 
caractéie à cet égard entre les deux nations. Les Manuels 
pour la domeslicitc et bs Cuides pour les voyageurs forment 
une branche importante de la littérature anglaise : on n'a 
rien de semblable en France, où maîtres et voyageurs se tient 
à leur seul instinct. Des auteurs anglais de premier rang 
n'ont point dédaigné de traiter ces sujets ex profcasu. 
L'bomnie le plus spirituel peut-être qui ail jamais écrit (je 
ne vois à nie/!re en nvalilé avec lui que Lucien dans l'an- 
liipdté et \ollaire chez les modernes), le doyen de .Saint- 
l'atrick, l'auteur de (^lulliver et du conte du 'l'onneau, en un 
mot le docteur Switi , a composé un traité fort original sur 
les domestiques. Son intention était sérieuse : il se proposait 
de donner des instructions positives, pratiques et morali- 
santes à cette classe, plus considérable que considérée, de 
ses concitoyens. Mais le tour naturel de son génie l'a conduit 
à traiter d'abord la question ironiquement et à contre-sens 
avec intention. Dans la première division du livre, il feint 
do prendre parti poiu les domestiques contre les maiires, et 
il leur donne, il leur prodigue, avec une verve vigoureuse, 
tous les plus mauvais conseils qu'il soit possible d'imaginer 
pour enseigner à vexer, tourmenter, tromper, trahir, fripon- 



ner maîtres et maîtresses. Par malheur, l'Iiuinoriste doyen 
(."est tellement complu dans celte première partie de son 
œuvre, il y a dépensé tant d'observation , d'esprit et de ma- 
lignité, qu'il ne lui est plus resté ni goût ni zèle pour la se- 
conde : il en a tracé seulement quelques lignes, alin jans 
doiUe de donner un témoignage de rhoiinéleié de son plan ; 
puis il a abandonné le développement essentiel , estimant 
qu'une plume vulgaire s'acqnitlerait aussi bien que la sienne 
de cette d<'i iiière lâche. Comme il n'est point probable que 
l'on traduise jamais en aotre langue cet essai comique de 
Swift, nos lecteurs aimeront peut-éire à en lire un extrait. 

Fragments.— Lorsque vous avez été envoyé en commis- 
sion, el que vous èles resté trop longtemps dehors, vous de?Cï 
avoir toujours une excuse toute -prête : par exemple, votre 
oncle est arrivé ce m.itin de six lieues poiu- vous voir, el part 
demain à la poinle du jour ; un de vos camarades à qid >ous 
aviez prêté de l'argent quand il était sans place allait partir 
pour le coutineni ; vous avez fait vos adieux à un vieux cama- 
rade qui va passer aux grandes Indes; vous avez été consoler 
\olie cousin qu'on conduisait à Bolany-Bay ; vous vous êtes 
heurté le pied contre une borne , et vous avez été obligé d'en- 
trei dans mie boutique, où vous êtes resté li ois heures avant 
de pouvoir faire un seul pas; on vous a jeté quelque chose 
par une fenêtre...; on vous a conduit à la police comme té- 
moin d'une batterie ; on vous a arrêté dans une rue , où il y 
avait mi incendie, pour faire la chaîne; etc.. etc., etc. 

— Quand vous achetez pour votre maître, ne marchandez 
jamais; c'est lui faire honneur; d'ailleurs il peut plutôt sup- 
porter une perte qu'un i>auvre marchand. 

— Si vous êtes au sir>ic<' d'un maître qui a plusieurs do- 
mestiques, ne laites jamais rien au delà de ce qid est dans 
votre emploi ; pour tout le reste, dites que vous n'entendez 
rien à cela : « Ce n'est pas mon ouvrage. >• 

— Si votre maîtresse vous appelle dans sa chambre pour 
vous donner des ordres, tenez-vous à la porte, faites jouer la 
gâchette tout le temps qu'elle vous parlera, et niellez la main 
sur le boulon de peur d'oubliei- de fermer la porte en par- 
tant. 

— .'^i l'on vous répète trop souvent de fermer vos portes, 
fermez-les avec tant de bruit que vos maiires en sautent sur 
leurs sièges et que tout tremble dans l'apparleinenl. 

— Si vous êtes en faveur auprès de votre maître, faites- 
lui entendre que vous avez une autre place en vue, et, sur 
le regret qu'il montrera de vous perdre, dites-lui que certai- 
nement vous aimeriez ndeux vivre avec lui qu'avec qui que 
ce fût au monde, mais qu'on ne peut pas blâmer un pauvre 
domestique de chercher une meilleure condition, que le ser- 
vice n'est pas un liéi ilage, que votre onviage est fort, et que 
vous avez peu de gages. Sur cela, voire maître, s'il a quelque 
générosilé, vous auginentira pliilôt que de vous laisser partir; 
s'il n'en fait rien, et si en délinitive vous lenez à ne point 
perdre votre place, tlites qu'un de vos camarades vous a dé- 
cidé à rester. 

— Écrivez votre nom et celui de votre meilleure amie avec 
la fumée de la chandelle , au-dessus de la cheminée ou sur 
l'escalier, pour montrer votre savoir-faire. 

— Ne venez jamais qu'on ne vous ail soiuk' ou appelé 
trois ou quatre lois : il n'y a que les chiens qui arrivent au 
premier coup de sifflet. 

— Si votre maître vous grondé, répondez que vous n'êtes 
pas venu pins tôt parce que vous ne saviez pas ce qu'on voils 
voulail. 

— Lorsque vous voulez causer chez la fruitière ou chez 
l'épicier, ne fermez pas la porte de la rue si vous n'en avez 
point la clef; autrement vous seriez obligé de frapper pour 
rentrer, et l'on saurait que vous clés sorti. Par la même 
raison , si vous voulez causer dans riiilérienr de la maison 
avec une voisine, laissez votre cbaiidelle allumée dans votre 



dC 



MAGASIN PITTORESQUE. 



— Oucicllcz-voiis, ballcz-vous cnlic duiiicsliqiios ; mais 
souvenez- vous toujours que vous avez tous uu ennemi 
commun. 

— Si quelqu'un de vos camarades csi ivre , cl si on le de- 
mande, dites qu'il est couclié parce qu'il est indisposé; 
voire maîtresse, par bon cirur, vous donnera quelque chose 
pour restaurer le pauvre lionirne. 

— Si votre maître en rentrant demande un de vos cama- 
rades qui est dehors, dites qu'on \ient de l'envoyer rhercher 
il n'y a qu'une miniile pour aller chez ini de ses cousins qui 
est à toute extrémité. 

— Quand vous avez fait une faiitc , soyez impertinent, et 
cmportez-vons comme si vous étiez l'oll'ensé : c'est souvent 
le moyen de faire tomber à Pinslant même la colère de votre 
maître. 

— Si l'on vous fîionde, miuinurez sourdement en vous 
en allant le long des corridors et des escaliers : c'est le moyen 




lîiie Maîtresse do maison. — D'après Ci uik'liaiik. 

de faire douter si par hasard l'on n'aurait pas été injuste en- 
vers vous. 

— Si vos maîtres vous grondent une seule fois à tort dans 
leur vie , heureux , trois fois heureux domestique ! vous 
n'aurez plus lien à faire désormais, toutes les fois que vous 
ferez une faute, que de leur rajipeler leur injustice. 

— Voulez-vous quitter votre maître sans être obligé de 
rompre vous-même avec lui , devenez tout à coup maussade 
et insolent pins qu'à l'ordinaire; il vous chassera, et, pour 
vous venger, vous direz tant de mal de hii à vos camarades. 



qu'il ne pouna plus trouver aucun bon domestique pour le 
servii'. 

C'est assez sans doute pour donner quelque idée du livre 
à nos lecteurs. Après ces conseils généraux , excellents h 
suivre si l'on veut s' faire chasser et tomber bientôt dans la 
misère, Swift entre dans les détails les plus particuliers sur 
chacune des pailies du service, sur chaque emploi ; les avis 
aux fi'mines de chambre et aux gouvernantes sont surtout 
d'une infernale malignité. En somme , par suite de son in- 
terruption , l'ouvrage de Swift est d'une utilité très-contes- 
table. 11 y a longtemps, en effet, que l'on hésite à décider si 
une peinture vive et fidèle des vices, même inspirée par le 
plus pur désir de les rendre odieux, n'est point plus perni- 
cieuse que prolilable. Si, d'une part, en dévoilant les ruses 
des méchants, l'on peut espérer de mettre en garde les hon- 
nêtes e.eiis contre eux, d'autre part on s'expose à augmenier 
le nombre des méchants ou i leur donner 
beaucoup plus d'Iiabileté pour faire le mal. 
Depuis Swift, on a écrit en Angleterre 
des traités de morale et prononcé des ser- 
mons sur la domesticité. L'n auteur a pu- 
blié récemment sur ce sujet un livre inti- 
tulé : Le plus grand fléau de la vie. Le 
cadre est romanesque. Lne lady raco:Ue 
riÉ: comment, depuis son mariage, les do- 

; ±£v mesliques ont éprouvé sa vie de mille ma- 

nières et l'ont rendue la plus malheurei'sc 
des lemines. C'est à ce livre, assez médii'- 
cre , que nous empruntons un spirituel 
dessin de CruikshanU. Kn même temps 
on a fait paraître à Londres un Manuel pra- 
tique des domestiques sérieux etinstructi!". 
Jusqu'ici rien de semblable n'a paru en 
France. Nos domestiques lisent peu ; el 
quels sont les maîtres qui ne se croient 
point tout le talent et toutes les connais- 
sances nécessaires pour bien rommandiM? 
On a tenté de perfectionner l'institution 
des bureaux de placciiicnt; on a même, je 
crois, entrepris de fonder dans la capitale 
des maisons d'apprentissage. Ce sont des 
essais louables : on ne saurait trop encou- 
rager tous les efforts qui tendront à élever 
dnus cette prolession le niveau de la mo- 
ralité et de l'instruction pratique. 

Le seul moyen pour les domestiques de 
rendre leur condition plus digne et plus 
heureuse est de se respecter eux-mêmes et 
de mériter, par leur conduite , par leur 
honnêteté , lUie confiance qui les fasse en 
(pulque sorte adopter dans les familles. On 
sait par de nombreux exemjdes à quelle 
honorable et touchante influence ils peu- 
vent parvenir avec le dévouement et la 
persévérance. S'il est viai de dire que les 
bons maîtres font les bons serviteurs , il 
n'est pas moins vrai que souvent les bons 
serviteurs peuvent faire les bons maîtres. Ce n'est point tou- 
jours du même coté que sont les défauts et la corruption, In 
domestique qui aurait l'esprit du docteur Swift ne serait pas 
en reste de conseils ù donner aux maîtres : le lion de La 
Fontaine n'est pas le seid qui aiuait raison de s'écrier : 
Si mes coiificies sa\aicMt pi'iiidre! 



BUREAUX D'AIiONNEJlEIVT ET DE VENTE, 

rue Jacob, 'M, près de la rue des l'ctits-Augustins. 
Imprimerie de I,. Martihet, rue Jacob, 3o. 



MAGASIN PITTOi'.KSQUE 



E.NTHE CIEL ET TEIU'.E. 




Ascension d"iinc sainte. — D'jpics 11. Muiki-. 



?a vie ton'cslro vient tic s'élciiulre dans une , dernière 
prière. Quatre envoyés célestes sont descendus vers elle ; ils 
l'ont soulevée dans leurs bras, comme une sœur endormie; 
et voilà qu'ils remportent douceiuent vers leur patrie. 

La terre est déjà loin! on n'apcrroit plus que les palmiers 
les plus élevés et les lignes jaunâtres du désert. Le sroupe 
céleste nage dans l'océan élliéré, monte toujours, et va 
bientôt se perdre dans l'inlini des r.ieux. 

Quelles sont les visions de l'âme dans cette ascension mer- 
veilleuse? fiarde-t-elle les derniers souvenirs des épreuves 
de la terre? Entrevoit-elle les premières joies de son nou- 
veau séjour, ou bien flotte-t-elle entre ces deux vies , dont 
l'une vient de fmir, sans que l'autre soit encore commencée ? 
L'œil clicrclic en vain à le deviner sur ces traits où l'cxlasc 
se confond avec la placidité de la mort. Nous pouvons aller- 
nalivement tout imaginer et tout croire. Mystère ravissant 
de l'art qui ouvre un cliamp sans liiuite à la pensée, et qui 
permet à tous nos rêves de se glisser sons sa forme flottante ! 
Une œuvre empreinte de poésie nous charme moins par les 
choses qu'elle nous fait comprendre que par celles qu'elle nous 
fait supposer : comprendre , c'est seulement recevoir ce qui 
nous vient d'ailleurs ; supposer, c'est répandre au dehors ce 
que nous avons en nous-mêmes ! Tout ce que l'art produit a 
deux aspects : l'un visible pour tout le monde, l'autre que 
lui crée notre imagination. C'est ainsi qu'entre les lignes 
de chaque poème naît un autre poème inédit qui change 
selon le lecteur ; sous l'expression de chaque image , une 
tnutrc expression aperçue seulement de celui qui regarde ; au 
fond de chaque mélodie , un chant inconnu que chacun de 
nous entend et interprèle selon son âme. 

En contemplant cette céleste ascension , nous aussi nous 
avons fait notre rêve. 

Cet ange, dont le regard caresse, s'appelle la Charité; 
près de lui est l'Espérance , à la robe cloilée ; plus bas , la 
Justice , portant l'épée , avec l'ange de la Persévérance , 
Tome \VI,— Ja.vvier iS-,». 



revêtu de la tunique des voyageurs; cl, tous quatre, réunis 
dans un fraternel cPIort , emportent une Smc choisie loin 
des arides déserts de l'égoïsme, vers les hautes régions du 
dévouement et de l'amour ! 



l'N SECRET DE MÉDECIN. 

HOUVEI.r.E. 

(Suite. — Voy. p. a, i3, 17.) 

Rose ne put d'abord répondre que par des larmes. Le jeune 
homme lui demanda doucement pourquoi elle restait ainsi 
dehors, et l'engagea à braver l'impression douloureuse qu'elle 
devait éprouver en rentrant. 

— L'affliction ressemble à nos amers breuvages, dit-il : le 
mieux est de la boire d'un seul trait ; les pauses et les retards 
multiplient la doideur en la divisant. 

— Pardon, monsieur, dit Rose ù demi-voix , ce n'est point 
par ménagement poiu- mon chagrin que je reste ici ; mais si 
j'entrais, j'aurais peur de gêner les parents. 

— Ils sont donc venus? demanda le jeune homme. 

— Avec M. Leblanc. 

— L'ancien notaire condamné pour escroquerie ? 

— Prenez garde, il peut vous entendre ! 

I-'ournier jeta un regard dans l'intérieur, et vit le cousin 
Tricot et sa femme occupés à v ider les armoires. 

— Dieu me pardonne ! ils prennent tout ! s'écria-t-iU 

— Ils en ont le droit , répliqua Rose doucement. 

— C'est ce qu'il faut savoir, reprit l'ournier en franchissant 
vivement le .seuil. 

L'ex-notaire, qui triait les papiers d'un grand portefeuille 
trouvé dans l'armoire du défunt, se retourna. 

— Arrclez , monsieur, s'écria le jeune liomiue; ce n'est 
point il vous d'examiner ces titres! 

i 



18 



MAT.ASIN l'ITTOIlKSQUE. 



— Pourquoi cela ? demanda M. Leblanc. 

— l'arco qu'ils peuvent inlt'resseï- la sncccssion du niorl. 

— Kli bien , pnrdieu ! la sncccssion , r>st-il pas à nous 
(Urellc revient ? s'tîcria Tiirot. 

— Qn'en savc7.-voiis? n'pliqtia Fournier: le père Dnrct 
peut avoir laissé nn testanienl. 

— Vn teslainent! rt'pijièrent le paysan cl sa femme, en se 
regardant avec effroi. 

— Monsieur en serait-il d('posiIaire ? demanda Leblanc 
d'un Ion doucereux. 

— Je ne dis point cela , reprit le médecin : mais le défunt 
m'a positivement déclaré à cet é(;ard son Intention. 

— Kt monsieur devait sans doute être son légataire? de- 
manda Leblanc avec la même politesse ironique. 

Le médecin roiifiit. 

— Il ne s'agit point de moi , monsieur, répliqua-t-il avec 
impatience, mais de la lilleule du p(''rc Duret. 

— Ali ! c'est poiu' Hosc , interrompit l'errlnc Tricot d'une 
voix criarde ; le bourgeois est donc son parent pour prendre 
comme ça ses intérêts? 

— Je suis son ami, madame. 

IjCS deux 'l'ricoi l'iulerrompiient par nn Bros.sier éclat de 
lire. 

— Alors monsieur a sans doute sa procuration ? objecta 
Leblanc. 

— J'ai la résolution arrêtée de faire respecter ses droits 
par tous les moyens en mon pouvoir, dit Fournier, qui évita 
de répondre directement ; bien qu'étranger à l'étude des lois, 
je sais , monsieur, qu'elles ordonnent , dans le cas où vous 
vous trouvez , certaines fiurnalités protectrices dont nul ne 
]]eut s'a()V:incliir. Avant d'entrer en possession de l'iiéritage 
du moit, il f.iul siivoirs'il vous appartient. 

— Et si nous le prenons provisoirement? fit observer 
M. Leblanc, qui continuait à parcourir les papiers du porte- 
feuille. 

— Alors on pourra vous demander compte de la violation 
de la loi. 

— Au moyen d'un procès , n'est-ce pas? Mais im procès 
coflte clier, monsieur le docteur, et votre protégée aurait, je 
crois , quelque peine 'i payer les frais de timbre , de procé- 
dure, d'enregistrement ! 

— C'esl-;'i-dirc que vous abusez de sa pauvreté pour at- 
tenter à SCS droits! s'écria Fournier indigné. 

— Nous en usons seulement |)our sauvegarder les nôtres, 
répondit tranquillement M. Leblanc. 

— Eli bien, alors, c'est moi qui exige l'exécution de la loi 1 
reprit le jeune homme avec énergie. Le défunt a reçu de moi 
des soins, des remèdes, des secours de tous genres ; comme 
créancier de la succession , je <lemande que le payement de 
la dette soit garanti , et je réclame pour cela l'apposition des 
scellés. 

Ici les époux Tricot, qui déjà vingt fois avaient voulu s'en- 
tremettre, poussèrent les hauts cris... M. Leblanc les apaisa 
d'un geste. 

— Soit, dit-il, en se tournant, avecunsoiHire, vers le jeune 
homme ; monsieur le docteur est alors en mesure de notis 
prouver la légitimité de sa créance? Il peut nous présenter 
.ses livres pour les visites, des reçus pour les secours, une 
preuve écrite pour les remèdes?... 

— Monsieur, dit Fournier embarrassé, un médecin ne 
prend point dételles précautions avec ses malades; mais 
vous pouvez interroger mademoiselle Hose... 

— C'est juste, reprit Li'blanc en .souriant, vous témoignez 
pour elle, elle témoignera pour vous; ce n'est qu'une juste 
réciprocité. Malheureusemaut les tribunaux ne se laissent 
point conduire par les élans de sympathie ou de reconnais- 
sance , et jusqu'à ce que monsieur le docteur ail régulière- 
ment établi ses droits, il voudra bien nous permettre d'exer- 
cer ceux que nous tenons de la parenté. 

— Oui, s'écria Tricol , dont la colère jusqu'alors réprimée 



n'avait fait que grossir; et puisque le bourgeois aime les 
procès, on lui fournira l'étoile de quelques petits! 

— A lui et à sa protégée! ajouta IVrrine. 

— On leur demandera , par exeuq)le , à tous deux , où le 
cousin lluret a placé ses économies. 

— Ce (|u'il a fail de son argenierie ; car il en avait , je l'ai 
vue. 

— Et comme ils étaient seuls à la maison quand le cou- 
sin a tourné l'œil... 

— Faudra bien qu'ils rendent ce qui manque. 

— Misérables! s'écria Fournier hors de lui à ce sonpçim 
infâme, et voulant s'élancer vers Tricot, la main Icvi'e. 

Kose, qui venait d'entrer, se jeta à sa rencontre. 

— Laisse-le, laisse-le! cria Tricot , qui s'élail armé d'un'; 
pelle rencontrée \h p.ir hasard; ça lait plaisir de' passer au 
bleu les peaux de bourgeois et d'époussetcr la doublure des 
draps fins; faut pas le contrarier. 

— El prends ganle à toi-même, intrigante! ajouta Perriue 
en menaçant du poing la jeune lille; si tu toinbes jamais .sons 
ma coupe, tu en auras les marques! 

— Oli! venez, au nom de Dieu! murmura lîose , qui s'ef- 
forçait d'enlialuer le médecin. 

Celui-ci hésita lui instant; mais, redevenant enfin maître 
de hd-mênie, il jeta nn regard de mépris à ses insulteurs, et 
suivit la jeune fille hors de la masure. 

Ce fut seulement à la porte du pavillon que tous deux 
s'arrêtèrent. lîose joignit les mains, et, levant vers Fournier 
ses yeux rougis par les larmes : 

— Oli ! pardon , monsieur, dit-elle , de ce que vous avez 
enduré pour moi; pardon et merci ! Une pauvre (ille comme 
je suis n'a jamais chance de reroniiallre )es services qu'on 
lui rend ; mais du moins soyez sûr que je me les rappellerai 
aussi longtemps qu(! je dois vivre. 

— Kt qu'allez-vous devenir maintenant, Itose? demanda le 
jeune homme atlenilri. 

— Je ne sais pas encore, monsieur, répondit-elle : aujour- 
d'hui je suis triste, je ne puis penser à rien. Je veux me don- 
ner jusqu'5 demain pour reprendre courage. La mercière me 
recevra bien pour cette nuit... et après... eh bien , après... 
Dieu me restera ! 

Fournier lui prit la main en silence; elle répondit fai- 
blement h son étreinte , lui dit adieu d'une voix basse , et 
sortit. 

Le Cfpiir du jeune lionmie était pros d'indignaiion. Ile- 
monté chez lui , il se mit .'i parcourir sa cbandne d'un pas 
agité. Il se demandait en vain par quel moyen il pourrait 
secouiir cette pauvre abandonnée qui venait de le quitter. 
Si le père Dure! avait véritabletnent laissé un testament , 
nul doute que M. Leblanc et les Tricot ne l'eussent sup- 
primé ; mais conuiient prouver cette suppression? D'un 
autre d'île , le testament pouvait avoir échappé jusqu'alors 
aux recherches des intéressés ; car les paroles du mourant 
permettaient de croire qu'il l'avait caché. Il s'était vanté d'a- 
voir fait la part de Rose, avait recommandé de chercher... 
Mais l.*! s'étaient arrôiécs ses révélations; la mort ne lui avait 
point permis d'en dire davantage. 

Le jeune hommi", l'cbaulTé par une sorte de fièvre, se per- 
dait en suppositions. I-e soir élait venu , et , le front appuyé 
sur la vilre , comme au commencement de ce récit , il avait 
vu les cousins du mort et leur conseilliu- sortir avec les pa- 
piers et les objets les plus précieux. Il promenait les yeux au 
hasard sur la masure abandonnée, la cour déscile et le jardin 
en friche , lorsqu'ils s'arrêlèrcnl tout i\ coup sur un puits 
en ruines placé à l'extrémilé de ce dernier et adossé à un 
mur qu'ornaient encore les débris d'une corniche. Cette 
Mie lui rappela subitement les derniers mots prononcés par 
le père ])\irel : Jardin... derrière le pnils... rhapileau... 
Ce fut pour lui connue un liait de lumière! L5 devait être le 
.secret <iu mort! Animé d'une de ces confiances subites qui 
ressemblent à l'inspii ation, il descendit vivement, traversa la 



iMAGASlIN PIÏTOKKSCJUE. 



19 



cour, uiiviil , apii'S quelques elTorls , la purle du jaidin , cl 
arriva piî'S du puils. 

Ijii niai'dclle à douii déroulée laissait voir, de loin en loin , 
de larges crevasses remplies de plâtras brisés qu'il examina 
d'abord el s'elfurça de souder sans rion découvrir. L'arrière 
du puils, sous le fragnicul do cliiipilcau qui avait autrefois 
soulonii la corniche , était précisément le seul endroit qui ne 
présentât aucun vide ; la pierre de taille , solidement calée , 
avait gardé tout son aplond). Après avoii' tourné deux ou trois 
fois autour de l'orilice du puils, s'être penché pour en exa- 
lilinerle dedans et le dehors, Fuurnier eut honte de sa cré- 
dulité. Comment avait-il pu s'arrêter à celte idée romanesque 
de dépùt caché dans un vieux mur, et prendre pour une in- 
dication les derniers mots balbutiés par un mourant? Il 
haussa les épaules , jeta vers le puits un dernier regard de 
désappoiiitenu'ul, et reprit le chemin du pavillon. 

Cependant , malgré tout , son esprit conservait un doute 
involontaire. Près de quitter le jardin, il se retourna, et aper- 
çut de nouveau le puils, le mur, le chapiteau! 

— C'est hicii pourUmt le lieu dc'signé par le père Diiret, se 
dit-il. Mais près du mur il n'y a rien ; la pierre de la mardelle 
est ù sa place... 

Ici il s'arrêta brusquement. 

— Au fait , pensa-t-il , pourquoi est-elle la seule qui soit 
restée solidement scellée? 

Celle sinijde réllexion lui fit rebrousser chemin. 11 exa- 
mina de nouveau avec plus d'attention la pierre taillée, s'a- 
peiçut qu'elle avait été récemment consolicli'c par de moin- 
dres cailloux, et que l'on avait rempli de terre les interstices. 
11 s'efforça de l'ébranler en arrachant ces légers points d'ap- 
pui, réussit à lui faire perdre son aplomb et enfin à la dépla- 
cer. L'n vide assez grand apparut alors dans la maçonnerie, 
et il en retira avec de grands efforts un coffret cerclé de fer. 

Après l'avoir dégagé, comme il le retirait à lui , le coffret 
glissa à' terre et lit entendre un tintejiient qui en révélait suf- 
fisamment le contenu. Fournicr, saisi d'une sorte de vertige, 
nmplit de lerre et de cailloux la crevasse qui avait servi de 
cachette , rei)kiça le mieux possible la pierre de la mardelle, 
et, réunissant toutes ses forces, transporta chez lui la pré- 
cieuse casfcelte. 

Arrivé ;'i sa chambre, il la déposa à terre et cssaja de l'ou- 
vrir ; mais elle élait fermée d'une serrure solide dont il n'a- 
vait point la clef. Après plusieurs tentatives inutiles, il s'assit, 
les regaids fixés sur le coffret et se mit à réfléchir. 

Que devait-il faire de ce trésor tombé dans ses mains par 
hasard? L'idée de si! l'approprier ne traversa même point sa 
pensée; mais à qui devail-il le remettre? La loi lui désignait 
les Tricot , la justice natuielle et son inclination lui indi- 
quaient r.ose. Évidemment ce devait être là celte part faite 
pour elle par sou parrain, ainsi qu'il l'avait déclaré lui-même 
au moment de mourir. .Sa dernière volonté clairement expÈi- 
mée avait cHé de soustraire son hérilage à l'avidité du cousin 
alin d'en doter celle qui lui avait tenu lieu de lille. Le temps 
seul lui avait manqué pour donner h ce désir une forme 
authentique; peut-être même l'avait-il donnée : car savait- 
on ce qui s'était passé dans cette prise de po.sse.ssion prénia- 
rée du cousin? Le testament du père Durct avait pu être 
découvert et détruit par maitrc Leblanc. Lue telle violation 
de dioils , très-probable , sinon constatée , ne justifiait-elle 
pas toutes les représailles? Puisqu'on avait violé la justice 
pour dépouiller Rose , ISose ne pouvait-elle combattre avec 
les mêmes armes? Les héritiers avaient voulu substituer au 
partage loyal une sorte de pillage où chacun ferait main 
basse sur ce qu'il pourrait saisir; on avait droit d'accepter 
l'exemple donné par eux-mêmes et de se conduire comme 
ils s'étaient conduits. 

Quelque convaincantes que ces raisons parussent au jeune 
médecin , il résolut d'attendre jusqu'au lendemain avant de 
se décider. (,)uoi qu'il put se dire , en effet , quelque chose 
murmurait en lui. Il seniaii confusément (|u"il substituait sa 



propre justice à celle de la société , el qu'il sortait du do- 
maine de la loi par celte dangereuse porte de la sensation et 
de la préférence 1 Malgré lui, son bon sens lui criait que cha- 
que homme n'avait point droit d'arranger le devoir selon ses 
convenances , de compenser les fautes des autres par ses 
propres fautes, et de faire des grandes règles imposées à tous 
uu(! sorte d'cudounance provisoire dont il pouvait à volonté 
effacer ou modifier les articles. 

La nuit se passa ainsi dans des alternatives de décisions et 
de scrupules qui l'empêchèrent de dormir. 

La fin à la prochaine livraison. 



DE L'INSTRUCTION PAR- LES JOUJOUX. 

« Je suis persuadé , a dit Dumarsais dans son livre Dis 
iropes, qu'il se fait plus de ligures ( de rhétorique ) un jour 
de marché, à la balle, qu'il ne s'en fait en plusieurs jours 
d'assemblées académiques. « INe pourrait-on pas dire aussi 
qu'il se déploie chaciue jour, dans les ateliers et jusque dans 
l'intérieur des ménages, plus de force d'invention, plus d'es- 
prit, dans l'agencement d'une foule d'accessoires et d'opéra- 
tions de lechnie ou d'économie domestique , que dans beau- 
coup de séances de sociétés savantes? Nous avons toujours 
été vivement frappé , pour notre compte , de l'esprit qui a 
présidé à la conceptimi et à l'exécution des jouets que nous 
voyons entre les mains de nos enfants : ce n'est assurément 
pas là que les inventeurs et les artisans dépensent le moins 
d'imagination, le moins d'habileté. Or, les jeux de l'enfance 
ont parfois sur les études de la jeunesse, sur le travail même 
de l'âge mftr, une inlluence dont on ne peut doulcr, et que 
cent exemples mettraient en lumière. Il est à remarquer aussi 
que cerlaines inventions , desquelles dérivent des appareils 
employés chaque jour pour le besoin des arts, .se sont d'abord 
produites sous la forme de simples jouets, paraissant avoir 
un but (le divertissement plutôt que d'utilité. C'est ainsi que 
la force motrice de la vapeur, que nous avons vue opérer, 
de nos jours, une vérilable révolution dans l'industrie, fut 
primilivenu'jit employée par les Cirées ( voy. 18/i7, p. ^78) 
à faire danser de peliles balles et à faire tCMU-ner un globe 
creux. La poudre à canon servit d'abord , en Orient , à des 
feux d'artifice; et, au dire de Roger Bacon, en Europe, les 
enfants s'amusaient de ce mélange explosif deux cents ans 
environ avant que les bouches à feu fussent employées. Nous 
pourrions multiplier les citations de ce genre; mais nous en 
avons assez dit jjour que nos lecteurs nous permettent d'a- 
border ini sujet en apparence si frivole. 

Ce ne sera pas, du reste, la première fois que le Magasin 
ouvrira ses colonnes à une description de ce genre. Sans 
compter les jcuM ( voy. les Tables des matières, el notam- 
ment la Table générale des dix premières années ) , nous 
avons déjà rattaché à des principes de géométrie et d'op- 
lique deux jouets fort agréables el fort appréciés des enf.inls. 
(Voy. le Jeu du parquet, 18ûo, p. i.i'1 ; et le Phénakisli- 
cope, même année, p. 120.) 

Les trois petits appareils dont nous allons donner la des- 
cription n'ont rien de compliqué dans leur mécanisme. On 
n'y met eu jeu aucune force dont la natuie soit bien difficils 
à découvrir, ou dont l'usage paraisse devoir s'inlnxluire dans 
l'industrie; mais ils paraissent du nombre de ceux qui ont 
été conçus avec esprit , et nous appliquerions volontiers , 
même au plus simple des trois, le ridendo docet. 

Les cabrioles du pantin. — La fig. 1 représente le pantin 
dans sa cage de verre. 11 suffit de faire tourner lentement de 
droite à gauche, dans le sens indiqué par les flèches, et de 
po.sor d'aplomb la boite qui renferme tout le mécanisme, pour 
voir le pantin effectuer sa rolation aulour de l'axe horizonlal 
qu'il entoure de ses deux mains. Les articulations qui réu- 
nissent ses membres donnent lieu à divers incideiiLs. La ro- 
tation s'opère tantôt dans un sens, lantot dans un autre; les 



20 



MAGASIN PITTORESQUE. 



jambes vont riino de ci, raiiticdo là ; les culbulosaltoincnl; 
loin le corps se dislociiie et se rassemble aUernaiivciiuiu , 
avec force contorsions comiques. 




Fig. I . Vue cxlcncuri.'. 

La fig. 2, qui représente l'intérieiu' de la boilc vu du wW; 
oppos(! à celui de la lig. 1 , donne le secret de ces mouve- 
ments, dus h uni» chute de sable. On connaissait depuis long- 
temps des jouets de cette esp^cc, oii le sable , placé dans un 
réservoir supérieur, met en mouvement, par la force du choc, 
cortaines parties mobiles d'une scène d'intérieur, d'un pay- 
sage , etc. Ce qu'il y a d'ingénieux dans notre joujou , c'est 




Fig. a. Vue intérieure. 

que la cloison AB est disposée de tel'ic sorte que la révolution 
complète opérée dans le sens dos flèches des fig. 1 et 2 amène 
successivement le sable lin , cause du mouvement , dans la 
trémie T. Cette trémie est mtuiic d'une première ouverliue 
au-dessus de A, pour recevoir le sable; une secdnde ouver- 
ture beaucoup plus petite 0, placée à la partie inférieure de 
.a trémie , laisse tomber le sable siu' luic roue à aiigcts , di- 



rectement au-dessus de l'axe de rotation de la roue. L'axe de 
rotation lait curps avec la roue; e"i si un lil de frr dojit les 
extrémités tournent dans de iielils trous percés au"milieu de 
plaques métalliques. C'est sur cet axe , prolongé de l'autre 
côté d'une cloison cpii dérobe le mécanisme 5 la vue du spec- 
tateur, que sont fixés les poignets ilu pantin. La position sy- 
métrique de la trémie des deux cotés d'un plan vertical pas- 
sant par le centre de la roue et peri)endicidairc .'i cette loue, 
fait concevoir que, suivant le côté vers lequel le sable tombe 
en plus grande abondance, la rotation s'opère tantôt dans un 
sens, tantôt dans un autre. l>orsque la trémie est |)resque 
\ide, les augels supérieurs de la loue sont encore poussés par 
le poids du sable qu'ils contiennent déjà : de li un étal d'é- 
quilibie instable, qui protluit les mouvements de rotation al- 
ternatifs et les contorsions comiques du personnage. 

Les promenades de la souris. — N'bici un jouet d'un ctîet 
vraiment curieux , et qui a certainement amusé des enfants 
de tout 5ge ; ce qui, soit dit en passant, a lieu pour beaucoup 
d'autres joujoux. 

On voit dans la fig. S une souris de carton placée sur imc 
petite plate-forme nu-devant d'une maison. Celte souris, 
assise sur une plaque en fer ou en acier détrempé , n'est que 




l'i^. 3. A'iic d'eiisembli'. 

posée sur la plaie-forme. Aucune rainure, aucun rouage 
n'existe là pour établir communication directe entre la souris 
et la main de l'opérateur. Cependant, dès que l'on fait avan- 
cer ou reculer le tiroir T dans sa coulisse , la souris s'agite , 
et, avec des mouvements saccadés qui rappellent à s'y mé- 
prendre ceux de l'animal vitant, elle se meut circulairement 
sous l'influence du tiroir, entre par une des portes 1' dans la 
maisonnette placée au bout de la plate-forme, sort par l'antre 
porte 1'', et ne cesse de remuer que lorsque le tiroir hii- 
inémc est en repos dans sa coulisse. 

I,e secret n'est pas encore compliqué dans ce cas : on se 
doute bien qu'il s'agit d'allraclion magnétique. En effet , si 
nous enlcYonsla plate-forme (|ui caclie l'intérieur du soubas- 
si'uienl, nous y verrons (fig. /i et 5) un aimant M, fixé sur un 
dis(pie de bois U. Ce disque est mobile autoiu' d'un axe ver- 
tical, et fait corps avec un petit tambour ou cylindre C. L'axe 
commua au disque et au tambour est un simple clou lixé au 
fond de la boîte en F. Une ficelle ff, attachée par ses bouts 
à des taquets qui font corps avec le fond du tiroir, est en- 
roulée autour du tambour, comme le représente, à une plus 
gralidc échelle, la figure 6; de manière que le mouvement 
de vu-ct -^icul du lirotr se transforme en un mou\ement cir- 



MAGASIN l'ITTOHKSQUE. 



2i 



culaiie altoriKitif pour le disque D et pour l'aluiant M qu'il 
poi-lc. Or on sait que l'inllueucc magucliquc s'exerce ù di- 
stance. I.a souris, posée sur le plateau, suivra donc, ru glis- 
sant, les pôles de l'aimant qui l'attire, et tournera laiilôt 
dans un sens , tantôt dans l'autre. 




ri;:. S. Pl.iii moiitiaut le na-caiiisiiu' iiitciitur. 



Mi 



-iSiiiii'ii 'J;^' '"' ^ l'iiiitili 



l'ig. 5. rou|H' Jii mccaniime suivant AB. 




Fie. 6. Détail Je la conminiiicalion de motivemiiil. 

Le saulnaut. — Ce jouet n'est pas nouveau. Montucla 
l'a décrit en 1778 dans ses Uécréations malhémaliqucs , 
en annonçant qu'on avait apporté des Indes, quelques an- 
nées auparavant, cette petite niacliine qu'il trouve fort ingé- 
nieusement imaginée. 




'^iV^^P,^^!S • ^"l ; fi! P KifS^ll(M^ J ISi:X> ^ 



boite de telle sorte que ses dilTércntes parties forment trois 
échelons successifs, comme le représente la ligure 8. l'Ia- 
(;ant altu's les pieds du sautriaut entre deux repfrcs fixés sur 
le degré supérieur DK, et la face tournée vers le haut, on le 
Ulche, et on le voit immédiatement basculer, i)rendrc di- 
verses positions dont notre figure S représenle quelques- 
unes, et ne s'arrêter (ju'au moment où il n'a plus d'échelons 
à descendre. 



Fig. 7. Coupe longitudinale de la bollc. 

La figure 7 représente, au quart de grandeur naturelle, 
une coupe verticale de la bollc dans laquelle est contenu tout 
l'appareil. Lorsqu'on veut s'en amuser, on sort le tiroir T 
de sa coulisse , on y prend le personnage qui y est coudié , 
on place ce tiroir de manière que la partie ABsoit en dehors 
de la paroi verticale AG, on retourne la portion mobile du 
couvercle EF, de manière que DR soit placé i l'extérieur de 
la boite au lieu d'être à rinlérieur. En un mot, on dispose la 




l'iiz. 8. Ùl(Jvalloii lie cnlé iTprésiul.iut iliicrsi'S pliases 
du niouveint'iil. 

Tout le secret consiste ici dans la slriicliire intérieure dn 
corps du personnage. I.a ligure 9 représente la coupe de ti' 




Ktg. y. Sh'uclurt* inlérieuie du corps. 

corps. C'est une boUe en buis léger, aux doux exirémilés do 
laquelle sont deux réceptacles /'et g, communiquant entre 
eux par deux canaux /"K, Gg, dont les origines sont placées 
respectivement au-dessus et au-dessous des centres des ré- 
ceptacles. C et D sont deux axes autour desquels doivent 
tourner les bras et les jambes. Un des réceptacles étant à 
peu prés rempli de vif-argent (mercure liquide), on bouche 
l'ouverture par laquelle ce métal a été introduit, on articule 
les bras et les jambes autour des chevillettes D et C, on fixe 
une tfte en carton creux, et on achève l'habillement du 
mannequin. 

Cela posé, concevons d'abord le personnage posé debout 
sur ses Jambes, comme ou le voit dans le haut de la figure 8. 
Le mercure étant descendu dans le réceptacle G, et étant placé 
à gauche de l'axe de rotation des jambes, tendra à se placer 
dans le plan vertical qui passe par cet axe. Il y aura donc 
mouvement de gauche à droite dans le bas de la figure, et, 
par conséquent, de droite h gauche dans le haut. Le manne- 
quin trébuche donc et se renverse en arrière ; mais ses bras 
restent verticaux, et quand ils sont appuyés, comme ils sont 
plus courts que les jambes, le mercure coule du réceptacle G 
dans le réceptacle D. 11 joue là le même rôle que tout à 
l'heure, c'est-à-dire que, se trouvant placé à gauche de l'axe 
de rotation, il fait basculer In partie Dde gauche à droite, et 



9-2 



MAGASIN PITTORKSQUE. 



(Wtcrmine une révoliilion coiiiplole , au bout de laquelle le 
mannequin se trouve sur le dcuxlî'mc échelon, précisément 
dans la position où il était sur le premier. 

Pour que le jeu de l'appareil soit tout à fait satisfaisant, il 
y a plusieurs conditions à ri'nii)lii-. D'abord le poids de la 
partie Inférieure du corps doit élre |)(U considérable relali- 
vcment à celui du mercure , sans quoi , dans la seconde i)0- 
Sitlon, le mercure n'agirait pas avec assez de force pour 
vaincre l'inerlie de la niasse qu'il doit soulever; cnsuile , 
puisqu'il doit exister une certaine dilférence de lonnuour 
entre les bras et les jambes, les éclieloiis sont aussi assu- 
jettis à une certaine hauteur niininiuin , afin que les canaux 
qui font passer le nx-rcurc d'un compartiment dans uji autre 
soient suffisamment inclinés. Si celle hauteur était précisé- 
ment égale il la dilléreuce de longueur dont nous venons de 
parler, les canaux par lesquels se fait l'écoulement seraient 
horizontaux dans la troisième position du saulriaul. l'our 
qu'ils prennent , dans celte iiosition , une inclinaison égale à 
celle qu'ils ont dans la seconde, il faut que la hauteur des 
échelons soit priSisément double de la diOéreiice de longueur 
entre les jambes et les bras. 

Il y a encore quelques petits détails de construction aux- 
quels il faut prendre garde. l'remièrement, il faul que les 
jambes rencontrent un arrêt qui ne leur permette pas de 
tourner davantage lorsqu'elles sont arrivées au point où la 
ligure, après s'être renversée, rcjwjse sur elles, ce qui se fait 
au moyen de deux petites chevilles qui rencontrent la partie 
supéiieure de ces jambes; il faut ensuite que, tandis que la 
figure se relève sur ses jambes, les bras fassent sur leiu- axe 
une demi-révolution, pour se présenter perpendiculairement 
à l'horizon , et d'une manière stable , lorsque la figure est 
renversée en arrière. On remplit celte condition en garnis- 
sant les bras de la figure de deux peliles poulies concentri- 
ques à l'axe du mouvement de ces bras, alentour desquelles 
s'enroulent deux lils de soie qui se réunissent sous le ventre 
de la figure et vont s'allacher à une petite traverse qui joint 
la cuisse vers leur milieu, ce qui contribue à leur stabilili'. 
On allonge ou on raccourcit ces lils jusqu'à ce que cette 
demi-révolution des bras s'accomplisse exactement et que la 
ligure posée sur les quatre supports, la face en haut ou en 
bas, ne vacille point, ce qu'elle ferait si ces supports n'étaient 
pas liés ensemble de cette manière et si les grands ne icn- 
contraient pas un arrêt qui les empêche de s'inclinei- davan- 
tage. 

Sera-t-il nécessaire maintenant d'insister sur ce que de 
simi)les joujoux peuvent présenter d'instructif au iwinl de 
vue de l'enseignement élémentaire? Ne pi'ut-on pas, à 
propos du premier de nos petits appareils , exposer les 
priiicipas de l'écoulement des liquides, de la construction 
des roues hydrauliques? parler, en monlrant le second, du 
raagnélismc terrestre, de l'aiguille aimanlée, des tcnlalives 
faites pour l'emploi de molems éleclio-magnéliques, el des 
transformations des mouvemenis dans les machines? expli- 
quer, avec le troisième, les coiidilions do l'équilibre, les 
dinérences entre l'équilibre stable el l'équilibre inslable, lis 
loi» de la rotation des corps aulour d'axes mobiles, etc.? 
Voila , en un mot, presque un cours de physique, de méca- 
nique théorique cl de mécanique appliquée , à propos de 
quelques joujoux sortis des fabiit|ues de la Koréi-.N'oire. (Jue 
de choses dans une bagatelle ! 



DES NOMS DK GAIJl.li l.l lii; l'/(A.\( i:. 

Ce serait forcer les choses que de penser que la Irance , 
sous l'ancienne monaiehie, ail élé exar:l(Mncnt divisije en 
deux races, la race des francs formant la noblesse, et celle 
des Gaulois formant le peuple : lant de siècles n'avaient pu 
s'écouler depui» la ( onqnèle s,uis fjue h, race conquérante se 



j fût fondue plus ou moins dans la race conquise. Il y avait avant 
l'arrivée des Francs, des seigneurs gaulois qui ne perdirent 
nullement leurs privilèges sous l'empire des nouveaux venus, 
taudis que d'autre part il s'en faut que tous les Francs soient 
devenus ou restés des seigneurs. Cependajil, en somme, i 
considérer les choses, non dans la zone moyeime, mais dans les 
extrêmes, une lelle division n'était i)as tout à fait sans fon- 
dement. Les rois et les plus hautes familles féodales liraient 
origine de la Ciermanie, au lieu que le bas peuiile des cam- 
pagnes ne pouvait se rapporter à une autre souche que la 
gauloise, qui se perpétuait visiblement eu lui. Comme l'on 
juge plus ordinairement par les extrêmes, alteiidu que l'on 
en lire toujours des conclusions plus précises et mieux for- 
mulées, il était donc tout natuiel que l'idée de la dualité 
prévalût. 

r.ien ne pouvait être plus propre qu'une telle idée à sceller 
roi)posiIion des deux classes. Il semblait que ce filt une de 
ces divisions éternelles qui sont fondées, non sur des événe- 
mens ou des convenlions, mais sur la nature même. Si la 
classe supérieure devait eu tirer des mollis d'orgueil el de 
mépiis à l'égard de la classe inférieure, celle-ci devait, de 
son cùté, en tirer une invincible tendance ù ressaisir la pri- 
milive indépendance de ses pères. Autant le premier de 
ces deux sentiments avait ajouté ù la roideur de la noblesse 
sous l'ancien régime, autant le second devait aider l'essor 
du peup'i' dans la révolution. En se délivrant des der- 
niejs restes do la féodalité, il ne se délivrait pas seule- 
ment d'une institution odieuse, il se délivrait d'une race 
d'étrangers insolents et oppresseurs. Ce point de vue, pourvu 
qu'on ne l'exagère pas, n'esl pas sans valcHU- dans l'histoire 
de la révolution, l'eu imporie même qu'il fût rigoureusemeni 
fondé; il suffisait qu'il fût d'accord d'une manière générale 
avec les faits, el surtout qu'il filt accrédité. C'est sur quoi il 
ne peut exister aucun doute, lant on y compte de témoi- 
gnages. Celui de Siejes, dans sa fameuse brochure du Tiers 
élut, sérail assez. Rien n'esl plus net : si les dioils de l'aris- 
locralie sont fondés sur la conquête, que le peuple conquis, 
devenu aujourd'hui plus fort que ses maîtres, défasse celle 
conquêle et revienne à l'ordre primilif de ses ancêtres, tout 
sera dil. 

11 (,)ue si les aristocrates, dit .'^ieyes, entreprennent de re- 
tenir le peuple dans l'oppression , il osera demander à quel 
litre. .Si l'on répond à tilre de conquête, il faut en convenir, 
ce sera vouloir remonter un peu haut. Mais le Tiers ne doit 
pas craindre de remonter dans les temps passés; il se repor- 
tera à l'année qui a piécédé la conquête; cl puisqu'il est 
aujourd'hui assez fort pour ne pas se laisser conquérir, sa 
résisuuice sans doute sera i)lus efficace. l'ourquoi ne renvcr- 
rail-il pas dans les forêls de la Kianconie loules ces familles 
qui conservent la folle prétenlion d'être issues de la race des 
conquérants et d'avoh- succédé ù des droits de conquête? La ■ 
nation, alors épurée, pourra se consoler, je pense, d'être 
réduite à ne se plus croire composée que de descendants des 
(laulois el des l'iomains. En vérité, si l'on lient tant à vouloir 
dislinguer naissance et naissance, ne poiniail-on pas ré- 
véler à nos pauvres concitoyens que celle qu'on lire des 
(■auluis el des IVomains vaut au moins aulant que celle qui 
vieudiail des .Sicambres, des Welchos, el autres sauvages 
sorlis des bois et des marais de l'ancienne Germanie :' Oui , 
dira-t-on; mais la conquête a dérangé tous les rapports, et la 
noblesse de naissance a passé du côté des conquérants. Eh 
bien! il faul la faire repasser de l'autre colé; le Tiers rcde- 
vii'uilra noble en devenant comiuérant à son toilr. ■> 

\oilà le lajigage du conmieuieuieiude la révolution, grau(J, 
noble, maître de soi : voici, stw le mènu' sujet, celui du 
milieu de la tourmente; les pri'misscs ont été posées, ou en 
déduit les conséquences. C'est une enquête, signée Diiealle, 
pour oblenir de la Convcnlion nationali! la reslilulion du 
nom de Gaule au lieu de celui de France : l'original se trouve 
dans les ,iiçhi\es de l'hôtel île ville. 



MAGASIN PiTTOnKSQUE. 



23 



« Citoyens adminislintcms , jiisqiips 'i quand soiilTiiroz- 
voii» que nous portions l'infcime nom de Kninçais? l'ont ce 
que la di'nu'nce a de faiblesse , tout ce que Pabsnrdilé a de 
continirc ?i la raison, tout ce que la turpitude a de bassesse. 
ne me semble pas comparable !\ notre manie de nons bonorer 
de ce non). Onni ! une troupe de liripands vient nous ravir 
tous nos biens, nons soumet Ji ses lois, nous réduit à la ser- 
vitude , et pendant quatorze siècles ne s'attacbe qu'à nous 
priver de loiUes les ressources nécessaires à la vie et à nous 
accabler d'oulrapes ; et lorsque nous brisons enfui nos fers et 
qu'ils dédaiijnenl la qualité de frf-res , nous avons encore 
l'extravagante bassesse de vouloir nous appeler comme eux ! 
Sommes-nous donc descendus de lem- sang impur? A Dieu 
ne plaise , citoyens; nons sommes du sang pur des Gaulois. 
Cbose pins qu'étonnante ! Paris est une pépinière de savants, 
Paris n fait la révolution , et pas un seul de ses savants n'a 
encore daigné nous instruire de notre origine, quelque inté- 
rêt que nous ayons à la connaître !... C'est chez vous, citoyens 
administrateurs, que je viens chercher cet appui. SouIVrirez- 
vous que les Parisiens n'aient fait la révolution que po;ir faire 
honneur de leur courage à uos plus grands , à nos seuls en- 
nemis de quatorze siècles, aux bourreaux de nos ancêtres et 
à nos oppresseurs? Non sans doute ; vous les instruirez qu'ils 
ne sont point de cette race abominable qui ne s'est jamais dis- 
tinguée que par ses crimes , surtout contre nous , et vous 
concourrez avec moi à obtenir de la Convention nationale 
qu'elle nons rende le nom de Gaulois. » 

La nation , bien que débarrassée du joug de ceux qui lui 
avaient fait prendre le nom de France , n'est cependant pas 
revenue au nom de Gaule. C'est un nom qu'elle n'avait , en 
quelque sorte , jamais porté. L'antiquité avait connu divers 
États formés par des peuples qu'elle nommait les Gaulois; 
elle avait connu une région physique occupée par ces États, 
et elle lui avait donné le nom de Gaule ; mais elle n'avait ja- 
mais connu sur ce territoire une nation compacte, se sentant 
une et indivisible , car ce n'est que sous le régime des Francs 
et par l'action de leur monarchie que ce résultat s'est défini- 
tivement accompli. Si nous nous considérons dans notre race, 
nous sommes Gaulois et nous pouvons justement nous en 
faire honneur ; si nous nous considérons dans notre condition 
politique, nous sommes Français ; car bien que nous n'ayons 
rien de ce sang germanique , c'est .sous son inlluence que de 
divisés que nous étions à l'origine nous nous sommes coagu- 
lés en une seule niasse qui est la France. Que ce soit donc là 
le nom de notre drapeau, puisque c'est \h notre salut et notre 
force. 



ABD-EL-KADKR. 



C'est la volonté des siens qui lui a donné argent , 

armes, chevaux, soldats, comme elle lui donna le pouvoir 
absolu bien avant cette paix (de la Tafna). Français, je désire 
sa chute, puisque la lutte s'est renouvelée ; ma conduite mi- 
litaire répond de ma parole. Mais Abd-el-Kader est l'homme 
de l'histoire ; elle ne saura plus l'oublier : elle redira son 
nom ; elle le peindra sans canons, sans arsenaux, sans trésor, 
usant pendant de longues années des armées immenses , 
braves, bien munies, incessamment renouvelées ; et lorsque 
ce nom lui rappellera les chefs qui tentent aujourd'hui la 
gloire en s'acharnant à sa perte, peut-être inscrira-t-elle en 
regard ce jugement de Napoléon : «Si la gloire de César 
n'était fondée que sur la guerre des Gaules, elle serait pro- 
blématique. Que peut la bravoure privée de la science mili- 
taire contre une armée de ligne disciplinée et constituée 
comme l'armée romaine? u Elle absoudra Abd-el-Kader de 
ses exécutions rigoureuses : les peuples combattant pour leur 
liberté n'onl-ils pas toujours voué leurs déserteurs à la mort? 
— Pauvre enfant du déserti n'ayant pour richesse que ton 
Koran, ton chapelet et ton cheval, pour armes que ton génie 
et ta parole*, tu tomberas peut-être comme le haut palmier 



sous rcllor! du simounn ; mais les générations futures exal- 
teront ton nom! malheur au cœur qui ne saurait iR'nir les 
martyrs de la liberté! Oh ! que Byron n'est-il encore de ce 
monde ! sa harpe vigoureuse eût vil)ré par les échos de ton 
nom , et lu pourrais mourir consolé comme les héros de 
Fingal ; car tu eusses entendu ta gloire éternisée dans les 
chants du barde. Tombe , si la Providence l'a prescrit dans 
son impénétrable sagesse, mais ne désespère point du sou- 
venir éternel ; la Providence ne défend point de te plaindre. 
r^ général Huvivier , Quatorze observations 
sur VAlgérif. 



La nature semble , en la naissance de l'or, avoir aucune- 
ment présagé la misère de ceux qui le devroient aimer ; car 
elle a fait qu'es terres où il croît il ne vient ni herbes , ni 
plantes , ni autre chose qui vaille , comme nous annonçant 
qu'es esprits où le désir de ce métal naîtra, il ne demeurera 
aucune scintille d'honneur ni de vertu. 

Charron . De ta sagesse. 



L'OIE DU CANADA ET L'OIE D'ÉGYI^fE. 

Nous avons figuré, p. 2/(, deux oiseajix qui, placés par la 
nature dans descontréeset sous des climats très-divers, sont 
destinés à se rencontrer très-prochainement sur nos bassins de 
luxe, et un peu plus tard' dans nos basses cours : l'Oie du 
Canada ou Oie à collier, et l'Oie d'Egypte ou r.ernache armée. 

Ce sont, comme on le voit, deux espèces empruntées à un 
genre qui a fourni à l'homme , de temps immémorial , l'un 
de .ses oiseaux alimentaires les plus précieux par la facilité 
avec laquelle ils se nourrissent et se multiplient, par l'excel- 
lence de leur chair, et l'utilité de plusieurs de leurs produits : 
par exemple , leur duvet , qui est l'édredon du pauvre , et 
leurs plumes alaires , dont l'art , qu'il recoure à l'emploi du 
fer, de l'or, du verre, imite si difficilement la souplesse. On 
ignore entièrement l'époque de la domestication de l'Oie com- 
mune ; il est seulement permis d'affirmer que cette domesti- 
cation est très-ancienne , sans l'être autant que celle de la 
Poule et du Pigeon. Nous ajouterons que l'Oie est du très- 
petit nombre des animaux domestiques que l'on doit regar- 
der comme originaires de l'Europe : l'espèce sauvage dont 
elle provient est en cITet européenne, et ses passages, au 
printemps et à l'automne , ont fixé l'attention de^ personnes 
les plus étrangères à la science. 

Il y a plusieurs siècles déjà qu'une autre espèce d'Oie est 
venue se placer en Europe près <le l'Oie commune : c'est l'Oie 
de Chine, plus connue en France sous le nom fort impropre 
d'Oie de Guinée. Cet oiseau est originaire d'Asie, et nullement 
de la côte occidentale d'Afrique : aussi s'est-il répandu d'a- 
bord . â l'état domestique , dans diverses parties de l'empire 
russe , puis en Pologne et dans le nord de l'Allemagne , plus 
tard dans l'Europe centrale cl méridionale. C'est un oiseau 
remarquable par son bec surmonté à la base d'un gros tuber- 
cule, mais à plumage gris-blanchàtre, assez analogue à celui 
de l'Oie commune. 

La nature a été moins avare de ses faveurs envers les deux 
espèces que nous avons fait représenter, et celles-ci, en atten- 
dant qu'elles se multiplient assez pour que leur chair puisse 
être livrée à la consommation, figurent à bon droit parmi no» 
oiseaux d'ornement. L'Oie du Canada n'a, à la vérité, d'autres 
couleurs que le blanc , le noir et le gris . mais très-harmo- 
nieusement combinées entre elles, et sur d'antres point» heu- 
reusement relevées par le contraste. Elle est d'ailleurs de 
plus grande taille et a le cou plus long que l'Oie commune, et 
ce n'est pas sans quelques motifs que plus d'un auteur la 
classe parmi les Cygnes. L'Oie d'Egypte, au contraire , a 
presque les proportions de l'Oie commune : mais elle «st 



M A G A S I N l'IT T R E S Q IJ E. 



parce des vives coiiloms qui pcigiiciU le pliiniaijc do presque 
tous les liabitaiils des contrées chaudes : le blanc, le noir, le 
faiivc, le roux vif, sont dislribui's par Rrandcs masses sur les 
diverses régions de son corps, el sis ailes sont en partie d'un 
vert bronze changeant en violet. Si's pattes sont d'un rouge 
assez \ If; son bec rose avec le bout noir. Oji ne s'étonnera 
pas qu'un oiseau aussi richement orné ait (ixé l'attention des 
anciens : c'est le Cliciiatopv.V ou Oie-I'icnard des Crées : cl il 
vtait rend)léme de l'amour pateriul chez les ICgvplic'ns , ((ui 
l'ont souvent représenté sm- leurs moiuimeuts, et cpii lui 
avaient consacié l'une des villes de la Thébaïde. 

1,'Oie du Canada est commune , à l'étal domestique, dans 
plusieurs parties del'Américpic du Nord , et figure au nom- 
bie des espèces alimentaires. Klle est encore assez rare en 
i:in-ope. r.iilTciri , qui a l'ail en 17So l'histoire do cet oiseau , 
nous ap|irciid <pi"il s'était , à celte épi"pie . multiplié dans 
ipicUpies parcs royaux ou prini:ii'is, au point qu'on en >oyait 
plusieurs cciitaiius sur le grand canal di' Versailles, cl une 
grande ijutmtilé à ('.liantilly. Mais ces deux troupes, par 
lesquelles il semblait que la naturalisation'de l'espèce fût à 
jamais .issuré'e , iHrent exleruiinées parles paysans durant 



les premières annc'es de la révolution; et nous twus retrou- 
vons aujom'd'bui au mOnio point où l'on en était au milieu du 
di\-lmitièmc siècle. 

La naturalisation de l'Oie d'Kgypte est une œuvre tout ré- 
cenunenl entreprise. Elle oITrail des diUicuUés beaucoup plus 
grandes; car ici on ii'avait pas seulement à transporter en 
rrance un oiseau ailleurs domestique, mais ,\ enlever tout ;i 
la fois une espèce à son climat natal et à la vie sauvage. C'est 
à la Ménageiie du Mus('um de l'aris que des expériences, 
conlinuées avec peisévérance durant plusieurs années , ont 
réalisé »i\ progrès que (Seolfioy Saint-llilaire avait prévu dès 
le commencement do ce siècle. On peut dire qu'il existe au- 
jourd'hui, et c'est le caractère de la domestication accomplie, 
une race française, caractérisée par des couleurs un peu plus 
éelaircies, une plus grande taille, el des habitudes en rapport 
axec notre climat. .Suis le ciel de sou pays natal , en raison 
de la douceur extrême de la tenqiérature en h'wrv, l'Oie 
d'Kgypte pond vers le renouvellement de l'année : dans les 
expériences de la Ménagei'ie , dues à M. Isidore GeolTroy 
Saint-llilaire el à sou aide, M. Klorent l'révost, les pontes 
ont eu li<'U . jusqu'en IS'i'i, selon les habitudes de resjièce. 




Mcnagorie .1» Muséi-m. — I.'Olc Ji. Canada et l'Oie J'Ksyptc. — Dessiu de M. Woinc 



vers le conmienccmcnt de janvier ou même lu fin de dé- 
cembre , et l'éducation des jeunes devait se faire ainsi dans 
la saison la i)lus i igoureuse ; mais les pontes se sont trouvées 
reportées, en ]8/i'i. au mois de fi'vrier; en IS'tô, au mois de 
mars; cl, depuis lors, elles ont eu lieu en avril ; en sorte que, 
comme chez les oiseaux indigènes, l'éclosion est en rappoit 
avec les conditions de notre climat. Il est donc à espérer que 
d'ici à quelques années on pourra voir les mares et les fossés 
de nos villages .se diaprer, grâce au Chenalopex, de coulems 
un peu plus riclics et égayantes que le gris monotone de nos 



Oies ordinaires, à condition toutefois que le goût de quelques 
propriétaires éclairés vienne en aide aux utiles travaux de 
notre Muséum , el fasse poirr la prtqiagation ce qui est dès à 
présent accompli pour l'acclimatation cl la domeslicalion. 



I!I,p,i;al'X d'ai'.o.xnkmkm i;t dk vk.me, 
rue jacub, 30, près de la rue des l'elils-.\ugustins. 



Inquimcile d- t.. MmiiMT, rue Jaool), 3o. 



MAGASIN l'ITTOUESQUE. 



UNE ri\OMEi\ADE A TIVOLF. 

Voy., siw lo Tcmplo ,Io '1 Iv.Ji ri la Cawa.lc de XfpUinc-, la Talilc ilcs dix premières aiiiiùcs. 




Vue des O.scalelk-s de IhoVy el des ruines de la ùda lleeenes.— Dessin d'après iialuie par M. lîelle 



De r.ome à Tivoli, la roule est une suite (rcncliantements. 
Hors des murs, on rencontre tout d'abord la basilique de 
Saint-Laurent, grande à peine comme une église de village, 
mais pleine de merveilles : colonnes romaines , bas-reliefs 
mythologiques, marbres précieux, sièges byzantins, mosaï- 
ToME XVI. — Janvier 1848. 



ques, peintnres, tous les arls, tous les styles, Ions les siècles 
s'y confondent on plutôt s'y marient dans une unité exquise 
que l'on serait tenté d'attribuer à un liasard heureux, et qui 
est certainement l'œuvre d'un godt supérieur aux rtgles 
mômes. En sortant, on a devant soi celle admirable campagne 



26 



MAGASIN PITTOUKSQUK. 



romaine, (liiiil les vasti's et scvoits oiuliilalions (îloiini'iit 
d'oidiiiaiii! plus (]irclles iip clianiifiil k'S cspiits liabiliu's fi 
ne clierchcr dans la naluie que piés (îmaillés, licrbe leiidie, 
bocages el bergeries. Les arbres sont rares ; les leinlcs vigou- 
reuses du sol riîllécbisseiit les ardeurs du ciel ; de toutes 
parts, de vastes liorizoïis, une lumière (klalaiitc, un silence 
intiiii; nul cbant liumain, nul gazouilli'iiiLnt d'oiseau, pas 
un cri d'insecte. De Ijcaux k'zarils diaprés s'éloignent, sans 
beaucoup de liJte, à l'approclie des lionimcs ; de loin en loin 
«lélilciit quelques bandes de rnoissonucurs ou de pèlerins, 
liiiles de lièvre, de niisère ou de piété. De cOté, à gauche, 
on aperi;oit successivement le lac du 'i'artare et le lac de la 
.Sollalara. Deux foison traverse l'Anio {aujourd'hui le Teve- 
ronc), la seconde fois sui' le pont Lucano, et, si l'on est fami- 
milier avec le génie du l'oussin , on laisse échapper une ex- 
claniatiwi de douce surprise : on connaissait déjà ce pont, 
cette eau, ces arbres, cette oasis (pi'ennoblit el décore le su- 
perbe mausolée de la famille l'Iaulia. 

l'his loin est la villa Adriana , où le plus giand artiste 
d'entre les empereurs loniains s'était plu à réunir tout ce 
qu'il avait admiré dans ses voyages. Un jour ne sulTirail pas 
à l'étude de ces ruines impériales : temple des stoïciens, 
théâtre grec , casernes , liabitations sacerdotales , palais , 
chacun de ces imposants débris est un enseignement, une 
découverte, une page nouvelle d'histoire. 

Après cette halte dans l'antiquité, on monte quelque temps 
des pentes couvertes d'oliviers, et bientôt l'on est à Tivoli. 
C'est b l'extrémilé opposée du village que s'élève, sur la cime 
d'un roc escarpé, le petit édidcc si célèbre sous le nom de 
temple de la Sibylle : c'est en réalité un lemiilc de Vesia ; à 
gauche, on voit nu monument carré qui très-vraiseinblable- 
nicnt était consacré à la sibylle tiburtine. Kn redescendant, 
on côtoie l'ancien abime où l'Aniene avait creusé les grottes 
des Sirènes et de Neptune , aujourd'hui à sec et demi-écrou- 
lées ; puis, ù travers (in riant jardin, on approche du nouveau 
canal, d'où tondje en mugissant la nappe claire, large et ra- 
pide du fleuve; c'est la grande cascade : elle est séparée du 
tein[ile de Vesta, qui est vIs-à-vis et la domine, par une pro- 
fondeiu' considérable. Un clieinin ombragé conduit ensuite, 
le long (le ravissantes colline» , par une eoui be gracieuse 
comme le contour U'un golfe, de l'autre côté de la vallée, 
qu'jrrosent les eaux encore frémissantes de leur chute : on 
est en face des hauteurs de Tivoli, et on l'embi assc tout entier 
d'un regard, depuis la cascade et le temple Jusqu'à la belle 
villa d'Esté , Inhabitée , et les riihies de la villa Mécènes. 
l.habile auteur (hi dessin qui précède cet article s'était jrlacé 
au-dessous du chemin , dans un site entouré de rideaux 
d'arbres ({ul ménagent h la vue ujj (>idre plus étroit et plus 
ombreux. 

Lescascateiles, au nombre de cinq, sont des ruisseaux que 
l'on a détournés de l'Aniene avant .sa chute pom- mettre en 
mouvement diverses usines de Tivoli ; elles semblent se dé- 
rouler comme des rubans d'argent sur les lianes verts de la 
montagne : l'une des trois plus [retili's descend du milieu 
même de la villa Mécènes et d'une hauteur de plus de cent 
pieds. I,a voie Tiburtine traversait celte maison de campagne 
de l'ami d'Auguste, sous une |)elle galerie qui existe encore, 
et dont la voûte était percée de larges ouvertures. l,a princi- 
pale ruine est nue masse carrée, ornée de colonnes doriipies 
et d'arches formant l'eiitiée d'un portique : on montre vis- 
à-vis une huudjle maison qu'ujie tradition suspecte illustre 
du nom d'Horace ; il parait hors de doute <|ue le champêtre 
si souvent décrit par le poète, le modus a<jri mm ila magniis, 
était situé à une distance^ assez considiM-.ible de i'ibur, aux 
environs de Uigenlia, que les Italiens modernes appellent i.i- 
cenzia : anjourd'iiui encoi c (pielqiies débris de pavé mosaïque 
en marquent, dit-on, la place. (,tuoi qu'il eu soit, Horace a 
aimé ci chanté i'ivoli, et Catulle a ceilainement habité sa 
colline : les grands souvenirs du siècle de César et d'Auguste 
ajoutent un charme indicible h ce paysage, l'un des plus 



beaux de la terre. C'est L'i qu'on serait lu'ureux de relire, dans 
un doux repos et entouré de ceux qu'on aime, les Odes el les 
Épîtres : 

Loisii', où donc es-(n ? Le matin, je t'iinploie ; 
Le jinir, Ion cltarrnu absent nie truuijle et me dévore; 
Le soir vient, tu n'es pas venu. 

On ne fait que passer, on regarde, on s'éloigne, on soupire; 
et, comme à la lin de chaque journée de ce rapide voyage de 
la vie, on n'a eu que le temps d'entrevoir l'ombre du bonheur. 



JACOB liOEIIME LE TllÉOSOPIIE, 

Voy., sur Saiut-Marlin, 1845, p. 33o, 35^. 

Jacob Bœhinc, le plus célèbre des théosoplics, naquit en 
1575 au vieux Seidenburg, petite ville de la haute l^usace, 
à un demi-mille environ de Oorlitz. Ses paicnis étaient de 
ladernièie classe du peuple. Ils l'occupèrent pendant plu- 
siems années à garder des bestiaux. Quand il fut un peu 
plus avancé en âge, ils l'envoyèrent à l'école , où il apprit à 
lire et à écrire, et de là ils le mirent en apprentissage chez 
un maître cordonnier à (iorlitz. Il se maria à dix-neuf ans , 
eut quatre (ils, à l'un desquels il enseigna son métier de cor- 
donnier, et mourut à Oorlitz en I(i2/|, à la suite d'une mala- 
die aigiiè, n'ayant jamais abandonné l'exercice de son humble 
profession. 

11 publia en 1612 l'Aurore naiisanie, écrit Irtsobsciir et 
informe , de l'aveu même de ses partisans , mais qui conte- 
nait déjà tous les germes d'une vaste doctrine développée 
dans de nombreux traités (|ui parurent ensuite. On raconte 
que sur la lecture d'un de ces écrits, le Traité des qua- 
rante qiieilions sur l'dmc , le roi Charles 1" témoigna sa 
surprise et son admiration, et envoya un homme de loi à 
(iorlitz, pour recueillir tous les documents qu'on pourrait 
trouver sur l'auteur et sm- ses opinions. De retour de cette 
mission , Jean Sparrow donna , longtemps après ia mort du 
roi, une traduction anglaise de la totalité des œuvre» de 
lîo'lime. A la lin du siècle dernier, l'Anglais U'illiam Law 
édita de n(Miveau plusicuirs traités du même auteur, I,e cé- 
lèbre Saint-Martin, se lamentant, dans ses OEuvres poslhu- 
t)ies , de voir le peu de fruit que l'homme relire de tout ce 
qui lui est oll'ert pour son avancement : « Ce ne sont pas mes 
11 ouvrages, dit-il, qui me font le plus gémir sur cette insou- 
" ciance, ce sont ceux d'un liommc dont je ne suis pas digne 
» de dénouer les cmdons de ses souliers, mon charissime 
Il Bir'liine. H faut que l'homnie soit entièrement devenu roc 
I) ou démon, ixuir n'avoir pas proliié plus qu'il n'a fait de ce 
)) trésor envoyé au monde il y a cent quatre-vingis ans. « 
D'après cela, on ne s'étonneia pas trop que le jibilosophe in- 
connu se soit consacré A l'entreprise laborieuse d'étudier le 
tliéosophc de Gorlitz dans ses écrits originaux, malgré que 
la lecture en soit très-diflicile aux Allemands eux-mêmes, et 
bien que .'Sainl-Marlin , comme il nous l'apprend, ait ignoré 
le premier mot d'alliiiiaud jusqu'à son neuvième lustre ac- 
compli. (Juoi qu'il en soil, il a commencé de faire connaître 
en l'rance celui dont il se déclarait le disciple , en publiant 
successivement, à pailir de 1801 : 1" l'Aurore naissante; 
2" tes Trois principes de l'essence divine; 3" les Quarante 
questions sur l'dme; et U" la Triple vie de l'homme. Ces 
diverses traductions forment à peu près le tiers des œuvres 
de Bœhine,dont il n'y avait que deux ouvrages traduits jus- 
(ju'aJors en vieux langage : le premier, la Signatura rerum, 
imprimé à l''rancfort, en IGtià, sous le nom du Miroir tem- 
porel de l'éternité, et qui jiasse pour être aussi inintelligible 
dans la traduction que dans l'original ; et le second , à Ber- 
lin , 1722, in-12, intitulé le Chemin pour aller à Christ. 
— Madame de Staël a consacré à Jacob lUehme un des cha- 
pitres de son livre De l'Allemaf/ne, et un écrivain beaucoup 
plus récent, l'auteur de VJIistoire de la 2'apauté, M. Léo- 
poldKanke de Berlin, atteste que malgré leur fréquente obs- 



MAGASIN PITTOUESQCE. 



27 



cuiiié Cl la complète absence de sijle , les écrits de Bœhnie 
s'empaieiu Irés-foitcmeiit de l'esprit du lecteur. 

Voici coniuieiit Tiiutciir expose lui-nn^nie, dans une de ses 
préfaces , l'objet de sa doctriue : » Je veux, dans ce livre , 
traiter de Dieu notre l'ùre qui eiid)rasse tout et qui Uil-mènie 
est tout. J'exposerai comment tout est devenu crcalurel et 
séparé, et comment tout se meut et se conduit dans l'arbre 
universel de la vie. Vous verrez ici la véritable base de la 
divinité; comment il n'y avait qu'une seule essence avant la 
formation du monde ; comment et d'où les saints anges ont 
été produits; quelle est rellrojable chute de Lucifer et de 
ses légions; d'où sont proveuus les cieux, la terre, les étoiles 
et les éléments; et dans la terre, les métaux, les pierres et 
toutes les créatures ; quelle est la généi.aiou de la vie et la 
corporisalion de toutes choses ; comme aussi quel est le vrai 
ciel où Dieu réside avec les saints ; ce que c'est que la colère 
de Dieu et le feu infernal...; en bref, ce que c'est que l'Être 
des êtres. » (l'réface de l'Aurore naissante, v. 105 et 106.) 
— Je ne crains pas que le lecteur prenne à la lettre un si 
merveilleux programme ; mais j'ai voulu, par cette citation, 
moulrcr ù quelle hauteur de méditations avait su s'élever cet 
homme simple, né pâtre et mort cordonnier. Il n'y a pas 
moins à admirer dans la hardiesse avec laquelle il aborde 
les questions les plus aidues de la philosophie, par exemple, 
la question de l'exislence du mal. « C'est de lui (de Dieu) 
que tout est engendré, créé et provenu, et toute chose prend 

sa première origine de Dieu Dieu n'a engendré de soi 

aucun démon , mais des anges dans la joie , vivant pour ses 
délices. .Maison voit qu'ils sont devenus démons, ennemis 
de Dieu. Ainsi on doit chercher la source et la cause d'où 
provient celte première substance du mal ; et cela dans la gé- 
nération de Dieu, aussi bien que dans les créatures ; car tout 
cela est un dans l'origine, et tout a été fait de Dieu...» {Les 
Trois principes, c. 1, v. 5.) — La elef du mystère, c'est, 
suivant Bœhme, que tout esprit rebelle tarit en lui-même 
une des sources de la généraiion divine ; et la vie divine ainsi 
mutilée en lui n'est plus qu'àpreté, angoisse, ténèbres et 
colère. Car, « tant que la créature , dit-il, est dans l'amour 
de Dieu, le colérique ou l'opposition (l'une des sources) fait 
l'exaltation de l'éternelle joie ; mais si la lumière de Dieu 
s'éteint, il fait l'éternelle exaltation de la source angoisseuse 
et le feu infernal. » {Ibid. l'réface, p. xvti.) — De sorte que la 
considération de ces sources multiples de la vie qui en Dieu 
existent sans séparation et de toute éternité, mais qui se sé- 
parent pour l'esprit mauvais, permet à BoMinie de s'écrier : 
Il Dieu est partout ; le fondement de l'enfer est aussi partout, 
» comme dit le prophète David : Si je m'élance vers l'aurore, 
» ou bien dans l'enfer , tu es li ! De plus : Où est le lieu de 
1) mon repos? A'cst-ce pas moi qui remplis tout? etc.. » 
(Les Trois principes, c. 17, v. 78.) — .Mais il faut avouer 
que l'absence de mots convenables pour exprimer des idées 
si éloignées des objets ordinaires du savoir humain , et sur- 
tout la nécessité de représenter à l'imaginaliou comme sé- 
parées, opposées et discontinues , ces sources qui, en Dieu , 
sont toujoius réunies, a pu donner quelque apparence de 
fondement à l'accusation de manichéisme que répètent contre 
l'.œhme les auteurs du très-superficiel article de la Biograph ie 
tmii-erselle. 

Les jugements de Madame de Staël sur u les Philosophes 
religieux appelés Théosophes ( De l'Allemagne , i\' partie , 
e. vit),» sont plus équitables et plus réservés. Toutefois, 
lorsque cet illustre écrivain cherche à établir une distinction, 
d'ailleurs nécessaire, entre les philosophes mystiques «qui 
» s'en sont tenus à l'inlluence de la religion sur notre cœur , 
n et les philosophes théosophes, tels que Jacob Bœhme en 
» Allemagne et Saint-Martin en France , qui ont cru trouver 
» dans la révélation du christianisme des paroles niysîérieu- 
)) ses pouvant servir à dévoiler les lois de la création , » le 
lecteur court le risque , d'après ces paroles, de confondre la 
doctrine de Rehme et de Saint-Martin avec ce qu'on appelle 



vulgairement la philosophie cabalistique. Ce serait une Idée 
fausse. La marche de Bœhme est entièrement conforme à 
celle que Saint-.Marlin avait préconisée dans ses premiers 
écrits, c'est-à-dire avant de connaître ceux du théosophe al- 
lemand. — L'homme en sa qualité d'image de Dieu, et 
comme pouvant obtenir, malgré sa dégradation originelle, le 
rétablissement des traits de cette image, porte eu lui-même 
les preuves de toutes les vérités qu'il lui importe de connaître. 
11 doit recueillir avec joie les nombreuses conlirmalions que 
lui olfrent sous ce rapport l'étude des saintes écritures et 
celle des phénomènes naturels; mais comme c'est lui-même 
qui dans l'origine avait reçu la mission sublime de manifester 
l'Être divin à toute la création, c'est méconnaître sa dignité 
et ses droits que de vouloir soumettre son assentiment à des 
témoignages purement externes, quelque respectables qu'ils 
puissent être. — Cette vue, qui dans l'application peut avoir 
ses périls, mais à laquelle on ne refusera pas quelque gran- 
deur, donne le secret de cette fougue de philosophie qui fait 
promettre à Jacob Bœhme de dévoiler tous les secrets de la 
création, comme on l'a vu dans le programme rapporté ci- 
dessus... " Quoique nous parlions de la création du monde, 
» comme si nous y avions été et que nous l'eussions vue, 
1) personne ne doit s'en étonner, et regarder cela comme 
u iiupossible ; car l'esprit qui est en nous, qu'un homme 
>i hérite de l'autre, qui a été soufflé de l'éternité dans Adam, 
» cet esprit a tout vu et il voit tout dans la lumière de Dieu; 
» et il n'y a rien pour lui d'éloigné, rien d'inscrutable ; car 
)i l'éternelle génération qui est cachée dans le centre de 
1) l'homme ne fait rien de nouveau ; elle reconnaît et opère 
1) exactement ce qu'elle a fait de toute éternité. » {Les Trois 
principes, vu, 0.) 

D'après cela on peut s'assurer que la doctrine théosophi- 
que, en appelant l'iiomipe à la contemplation des grands 
problèmes de l'univers, ne l'éloigné pas de lui-métne comme 
fout les philosophies purement humaines; au contraire elle 
l'y ramène sans cesse. Pour elle l'histoire de l'univers est 
inséparablement unie ù celle de l'hotnme, et on pourrait 
presque difc que , dans lîd'hme et dans Saint-Martin , c'est 
celle de l'homme lui-iiièmc. Leur but unique et avoué est de 
montrer à l'homme qu'il possède ou du moins qu'il peut 
conquérir la clef de tous les mystères, et qu'une voie facile 
lui est ouverte pom' rentrer dans la jouissance de tous ses 
droits. Aussi ne se font-ils pas faute de récriminer contre 
la sagesse qui se borne à raconter les misères de l'homme, 
sagesse qu'ils appellent /iî,</or(ç»e, par opposition à la sagesse 
vive qui le lait dès ce monde travailler activement à sa réiii- 
légratiou. 

Les théosophes onl donc avec les philosophes mystiques 
ce trait commun de mettre en relief « l'influence de la reli- 
II giiiu sur notre cœur;» et de plus voici comment je me 
conlirmcdaus l'opinion que po\ir établir entre eux une dis- 
linclion précise II faudrait recourir à d'autres caractères. 

Oui pourrait lire sans en cMre touché ce passage du livre 
De i Allemagne : « Pendant longtemps on ne croit pas que 
Il Dieu puisse être aimé comme on aime ses semblables. Une 
» voix qui nous répond, des regards qui se confondent avec 
1! les nôtres, paraissent pleins de vie, tandis que le ciel itii- 
» mcnsc se tait: mais par degrés l'âme s'élève jusqu'à sentir 
» son Dieu près d'elle comme un ami. » Or cette suave pensée 
qui (levait s'olfrir à madame deStaël quand elle s'est occupée 
des écrivains mystiques, parce que c'est pour ainsi dire tout 

! le fonds de leurs écrits, cette même pensée se rencontre sous 
toutes les formes et pour ainsi dire à chaque-pas dans Saint- 
Martin et dans Bœhme ; dans chacun d'eux avec le caractère 

i propre à leur génie. « Où veux-tu aller chercher Dieu? dit 
» Bœhme. Dans l'abîme au-dessus des étoiles? Tu ne le 
» trouveras pas là. Cherche-le dans ton cœur, dans le cejitre 

I » de l'engendremcnt de ta vie , là tu le trouveras! » (Les 
Trois principes, iv, 18.) Kt souvent il revient avec àprelé 
rnutre c-eu\ uiM eher'-lieul l>i''u nu-dcfsus (les éloile4 



28 



MACASIN lMTT()l'>i:SOlI|';. 



Comiiio les ouM\ii,'os di- Cdilime sont Irts-poii ii'paiulus, je 
IraiisCiiiai ciicoïc im passa(i;r qui se roppnrle i'i celte ques- 
tion (le la piéseiice de Dieu au cccur de riiomiiie, el qui de 
plus me parait tiès-pioprc à donner une idée de la manière 
de Tauteur. 

«La raison, qui est sortie du paradis avec Adam, de- 
mande : Où le paradis so Irouvc-t-il? Ksl-il loin ou près? 
Ou bien : Où vont les àniesquanil elles vont dans le Paradis? 
Ksl-ce dans ce monde ou hors du lieu de ce monde, au-dessus 
des (Uoili's? Où demeure donc Uieu avec les anfjes? el où est 
la chère pairie où il n'y a |)oinl de mort? l'ulsqu'il n'y a ni 
soleil ni étoiles dans cette région, ce ne doit pas ôtrc dajis 
ce monde ; aulrcmcnt on l'aurait trouvée depins longtemps. 
— Chère raison , personne ne peut prêter à un autre une 
clef pour ceci... chacun doit ouvrir avec sa propre clef, au- 
trement il n'entre point , car la clef est l'esprit saint ; s'il a 
cette clef, il peut iiilrer et sortir. — Il n'y a rien de plus 




Jarul) r.œliiiie le Tluoso|ilie.- 

prèfî que le ciel, le paradis et l'enfer. Celui de ces ro)aunies 
vers qui tu penches et vers qui lu le tournes est celui dont 
tu PS le plus près dans ce monde : lu es entre le paradis el 
l'enfer, et enlie clianm il y a une génération ; lu es dans ce 
monde enire ces deu\ portes, et lu as en toi les deux eiigen- 
drements. Dieu te guette à une porte el t'appelle ; le démon 
te guette à l'autre porte, et t'appelle aussi : quel que soit 
celui avec qin lu marches, tu entres avec lui. Le démon a 
dans sa main la puissance , la gloire , le plaisir et la joie, el 
la racine dans ceci est la mort el le feu. Au contraire, Dieu 
a dans sa main la crois , la persécution, la misère, la pau- 
vreté, le mépris et les soutira nées, el l.i racine dans ceci est 
un léu, et dans le feu il y a un(' lumière ; dajis la lumière, 
la puissance; dans la puissance, le paradis; dans le paradis, 
les anges, et avec les anges, les délicis. Ceux qui n'ont que 
des yeux de taupe ne peuvent voir ceci, parce qu'ils sont du 
troisième principe { de ce monde ), et ne voient que par le 
reflet du wjleil ; mais lorsque l'cspiil saint vient dans l'àuie, 
alors il l'engendre de nouveau ; elle devient un enfant du 
paradis; elle ohlicut la clef du paradis, et elle peut en con- 
templer l'intérieur. )i [Lcf Trois principes, ix.) 

bi cet jrlicîc n'était pas déjà trop long, j'aurais pu trouver 



encore, au milieu des incohérences et obscurités rebutantes 
de l'^ioorc et des l'rois principes, des détails pleins de 
grâce sur le commerce des anges; une peinture curieuse de 
l'intervention de l'archange Michel dans le royaume révolté 
de Lucifer, et surtout une touchante description de la lutte 
enIre l'tsprit de ce monde el la Sagesse divine (ou éternelle 
.Sophie ) dans le C(r'ur du premier homme au moment de sa 
iliule. Kt j'ose croire qu'en rapprochant tous ces détails de 
la mission de Sparrow, que j'ai relatée en commençant, le 
lecteur serait conduit comme moi à penser que le chantre du 
l'iircnlis perdu s'est peul-étrc inspiré des travaux du cor- 
ilonnJer de Gorlitz pour le choix de son sujet, cl même a pu 
lui emprunter (pielques couleurs pour ses brillants tableaux. 
C'est une conjeclure qin n'est pas dénuée de toute vraisein- 
lilancc <'l qu'il serait Irès-inlércssant do pouvoir vérilicr. 



ÉLECTllR. 



Un de mis poètes les plus élégants, M. Léon llalé\y, a 
tradiùl en vers français quatre tragédies grecques, le l'ro- 
mélhée enihainé d'I'.schjle , l'Electre de Sophocle, les liié- 
niciennes el l'Ilippolyle d'Kurijiide. Dans un avant-propos 
l'auleur démontre l'avantage et presque la nécessité de tra- 
duire en vers les (ru\resdu théâtre grec, si l'on veut en faire 
conqirendre toute la richesse poétique. Le vers iaml)i(iue , 
(|ui répond à notre alexandrin, n'est pas seul employé dans le 
dialogue : les personnages, ainsi que les chœurs, entremêlent, 
suivant la nature des sentiments qui les animent, les diverses 
nuances du mètre lyrique , et de cette variété résultent des 
olfels dont la prose seule ne saurait donner une idée satisfai- 
sante. 

LU artiste doué tl'une rare puissance de volonté el de Ira- 
\ail, railleur du beau groupe de C'iiïn mcntdil , M. Elex , 
vient de traduire à sou tour les principales scènes de ces 
quatre tragédies, dans une suite de compositions au trait 
gravées à l'eau forte. C'était ù un sculpteur que pouvait sur- 
tout convenir cette entreprise hardie : la tragédie grecque 
est toute sculpturale ; Sophocle et l'iudias sont frères. 
Comme exemple des compositions de M. Élex, nous esquis- 
sons l'une des plus sinqiles, celle qin représente, presque 
au début de la tragédie de Sophocle , Electre seule « exha- 
lant sa douleur dans un monologue d'un Ijrismc élevé. » La 
scène se passe sur une place publique de Mjcèues; on voit 
un autel consacré à Apollon, le palais des rois, un bois 
sacré , le temple de Junon. \md (pielques vers de ce mo- 
nologue , empruntés à la traduction de ,\1. lialévy : Electre 
gémit sur sa destinée, sur la lenteur de la vengeance des 
dieux , sur les retards de son frère : 

Air pur, vuilc cclc.-.le élenJii sur la terre, 

Voùle iinnicnse, sainte lumière, 
.Mciii rri de (l('5es|)iiir vous salue I... et ]ii,'i main 

liiisan^lanlo et mcui Irit mon sein ! 



.\in»i qu'un bùelicrun de son bras vigmui'ux 
Abat le c\icin: allier qui s'clevait aux cicux, 

L'cMJciable K.;isllie el ma mère 
Ont liné sur ton front la liaclie mcuriricie, 

Kl je suis la seule, o mou (>ci e, 
Oui, la seule <pii duiiue .i Ion nom glorieux 
Les pleurs el la pncre I 

AsIics, divins llamlili-anx, rois éelalanis du ciel, 

l'àlc clarté des iiuils silencieuses, 
Soleil .aux flammes radieuses. 
Vous serez les kiiioius de mou deuil élcrnel !.. 
Ainsi qu'au fond des bois l'iiilomèle |)laiiui\e, 
.te veux, dans ce ])alais, à ces portes d'airain, 
l'aire; éclater les cris de ma douleur caiilive !... 
l'ioserpiiie cl l'inton. Mercure souleriain, 

l'illes des dieux, Eiiuiiys vengeresses, 
Terrible Ncmcsis, et vous toutes, déesses. 



MAGASIN PITTORESQUE. 



29 



Ficau il» traJlie, effroi de l'assassin ! 
Venez, secuuiez-inoi !... iimilssez l'adullcrc! 
Aeiicez Asarncnmoii 1... eÊiviiMZ-niui iiujii frère!.. 



Dans le sein d'nu ami iiue je verse mes pleurs !. 
EU eue al)anJonnée et seule sur la terre, 
ISe peul plus porter ses douleurs! 




llicàlre de Sophocle. - Lleetre. - De.s.n de M. ÉteN, extrait de son œuvre intitulée a /,. C„.ce uag^ju^, essai de ccmpo.a.ons an 

trait , gravées à l'eau-forte. » 

lylc. Des quaue li-ngi^dics , rromfîllK'e nous parait celle qiu 
se prêtait le mieux aii\ (iiialités de vigneur parliciilièrcs à 



Les compositions de M. Ètcx sur la tragédie d'Electre sont 
au nombre de neuf. Il eu a consacré »ix autres à Promé 



ll.éc cnchaitté , douze aux l'iiénicieunes , douze à rilippo- l'arlislc : aussi Tuiic des ph.s belles planches esl-dl. , a nol.c 



50 



MAGASIN PITTOUf:SQl]E. 



avis, celle où Vulcnin, accompagné de la Korcc, auadie Pio- 
iiRHIiéeau roclicr. Dans les riiéiiicicmies, le collège funèbre 
de Jocasle, d'Étéocle et de l'olynice, où l'on voit Anligone, 
belle et éploiée , conduisant les trois coips portés par des 
soldais, est une esquisse inspirée, forte, savante, qui , trans- 
porlOe sur une vaste toile et mise en relief par la jiiagie de la 
couleur, pourrait cire un admirable tableau, lîeaucoup d'in- 
vention, de mouvement et de charme distinguent toutes les 
scènes de l'Ilippolyte. Il est remarquable de voir une main 
liabiluée à manier si éiicrgiquemenl le ciseau se servir du 
burin avec autant de souplesse : il est rare de rencontrer en 
notre temps, dans les arts plastiques, un sentiment aussi vrai 
de l'art grec. 

UN SECIÎI"!' DE MÉDECIN. 

MOUTIT-LE. 

(lin. — Voy. p. 1, |3, 17.) 

Le jour venu, Kournier continuait ;'i délibérer avec lui- 
même , lorsqu'on frappa timidement à sa porte ; il alla 
ouvrir, et se trouva en face de la jeune fille. 

Celle-ci s'excusa, lrend)lantc et les yeux baissés, de le 
déranger de si bonne heure. Fournier la lit entrer, et l'in- 
vita à s'asseoir. 

— lixcusez-moi., monsieur, dit-elle en restant debout près 
de la porte; je venais seulement pour prendre congé. 

— Vous partez? interrompit Fouinier. 

— Tour l'aris, où l'on promet de me faire entrer en ser- 
vice. 

— Vous? 

— Il le faut bien. Ainsi, du moins, je ne serai à la charge 
de personne, et, i'i force de zèle, j'espère pouvoir contenter 
mes maîtres!... seulement, je n'ai point voulu partir sans 
renieicier l\I. le docteur et sans lui faire une prière. 

— Quelle prière? 

— Les héritiers de mon parrain vous ont refusé ce qui 
vous était dû , et c'est un grand chagrin pour moi qui vous 
ai demandé... tout ce que vous avez fait pour le malade... 
cl si jamais je puis m'acquitter comme je le dois... 

— Ah! ne parlez point de cela, interrompit vivement 
Fournier. 

— Non, dit Uose, car ma bonne volonté est maintenant 
impuissanle; mais... avant de partir... je voudrais... j'espère 
que M. le docteur ne refusera pas le seul souvenir que je 
puisse lui laisser. 

Kn balbutiant ces mots, avec un altendrisscmeiit mêlé de 
honte, la pauvre fille avait liié de la poche de son tablier un 
petit paquet précieu.scmeni enveloppé d'ini papier. Elle le 
déroula d'une main tremblante, et présenta au médecin un 
de ces petits couverts d'argi-nt dont on fait pré.sent aux nou- 
veaux-nés le jour de leur baptême. 

— Je les liens de ma marraine, dil-eili' doucement; je 
vous en prie .'1 mains jointes, monsieur, quelque ])eu que ce 
soit, ne me refusez j)as... C'esl tout ce que j'ai jamais eu à 
moi depuis que je suis née ! 

11 y avait dans la voix, dans le geste, dans le piésent lui- 
même, une naïvelé si touclianle que le jeune homme sentit 
.ses yeux se mouiller. Il saisit les deux mains de liose entre 
les siennes ; 

— Et que diriez-vous, s'écria-1-il, si je vous faisais tout à 
coup plus riche que vous ne l'avez jamais rêvé ! 

— Moi? répliqua la jeune fille en le regardant stupéfaite. 

— .Si j'avais ici pour vous im trésor? 

— Un trésor ? 

— Regardez ! 

Il l'entraîna rapidement dans sa chambre. Itn montra le 
coffret encore posé à terre, et raconta tout ce qui s'était 
passé. 

Rose, qui d'abord avait eu peine à lomprendie, ne pul 



supporter une pareille joie; elle tomba à genoux, en fon- 
d.uit en larmes. 

l'durnier s'clfona de la calmer ; mais la transition avait 
été h'op brusque ; la jeune lille était dans le délire ; elle con- 
lemplnit la ca.ssette, et riait et pleurait à la fois; mais, re- 
gardant tout à coup le jeune honmie, elle joignait les mains, 
el s'écria, avec lui élan dans lequel .son cœur .semblait avoir 
pa.ssé tout entier : 

— Ah ! vous serez donc enfin aussi heureux que vous le 
méritez! 

— Moi? dit Fournier en reculant. 

— Vous, vous ! répéta l'.ose exallée. Ah ! croyez-vous que 
je n'aie point remarqué tout ce qui vous manquait ici?... que 
je n'aie pas deviné vos inquiétudes?... Ma pauvreté me pesait 
moins que la votre, car moi j'y étais habituée, je l'avais ac- 
ceptée; mais vous, il faut que vous ayez votre place. Prenez 
tout, monsieur; tout est à vous, tout est pour vous! 

El la pauvre fille, baignée de larmes d'amour cl de joie , 
s'ellorçait de soulever le coffret pour le remettre aux mains 
du médecin. 

Celui-ci, d'abord élonné, puis attendri, voulut l'anêler 
par des remercîment.s. 

— Ah ! vous ne pouvez refuser, conliuua-t-elle plus vive- 
ment. N'est-ce pas à vous que je dois celle fortune? Je veux 
que tout le monde le sache, et, avant tous les autres, ceux 
qui ont refusé de vous rendre juslice ! 

Fournier s'écria que c'était inutile; mais Uose ne l'écouta 
point. Elle venait de voir arriver les nouveaux héritiers , et 
courut pour les appeler. 

Le médecin, effrayé, l'arrêta par le bras. 

— Voulez-vous donc perdre ce qu'un heureux hasard vous 
a livré? s'écria-t-il. 

— Perdre ! répéta la jeune fille sans comprendre. 

— N'avez-vous point deviné que ces gens pourraient ré- 
clamer la restitution du colTrel? 

— Comment ! 

— Vous n'avez aucun titre à sa possession. 
Rose tressaillit, et regarda Fournier en face. 

— Alors il ne m'appartient pas? dit-elle brusquement. 

— 'J'out atteste que votre parrain vous le destinait; mais 
la loi veut d'autres preuves. 

— La loi ! ajouta la jeune fille ; mais tout le monde doit lui 
obéir! 

— A moins qu'on ne puisse lui opposer la décision de sa 
propre conscience. 

■ — Non, non, reprit vivement Rose, la conscience peut 
nous empêcher d<' profiler de tous nos droits, mais jamais 
diminuer de nos devoirs; elle doit ajouter des scrupules, et 
non violer des défenses. Ah ! j'avais mal compris ; ce dépôt 
n'est point à moi , et tout ce bonheur n'était qu'tm rêve. 

Eu parlant ainsi , elle était devenue Irès-pâle ; mais sa 
voix ni ses regards ne trahissaient aucune hésitation. Ce cœur 
simple n'avait point balancé un instant, et la douleiu' de tant 
d'espérance perdue n'avait pu fausser .sa droiture : seule- 
ment, le coup élail trop violent après tant d'éniolions; la 
jeune fille chancela et s'as.sit. 

Quant à l'ouinier, une sorte de réaction venait de s'opérer 
en lui ; l'admiraliou avait succédé à l'attendrissement. Tous 
les paradoxes inventés depuis la veille par son esprit tombè- 
rent devant celte droiture naïve, et .son âme, gagnée, pour 
ainsi dire, par la contagion de la loyauté, élail subitement 
revenue 'a ses nobles inslincts. .Sans répondre im .seul mot h 
la jeune fille, il alla chercher les héritiers, fit appeler un 
notaire, et déposa entre ses mains l'opulente cassette. 

Une petite clef, que les Tiicot avaient trouvée allachée 
au cou du mort, l'ouvrit snr-le-cliamp, el laissa voir de 
vieille argenterie mêlée à plusiems milliers de pièces d'or! 

Le paysan el sa femme jileurèrenl de joie. Rose et Four- 
nier élaienl calmes! 

Le notaire compta rl'abord les espèces, sous lesquelles il 



MAGASIN FITTOUESQUE. 



51 



trouva une liasse de billols de biiiiqne. Quand tout fut inven- 
torié, la soniuic monlail à près de trois ccnls mille IVancs! 
Tricot , à demi i^'aré , s'approcha de la table en chance- 
lant, prit le colTret vide et le secoua : un dernier papier 
caché entre le bois et la doublure tomba à terre. 

— Kncorc quéqu'chose à ajouter au magot 1 dit le paysan 
en relevant la feuille volante et la présentant au notaire. 

Celui-ci l'ouvrit, y jeta les yeux, et lit un mouvement de 
surprise. 

— C'est un testament, dit-il. 

— Un testament ! s'écrièrent toutes les voix. 

— Par lequel M. Duret choisit pour légataire universelle 
mademoiselle Rose Fleuriot , sa filleule. 

Quatre cris partirent en même temps, cris de surprise, de 
joie et de désappointement. Tricot voulut s'élancer sur le 
papier; mais le notaire se rejeta en arrière. Il fallut user de 
violence pour se débarrasser des deux époux frustrés, qui 
sortirent en accablant tous les assistants de menaces et de 
malédictions. 

M. Leblanc , qu'ils coururent consulter, eut beaucoup de 
peine à leur faire comprendre que leur malheur était sans 
remède , et que tous les procès ne pourraient les remettre 
en possession de l'héritage du père Duret. 

Enlin persuadé à cet égard. Tricot passa, comme tous les 
lâches, de l'insolence à la bassesse, et revint complimenter 
Rose , en entremêlant ses félicitations de doléances et de 
soupirs. La jeune fille, toujours généreuse, lui abandonna 
ce dont il avait déjà pris possession avant la découverte du 
coffret. 

Quant à Fournier, il ne tarda point à devenir l'heureux 
mari de Rose, qui ne fut pas seulement pour lui tine com- 
pagne de bonheur, mais un conseil et un appui. Comprenant 
que la société , en isolant la femme de cette rude pratique 
des afl'aires qui peut à la longue endurcir l'âme, lui a doiuié 
la garde des instincts les plus délicats et les plus doux , la 
jeune épouse continua à être une sorte de conscience invi- 
sible toujours placée à la porte de son cœur pour en écarter 
la faiblesse , l'erreur et les mauvaises passions. 



L'APPRENTISSAGE (1). 

HISTOIRE D'CN jeune OUVRIER. 

Un jour, j'eus occasion de me trouver avec un ouvrier dont 
la physionomie et les manières intéressaient au premier abord 
par une sorte d'assurance modeste et polie. C'était un ébé- 
niste qui touchait à peine à sa vingt-cinquième année. Je lui 
rendis un léger service et j'appelai sa confiance ; préoccupé 
déjà des écueils qui entourent le jeune apprenti au sein de 
nos grands centres d'industrie et de dépravation , je lui de- 
mandai quelques détails sur son enfance , il me les commu- 
niqua sans difliculté; je les consignai par écrit et je vous les 
transmets aujourd'hui simplement, sans avoir la prétention 
de faire un de ces récits d'aventures populaires qui sont à 
présent tant au goût du jour. Non , je n'y veux voir que le 
grave état de choses qu'ils décèlent , et dont il est impossible 
de n'être pas profondément saisi lorsqu'on y porte ses re- 
gards 1 

Son père était tourneur sur métaux , et sa mère rempaillait 
en lin jiour un fabricant de chaises ; ils habitaient le faubourg 
Saint-Antoine, et avaient vécu quelque temps heureux, comme 
on peut l'être ici-bas ; mais insensiblement le mari se lassa 
de cette existence paisible et régulière, et retomba dans d'an- 
ciennes habitudes. 11 chômait plusieurs jours de la semaine, 
et ne bougeait plus du cabaret les jours où il n'allait pas à 

(i) Extrait d'un excellent hvre publié récemment par un écri- 
vain dont toute la vie a elé dévouée au bien, M. P.-A. Dufau , 
directeur de l'Institut roval des aveugles de Paris. Cet ouvrage à 
pour titre : Lettres à une darne sur la charité, présentant te ta- 
bleau complet des œuvres, associations et établissements destinés 
au soulagement des classes pauvres. 



l'atelier. Le soir, rentrant ivre chez lui, il fiappail sa jeune 
femme à la moindre plainte qu'elle laissait entendre, et s'irri- 
tait même des larmes qu'elle versait en silence. Comme il ne 
lui lapportait presque plus rien du produit de ses journées, 
la misère envahit peu à peu le ménage, car le travail de la 
pauvre rempailleuse, que le chagrin et la maladie interrom- 
paient de temps à autre, n'était pas suffisant pour h' soutenir ; 
tous les eiïets mobiliers furent successivement vendus ou en- 
gagés ; bient(M même il fallut invoquer les secours de la bien- 
faisance. L'enfant né de cette triste union grandissait avec ce 
tableau sous les yeux. De sales lauibcaux lui servaient de 
vêtements, et il n'y avait pas toujours au logis du pain .'i lui 
donner quand il disait : J'ai faim. Une de ces catastrophes qui 
accompagnent assez souvent les dérèglements des ouvriers 
vint ajouter encore à son malheur. 

Un soir, son père, à la suite d'une alTreuse rixe de cabaret, 
fut transporté mourant à l'Iiôpilal ; la jeune femme , snr-le- 
cliamp avertie, y courut; il entendit ses sanglots, ouvrit les 
yeux et expira en faisant un geste pour saisir sa main... La 
veuve, sa première émotion calmée, reprit courage et vécut 
quelque temps piesque moins malheureuse qu'avant de per- 
dre celui qui aurait dû lui rendre plus doux à porter le far- 
deau d'une laborieuse existence ; mais plusieurs années de 
soulfrances avaient ruiné sa santé; puis sou mari, dans un 
moment de délire , lui avait certain jour porté un coup vio- 
lent dont elle s'était toujours resscnlic sans en rien dire. Ses 
efforts pour lutter contre le mal furent vains; elle languit 
plusieius mois ; l'hôpilal la reçut à son tour, elle y mourut 
pleurant sur le sort de l'orphelin qu'elle laissait après elle, à 
l'âge de dix ans, sans appui, sans protecteur, et dans un 
complet dénûment. 

Une vieille femme, qui occupait un grenier dans la maison 
qu'habilait la pauvre mère, avait consenti à recevoir l'enfant 
pendant sa maladie, et, émue de compassion, elle le garda 
ajjrès sa mort. C'était une ancienne marchande qui vivait 
seule, d'une façon assez misérable, de quelques économies 
péniblement amassées. Elle n'était pas précisément perverse, 
mais elle n'avait pas de ])rincipes ; elle n'eilt pas encouragé à 
faire le mal , mais elle ne le condamnait guère, surtout si elle 
y trouvait du prolil ; elle avait , pour pallier les écarts de con- 
duite, de ces maximes relâchées qui, dans l'adolescence, 
font sur la moralité l'effet d'un poison lent sur le corps; elle 
voulut pourtant que l'enfant continuât de se rendre au caté- 
chisme de la paroisse, car ne fallait-il pas qu'il fit sa pre- 
mière communion ? Mais l'enfant, qui voyait peu d'accord 
entre son langage ordinaire et ses intentions, au lieu d'aller 
à l'église descendait le faubourg et se rendait au boulevard 
du Temple, où il passait sa journée, rôdant et jouant avec 
de jeunes garçons de son âge, regardant les étalages de gra- 
vures , écoutant les chansons grossières des rues, assistant à 
des parades immorales, vivant enlin sans cesse dans cette at- 
mosphère où la corruption se perçoit en quelque sorte par tous 
les sens à la lois, où elle pénètre insensiblement jusqu'au 
cœur pour y tarir la source de tous bons sentiments. La vieille 
grondait bien un i)eu le soir quand il rentrait; mais s'il lui 
apportait quelques sous gagnés tant bien que mal en vendant 
des contre-marques ou en abaissant le marchepied des voi- 
tures aux portes dos spectacles, elle était vite apaisée, et il 
recommençait le lendemain la même existence. 

L'enfant toutefois gardait encore certaine honnêteté ; il ne 
se laissait pas entraîner dans ces tabagies de dernier ordre, 
d'où les jeunes gens ne sortent qu'engagés sans retour dans 
la carrière du crime et de l'infamie ; il en avait peur, il avan- 
çait vers la porte, y jetait un œil curieux , mais n'entrait pas ; 
un secret instinct l'arrêtait; puis de boiuie heure son imagi- 
nation avait été frappée des terribles conséquences du vice, 
et il s'y sentait peu porté; il côtoyait donc l'abîme sans y 
tomber. 

Cependant il ne tarda pas à être retiré de celte situation 
si pleine de périls. Un jour, qu'il faisait partie d'une bande 



MAGASIN PITTOr.ESQUE. 



qui s'acliainnil api-f's niic inisi'ral)]!- rrOalurc dont los rogarils 
OganVs el la dôiiiarclic cliancolanle (k'colaicnt do lionteiix 
cxcijs, lin passant, iiidigni! du spectacle qu'oiïiaii la mallicii- 
rousc, inoiiili'ic et soiiilli'c par los cliiilcs nndtiplii'cs.quc lui 
faisait sidjir la pomsiiile de ces enfants sans pitié, voulut 
leur faire licnte de celle conduite. Sa parole éiaii haute cl son 
poste menaçant; il los iraila de vaRaljonds qui, au lieu de 
tourniojiter une; foinnio , devraient olro (riionnèles el labo- 
rieux apprentis, cl leur prt'dil que, coiilinnanl do la sorte, 
ils foraionl pis un jourquc celle (|ui élail alors on hullo à leurs 
mauvais irailonionls. — l.c plus (jrand nomlire ne lit (|uo riro 
de cette sOvèro allocution ; mais celui qui nous occu|)0 n'en 
rit pas ; il rosia frappé , et le soir, quand il rouira, il dit à sa 
>ioillc protcclrice : — Je veux Iravaillor. I.e loudcmaiu il 
entra chez \m cliapolierdu voisinage, (pii , le iroisiome jour, 
le ballil avec violence pour je no sais (piollo ôloiu'dorie; Peii- 
fanl s'onfuil , mais il persista, el (|uol(|uos jours apros, iudocis 
encore sur Toial (piNI \oulail adopter, il se plai;a clioz im 
fc liilaulioi' (pii l'accaliLiil de travail ol le nourrissait à peine. 
Il maigrissiiil ol p.ilissail à vuod'iril; au bout de quol(pie 
temps il m"v put louij- et fut obligé de cliangor de nouveau 
(falolior; il on cbangoa plusieurs fois oncoro, tanlot pour un 
motif, tantôt |)Our un aulic : ici il n'était pas assez fort; là 
il ii"élait pas assez adroit. 'J'el maître , abusant de ce qu'il 
n'avait à rendre compte de saconduile à personne, en faisait 
un doniosiique dont il employait tout lo temps pour un pou 
de paiji, sans s'iuquiélcr de lui montrer son état ; partout, 
du reste, des occasions de scandale et de funestes oxomplos ! 
partout lise trouvait quelque ouvrier qui, perdu dans les 
voies de la dépiavatioii, clicrcliail à taire des prosélyU's pour 
le mal avec le zolo (|ue d'autres ap|)orlent à une propagande 
morale. L'oiifaul résislait encore ; mais peut-être eût-il liui 
par snccoinber, quand il eut le bonheur de faire la rcnconlrc 
d'un vieux maître menuisier qui s'appliquait à son élal avec 
celle sorte de prédilection orgueilleuse qui n'osl pas rare chez 
'es habiles artisans. Le brave homme s'attacha à lui, et résolut 
d'en f.iire un bon ouvrier. Kn mémo lonips que, sous sa di- 
rection , rcnfaiil acquit do l'habileté, il contracta ces liabi- 
liidos d'ordre et de sagesse qui, lorsqu'elles sont prises dans 
la jeunesse , de\iennent ensuite comme une seconde nalme 
dans l'âge milr. l'Iiisiems années se passèrent ainsi sans qu'il 
se dérangeât jamais. 11 n'avait formé que d'honnétcs connais- 
sancos, el épargnait chaque semaine une petite somme ; enfin, 
(piaiid je le connus, il allait épouser une jeune fille qui pro- 
menait d'être une bonne mère de famille et une ménagère 
iutolligonlo. 

Voilà ce que me raconta mon jeune ouvrier ; cola est fort 
simple et fort commun. Kli bien ! t'est l'Iiisloiro do vingt , 
de coni, do pres(|ue tous ! Interrogez-les ; il n'y a que los dé- 
lails à changer, lo fond est à peu près lo mémo. Celui-ci 
s'était sauvé parce qu'il y avait en lui des dispositions 
heureuses , et parce que la l'rovidencc avait mis sur son 
i:liemin un patron charitable ; mais combien d'autres qui 
avaient commencé comme lui , qui avaient été aux prises 
avec los mémos obstacles , qui avaient renconiré sous 
leurs pas los mémos pièges el s'élaienl perdus ! Il en frémis- 
sait lui-même on y songeant. Il m'avoua (pi'en lisant parfois 
dans un journal le c<niiple-ren(lu des assises, il avait recoiinu 
i;à et là , parmi les niembres de ces bandes do malfaiteurs 
poursuivies par la justice, Ici ouvrier qu'il se rajjpelait avec 
effroi d'avoir eu pour compagnon sur la voie publique ou 
dans quelque atelier. — Ah ! se disait-il alors en soupirant , 
à quoi a-t-il leini que je n'aie fini comme eux I 

La fin d la procliaiiic livrai.ion. 



ARRIVÉE DE PIERRE LE GRANn A l'ARlS. 

l'ierre I" arriva dans l'aris le vendredi 7 mai 1717 à neuf 
neuros du soir. 11 descendit au l.ouvri', où l'cin avait préparé 
•jn ainhigii splcndido, composé de quatre-vingts pliils de 



viandes, de poissons et de fruits. Il parcourut à l'instant 
mémo l'appartoniont de la reine more, le trouva trop magni- 
liquoniont tendu el éclairé, remonta tout de suite en car- 
rosse, el s'en alla à l'hôtol de Lesdiguières, où il voulut 
loger, déclarant qu'il n'en sorlirail point avant qu'il n'cûl 
reçu la visite du roi. Le lendemain matin , le Régent vint le 
voir. Pierre sortit de son cabinet, lit quelques pas au-devant 
de lui, l'embrassa avec tin grand air de supériorité, lui 
montra la porte de son cabinet , et , se tournanl à l'instant, 
y entra. Le Régent le suivit; deux fauteuils élaiont placés 
vis-à-vis l'un de l'antre ; le czar s'assit dans celui du haut 
bout , le l'iégenl dans l'autre. La conversation dura près 
d'une heure, cl le czar reconduisit le Régent jusqu'à l'en- 
droit où il l'avait trouvé en entrant. Quelques jours après, 
il lui rendit sa visite au Palais-Royal, et no lui on lit pas 
d'autre. 

Le lundi 10 mai, le roi Louis XV alla voir lo czar, qui le 
reçut à la jjortière de son carrosse, l'on vit sortir, et marcha 
de froul à sa gaiiclie. Dans la chambre étaient deux laulcuils 
égaux. Le roi s'assit dans celui de la droite. Pierre le ))ril 
sous los doux bras (il avait alors sept ans), lo haussa, el 
l'embrassa en l'air, au grand étminoment dos spectateurs. La 
séance dura un petit quart d'heure. Le mardi 11 , le czar .se 
rendit chez le roi. Il fut reçu par lui à la portière de son 
carrosse, cl conduit de même, ayant toujours la droite. Le 
cérémonial de cette double entrevue avait élé réglé à l'avance, 
et la durée de l'une ne fut pas plus longue que colle de 
l'autre. 

Le 2!i , le monarque russe vint aux Tuileries de bonne 
heure, avant que lo roi fût lové. Il entra chez lo maréchal 
de Villoroy, qui lui lit voir les pierreries do la couroiino. De 
là , il voulut aller voir le roi , qui , de son coté , venait le 
trouver chez le maréchal, Cette rcnconlrc fut ménagée de 
manière à ne pas paraître une visite oniciolle. 

Pierre I" avait satisfait suivant ses princi|ies aux lois de 
réliquetlo. L)ès ce moment il ne s'occupa plus (pio do visiti'r 
el d'étudier dans Paris tout ce qui pouvait lo guider et le 
servir dans son onlrepriso tlillicilo de civiliser la Russie. 



w 







^Itft'C^ 



Pierre le Ornnd reçu par Louis XV àgc de sept ans. — D'uprcs 
une estampe de 1718. — Collection de M. le chevalier Heiiniii, 



DUREACX D'ABONNKMENT ET DE VENTE, 

rue Jacob, 30, près de la rue des Petils-Augusiins, 



Iniprlmcrie de T.. Mautinst , rue Jacob, 3o, 



5 



MAGASIN l'ITlORESQUE. 



00 



LES OlUGINES DE LA MAISON DE BOUIIBON. 

EMANCKDK in.M:I IV. 










l'orlialt Je Henii de Navarre, dt-puis Hciiii IV. — D'après la pciiilnri; oii^ 

M. Alfred de Vit;ny, 



luaU cunstr\t'e dans le -cahiiift de 



Cel enfant dont la mine éveillée, hardie et fine à la fois, 
semble sourire à l'avenir, sera Henri IV un jour. Déjà Turc 
bourbonnicn se dessine sur ce nez mifïnon, et l'œil du petit 
Béarnais donne toutes les espérances que tiondia le Diable à 
quatre de la cliansou ; sur celle tête espiègle reposent à celle 
heure les destinées de la maison qui, pendant plu^icurs siè- 
cles, sera la plus puissante de l'Europe. L'iii^toire de l'enfant 
n'est pas longue encore ; mais elle a son intérêt : elle donne 
les origines de la maison de lîourbon. 

Antoine de Dourbon, duc de Vendôme et roi de Navarre, 
descendait en droite ligne de saint Louis par neuf générations, 
de m;'tle en mâle. Uobert, comte de Clermont, cinquième fds 
du saint roi, ligure en tcte de l'embranchement , sur l'arbre 
généalogique de la famille. En épousant Déatrix, fille de Jean 
de Bourgogne, baron de Bourbon par sa femme Agnès, llobert 
prit le nom de Bourbon qu'il transmit aux siens; mais il 
garda les armes de France, sage précaution qui mainlint sa 
maison en ligne, et devait un jour en faire la fortune. Du 
reste, un choix sévère dans ses alliances, qui furent toutes 
illustres et puissantes , sauva colle lignée princière de la 
dêdiéanvc qui en atteignit tant d'aulies d'égale origine, Ou 

'l^Mk\^'I. — J\.NVltR 1S4S. 



eût dit qu'elle avait un pressentiment secret du sort qui 
l'attendait. Elle avait pris pour devise ce mot ambitieuse- 
ment modeste : Eapoir. 

l'urnii les branches puînées de la descendance de Robert 
de Clermont , une seule survécut pour l'histoire , celle de 
Vendôme, dont la souclie était Jean de Bourbon, comte de la 
Marclie, qui épousa, en 13Gi, Catherine de Vendôme, héri- 
tière de Bouchard, le dernier comte. La terre fut érigée en 
duché par François 1", eu 1515, en faveur de Charles de 
Bourbon , fils de l'arrière-pclit-fils du comte de la Marche, 
et qui fut le père d'Antoine, le roi de Aavarre. 

A cette époque la maison de Vendôme commence ii entrer 
en scène. 11 y a des noms historiques parmi les frères 
d'Antoine de Navarre, et le plus célèbre est celui du comte 
d'Engliien , le brillant vainqueur de Cerisolles , qui périt si 
mallieureusemcnt à l'assaut d'une bicoque, la tète brisée pai- 
un coffre qu'on lui jeta d'une fenêtre. Un autre Vendôme, 
Jean, périt à la bataille de Saint-Quentin. Un troisième fut 
archevêque de Rouen, et cardinal du titre de Saint-Chrysogone. 
C'était lui qu'à l'époque de la ligue on appelait le vieux car- 
dinal de Bourbon, que Mayenne fit roi de France sous le nom 

S 



34 



MAGASIN PITTORESQUE. 



do Charles X, cl qiio tl'irrfvéïpncipiix ennemis avaient snr- 
nommi' l'Ane rouge. Citons encore Louis de Condé, qui fui 
la tige de l'illustre maison de Condt*. 

'l'ijleél.iil la descendance palernelle de Henri de Navarre. 

Par .sa mère, Jeanne d'AIbret, il descendait de la puis- 
sante maison d'AIbret qui , d'alliances en alliances, avait 
recueilli l'Iii^rilaKe des comtes de Foix et d'Armagnac, des 
seigneurs du liigorre et du Biîarn, et qui restait seule, df'bris 
d'un autre ftge, pour représenter dans le midi la grande 
fi'odalilt', expnlst'e partout de ses positions par l'autorité 
royale. Jean d'AIbret, le grand-ptre de Jeanne, était devenu 
roi d(^ Navarre par son mariage avec Catherine de Koix , 
.sœur de l'hœbus, le dernier rejelon de l'illustre famille <les 
comtes de Foix, auxquels un autre mariage avait apporté 
jadis la Navarre. 

Ce petit royaume de Navarre, jeté à cheval sur les Pyré- 
nées, comme ime protestation de l'homme contre les barrières 
élevées par la nature, était un des plus vieux de l'Europe 
moderne. Il remontait aux premiers temps de la féodalité, 
et avait été taillé d'un bloc dans un morceau de l'empire 
carlovingieu. Tant qu'avait duré le moyen ûge, les grandes 
familles des deiies versants français et espagnol s'étaient 
passé (le main en maiii le royaume féodal , sans qu'il se 
brisât en route ; mais on arrivait à l'époque où la centralisa- 
tion royale r.chevait son œuvre sur la double frontière de la 
Navarre. Pendant que Louis XI étoiilTait, avecles Armagnacs, 
les dernières résistances du midi; de l'autre côté des mon- 
tagnes, Ferdinand le Catholique, voisin plus dangereux 
encore, portait une main audacieuse sur les possessions 
espagnoles de son frère de Navarre. Prolitant sans remords 
du trouille inséparable de l'avènement d'une nouvelle maison , 
il envahit la haute Navarre, et refoula Jean d'Albrel derrière 
les Pyrénées. 

Ainsi réduite de moitié, la fortune de la maison d'AIbret 
demeurait encore une des plus considérables du royaume. 
Avec la partie française de l'ancienne Navarre, Jean d'AIbret 
possédait le Héarn, le Bigorre, les comtés de Foix, d'AIbret, 
d'Armagnac, magnifique héritage provenant tant de son chef 
que du chef de sa femme, la fille des comtes de Foix. Jean 
maria son (ils Henri à la sœur de François 1", Marguerite 
de Valois, la fameuse reine de Navarre, chantée par Clément 
Marot, et de ce mariage naquit Jeanne d'AIbret, celle qui 
donna le jour à l'enfant dont nous avons le portrait. 

De bonne heure Jeanne sembla appelée à de hautes des- 
tinées. Toute petite, on l'avait surnommé ta Mignonne des 
rois jwrce qu'elle était la favorite du roi sou père et de sou 
oncle François 1", qui la cliérissaicut à l'envi. Charles-Quint 
la demanda pour sou fils ; plus tard, Philippe II, sous le pré- 
texte de terminer le dill'éreud qui , depuis Ferdinaixl le Ca- 
tholique, existait entre les deux couronnes d'Espagne et de 
Navarre ; en réalité, pour avancer en France, où il tenait déji 
le Koussillon. Mais le roi chevalier, qui était un habile poli- 
tique, ne laissa pas aller loin la négociation. Il fit venir sa 
mignonne ù Châtellerault et la maria à Antoine de Bourbon. 
Les noces se firent mjus ses yeux, à Moulins, en 15Ù7, l'année 
même de .sa mort. 

Henri ne fut pas le premier-né de cette union. Jeanne eut 
deux enfants avant lui ; mais, comme si la fortune l'eût dé- 
signé , une sorte de fatalité s'attacha à ceux qui semblaient 
devoir le devancer. « Le premier étoufTa de chaleur, parce 
que sa gouvernanie, qui était frileuse, le tenait trop chaude- 
ment. Le .lecond perdit la vie par la faute d'une nourrice, 
car, un jour, comme elle se jouait de cet enfant avec un 
gentilhomme, et qu'ils se le baillaient l'un à l'autre, ils le 
laissèrent tomber par terre , dont il mourut de langueur. » 
( Peréfixe.) Enfin , vers le milieu de 1553, alors que Jeanne 
était au camp commandé par Antoine de Bourbon en Pi- 
cardie, où il faisait tête à Charles-Quint, Henri d'AIbret la 
rappela au pays natal pour veiller lui-même sur les pro- 
lueucs et la vie d'un nouvel enfiut. Gomme un homme sâr 



d'avance, le vieillard disait à qui voulait renlen<he que celui- 
l.'i le vengerait <le l'Espagnol. .Sur l'ordre de son père, la 
courageuse princesse se mit en rouie aux approches de 
l'hiver, malgré sa grossesse avancée. Partie de Conipiègne 
le 15 novembre, elle arriva le h décembre à Pau en Béarn, 
après dix-neuf jours de route, ce qui fut cité dans le temps 
comme une vitesse fort remarquable : neuf jours après, elle 
mettait au monde noire héros. 

La naissance du fondateur de la grande dynastie nous est 
arrivée entourée de tout le prestige d'une légende. Jeanne 
était inquiète du testament de son père. Elle le croyait lait 
en faveur d'une inconnue. Pour l'avoir entre ses mains, et 
sur le défi de son père, elle chanta, au milieu des douleurs, 
une chanson du pays, en patois béarnais, et, digue fils de 
sa mère, l'enfant, dit-on, vint au monde sans pleurer ni 
crier. Le vieux roi remit alors à sa fille la boite d'or où élait 
son testament : Cela est à vou<!. lui dit-il, et ceci est d moi: 
et l'on sait que, s'emparant du nouveau-né, il lui fit avaler 
quelques goutl<'s de juiançon , et lui frotta les lèvres d'une 
gousse d'ail, pour le rendre fort et hardi, point pleureur ni 
grimacier, disait le rude vieillard. 

A la naissance de Jeanne, les Espagnols de la frontière 
avaient imaginé une plaisanterie assez grossière, fondée sur 
les deux vaches qui étaient aux armes de Béarn. u Miracle, 
avaient-ils dit, la vache a enfanté une brebis. » Henri d'AIbret 
prenait entre ses bras .son petit-fils, le moulrail aux siens, et 
le baisait amoureusement en disant : « Voyez , ma brebis a 
enfanté un lion. » 

Cet enfant, l'espoir si cher de la vengeance patiMuelle, fut 
difiicile à élever. On assure qu'il eut si'pt ou huit nourrices. 
Ou le donna ensuite à garder à la baronne de Miossens, qui 
l'emmena au cbâleau de Coarasse, rocher perdu dans les 
montagnes du Béarn. Ce fut h'i qu'il reçut cette éducaiion 
héroïque qui devait plus tard en faire un homme à part dans 
le monde coquet et délicat des rois. Fidèle à la méthode qu'il 
avait essayée le premier jour, Henri d'AIbret avait défendu 
qu'on mit l'enfant au régime des douceurs et des babiolts, 
ni qu'on le traitât de prince, « disant que cela lui mellraii 
l'orgueil au cœur, au lieu de la générosité. » Par son ordre, 
l'héritier du royaume de Navarre était vCtu et nourri comme 
un petit montagnard. On le voyait courirà travers les rochers, 
la tête nue, et les pieds aussi à l'occasion. Sa nourriture ha- 
bituelle était celle des gens du pays, le pain bis, le bœuf, le 
fromage et l'ail, l'ail qtu l'avait initié à la vie, le régal du 
Cascon. C'était lui sold.it qu'il fallait au fils rancunier de 
Jean d'AIbret, le roi dépouillé, une machine de guerre h 
lancer sur l'Espagnol. De la couronne de France il n'en élait 
pas question dans ses rêves : il y eût mis peut-être plus de 
façon. 

Henri d'AIbret n'eut pas la joie de mener loin .son système 
d'éducation à la sparliatui,Lcpetit Béarnais n'avait pas encore 
atteint l'âge de notre portrait quand son giand-père mourut, 
en 1555. Tenace jusqu'au bout , le vieillard voulut être 
enterré à Pampelune, au milieu des rois ses prédécesseurs, 
sur cette terre espagnole enlevée à sa famille. 11 espérait 
qu'un jour le montagnard de Coarasse viendrait l'y chercher. 

Mais le temps des royautés secondaires élait passé. Bien 
loin de penser à reconquérir le pays perdu, le nouveau roi 
de Navarre se vil en danger de perdre ce qui lui restait. 
Henri II le tenait alors à .sa cour, avec l'héritière des d'AIbret, 
Il voulait, à l'exemple de Ferdinand le C;itholique, mettre la 
main sur la Navarre française, disant que tout ce qui était 
de ce côté des Pyrénées élait France, et en attendant il 
gardait le roi et la reine auprès de lui. On agita, sous main, 
le pays, peu désireux du reste d'abandonner sa vie propre et 
.ses privilèges, et les Etals s'élant prononcés vertement, 
Henri II céda, dans la crainte de voir arriver l'Espagnol. 11 
laissa partir enfin la dynastie captive , mais non sans une ar- 
rière-pensée , et , pour marquer à Antoine sou ressentiment, 
il retrancha le Languedoc du gouvernement de Guienne, 



MAGASIN PITTORESQUE. 



35 



donné à Henri d'Albrel par Kianqdis 1", el qui retournait à 
sou fils, selon l'usage du temps, consolatioa dernière de la 
féodalité dépossédée. 

Deux ans après, Antoine et Jeanne reparurent à la cour de 
France , et y amenèrent leur tils , « qui était bien , disent les 
Mémoires de l'époque, le plus joli et le mieux lait du monde. » 
11 y avait alors un an que le portrait de 1556 était fait. 

Ce portrait, œuvre naïve d'un artiste inconnu, appartient 
à M. Alfred de Vigny, qui a aussi célébré le héros de la Hen- 
riade. Le souvenir de Henri IV erre, comme une ombre 
aimée , dans les pages élégantes de Cinq-Mars. Le portrait 
que baisait le vieux Bassompierre éuit peut-être tine copie 
de celui-là. 

L'amour des sciences naturelles s'éveille dans de jeunes 
esprits sous l'inQuence d'impressions toutes physiques ou de 
circonstances fortuites en apparence : ce sont elles qui déci- 
dent de la vocation d'un homme. L'enfant qui se plaît à suivre 
sur une carte la configuration des pays et des mers inté- 
rieures, qui aspire à voir ces brillantes constellations australes 
inconnues à notre hémisphère, et feuillette avidement une 
vieille bible pour y chercher des images de palmiers et de 
cèdres du Liban, recèle déjà dans son âme les premiers ger- 
mes de la passion des voyages. Si je rappelle mes propres 
souvenirs, si je m'interroge pour savoir quelles sont les cir- 
constances qui ont fait naître chez moi ce désir immense de 
voir les régions tropicales, je trouve les descriptions des îles 
océaniennes par Georges l'orster, les tableaux de Hodger 
dans la maison de VVarren Hastings à Londres, représentant 
les bords du Gange, et la vue d'un Dragonnier colossal végé- 
tant dans une vieille tour du jardin botanique de BerUn. Les 
objets qui m'ont impressionné appartiennent , comme on le 
voit, à trois genres de représentation différents : une des- 
cription poétique inspirée par la contemplation enthousiaste 
de la nature animée , sa reproduction par la peinture de 
paysage, ou l'image fidèle de formes végétales caractéristiques. 

A. DE HUMBOLDT, KoSmOS, t. II, p. Z|. 



L'APPRENTISSAGE. 
Suite et ûa, — Voy. p. 3i. 

Après avoir raconté l'histoire touchante et vraie que l'on 
a lue dans notre dernière Uvraison , M. Dutau exprime le 
vœu que la législation réglemente et protège l'apprentissage. 
Voici quelques-imes de ses réflexions à ce sujet : 

«Comme ce jeune homme, beaucoup d'ouvriers des grandes 
villes, désormais sûrs de leur caractère et de leur honnêteté, 
peuvent se dire, en tournant leurs regards vers leur vie 
d'apprenti : — A quoi a-t-il tenu que je ne sois devenu un 
de ces malheureux atteints par le châtiment des lois ! — Eh ! 
que fait-on pour conjurer ces dangers? Où est la garantie de 
l'exécution du contrat d'apprentissage ? La santé , l'existence 
de l'apprenti sont-elles protégées? S'occupe-t-on de le pré- 
server contre cette fatale propagande de l'immoralité, dont 
la misère est la plus puissante excitation ? Non. Pauvre en- 
fant , sans défense , sans instruction , sans religion , 11 est 
abandonné aux sollicitations incessantes du vice ; il en est cir- 
convenu de toutes parts. Jamais le momdre obstacle , jamais 
le moindre empêchement à cet égard. Loin de là : autour de 
lui se multiplient indéliuiment les pièges. 

» Ne se trouvera-t-il pas dans la région du pouvoir, je ne dis 
pas un homme qui se préoccupe d'un tel état de choses, car 
il en est beaucoup, je le sais, qui en sont à présent préoc- 
cupés , mais un homme dont les entrailles soient profondé- 
ment remuées, et qui veuille consacrer à la réforme de cette 
grande calamité ime partie du temps qu'il dépense en luttes 
poUtiques! Mon Dieu ! qui ne voit que la condition du peuple 
serait en grande partie améliorée du jour où, par une com- 



binaison de la législation et par l'action de l'autorité , l'ap- 
prenti serait garanti, surveillé, moralisé? 

» On a nommé dans ces dernière temps un grand nombre 
de commissions pour examiner diverses questions d'intérêt 
public ; quand donc apparaîtra celle qui sera chargée d'étudier 
la condition de l'apprenti sous tous ses aspects, et de recher- 
cher les moyens de la changer radicalement! Oh ! l'admirable 
mission! Quelle vive lumière jaillirait de telles recherches 
sur les questions relatives à l'amélioraliondu sort des masses! 
N'est-il pas vrai qu'un Tiirgot, qu'un Malesherbes, vivant au 
milieu des faits qui s'accomplissent autour de nous, eussent 
tenu à honneur de marclier dans cette voie , d'arriver à la 
solution de ce grand problème ! Ce qu'on peut alDrmer, c'est 
que les idées de tout ce qu'il y a d'hommes intelligents, même 
parmi les industriels , inclinent vers le but que j'indique ici ; 
je n'en veux qu'un témoignage. On a établi à Paris tm 
conseil de prud'hommes pour l'industrie des métaux. L'ad- 
ministration a mis trente ans pour élaborer la création de ce 
fragment de tribunal de conciliation , qui devient partout un 
véritable bienfait pour la classe ouvrière. Eh bien, un des 
premiers actes de ce conseil a été de rédiger un modèle de 
brevet d'apprentissage, dont je transcrirai l'article premier, 
en énonçant les obligations que contracterait le maître vis- 
à-vis de son apprenti : 

« M. (le maître) s'engage à recevoir chez lui, comme ap- 
1) prenti , M... , pendant... années, qui commenceront le... , 
» et finiront le... , et à lui montrer son état, sans lui en rien 
" cacher, et en l'avançant dans la connaissance de cet état , 
» au fur et à mesure que sa capacité se développera ; 

» A le loger sainement et proprement en le faisant coucher 
B seul. 

• A lui donner une nourriture suffisante et convenable ; 
u A le blanchir, en lui remettant du linge blanc une fois 
i> par semaine au moins ; 
1) A le traiter avec douceur et ménagement ; 
» A ne pas prolonger sa journée de travail au delà du temps 
» adopté par l'usage des ateliers de sa profession ; 

» A ne l'employer à aucun travail ni service étrangers à 
» cette profession ; 

u A ne lui faire faire des courses, traîner ou porter des far- 
» deaux pour celte profession, qu'autant qu'ils n'excéderont 
M pas ses forces ; 

Il X ne lui infliger aucune punition corporelle, ni privation 
.1 de nourriture ; 
■ 1) .A surveiller sa conduite et ses mœurs ; 

» A lui laisser la liberté d'aller à une école du soir, de huit 
» à dix heures, et de vaquer à ses devoirs de famille et de 
X religion les dimanches et jours de fêtes légales qui seront 
• consacrés au repos, mais toutefois après le rangement de 
M l'atelier jusqu'à dix heures du matin ; 

u A le soigner ou faire soigner chez lui en cas de maladie 
» qui n'excéderait pas trois jomrs ; 

» A prévenir imniédialement .M. (son représentant légal), 
- en cas de maladie, d'absences, d'inconduite ou de tout autre 
■' événement qui réclamerait son intervention. « 

» L'autorité pubhque a aussi tenté quelque chose en faveur 
des enfants occupés dans l'industrie. Elle a entendu les pro- 
téger contre cet excès de travail auquel les condamnait le 
misère des parents et la cupidité des maîtres. C'est en .Angle- 
terre que fut dénoncée pour la première fois à l'mdignation 
des amis de l'humanité l'existence d'abus honteux pour notre 
civilisation chrétienne. Là, il fut constaté par une enquête 
que plusieurs milliers de «es pauvres enfants foHcHfcnant , 
hives et mornes, parmi les rouages des mécaniques , dans 
les districts manufacturiers, mouraient chaque année, exté- 
nués par des étions qui dépassaient leurs forces. Un bill fut 
porté pour prévenir ou punir ce crime social ; le mal n'était 
pas sans doute aussi grave en France , mais n'en réclamait 
pas moins une mesure législative ; on avait pu reconnaître 
dans quelle lonc proportion se comptent 1m individns dé- 



;c 



MAGASIN PITTOUESQUK. 



biles et clitUifs partniit où la fabrication emploie beaucoup 
il'eiifaiits; il était manifeste qiie, d'année en année, il deve- 
nait plus diflicilc de coinplétei- parmi cette popnlalion les 
contingents de l'armée : l'iiomnie dégénérait visiblement 
dans nos cités industrielles; la cause principale on étant 
bien délinie, on a voulu y pourvoir par la mesure législative 
du 2'J mars 18.'il, dont le gouvernement a maintenant pour 
devoir do surveiller slriclemont roxécution. Il faut recon- 
naître qu'on n'a pas fait à cet égard jusqu'ici tout ce qu'il y 
avait à faire. Quatre années se sont passées sans qu'on sût 
si l'administration départementale se mettrait en peine de 
réaliser les dispositions protectrices de la nouvelle loi. En 
18i5 est survenu un rapport ministériel où l'on a pu voir 
combien l'état des choses laisse encore à désirer; sur un 
grand nombre do points du territoire, la situation dos enfants 
employés dans les fabriques n'a pas éprouvé le moindre 
changement; partout l'inspecliou gratuite s'est trouvée inef- 
ficace; on ne peut donc qu'insister sur l'intérêt immense de 
la mesure et sur la nécessité do lui donner son plein et entier 
accomplissement. 

» Mais ce qu'on a fait pour le salut des jours de l'cnfiinl dans 
l'alolier, pourquoi ne le lenterait-ou pas dans l'intérêt non 
moins précieux de sa moralité ? Los règles qu'il faudrait éta- 
blir dans ce but opposoraienl-elles à l'action libre du travail 
une gène insupportable? Je ne le pense pas. Je crois que, 
sans grandes entraves et par des moyens fort simples, on 
pourrait faire de nos fabriques, pour les enfants qui y sont 
employés, de véritables écoles d'apprentissage, où ils seraient 
maintenus dans les voies du bien et arrachés aux funestes 
exemples qui les dépravent. On ciïacerait ainsi l'étrange in- 
conséquence que présente notre état social actuel : comment 
s'expliquer en elfet que l'autorité publique, après avoir ouvert 
successivement à l'enfant du pauvre l'asile et l'école, l'aban- 
donne tout à coup lorsque l'adolescence est arrivée, c'est-à- 
dire h l'époque où son appui lui serait le plus utile pour 
cmi)éclier que ce faible trésor de moralité à grand' peine 
amassé ne fût promptcment dissipé et remplacé par cotte 
déplorable science du mal qui s'apprend si vite à l'époque 
du développement dos passions. On a pris des soins infinis, 
on a absorbé des sommes considérables pour développer 
d'heureux penchants, des habitudes honnêtes chez ces joiuios 
créatures, et tout à coup les voilà livrées à elles-mêmes sans 
guide, sans conseil , sans défense contre la contagion du vice ! 
Hier on les entourait de précautions, on surveillait leurs 
gestes et leurs paroles; c'étaient des écoliers! Aujourd'hui 
on ne s'en inquiète plus; ce sont des apprentis! I.'aclion 
civile est absente ; la législation est muette et no prévoit 
rien de ce qiU se fera d'un si grand nombre de ces enfants 
exposés à aller peupler les hôpitaux et les prisons , et qui , 
après avoir été une pesante charge pendant qu'on les prépa- 
rait au bien, en deviendront une bien plus lourde encore 
lorsqu'ils auront tourné au mal, » 



ECRITS PUBLIES SUR LA GEOLOGIE, 

EN 1845 ET 18/|G. 

Si les progrès d'une science se mesurent par le nombre 
d'écrits auxquels elle donne lieu annuellement, il n'en est 
point qui soit plus florissante que la géologie. Le secrétaire 
pour l'étranger de la Société géologique de France a été 
chargé par celte compagnie de dresser la liste bibliographique 
de tous les écrits publiés en 1845 et 18'i6 sur la structure du 
globe et la paléontologie. Celte liste contient 70G titres d'ou- 
vrages distribués de la manière suivante entre les différentes 
branches de la géologie : 

Tbaitks et mfmoirf-s r.p.NF.Rfcux 40 

Physique do Gi.one 37 

VotCAMI IT rneMBI.IMI!l<TS Dl TtllRt l3 



r.ï.Arir-Rs ^/j 

I'HKKi)HÙwt:s tKn.\TlyUK4 33 

()rycto(;nosie ^ 5 ^q 

France fiS 

Iles Ilritanniqncs 37 

Suisse et Savoie lO 

Allemagne 4(1 

Scandinavie 8 

_. / Russie et Turquie d'Europe. . . 14 

Italie î5 

Espagne i i 

Asie I t 

AlViqne 1 1) 

Améi'itine 3o 

Océauiu S 

Paléontologie en Gi.NÉRAr. ^"i 

Animaux fossiles i5^ 

Végétaux fossiles 21 

Cette liste comprend nécessairement dos écrits d'une im- 
portance et d'une étendue très-variées. Quelques titres corres- 
pondent à dos ouvrages en plusioin-s volumes, la plupart à 
des mémoires, quelques-uns à de simples notes de quelques 
pages. Malgré sa longueur, celte énumération n'est pas com- 
plète , car il est impossible que tous les ouvrages soient ar- 
rivés à la connaissance de l'auteur. En cITet, sa liste a été 
achevée en avril 18.'i7; or, à cette époque , une foule d'ou- 
vrages, de mémoires, do publications des sociétés savantes , 
paraissant à l'étranger eu IS.'iO, n'étaient pas encore parve- 
nus à Paris. Ce sont surtout les mémoires des sociétés de 
province qu'il est presque iinpossiblc de se procurer. Non- 
seulement les travaux de l'étranger, tels que les publications 
si intéressantes des provinces prussiennes ou autrichiennes, 
mais encore les travaux des sociétés provinciales de la France, 
demeurent inconnus aux savants les plus consciencieux. 
Malgré les ollorts si louables du ministre de l'instruction pu- 
blique, il est plus dillicile d'avoir connaissance d'un mémoire 
pid)lié dans les Annales de telle société d'histoire naturelle 
départementale, que de se tenir au courant des ouvrages 
qui paraissent aux États-Unis. Ne serait-il pas désirable que 
la bibliothèque du Jardin des Plantes reçût exactement et 
directement tous les recueils de ce genre? Alors les travaux 
dos savants français qui demeurent en province arriveraient 
immédiatement à la connaissance de ceux qui habitent Paris. 
La géologie do la France en particulier gagnerait immensé- 
ment à ce rapide échange d'idées et de faits, car les faits 
sont recueillis par les savants disséminés à la surface du 
royaume; mais les idées, l'impulsion, le mouvement scien- 
tiqtie partent du centre et rayonnent vers la circonférence. 
C'est ce coeur qui vivilic les extrémités. 



ORFÈVRERIE. 



Voy. 1847, p. 87, et la Table des dix premières années. 

La date de cette somptueuse décoration est lG/18; le lieu, 
un palais de Florence ; l'occasion , des noces illustres. Quoi 
artiste avait imaginé et exécuté, pour quelques heures de 
fête, ce travail colossal qui se ressent trop de l'influence de 
Michel- Ange et témoigne déjà de la décadence du goilt? On 
l'ignore. C'était sans doute un de ces orfèvres, l'honneur de 
Florence, dont les noms, pour la plupart, ont péri avec leurs 
œuvres. L'or et l'argent, ces rois des métaux, trahissent le 
plus souvent ceux qui fondent sur eux leur renommée. Aux 
seizième et dix-septième siècles, l'orfèvre était le plus actif 
et le plus laborieux de tous les artistes : il n'était point à un 
rang inférieur à celui du sculpteur et du peintre, qu'il égalait 
en inspiration et en génie. Si le champ de son art paraissait 
à certains égards plus restreint, s'il se mettait au service des 
particuliers plus souvent qu'à celui des républiques, s'il 



M A G A S 1 iN P 1 T T 1\ E S Q U E. 



37 



s"nppliqnail plus liabiliiclloniPiU à cmhullir l'intcrifiu- ilcs 
odiliios privés que les moiumicnls, l'occasion ne lui man- 
quait point ccpondanl de prouvei- qu'il était à la hauteur de 
toutes les tàdies et de toutes les ambitions. 11 modelait, ci- 
selait les anneaux , les bracelets, les collieis des dames, les 
coupes, les ai;,'uières des repas, mais aussi les armures, les 
portes des temples, les autels, les croix, les tiares et les cou- 
ronnes. Ainsi taisaient Gliiberti, Ccllini, et leurs émules. L'n 
service de table, un dressoir, décorés par de tels liommes, 
n'étaient certes point des œuvres à dédaigner. Mais les révo- 
lutions, les famines, ont en passant jeté au creuset et cliangé 



en monnaies ces merveilles d'or et d'argenl. Gliiberti doit 
toute sa gloire à ses prutcs du Uaplistère : Cellini éeliappc 
plus sftrcment à l'oubli par le Perséc des loges d'Orcagna 
que par ses bijoux iiicorlains. Notre illuslrc Claude lîallin 
n'est plus guère apprécié aujourd'hui que grâce aux estampes 
où sont représentés les admirables travaux d'orfèvrerie qu'il 
avait exécutés pour décorer les festins de Versailles, pendant 
les belles années du grand régne. 

Quoiqu'il soit exposé à de telles vicissitudes, l'art de dé- 
corer les tables a une importance réelle et mériterait d'être 
i le sujet d'une histoire spéciale. Sans approuver aucunement 




Surtout flor'nliii du dix-seplicme siècle. ■ — D'après une ancienne estampe. 



les exagérations du luxe, on peut être d'avis qu'il n'est pas 
indifférent d'avoir sous les yenx pendant les repas des formes 
agréables et gracieuses. C'est relever en quelque sorte les né- 
cessités du boire et du manger que de prêter aux instruments 
dont elles exigent l'usage tout ce qu'il est possible d'élégance 
et de goût. Il n'importe au reste que la matière soit précieuse 
ou commune : or ou cristal, bois ou argile, l'art sait lout em- 
bellir. Les petits vases de terre cuite que les potiers d'Athènes 
et de Corintbe vendaient aux pauvres femmes du peuple 
sont devenus les ornements de nos palais ; et ce .serait au- 
jourd'hui, j'imagine, un présent digne d'un roi que l'humble 
tasse sculptée offerte à Tyfcis, pour prix de ses chants, par le 
chevrier de Théocrite. 



DE LA FABniCATION DE L'AQER EN EUROPE. 
Toy. 1847, P- '''> 34i- 

La différence de la France et de l'Angleterre , en ce qui 
concerne la fabrication de l'acier, vient uniquement de ce que 
la France s'est. abstenue de tenir compte, comme il l'aurait 
fallu , du principe de la spécialité des fers à acier ; tandis 
que r.Vngleierrc , après l'avoir constaté, s'en est bien vile 
arrangée. F.n effet, les deux pays, si l'on considère leurs condi- 
tions naturelles, sont exactement dans la même situation par 
rapport à la fabrication de l'acier, et cependant l'un, grâce à 
l'introduction des fers de .'^uède, en produit d'excellent, 
pendant que l'autre, par son obstination i refuser ces fers, 
n'en produit que de seconde qualité et demeure tribu- 
' taire du premier pour les qualités supérieures. L'Angleterre 



58 



MAGASIN PlTTOllESQUE. 



s'est riSiHiU'O, au lion que U Kiance, égiU(!e par un palrio- 
lisme mal eiileniiu, a voulu i tciule force lutter, ne pouvant 
en quelque sorte se persuader que ses mines fussent impro- 
pres à lui fournir les éléments nécessaires. I/liisloire de ses 
tentatives forme une expérience qu'il est permis de regarder 
comme décisive, et dont il est à espérer que les lumières ne 
seront pas perdues pour l'avenir. C'est un des chapitres les 
plus intéressants de la mélallurgie de l'acier, et M. I-e Play, 
qui a eu le premier l'idée d'en rassembler toutes les pièces, 
y a trouvé une des confirmations les plus concluantes que 
l'on puisse souliaiter aux vuesque lui avait inspirées sa longue 
élude des ateliers et du commerce. 

Dès le dix-sepliènie siècle, on voit la l'rance faire elforl pour 
entrer dans la voie nouvelle que venait d'ouvrir ù la métal- 
lurgie la mise en pratique de la cémentation. La première 
idée du gouvernement devait être nécessairement de produire 
l'acier avec les élémenls fournis par le sol même du pays , 
jusqu'à ce que l'expérience en ertt dissuadé en montrant 
quelles étaient les condilioiis normales de la production des 
aciers de qualilé suixSrienre. liien n'él.iit plus nalurcl. On lit 
venir des ouvrieis d'Allemagne et d'Angleterre ; on disliibua 
des encouiagemenls et des récompenses, ot pour propager 
la nouvelle industrie à laquelle on imposait de ne faire usage 
que de fers français, on éleva le droit imposé ù l'introduction 
dns aciers étrangers. 

Ce droit, qui n'avait été (i\é par le célèbre tarif de KiO^i 
qu'à 2 fr. 41 cenl. par 100 kilogr. , fut augmenté de 10 Ir. 
dès 1687, c'cst-i-dire trois ans avant la mesure du même 
génie adoptée par l'Angleterre. Le résultat de ces mesures 
fut l'établissement de plusieurs fabriques, particulièrement 
dans le voisinage des forges des Pyrénées. Mais, après avoir 
péniblement lutté contre rimporlation étrangère, elles Uni- 
rent par tomber à peu près complètement les unes après les 
autres. Kniin, en 170i, le go.uvernement comprit l'inconvé- 
nient de gêner la population en vue d'une industrie 4"i ne 
pouvait décidément satisfaire, et l'on supprima le tarif pro- 
tecteur pour revenir au tarif de lG6i. 

C'était proclamer la conclusion d'une première expérience 
funeste à l'État comme aux particulieis, et qui avait duré dix- 
sept ans. .\ussi, pendant les premières années du dix-builième 
siècle, rindustrie des aciers demeura-t-elle comme accablée 
sous ce coup. Voici ce qu'écrivait à ce sujet, en 17U2, Uéau- 
mur : « Le royaume, qui a des aciers communs à revendre, 
manque de ceux-ci (les aciers lins). Il lui coilte tous les ans 
des sommes considérables pour se fournir d'aciers lins : aussi 
n'est-il ricii que l'on ait tenté plus de fuis (|ue d'établir des 
manufactures pour convertir nos fers en acier; c'est im 
art qui est conservé my^lérieiisement dans li; pays où on \r 
pratique. La cour a cependant été accablée, (!t surlout di'piiis 
trois ou quatre ans, de François <'t d'étrangers de tout pais, 
qui, daiis l'esijérancc de faire fortune, se sont prési'iités 
comme ayant le véritable secret de convertir le fer en acier. 
Mais comme on n'a vu aucuns fruits de, leurs travaux^et des 
grâces qui ont éti'aecorilécs à plusieurs, on a presque regardé 
comme des cberclieurs de pierre pliilosopliale ceux qui pro- 
metloient de rbanger les dm du royaume en aciers e\cel- 
lents.i) Kn effet, le mystère du succès de l'Aiiglelerre dans 
cette carrière si ingrate pour la l''iance, eonsislail, dès cette 
époque , tout simplement , dans Fenipbji dis fers de Suède ; 
et il élail par conséquent bien cliiiiiéii(|ue de prétendre 
réussir aussi bien avec des fers de nature tonte diirérente. 

.Sans Iléaiimur, peut-être, de guerre lasse, en serions-nous 
veniis à comprendre que le meilleur parti eonsislail à iniiler 
fidèlement ce qui réussissait si bien à nos i ivaiix , et à tirer 
des mines de la Scandinavie les fers destinés à la cémenlalion. 
C'était une pente tonte nalurelle, et à laquelle il si'inblait en 
quelque sorte impossible que nos métallurgistes, après tant 
d'essais et de dé(-epli(Mis, n'eussent pas fini par se laisser aller. 
Le génie bardi et tout patriotique de liéaumur s'y ojiposa. 
C'est dans ces circonstances qu'il entreprit ses fameuses re- 



chercbes sur l'acier, qui , soutenues par la grandeur de son 
nom , ont égaré si longtemps l'opinion publique sur cette 
question, et l'égarcnt encore. Il s'imagina que dans le phé- 
nomène do la cémentation la nature du fer ne jouait qu'un 
rôle secondaire, et que c'était au contraire de la composition 
particulière des céments, dont on faisait alors une sorte de 
secret, que dépendait la qualité de l'acier. Celait l'inverse 
du vrai, comme le prouve surabondamment l'expéiicnce 
séculaire des usines du Vorksliire, (pii n'emploient dans au- 
cun cas pour cément que du cbarbon, tout en distinguant 
d'une manirre si précise, par la ilillérence des prix, la dillé- 
reiice des fers. « Toute la question , dit-il au début de sou 
ouvrage, éloildonc de savoir si, avec le secret pratiqué dans 
les pais étrangers, nous pourrions de nos fers faire des aciers 
qui égalassent ceux que les étrangers font des leurs; ou, 
après tout, notre pis aller devoit être de travailler en Krance 
.1 convertir en acier des fers étrangers comme on y travaille 
en Angleterre, où on fait d'excellents aciers avec du fer de 
Suède, qui, à Paris, ne nous coûte, en certains lems, guère 
plus que les fers du royaume, et ([ui , dans nos ports, est 
quelquefois à aussi b:in marché que celui qui vient de nos 
inines. Mais l'examen que j'avois fait des fers du royaume 
m'avoit fait comioilre que nous avions des fers de tant de 
qualités dillérentes , qu'il me paraissoit hors de doute que 
nous en avions de propres à devenir d'excellent acier, de 
quelque nature l'acier le demandât... Je supposai donc, et 
je crus pouvoir supposer le fer propre à èlrc converti en acier 
tout trouvé, et qu'il ne s'agissoil plus que d'avoir les pro- 
cédés convenables pour le convertir. » Voilà précisément la 
supposition anticipée et fatale! Les expériences conimeucées 
par l'.éauinur, sous l'empire de celte préoccupation , l'cnirai- 
nèrent , et il lut amené à conclure que, moyennant des cé- 
ments composés de matières salines, la plupart des fers français 
se Irouvaient éniincnmient propres à être convertis en aciers, 
l^es expériiirices de liéaumur avaient pour elles l'autorité 
d'un nom justement respecté dans la science, l'appui officiel 
du gouvernement, l'amour-proprc national, l'inlérét d'un 
grand nombre de provinces : elles lurent acceptées sans con- 
testalion, cl son traité, fondé sur le principe que l'acier, (pii 
n'est au fond que du fer c.uburé, était un ciimposé de 1er et 
de parties sulfureuses el salines, devint le guide de tous ceux 
qui entreprirent de se livrer en France à l'industrie de l'acier. 
Us ne pouvaient manquer d'échouer, et c'est ce qii'ils 
firent. Kéauniur, le premier, donna l'exemple. Cne com- 
pagnie puissante s'organisa , .sous sd tlireclion , sous le 
nom de manufaclure royale d'Orléans : elle travailla, lutta, 
répandit des ])rospectus daiis lesquels elle annonçait que, 
d'après la découverte de lléauniiir, elle était en position de 
livrer au commerce des aciers capables de balancer les meil- 
leurs aciers étrangers ; elle se llatla quelque temps du succès. 
Mais, privés de celle qualité si essentielle de la propension 
aciéreuse (|ue les fers de .Suède pouvaient .seuls comnumi- 
quer, ses aciers, mis en œuvre, ne répondirent en rien, 
malgré leur belle apparence, à ce que l'on s'était flatté d'y 
trouver ; le commerce les laissa de côté , et quinze ans 
après la |)ublicaiion de l'ouvrage de Kéaumur, la compa- 
gnie, à bout de ressources el sans espérance, se vil obligée 
de fermer son dernier atelier. On en revint franchement à 
demander l'acier nécessaire à l'Aiiglelerre, seule capable d'en 
pioduire de bon, grice à son secrel bien plus valable que 
tous ceux des céments, le secret tout simple des fers de 
Danneniora. 

Versl7G.'), la question ii.uiil un iuslant vouloir se décidei' 
à prendre son vérilable tour. Les aciers fiançais, grâce à 
l'arrêt unanime des forgerons, élaîit décidément reconnus 
inférieurs aux aciers anglais , le gouvernement chargea un 
des mélalUirgisles dislingués de celte époque , Cabriel Jars, 
de se transporter sur les lieux pour y faire une étude appro- 
fomlie des (irocédés de fabrication et découvrir les causes de 
celle infériorilé radicale de noire induslrie. .lars voyagea en 



MAGASIN I>lTTOr,ESQUE. 



59 



Aiipletcrrc , en Sui'do et on Norvège , et la qiieslinii est si 
claire pour qui sait observer les choses de prfs et ini])nrtiale- 
mcnt, qu'il ne Ini fut pas didicile de mettre le doigt sur le 
point essentiel pris i"i contre-sens par riéaunnir, savoir, que 
ce n'est pas dans la composition des céments que consiste le 
secret de la fabrication de l'acier, mais dans le choix des fers, 
et que ce sont ceux de la Suède qui possèdent à cet égard 
l'excellence. « Le seul et tuiiquc fer qu'on ait trouvé propre 
pour la conversioii en acier, dit cet habile homme, est le fer 
de Suède. On a fait beaucoup d'expériences sur le fer fabri- 
qué en Anf;leterre , mais on n'a jamais pu obtenir un acier 
d'aussi bonne qualité. On emploie différents fers de la Suède, 
lesquels, suivant leurs dilïérenles qualités, font varier les prix 
de l'acier, parce qu'ils ont eux-mêmes différentes valeurs. On 
emploie luiiquemeut le poussier de charbon pour la conversion 
du fer en acier, et l'on ne fait usage ni d'huile ni de sel. n 

Tous les principes de l'art étaient là ; ils auraient d\\ triom- 
pher. Jars fut oniciellement chargé de propager en France 
les méthodes qu'il avait recueillies dans ses voyages. Une 
usine spéciale fut élevée sous sa direction au faubourg Saint- 
Antoine ; mais il fut impossible de triompher des préjugés 
enracinés chez les savants et les hommesd'élat par ISéaumur, 
c'est-à-tiire que l'on fut astreint à employer à l'usine du fau- 
bourg Saint -Antoine des ters français ; et aussi , après des 
dépenses considérables, cet établissement arriva-t-ilà la même 
ruine que celui de Réaumur. 

Une seule aciérie de cette époque prospéra, et son exemple 
aurait dû servir aux autres. Ce fut celle de Nérouville, créée 
en 1770, sur le canal du Loing, qui amenait les matériaux 
réfraclaires nécessaires pour les fourneaux, ainsi que les 
houilles du Forez et de l'Auvergne. Suivant les préceptes de 
Jars plus fidèlement que Jars luimème, elle emploxait ex- 
clusivement les fers de Suède. Elle se développa rapidement ; 
et en 1778, elle était la seule usine qui fût en possession de 
fournir au commerce des aciers fuis. Ce fut«e succès même 
qui détermina la ruine de Nérouville. Cette prospérité, fon- 
dée sur l'emploi des fers étrangers , émut l'opinion. Les 
savants , fondés sur les théories et les expériences de hbo- 
ratoire, se mirent de la partie; on arrêta que des expériences 
comparatives sur les fers nationaux et étrangers seraient faites 
sous la direction d'une commission scientilique ; et il va sans 
dire que les expériences se tiouvèrent d'accord avec les opi- 
nions préconçues de la commission. On constata que les pro- 
duits obtenus avec les fers français étaient aussi beaux que les 
autres, et il parut suffisamment démontré que c'était un 
préjugé des forgerons qui leur faisaient préférer les aciers 
provenant des fers de Suède. 1| est manifeste pourtant que 
ç'élai( Jd un de ces procès qui doivent être jugés en dernier 
^•essort, non par la science, mais par la pratique; car un 
acier peut offrir les plus belles qualités au sortir du four- 
neau de cémentation , et n'être pas de nature à les conserver, 
comme il convient , sous le marteau de l'ouvrier qui lui 
donne sa dernière forme. C'était justement le cas, et c'est ce 
qui fait que les expériences olTicielles, dirigées sur ce sujet 
parles savants, oiil toujours été si trompeuses : ce n'était 
pas i t|es savants, ç'élaij ii des forgerons que |e gouverne- 
ment aurait dû les confier. 

L'hisloire de l'aciérie de Nérouville est la même que celle 
de toutes les aciéries qui ont lenlé de s'élever en France sous 
l'ancien régime. On peut y joindre, pour rendre la leçon plus 
frappante, celle de la célèbre aciérie d'Amhoise qui succéda à 
la première vers 178'2 , et qui est le plus grand établissement 
de ce genre que la France ait jamais possédé. Elle avait été fon- 
dée par un fabricant de taillanderie et quincaillerie , nommé 
Sanche, qui , habitué à tirer de l'étranger ses aciers, s'était 
enlin avisé de l'idée de se donner lui-même le bénéfice de les 
fabriquer. A cet effet, il faisait venir des fers de Suède et les 
soumettait dans ses ateliers à la cémentation et à la fusion. 
Il réussit admirablemenl. C'est ce qui est nettement expliqué 
dans un mémoire de 1788, <'i l'intendant général des finances. 



« Les sieurs Sanche et Palry ont même réussi à faire de l'a- 
cier que les Anglois appellent acier fondu, et qui peut servir 
à tome sorte d'ouvrages superfins, tels que les têts des 
monnoies et médailles, instruments de chirurgie, rasoirs et 
coutellerie en tout genre. On n'y trouve ny endrures, ny 
filandrures, ny grains ferreux. Celui-ci plus parfait ne peut 
être fabriqué qu'avec du fer de Suède, et les Anglois ne s'en 
servent même pas d'autres. Mais le fer de France, converti 
en cet acier superfin, ne donnant qu'un acier trop fier et 
difficile à travailler, les sieurs Patry et Sanche ne peuvent 
se natter de parvenir à faire usage d« 1er de la nation que 
par une suite de travaux et d'expériences. » 

Ce fut précisément l'emploi de ce fer de France qui leur 
fut imposé par le gouvernement comme condition des se- 
cours qui leur étaient nécessaires pour l'agrandissement de 
leur industrie. Ils durent s'y soumettre. Uevétue du nom du 
manufacture royale d'acier fin et fondu , en moins d'un an 
l'usine d'Amboise se trouva pourvue de douze grands fours 
de cémentation, de quarante martinets et de qualre-vings 
forges à ouvrer l'acier. Il n'y avait pas un établissement 
comparable en Europe. Malgré tant de secours l'usine tomba : 
elle avait abandonné les principes de Jars, qui avaient fait le 
succès de ses commencements, pour ceux de Héaumur, qui 
ne pouvaient manquer de la conduire à sa perte. Ducluzel, 
qui avait succédé à Sanche dans le gouvernement de cette 
usinedéchue, ne voyait de salut que dans une loi qui obli- 
gerait les maîtres de forge français à produire de meilleurs 
fers. C'est ce que l'on voit dans un rapport de cet industriel 
au Directoire : « Lorsque je commençai à faire des aciers à 
Amboise, dit-il, je vis avec douleur que les fers nationaux 
ne convenaient pas pour la cémentation , et qu'il fallait les 
faire venir de la Suède... Il serait nécessaire que le gouver- 
nement prît des mesures à ce sujet pour n'être pas tenu de 
recourir en Suède, pour pouvoir faire des aciers en France 
bons à tous usages. « Mais quelques miracles qu'ait opérés 
chez nous le gouvernement révolutionnaire, c'était lui en 
demander un trop au-dessus de son pouvoir ; autant aurait 
valu lui demander de faire produire à la France des perles 
ou du platine. 

ÉLOGE FDHÈBIÎK D'CN DOMESTIQUE. 

Depuis trente ans, un vénérable pasteur des États-Unis 
nommé Rowlajd-Hill avait à son service un homme très- 
estimé dans le voisinage. Cet homme étant mort, le révérend 
Rowlajid-Hill le conduisit à sa demeure dernière, et prononça 
siir sa tombe une oraison funèbre dont voici la fin : 

« La plupart des personnes qui sont ici connaissaient de- 
puis longtemps mon pauvre serviteur ; elles savent qu'il était 
laborieux, sobre, honnête, fidèle. Eh bien! le moment est 
venu de le dire... il y a trente ans, c'était un voleur "de 
grand chemin. Un soir, il m'avait arrêté et m'avait demandé 
ma bourse. J'étais jeune comme lui, vigoureux et armé; 
je le lins à distance, et je lui adressai des reproches, après 
m'être nommé. Mes paroles, peut-èlre ausisi iiipn caractère de 
pasteur, firent quelque impression sur jui. |1 me répondit 
qu'il avait été autrefois cocher, et que , renvoyé par suite 
d'une jalousie de domestiques, sans place, entraîné par la 
misère et les mauvaises compagnies, il était enfin arrivé à 
vivre de mendicité et de vol. .Sans ajouter d'abord une foi 
entière à ce qu'il me racontait, je l'exhortai à rentrer dans 
la voie du bien, et je lui assurai que, s'il venait me voir, 
je lui trouverais une place. Quelque temps après, à ma 
grande surprise , il se présenta chez moi. Je cherchai alors 
comment je pourrais lui être utile , et je m'aperçus que 
j'avais pris un engagement difficile. Où le placer? dans un 
atelier? dans une maison riche? Mais mon devoir était de 
faire connaître au fabricant ou au chef de famille les antécé- 
dents de mon protégé. Et si l'on eilt consenti à le recevoir, 
aurait-on eu la prudence et le scrupule de ne jamais lui 



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MAGASIN l'ITTtHlESnUE- 



luissci oiKiovoir ce que Ton savait de sa \ic passéu? Ne sr 
serail-oii puiiil lais.-é aller Uup \ite à la lU'Iiaiicc d au 
soup(:iiiiV Au milieu de ces peiplexilés, j'ulMs à col liouiinn 
de le t'aide r à uiou service : il accepta. Depuis ce moineul 
jus(prà sou dernier soupir il ne s'est point rendu coupable 
de la moindre faute , de la moindre inlidélité. Je l'ai vu , au 
contraire, de jour en jour devenii- meilleur, i)lus dévoué à 
tous ses devoirs : une tristesse, qui s'était d'abord saisie de 
lui, s'est iuscnsiblenieut dissipée sous rinllucuce des senti- 
ments relii;ieux. Il avait conliance en iiuii. 11 savait que je 
ne Irabirais point son secret : lui vivant, je ne l'ai révélé à 
personne, p.is même à mon meilleur ami. .'ii je romps le 
silence aujourd'liui, c'est que, dans ma conviction, la révé- 
lation que je viens de faire est le plus graïul éio;;e que je 
puisse faire du défunt , et cpiil n'est point sans utilité de 
proclamer un tel exemple. » 

VlLLE.\EUVK-LEZ-AVl(iNON 
(Gard). 

Nous avons raconté l'hisloire de ce lanuux pont d'Avignon 
que le berger Bcnézet jeta sur le lilione ii Avitinou , et dont 



linoiulation de 1G69 n'a laissé debout que quatre arclies. 
(IS.'it), p. 113.) .Sur un plateau bas, au pied duquel coulent 
les grandes eaux du fleuve, saint Louis, voul.uit dominer 
la rive opposée à celle de la ville des papes, (il cujislruire le 
vieux cbateau dit de la Tour du l'ont, où logèrent l'bilippe 
le ISel, l'bilippe, de Valois et Jean II. l'bilippe le liel iui-ni<*nic 
lit élever auprès le cbàteau de .Saint-.\ndré. Au pied des mu- 
railles de ces deux fmteresses se groupèrent quelques babita- 
tioiis dont le nombre devint par la suite assez considérable 
poiM- prendre, par conlrasle avec la vieille ville des Cajines, 
la dénomination de Villeneuve i.V Avignon ou lez (près) 
Ai'ifinun. On communique dinie ville à l'autre en passant 
les deux bras, que forme le l'dione autour de l'ile de la 
Uartelune, sur deux ponts réunis par imc liante levée. 
I.a position de \ illeneuve- lez - Avignon est d'ailleurs 
agréable. 

Démoli, puis reconstruit dans des tenq)s plus modernes, 
l'ancien cbàteau de .Saint-André était occupé, lors de la M- 
volulimi, par inic abbaye de bénédictins, qui est dcvenr.c 
depuis propriété |)artieulière. Outre ce couvent , Villeneuve 
d'Avignon possédait ini des cent quatre-vingt-neuf couvents 
de l'orilre des cbarlreux. Ce scuit les ruines de la Tour du 




-HDûizc 



Vue pi'ibc à Vilk-neuvc-Tcz-A\i;,'iioD. — Uuiiics de la Toiii ilii l'uiil. 



l'ont (pic l'on aperçoit lorsque, placé à la gauclie du pont de 
Saint-Uem'zel, à Avignon, on jette les regards vers le cou- 
cbant ; elles élèvent au-dessus d'un rocber leurs murs 
flanqués de tours. L'église des Cbartrenx , (pii e\iste encore , 
renferme, outre les tombeaux reniaripiables d'Innocent VI, 
de son neveu et du piince de Cunli , divers tableaux de Mi- 
gnaid. 

Villeneuve d'Avignon a 2 800 à 3 000 babilants ( la com- 
mune , 31S8). Klle fait le commerce des vins; elle possède 
quelques fabriques de soieries, de toiles, de cordages, de 



salpêtre, des tuileries, des fours à cliaux , et , quoiqu'elle ne 
soit qu'un dief-lieu de canton , une bibliolbôque publique 
de 7 300 volumes. 



BUREAUX d'abonnement ET DE VENTE, 
rue Jarob, 30, près de la rue des l'clits-Augusiius. 

IiiqjriiiHiii- di- L. .M.vniiSti-, lue .Tjrnli, 3o. 



r> 



MAGASIN PlTTOniCSQUE. 



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METZU. 
Voy. la Table des ih picniicrcs amiccsi 




Musée du Louvre. — Le Maiclic des herhes à Amsterdam, par G. Mclzu. 



Le musée royal des Pays-Bas, à Amsicrdam où vivaît 
Metzii, ne possède que deux mbleaux de ce maître ; un 
Vieillard assis près d'un tonneau de bièie; un Homme et une 
Femme prenant im repas. Le musée royal de la Haye en 
possède trois : un Chasseur tenant un verre de vin à la main ; 
une llcprésentalion emblématique de la Justice; trois Per- 
sonnes faisant de la musique. Le Musée du Louvre, plus 
riche , renferme six œuvres de Metzu : le Marché aux 
Herbes d'Amsterdam , que reproduit fidèlement notre gra- 
vure : c'est peut-être le chef-d'œuvre de Metzu, on l'estime 
environ quarante mille francs; le Portrait de l'amiral Tronip; 
un Militaire faisant présenter des rafraîchissements ù une 

Tome XVI. — FrvRiER {*iS. 



dame; une Cuisinière pelant une pomme; une Femme buvant 
de la bière, un Chimiste assis à sa fenêtre et lisant. Nous 
avons donné une esquisse de ce tableau dans notre quatrième 
volume, et, à cette occasion, nous avons apprécié les qualités 
particulières à Metzu : ce sont principalement l'harmonie, un 
art exquis dans la dégradation des tons, de la finesse dans le 
coloris, do l'esprit, une correction suffisante dans les figures. 
Ce que l'on peut dire de plus convenable peut-être , pour 
louer les tableaux de ce maître dans une juste mesure, c'est 
qu'ils sont agréables et amusants. Ces mériles-là ne sont 
point si communs et si faciles à atteindre qu'il soit permis 
de '.es tenir en peu d'estime. 11 faut même ajouter que, pour 

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MAGASIN l'ITTOUKSfjUE. 



hennronp d'amnlcms, il n'oii pxisto point (rnnlios. C.Vst ainsi 
qu'en iniihiqiK' le i;oiU de cerlaiiis (lilellaiiti no dépasse point 
le vaudeville on le petit op(''iM-C(iinii|ue , qui assnréiiicut ont 
bien aussi leur valeur, 'l'oiilefois il est piéféralile de sentir, 
comprendre et aimer l'art tout entier depuis ses inspirations 
sublimes jusqu'à ses badijiap's et ses caprices. 



LES V1K1LLE.S B.M50UCHES D'ABOU-CASSEM. 

KdeVRM.E (l), 

Abou-Cassem était un vieux inarcliand de lingdad fameux 
par sou avarice. Ses coIVres étaient ploiiisd'or, luais il n'avait 
garde d'y j<iinais puiser. 11 menait la vie d'un mendiant ; les 
plus anciens liabilants lui avaient toujours vu les mêmes vête- 
ments, et quels vêtements ! une souquenille dont l'étoffe usée 
jusqu'i!i la doublure n'avait plus aucune couleur, un turban 
déformé où l'on voyait autant de petites taches et de petits 
trous qu'il y a d'étoiles au ciel, et surtout des babouches si 
souvent recousues, rapiécées, garnies de clous par tous les 
cordonniers eu vieux de la ville, que l'on m: pouvait les re- 
garder sans éclater de tire; lein- laideur sans é^'ale avait 
même donne naissance à un proverbe , et lorsqu'on voulait 
parler de quelque objet vieux , lourd , incommode , ignoble , 
on avait coiuumc de dire : « C'est comme les baboijclies 
d'Abou-Cassem. » 

Un jour que notre avare avait subtilement profilé de la 
détresse d''un pauvre marchand pour lui acheter à vil prix 
une certaine quantité de magiiiliques cristaux pleins de belle 
eau de rose, il fui tellement ravi d'ime .si bonne allairc qu'il 
résolut de se mettre en frais et de faiie quelque dépense 
cxtraordiiiaiie. Inviterait-il un parent à diner? Beau plaisir I 
tous SCS parents dévoraient comme un derviclie à jeun. S'a- 
chèlerait-il une mesure du meilleur café ? A quoi bon? il 
était habitué au mauvais. Après avoir profondément réfléchi, 
il décida qu'il valait mieux, coûte que coûte, prendre un 
bain , ce qui ne lui était pas arrivé depuis très-longtemps. 

Tandis qu'il se dépouillait de ses haillons dans le vestiaire, 
un de ses parents lui adressa doucement quelques remon- 
trances au sujet de son excessive éconoiuie, ei se hasarda 
jusqu'à lui dire qu'il devrait bien ne plus porter ces vieilles 
babouches qui le rendaient la lable de tout liagilad. J'y son- 
gerai, repondit eu grouimelant Abou-Cassem. Kt tournant le 
dos au donneur d'avis, il entra dans le bain.nuaiid il en sortit, 
il vit près de ses vêtements une p^ire de babouches neuves ; 
la pensée lui vint que c'était une .surprise agréable que liji 
avait voulu ménager son parent, et les' ayant chaussées, il se 
retira. Mais ces babouches neuves appartenaient au cadi qui, 
étant entré au bain après Abou-Casseui, en sortit aussi apj es 
lui et fut très étonné de ne plus retrouver ses chaussures : 
on s'empressa de chercher de tous côtés, et l'on découvrit 
dans un coin obscur les horribles babouches d'Abou-t^asseu). 
— Quoi ! c'est ce coquin d'avare qui m'a volé les miennes ! 
.s'écria le cadi. Vile, que l'on coure s'emparer de sa personne. 
Les gardes se précipitèrent dans la rue, saisirent Abou-Cas- 
.sem au moment où il allait ouvrir la porte de sa maison, et 
le conduisirent dans un cachot. 11 eut beau protester qu'il 
n'avait pas eu l'intention de mal faire; l'occasion de faire 
quelque saignée à sa richesse était trop favorable j)Our t|u'oii 
la laissât échapper : on ne lui rendit la liberté qu'après l'avoir 
forcé à payer une forte amende. 

AJ)Ou-Ca.sscm revint à sa maison désespéré. Dès qu'il fut 
seul, il se plaça les bras croisés devant les deux babouches 
causes de son malheur, et après leur avoir fait les reproches 
les plus énergiques, il les .saisit avec colère et les jeta par une 
fenêtre dans le Tigre qui coidait le long de ses murs. Or. il 
arriva que, deux ou trois jours après, des pêcheurs en tirant 
à eux leurs lilels sentirent quelque chose de pesant : pleins 



(i) Imitée de Gupard Gozzi. 



d'espoir, ils s'attendaient à voir paraître tin riche butiii, soit 
un vase d'or, soit une cassette pleine de sequins ou de dia- 
mants; mais quel ne fut point leur désappointi-mint Uu-squ'ils 
ili'couvrircnt qu'ils avaient péché... tpioi ? les babouches 
d'Abou-Casseni dont les clous monsti lieux avaient même dé- 
chiré leurs lilels 1 furieux, ils prirent les babouches ei les lan- 
cèrent à travers les fenêtres du vieux marchand : le ha.sard 
fit qu'elles tombèrent sur les cristaux pleins d'eau de rose et 
les bri.sèrent. Attiré par le bruit, Ahou-Casscm vil avec un 
effroi stupide, nageantdansl'eaudc rose, les fatales babouclies 
(pu, après l'avoir lait condamner à l'amende, étaient remon- 
tées du fleuve pour <lélruire ce qu'il avait de plus luéiieux. 
Il s'arracha une poi;,'née de barbe et s'écria : Maudites que 
vous êtes! je saïuai bien vous empêcher de me faite d'autre 
mal à l'avenir. Il les porta dans .son jardin, creusa lui trou 
profond, et les enterra. Mais un voisin qui fumait .sur une 
terrasse l'aperçut au moment où il rejetait la terre dans le 
troij. Ce voisin , envieux et bavard, raconta qu'il avait vu 
Abou-Cassem déterrant un tré.sor. Le propos circula dans le 
quartier et parvint aux oreilles du gouverneur, qui lit uiander 
Abou-Cassem et le menaça de la bastonnade s'il ne partageait 
avec lui le trésor. Abou-Cassem faillit s'évanouir: il se frappa 
la |)()iirine, invoqua le saint nom du prophète, et jura qu'il 
n'avait fait qu'ensevelir ses babouches. Mais le gouverneur 
.s'irrita plus encore et l'accusa de .se moquer de lui. A4)ou- 
Cassem sentait déjà le bâton levé sur son patjvrc corps ; il 
comprit qu'il ne lui servirait de rien de lutter plus longtemps 
contre la force et la cupidité (\i] gouverneur : il consentit donc 
à payer encore upc somme considérable; il eût presque autant 
aimé donner son âme. Mais, pour le coup, il se promit bien 
d'en finir à tout jamais avec les babouches. 

l^e soir, il sortit de la ville, alla au loin dans la campagne, 
et quand il se fut bien assuré (jii'il ne pouvait être vu abso- 
lument de personne, il tira les babouches qu'il avait cachées 
sous un pan de sa robe, cl les jeta au fon(f d'un aqueduc. Il 
resta quelques instants penclié au-dessus de l'eau, se réjouit 
(Je voir ses deux ennemies parfaitement poyées, et, le cœur 
léger, il retourna dormir en paix daps son logis, bien persuadé 
qu'il n'entendrait plus jamais parler d'elles. Hélas I les ma- 
lignes babouches avaient encore à Igi jouer plus d'un tour. 

Le lendemain malin , les bonnes femmes de Bagdad , en 
allaiit emplir leurs cruches aux fontaines publiques, furent 
toiU ébahies de voir que l'eau n'arrivait pas : de là clameurs, 
réclatiialions , attroiipemenls. Les surveillants préposés à la 
cp|)duitc des eaux, inquiets, effrayés, .se répandent de tous 
côtés, remontent l'aqueduc, sondcnf jes tuyaux et recon- 
|)ajssp||t enfin flJf jl Ç-V pf^ introduit tfcs corps étrangers qui 
arrê(enf |e cours (Je l'eau et la font i|éborder dans la cara- 
pagnp. (Qu'était-ce donc? Pas autre chose que les trop célè- 
bres ))a)jouches d'Abou-Cassem. ^ouvclles dénonciations , 
nouvelle prise de corps, nouvelle apiende; c'était la ruine du 
malheureux marchand; on craignit pour ses jours. Quand il 
se reliouva pâle, di'fail, vieilli do dix ans, seul chez lui, en 
face de ses babouclies: u Que ferai-jc donc de vous, leur 
dit-il avec ce calme sinistre qui exprime le dernier degré du 
désespoir? A quel genre de supplice vous dois-je condamner? 
Vous taillerai-je en mille pièces? Mais ce sera me .su.scitcr 
mille ennemies ! Il ne me reste qu'un seul moyen: je vais 
vous réduire en cendres. » Et les prenant entre .ses mains 
tiemblanles et crispées de fureur, il allait les porter à son 
brasier lorsque, les voyant encore tout humides de l'eau 
(pi'elles avaient pompée pendant une nuit entière dans Ta- 
queduc, il craignit que le feu n'eût pas prise sur elles, et 
il les posa un instant sur les bords de sa terrasse pour les 
faire sécher un peu au soleil. 

11 n'avait pas fait deux pas en arrière qu'un jeune chien du 
voisin sauta sur la balustrade et, voulant flairer l'une dfes 
babouches, la fit tomber dans la rue précisément sur la tête 
d'une femme qui passait : — Au meurtre 1 à l'assassin 1 crient 
tout aussitôt les commères du quartier. — Qui est mort? 



MAGASIN IMTTOllKSQUE 



45 



Où est le coiipabli'? demandent les lioiiimes eu qniltaiu « Lessetdurch wasser, wnidunndfeiier, wasserimndberg 

luiirs travaux. La l'oiile s'amasse, assiège la porte d'Abou- » ausdeu tiefsten mit sclioiicii kiiiistoii liebeu unnd treiben, 

Casscm. On ue parle de rien moins que d'en faire justice » tiamit die unkosl geringert, und die verborgeiien schetze 

sur-lc-cliamp, de le rolir ou de Tempalcr. Lors le vieillard n dest elie kojinen ersunken uniid ollcnbar vverden Ir 

lu'cnd «ne résolution suprême: il supplie les gardes de le » bergleut sollt autli inouren bergreyen riilimen den guten 



conduire devant le cadi, et là, se jetant à genoux et déposant 
les fatales babunclies aux pieds du niagistiut , il s'éerie : 
«Source inlinie de sagesse, lumière éblouissante, 6 sublime 
cadi, vous voyez devant vous deux furies acliarnées à ma 
perte : j'étais riche, elles m'ont ruiné; j'étais heureux, pai- 



)> man, der jetzt berg unnd vasser mil dcm wind auf der 
)) l'iallcn anrichtet zu licbeu , vvie muii ielzt auch docli am 
» tag nasser mit feuer lieben soll. » 

« Au moyen de l'eau, du vent et du feu, et moyennant de 
beaux mécanismes , que l'eau et le minerai s'élèvent et 



sibic, elles ont détruit mon repos et abrégé ma vie. Rendez, soient mis en mouvement des plus grandes profondeurs, afin 
rendez un édit par lequel tout Bagdad sera averti que du que la dépense soit diminuée et que ces trésors cachés puis- 
moins leurs crimes futurs ne pourront plus m'ètre imputés, sent être d'autant plus lot percés et mis au jour... 
Ou si vous ne m'accordez point cette faveur, je ne veux plus ' » Vous, mineurs, glorifiez dans les chants des mines l'ex- 
vivre, je me livre à vous ; faites-moi conduire au supplice. » cellent homme qui fait monter aujourd'hui le minerai et l'eau 
Le cadi ne put réprimer un sourire en entendant cette sur le l'ialten au moyen du veut, et comment maintenant 
étrange prière : il rédigea l'édit, ordonna de le publier dans i l'on élève l'eau au jour avec le feu. » 
toutes les rues de la ville, et se contenta celte fois de faire un { Malgré son laconisme, ce document n'est-il point assez 
jielit discoursà Abou-Cassem sur les inconvénients de ne pas ] concluant? .\'esl-il pas naturel que ce soit dans le travail des 



savoir changer à propos ses vieilles chaussures. 



SUR MATHÉSIUS. 
A M. le Rédacteur du Magasin pittoresque. 
Monsieur, 
Je suis heureux de pouvoir transmettre à l'auteur des in- 
téressantes études sur l'histoire de la vapeur insérées dans 



une de vos dernières livraisons (18i7, page o77), le passage 

de Mathésius qu'il a vainement cherché dans nos bibliolhè 

ques (p. 383). Cet écrivain est tellement spécial à l'art des j la pression de la vapeur sur une surface liquide; mais ce 

mines, qu'il n'est pas étonnant de ne pas le rencontrer en ! que l'auteur nous dit de l'extraction du minerai indique cer 



mines que l'application de la vapeur se soit d'abord faite ? 
L'applicalion de la vapeur à la navigation est une idée si 
complexe qu'il y a quelque vraisemblance à ce qu'elle ne soit 
qu'une dérivalion. Mais, dans les mines, le problème de l'élé- 
vation des eaux, qui constitue une question de vie ou de mort, 
est bien plus direct , et puisqu'il y en avait une solution 
théoriqu* dans Héron, il était assez simple de la transporter 
dans la pratique. .Si .Mathésius ne nous apprenait que la ma- 
chine ou les machines de Joachimsihal servaient non-seule- 
ment à l'épuisement mais à l'extraction du minerai, on pour- 
rait croire qu'elles se rapportaient au premier type de Héron, 



France, où cet art n'a malheureusement jamais eu grande 
faveur. D'ailleurs je ne crois pas qu'il ail jamais été réimprimé 
depuis le seizième siècle, et il est rare même en .Allemagne. 
Mathésius était maître d'école h Joachimsihal, ville de Bo- 
hème autrefois célèbre par ses mines d'argent, de cuivre et 
d'étain, et dont le nom, soit dit en passant, est demeuié 
gravé dans la langue par le nom de Thakr (écu), primili- 
vi'uicnt Joachimsiliakr. Son recueil, imprimé pour la pre- 
mière fois à Nuremberg en 1562 , n'est pas un ouvrage 



tainement une machine rotative , et puisque Héron fournit 
également le type de l'éolipUe, on ne voit pas pourquoi cet 
appareil si simple et auquil on finira peut-être par re- 
venir dans certains cas n'aurait pas éié mis en iisagp. Le 
second témoignage que vous avez allégué prouve qu'au 
seizième siècle on s'en servait pour les lourncbroclies : qu'où 
grandisse le lomnebroche, on a un Ireiul ou un cabeslan au- 
tomatique. Oii pouirail donc croire que telle auiait élé la 
première machine à vapeur. En tout cas, il est bien vraisem- 



technique; c'est tout simplement un ouvrage de piété rédigé blable que ce devait être l'un des deux systèmes consignés 
en vue de la population au milieu de laquelle il vivait et | dans Héron. 

inspiré par la contemplation des devoirs et des beautés de \ Sans nier la réalité des essais attribués à Blasco de Tiaia,- 
la vie souterraine. Le nom de Sanpta est celui de celle ville ] pour la manœuvre des galères, j'inclinerais volontiers à pen- 
bàlie au pied du Carmel dont le nom est célèbre dans la Bible [ ser que , bien qu'antérieurs à l'impression des Sermons de 



par les miracles d'Llie. Le second litre de l'ouvrage, Berg- 
postitla, est beaucoup plus explicite : c'est le Scrmoiinatre 
des mines. Vous voyez, monsieur, qu'il y a bien du hasard 
qu'on se soit avisé d'aller fouiller dans ce vieux livre perdu. 
Il renferme pourtant un document historique de la plus haute 
valeur. C'est par lui que l'on a témoignage de la première 
application de la vapeur au service de l'industrie ; et bien que 
ce témoignage, qui ne se présente dans le livre que d'une 
manière incidenle, soit a.ssurément trop incomplet, il ne 
])eul cependant laisser aucun doute sur la réalité du fait. 
Iles le seizième siècle , un ingénieur des mines, prolilant 
apparemment des lumières de la mécanique des drecs cl les 
liansporlant du domaine de l'esprit à celui de la matière, 
avait eu l'idée d'employer les forces qui résultent de la com- 
binaison de l'eau et du feu à l'épuisement des eaux et même 
à l'extraction des minerais. De quelle nature était cette 
machine à vapeur? Mathésius, qui s'adressait à des ouvriers 
qui la voyaient fonctionner, n'avait pas besoin de le dire, 
mais la manière même dont il en parle est la meilleure 
preuve de sou existence. La question est d'un intérêt his- 
torique si capital que vous me permetlrez de citer les textes 
mêmes: l'expérience que vous avez laile de leur rareté vous 



Mathésius, ils ne l'étaient pouruuit pas à la mise en jeu des 
chaudières d'épuisenn'iit de Joacliimslhal. Il est à peine 
nécessaire de rappeler qu'à celte époque la Bohème et l'iis- 
pagne étaient loin de manquer de relations, n'étant que les 
provinces d'un même empire. Je termine enfin en faisant 
observer que rien n'empêche que le mot de wind employé 
par Mathésius ne soit pris avec l'acception do vapeur: à 
celle époque, la physique n'ayant point encore distingué 
entre les gaz et les vapeurs, l'auteur n'avait à sa disposition 
aucune expression plus forte que ce terme général équivalent 
de noire souffle ou du spirilus des Latins. — .\gréez, etc. 

L.X INGKNIELR DES MINES. 



LA CHASSE AUX OISEAUX DE MEU 

DA.X'S LES ILES FEROE, 
Voy. la Table des di,\ premières aunées. 

loutre l'Islande et les îles Shetland se trouve le petit ar- 
chipel des Feroc. Bordées de hautes falaises piongeaut per- 
pendiciilaiiement dans la mer, ces îles sont le lendez-vous 



de milliers d'oiseaux marins qui viennent y pondre leurs 
montre d'ailleurs que la cilalion a du prix. Voici ce qu'on lit | œuls. Au priiilemps, ces oiseaux quittent les côles de l'Eu- 



p. 182 de l'édition de 15S8 : 



i rope uioveiine l't se rendriu d.uis le Nord. i_>ii ne peut se 



iMAGASIN IMTTOUESQUE. 



faire une idée des écueils où ils se réunissent , appelés Yo- 
getberg, quand on ne les a pas vus. Qu'on imagine un 
rocher noir composé d'assises horizonlales s'élcvant verti- 
calement 5 quatre ou cinq cents mètres au-dossus de la 
mer, qui muf;it et brise à ses pieds. Pendant les tempêtes, 
."eau s'élance souvent à plus de trente mètres de liant et 
retombe en cascade le long de la paroi verticale ; mais , 
par uu temps calme, quand la mer ondule doucement en 
se jouant autour des écueils, on peut s'approcher de ces 
escarpements, où l'on jouit du spectacle le plus singulier. 
Des milliers d'oiseaux sont rangés sur les corniches à côté 
l'un de l'autre ; les femelles .sont sur leurs œufs ; les màlcs , 
près d'elles ou volant à une faible distance. Une salle de .spec- 
tacle, un cirque , un ampliilhéàtre , remplis de spectateurs , 
ne donnent (in'une faible idée du nombre prodigieux d'ani- 
maux qui sont ainsi placés symétriquement la tête tournée 
constamment vers la mer. La présence de l'iiomme ne les 
trouble nullement , et le bruit d'un coup de fusil ne fait en- 



voler que les mâles ; les femelles restent sur leurs œufs : 
elles ne les quittent même que quand on s'approche d'elles , 
et la plupart se laissent prendre sur leur couvée. Notre second 
dessin représente un de ces rochers, et le troisième est un 
profd de l'ile sur laquelle il s'élève. Elle se nomme Naalsoc. 
Vers son tiers septentrional elle est tellement basse qu'elle 
semble coupée en deux; mais une langue de terre étroite, 
que les vagues franchissent dans les grandes tempêtes, réunit 
ces deux parties. L'extrémité méridionale de l'ile est percée 
d'une caverne qui permet, lorsque la mer est calme, de tra- 
verser en bateau ; de li le nom de Naalsoe ou île de l'Ai- 
guille, qui lui a été donné. 

Les ornithologistes ne sont pas d'accord sur la question 
de savoir pourquoi les oiseaux de mer se réunissent annuel- 
lement en si grand nombre sur certains points pour couver 
leurs œufs, tandis que d'auties , qui semblent être dans des 
conditions identiques, ne sont jamais fréquentés par eux. 
Boje pense que c'est l'abondance de la nourriture qui les 




Le Sleicurairc parasite ( Lestns parasiiicit). 



.ittirc ; l'aber attribue leur préférence pour ccrtaiues localités 
■1 un instinct de sociabilité ;(iraba fait remarquer que les vingt- 
cinq rochers à oiseaux de l''eroe sont tous tournés à l'ouest 
tt au nord-oïK^st ; pas un seul ne fait face à l'est. Les oiseaux 
marins aimant à s'élever contre le vent, et les vents régnant 
aux Keroe étant ceux du sud-ouest, cette orientation était la 
plus favorable. Ils peuvent ainsi .s'envoler facilement. .Sont- 
ils surpris par une ralTale , le vent les reporte naturellement 
vers le rocher où pose leur femelle. Ces rochers sont aussi 
disposés naturellement de fa(;on à abriter par leurs saillies 
ou leurs cavités les oiseaux contre les violences du vent. 
L'auteur de cet article ne saurait adopter sans réserve cette 
opinion. Le plus beau Vogelberg qu'il ait vu était sur la côte 
orientale de l'Ile de l'Ouïs, entre la Norvège et le Spitzberg. 
Ceux des cotes occidentales du Spitzberg étaient beaucoup 
'.•ioins fréquentés. La solitude, une nourriture abondante, 
/absence d'animaux carnassiers, tels que les renards, sont 
probablement les causes principales qui ont déterminé le 
choix des premiers colons d'un Vogelberg. L'instinct qui 
ramène ces oiseaux au lieu de leur nais.sance a fait le reste, 
les diiïérenles espèces ne sont pas distribuées iiidilférem- 
ment sur toute la hauteur de l'cbcarpemcnt. Autotir du ro- 



cher on trouve la mouette marine ( Larits marinus ) et des 
macareux ou perroquets de mer (il/ormon fralercula). Ces 
oiseaux creusent dans la terre un trou horizontal au fond 
duquel la femelle couve son œuf. Ils sont excessivement 
coiumuns; aussi, sur un seul petit écueil, situé en mer, on 
prend annui'llement 2 /lOO de ces oiseaux. On les relire vi- 
vants de leur trou avec un bàlon lermiué par un crochet, ou 
bien on ouvre la galerie par en haut, et on découvre ainsi 
le nid. Le second lang, dans les points où l'on trouve de 
l'herbe, est occupé par la mouette argentée ( Larus argeii- 
latus); au-dessous perche l'innombrable colonie des pin- 
gouins {Alca lorda) et des guillemots {Uria troile, U. 
ringvia ); plus bas, sur les rochers baignés par la mer, on 
aperçoit la mouette ii trois doigts ( Larus tridactylus ), et 
enfin les guillemots à miroir [Uria gryllc) et les cormorans 
[Carho cormoranus et C. crislalus ]. Les guillemots et les 
pingouins qui ne couvent pas nagent en quantité innombrable 
au pied de l'écucil. La vue d'une barque ne les clfraye pas; 
toutefois ils plongent à son approche, mais si maladroitement 
qu'ils ressortent le plus souvent sous les avirons. lUen de 
plus plaisant que de les voir plonger de nouveau en toute 
I hâte avec les signes de la plus vive frayeur. Tous ces oiseaux 



MAGASIN IMTTOIIESUIJE. 



45 



vivent en bonne intelligeiicc. Souvent des femelles d'espèces 
diffiîrcntcs sont assises côte à côte sur leurs œufs, et on 
dirait, à voir les mouvements de leur tiîte, qu'elles sont en- 
gagées dans une conversation animée, pour faire diversion 
aux ennuis d'une couvée prolongée. Les petites espèces ont 
cependant un ennemi pins fatiguant (jue redoutable : c'est 
le stercoraire parasite ( Lcslns parasitka.). Vrai forban de 
l'air, il fait la chasse aux oiseaux plus faible, que lui, et 
les force, en les harcelant de coups de bec, à rendre gorge 



et à rejeter le poisson et les crustacés dont ils se sont nourris. 
Au moment où Tanimal vaincu les laisse échapper, le ster- 
coraire plonge sur cette proie dégoillante, et la saisit avant 
qu'elle ne tombe dans la mer. Plusieurs fois l'auteur de ces 
lignes a été témoin de ces combats où la victime semble payer 
un tribut pour échapper aux importunités d'un mendiant 
obstiné. 

fresque tous ces oiseaux servent d'aliment aux pauvres 
habitants de l'cioe ; ils mangent ces animaux et leurs œufs. 




■^V3iV- ^xtV'^o^iT,"^ 



Iles Foruo. -- Pioclicr iÎûils Tllc Na.'iI.M)!' ( ïK- lie l'Aiguille). 



Au péril de leur vie, ils se suspendent à une corde, ou bien 
ils grimpent le long des parois verticales des rochers , en 
marchant le long des étroites corniches sur lesquelles nichent 
les oiseaux. Là, le moindre faux pas est une mort inévitable, 
et chaque année plusieurs T'eroïcns sont les victimes de cette 
chasse périlleuse ; aussi celui qui part pour y aller prend-il 
solennellement congé de ses parents et de ses amis. Une 
poursuite sans danger est celle qui se fait en canot. Le chas- 
seur s'arme d'un filet conique qui rappelle celui qui sert à 
prendre les papillons; mais il est tissu en lil de laine, et par 
conséquent beaucoup plus fort. L'ouverture a environ G dé- 



cimètres de diamètre. Comme ces oiseaux ne sont nullement 
sauvages, on s'approche des rochers sur lesquels ils perchent 
souvent par milliers. On abat le filet sur eux, leur tête s'en- 
gage dans les mailles, et on s'en rend maître facilement. De 
cette manière on s'empare des oiseaux qui volent à la smface 
de la mer ou perchent sur les rochers i fleur d'eau ; mais le 
plus grand nombre se trouve sur les escarpements des falaises. 
l'our les atteindre, quatre chasscius se réunissent : l'un, armé 
d'une perche terminée par \me petite planche horizontale, 
pousse l'autre jusqu'à ce qu'il soit au niveau d'une corniche ; 
celui-ci à son tour hisse son camarade avec une corde. Là, 



i^35ij 




Iles Feroe. — Pi'ofil de l'ile Naaisoc. 



ils saisissent les oiseaux sur leij«-s œufs ou les attrapent au 
vol avec le fdet ; ils les tuent à mesure, et les jettent à leurs 
camarades qui maintiennent la barque au-dessous du rocher. 
Ils se hissent ainsi de corniche en corniche , et l'on a vu des 
chasseurs prendre ainsi en quelques heures des centaines 
d'oiseaux. 

Enlin , la méthode la plus profitable , mais la plus dange- 
reuse de toutes, est la suivante. Les chasseurs sont munis 
d'une corde épaisse de 6 centimètres et longue de 200 à 
iOO mètres, et portant une espèce de siège. On place une 



poutre sur le bord du rocher, afin que le câble ne se coupe 
pas en raguant sur la pierre. Six hommes descendent le pre- 
neur d'oiseaux {Fuglemand). Il tient à la main une corde- 
lette avec laquelle il communique, au moyen de signes con- 
venus, avec ses compagnons, qui ne lardent pas à le perdre 
de vue. 11 faut ime habileté toute particulière pour empêcher 
le câble de se tordre , sans quoi le malheureux tourne sur 
lui-même, et se biise contre les rochers. Arrivé à une cor- 
niclie, il quitte la corde, l'amarre à une saillie du rocher, 
et tue le plus grand nombre d'oiseaux possible, en les prc- 



4G 



MAGASIN PITTORESQUE. 



nant à la main ou en les attrapant au vol avec son filet, 
Ape;i;olt-il une caveine on une coriiiilie qn'il ne puisse at- 
leindrc, et où peirlienl un grand n()iul)re d'oisea;;\ , alors il 
s'asseoit de nouveau sur la planchette , et imprime à la 
corde des mouvements d'uscilliilion qui altei;;nent quelquefois 
30 mètres, et le lancent sur la partie du roclier qu'il veut 
explorer. La chasse terminée , ses compagnons le hissent de 
nouveau au haut de la falaise. Cette, chasse est pleine de dan- 
gers : la corde peut se couper en frottant sur des rochers 
aijius, une pierre se détacher et tomher sur le malheureux 
ainsi suspendu entre le ciel et la mer; eu se lançant au moyen 
di's oscillations qu'il imprime à la corde, il est quelquefois 
projeté avec force contre une saillie; enfin, s'il perd l'équi- 
libre sur ces étroites corniches, il tombe et se brise la tète 
sur les rochers ou se noie dans la mer. Mais dans ce pauvre 
pays, où l'orge niùril à peine tous les ans, l'homme risijue 
sa vie pour se procurer un gibier dont l'odeur et le goût sou- 
lèveraient la délicatesse de nos appétits. 



LA LIGNE OnOlTE DE LA VIE. 

Il avait vécu simplement. Sans révolte, sans murmure, il 
avait pratiqué les humbles vertus qui donnent, sinon le bon- 
heur, (lu moins la paix de la conscience et la sérénité. Il 
avait eu , dés sa jeunesse , cette heureuse et rare conviction 
que chaque homme n'est pas appelé à refaire sous tous les 
rapports l'expérience de tous. 11 pensait que s'il n'est point 
de régions si hautes que notre esprit n'ait la liberté, le droit 
et le devoir d'explorer dans les sphères infinies de l'invisible 
pour y chercher la lumière, il convient au contraire, pour le 
règlement de la vie posilivi;, d'accepter dès le départ les 
grandes véiilés morales transmises de siècle en siècle , con- 
sacrées par la partie honnête du genre humain, par les bons 
et par les sages , et dont l'observation doit sullire à tout le 
développement et à toute la félicité que comporte une exis- 
tence ordinaire. 11 s'était marié , entre autres motifs , parce 
qu'il croyait que l'on n'a pas le droit de juger définitivement 
la vie si l'on ne l'a pas expérimentée dans ses devoirs et ses 
attachements les plus sérieux. Il était juste, doux et sincère 
dans le gouvernement de sa maison : il blâmait l'impalience 
et la dureté comme contraires à la dignité personnelle. Il 
avait pris à la lettre cette vieille opinion des j)hilosoplii's et 
des jmétes, que ce qu'il est possible d'espérer de bonheur se 
trouve dans la médiocrité de la fortune, dans la modération 
des désirs; dans le travail, l'élude, les allections de famille, 
l'amour de la patrie , de la nature et de Dieu. Sa sollicitude 
de tous les instants avait élé de préserver ceux qui l'entou- 
laieni du vice et du malheur : autant qu'il est donné à 
l'homme, il avait réussi; il n'avait échoué que contre le der- 
nier écueil, où toute créature, hélas! vient disparaître à son 
tour, ♦»* 



Il faut représenter librement aux lois ju^qu'àquel point 
ils sont rcsiionsables devant Dieu quand ils donnent par pure 
laveur les emplois et les charges, qui ne peuvent être possé- 
dés i)ar les esinils médiocres qu'au piéjutlice des États. 
Tcslatnenl dw cardinal de Hichelieu. 



NUMIS.MAÏIQUE. 

DE QOELQUES ERREURS OU PRÉJUGÉS A PROrOS DES 
MÉDAILLES. 

( I*iemifi- arlicli*..) 

La numismatique est une science comparativement mo- 
derne. Presque toutes les autres sciences ont leur origine 
dans l'auliiiuilé la puis reculée. Dès le roll<-ge, les enfants, 



en étudiant les langues ou l'histoire ancienne, apprennent, 
que l'astronomie avait été cultivée par li's priMuiers peuples 
nommés dans les annales du genre humain. Ils voient les 
mathématiqui's professées par Kucliile et Archimèdc, la mé- 
decine par llippocrate; nulle part ils n'apeiçoivent aucun 
vestige de l'élude des monnaies : aussi rien ne les prépare à 
estimer la science ttumismaliquc, et ils ne sauraient se douter 
de la diversité des connaissances nécessaires pour faire pro- 
gresser cette science et en tirer toutes les lumières qu'elle 
l)eut répandre sur l'histoire, les mœurs, les religions, la 
chronologie des civilisaliuns (jui ont précédé et préparé la 
notre. 

Érudition, c'esl-,'i-dire lonnaissance approfondie de tous 
les textes anciens qui sont parvenus jusqu'à nous, science 
des langues et de la géographie, chronologie, sagacité, sen- 
timent exercé de l'art, telles sont les principales qualités que 
les numismatistes doivent posséder pour exceller dans l'élude 
de leur choix. Il est vrai que des gens sans cullure intellec- 
tuelle ont eu le goût des médailles; mais on ne verra jamais 
devenir de vérilables numismatistes ceux qui ne savent 
poinl unir l'amour sérieux de l'élude à l'innocente manie des 
colleclions. 

11 ne faut pas, du reste, s'étonner de voir à quel point tout 
ce qui louche à la numismatique est étranger au grand 
nombre. Il en a toujours été ainsi. On a de tout temps aimé 
Vargenl ; mais il est rare que l'on examine curieusement les 
pièces de monnaie ; la vulgarité même de ces objets, que les 
nécessités de la vie font [lasser de main en main , fait qu'on 
n'y attache son attention que pour les compter et chercher à 
les acqucriroii à les dépenser. Cependant prcs(|ue tout ce que 
nous appelons aujourd'hui mcdailUs antiques a été de la 
monnaie pour les Crées et les r.omaiii';. 

Il y avait plus de deux mille ans que la monnaie avait '!lé 
inventée lorsqu'il se rencontra, peut-être pour la première 
fois, un véritable amateur de médailles. Ce premier des 
collecteurs de médailles était un poêle, et un des plus illus- 
tres, Pétrarque, le chantre immortel de Laure de i\ovcs. 
Pétrarque ne fut pas précisément un numismaliste , mais 
il rassembla avec soin toutes les médailles aniiques qu'il 
put trouver, et il en forma une collection qu'il oITril en 
présent à l'empereur Charles l\'. Il aimail les médailles en 
poète, en artiste, en philosophe, ce qui n'est certes pas la 
pire manière de les aimer. Il all'eclioimail, non pas ies plus 
rares, mais les plus belles, et surtout celles qui o!lraient 
les traits des princes qui avaient élé les bienfaiteurs de 
l'humanité. Dans .sa collection, on voyait des'l'rajan, des 
Marc-Aurèle , des Anlonin, plutôt que des Kéron, des Ollioii 
ou des Commode. Avant lui , on ne connaît pas d'amateurs 
de médailles. Dans les écrits de l'anliquité, on trouve citéâ 
des amateurs de pierres gravées, de vases, de statues ; mais 
on n'a pas encore trouvé mention de collectionneurs de 
monnaies. Peut-être celle lacune tient-elle à ce que noiLs 
sommes loin de posséder tout ce que les anciens ont écrit ; 
cependant la lecture de divers pa.ssages où ils ont parlé 
incidemment des monnaies semble nous donner le droit de 
dire que, chez eux, on s'était occupé encore moins générale- 
ment que parmi nous de recueillir les monuments des âges 
antérieurs , el même iju'ils n'avaient guère étudié les esp'feces 
couranles qu'au |)oint de vue économiipie. 

Plutarque, mort vers l'an 160 de notre ère, parli-,dans 
la Vie de Thésée , d'une monnaie frappée par ce législateur 
fabuleux de l'Attiiiue. C'est là une erreur dans laquelle ne 
sérail pas tombé un homme aussi lettré s'il avait existé de 
son temps une science des médaille.s. 11 s'exprime ainsi : « 11 
)i lit frapper une monnaie sur laquelle il y avait un bœuf, 
» soit à cause du taureau de Marathon qu'il avait tué, 
» soit, etc. « Or Thésée, personnage mythologique, aurait 
vécu, suivant la Kable elle-même, un peu avanl la guerre 
de Troie, c'est-à-dire environ cinq cents ans avant l'inven- 
tion de la monnaie. 



MAGASIN IMTTOIIESQUE. 



47 



lloinèri', qui a clianté la piisi; de Troie trois cents ans 
après la date do cet événcmeiU plus ou moins liistoriqin', 
ne parli' pas une si'ule l'cjis dc^ la monnaie dans ses deux 
poèmes. Il est cepcjulant jjroliablc (|iie c'ost à la niaiivaiso 
interprétation des passades où il parle d'armes écliangéi's 
contre des liœiifs qu'il laut altribuoi" l'origine de l'erreur lé- 
jtétée par Plutarque, sans doute aprfts cent autres auteurs. 
D'anciens commentateurs n'avaient pas voulu voir dans Ho- 
mère ce qui y était, c'est-à-dire un marché fait par voie d'é- 
change, comme on les concluait tous dans les temps primi- 
tifs. Ils ont voulu voir dans l'expression bœufs le nom d'iuie 
espèce de monnaie qui aurait été nommée ainsi à cause de 
rimaj^e d'un bœul. De là le conte de Plutarque sur les l/œiif.i 
de Thésée. 

il faut aussi ranger parmi les fables ce que le même Plu- 
tarque rapporte des monnaies de 1er que Lycurgue aurait fait 
frapper chez, les Lacédémoniens pour empêcher les progrès 
du lu.\e. Ces monnaies, si volumineuses qu'il fallait, dit Plu- 
tarque, des charrettes pour porter de très -petites sommes, 
n'ont jamais existé que dans l'imagination féconde, et ordi- 
nairement plus ingénieuse, des écrivains de la (Irèce. 

r^a dimension de certains os romains (17 centimètres pour 
les plus grands, mais non pas les plus anciens ) a pu donner 
lieu à cette fable. Peut-être les Lacédémoniens avaient-ils 
eu d'abord des monnaies analogues à ces as romains avant 
d'employer l'argent, comme les autres peuples de la (Irèce; 
mais c'est là tout ce que nous pouvons accorder à Plu- 
tarque. Je sais bien que les défenseurs du philosophe de 
Chéronée pourront m'alléguer qu'un peuple moderne, brave 
et pauvre comme les Spartiates, a eu des monnaies de dimen- 
sions telles que, par analogie, l'historiette de Plutarque de- 
viendrait probable. En effet, au dix-septième siècle, en 1660, 
la Suède donna des marques monétaires à des tables de cuivre 
dont la plus grande a plus d'un demi-mètre de long sur 
30 centimètres de largeur. Mais ces tables (dont plusiems 
sont conservées au Cabinet des médailles de la lîibliothèque 
royale ) portent l'indication d'une valeur de convention , la 
plus grande 8 dalers : celte monnaie de géants fnt très-cer- 
tainement une sorte d'assignat auquel les nécessités du mo- 
ment avaient donné naissance. 

Pollux de Naucratis en Egypte, qui a parlé avec plus de 
détail qu'aucun autre auteur païen des monnaies anciennes, 
dans l'espèce d'encyclopédie qu'il composa sousMarc-Aurèle, 
nous fournit un argument précieux à l'appui de ce que nous 
venons d'avancer, à savoir que les anciens ji'étaient pas nu- 
mismatistes. Après avoir nonmié Phidon d'Argos comme le 
premier inventeur de la monnaie , après avoir fait l'énu- 
mération des autres personnages auxquels on avait également 
attribué l'honneur de cette invention , il finit par une phrase 
que pourrait signer un élégant ignorant de nos jours : « Mais 
1) qui pourrait songer à s'enquérir de pareille chose ? » Il dit 
aussi sur le ton de l'ironie : « Quelqu'un trouvera peut-être 
» glorieux de rechercher l'origine des monnaies. » Évidem- 
ment, si un savant, un érudit, comme Pollux, a parlé aussi 
irrévérencieusement des recherches qu'on pouvait faire sur 
les monnaies, c'est que ces recherches n'étaient pas estimées 
de son temps; on peut même dire qu'elles n'existaient pas. 

On vient de voir les préjugés en fait de numismatique 
dans l'antiquité ; il y en eut aussi au moyen âge , comme il 
y en a encore beaucoup de nos jours. 

Le type des monnaies de saint I^ouis, fort estimées du vi- 
vant de ce prince, à cause de l'excellence du titre, fut l'objet 
d'une méprise si universelle que Jean Villani, dans ses Chro- 
niques florentines, écrites sous le règne de saint Ijouis, dit 
qu'à son retour d'Egypte, te roi Louis de France aiait fait 
représenter sur le gros tournois , du côié de la pile, tes 
buies des prisons, en mémoire de sa captivité. Cette idée 
avait fait fortune parmi les peuples chez qui la mémoire de 
saint Louis fut en telle vénération que ses monnaies, après 
sa mort, furent conservées eî portées comme de vi ritables 



reliques, et que longtemps après lui on en fabriqua des fac- 
siiiiite en cuivre. La piété des admirateurs du saint roi croyait 
voir, dans la ligure informe qui y est gravée, les buies ou me- 
nottes qu'on se pci'suadait qu'il avait été contraint de porter 
chez les inlidèles. Un (lassage de Joinvillc où il décrit, sous le 
nom de bernicles, un supplice dont on menaça son maître, 
nous explique conunent les crédules populations du moyen 
âge .sont tombées dans cette erreur, et ont pris, con?me on le 
verra clairement plus loin, une église pour des menottes ou 
pour un instrument de supplice. Joinville dit : « Ils le mena- 
» cèrent de le mettre en bernicles, qui est le plus grief tour- 
•' ment qu'ils puissent faire à nully; et sont deux grands tisons 
" de bois qui sont entretenants au chef, et quand ils veident 
» y mettre aucun, ils le couchent sur le cousté entre les deux 
>i lisons et lui font passer les jambes à travers de grosses 
n chevilles, puis couchent la pièce de bois qui est là-dessous, 
» et font asseoir un homme dessous les tisons. Dont il avient 
» qu'il ne demeure à celui qui est là couché point un denii- 
" pied d'ossements qu'il ne soit tout desrompu et escaché. » 

Du Cangc, et après lui Leblanc, ont très-bien deviné l'er- 
retu' populaire; niais le préjugé était si l'oit de leur teiups 
qu'ils ont procédé avec beaucoup de ménagements de peur 
de paraître manquer de respect à la mémoire du saint roi.' 
Cependant Du Cange a suflisamment révélé la vérité : c'est 
(|ue le type apjielé cliaslel par les ordonnances des rois de 
France relatives aux monnaies était tout simplement une 
imitation grossiiire du temple de Louis le Débonnaire. 

Les premiers rois carlovingiens avaient adopté pour type 
de leurs monnaies un temple, symbole de l'Église, entouré 
des mots Chrisliana religio , ipii font parfailenient com- 
prendre l'idée qu'ils y attachaient. Avec le temps, par suite 
de la barbarie, et surtout de l'ignorance des graveurs, qui 
le reproduisaient de siècle en siècle sans le compiendre , ce 
type devint un v('ritable hiéroglyphe. On peut en juger eu 
examinant les diverses transformations qu'il a subies sur les 
dessins n°' 1 à 5. 




Fis- '• 

Le n° 1 est un denier d'argent de Louis le Débonnaire. 
En voici la description : Du ci'ité appelé vulgairement de 
nos jours face, mais qu'on appelait jadis croix, est en elTct 
une croix; la légende écrite en latin trahit l'origine germa- 
nique de nos premiers rois par l'aspiration M et le W : 
MLVDOWICVS IMP. (Hluilwig, empereur). Au revers, 
ou côié de la pile, on lit la légende : Clirisliana religio 
(religion chrétienne). Cette légende, selon un usage con- 
sacré, est écrite avec le X et le P grecs, qui rciuplacent le C, 
l'H et l'U romains. Au milieu est le temple, exhaussé sur 
deux degrés; le fronton, à la grecque, est surmonté d'une 
croix, et est porté par quatre colonnes au milieu desquelles 
est une autre croix. 

Les abbés de Saint-Martin de Tours copièrent ce temple 
sur leur monnaie, et il finit, au onzième siècle, entre les 
mains d'ignorants monétaires, paroll'rir la figure qu'on peut 
voir sur le revers du n " 2. De ce côté, on lit : SCS Martinivs 
(Saint-Martin); au centre, les vestiges du temple; du côté 
de la croix, la légende est ; Turonus Cici, abréviation vi- 
cieuse qui signifie Cilé de Tours. L:\ monnaie de ces abbés 
ayant obtenu une grande célébrité de beauté, fut imitée elle- 
même par une infinité de seigneurs, petits et grands, et par 
les rois de France, qui eux-mêmes copièrent cette légende, la- 
quelle a doiuié naissance au système célèbre appelé tournoie <^ 



/.a 



M AT. A s IN IMTTORKSQUE. 



cause de ce mot Turonus. La livre tournois, dont nous avons 
cncoi-o entendu prononcer le nom dans notre enfance, dans 
les preniities ainx-'es de la Restauration , avait triomphi! de 




Fi". 



la livre parisis environ sons Charles VIII. Qu'on examine à 
prdsent le gros tournois de saint Louis, qui porte le n° 3; on 







-') 



X? 



m^ 



Fig. 3. 



y reirouvora la légende Turomis Civis, et on y reconnaîtra 
le temple de Louis le Débonnaire dans la figure exorijilaiitc 
appelée si longtemps mcnolld', buies ou bernicks. Les lé- 
gendes signifient, du côté de la croix : Que le nom de Dieu, 
Ïfolre-Seigneur J.-C, soit béni. Puis, Louis, roi. 

Voici ce leniplc, n" /i, déguisé êous une forme encore plus 




rig. 4. 

héléroclile, sur une monnaie iuéilile qui doit avoir élé f.iljii- 
quée dans le canton de Lausanne ou dans le CluibKiis, vits 
■a fin du (louzli'Mie siècle. Celle pièce est une iniitaliun leili'- 
mcnl servile des deniers de J,ouis le Débonnaire qu'elle ne 
porte niênuî pas le nom du lieu où elle a élé fabriquée. On 
y lit : Ludovicus imp., cependant sous une forme moins 
icutonique, et Criana religio. Sous le n" 5, on peut voir le 




Fis. 



temple, copié d'une manière plus élégante. Il devient, ici, 
une église gothique, mais il conserve le fronton carlovingicn, 
très-reconnaissable , malgré une solution de continuité très- 
visible entre le fronton et le portail qui affecte la forme ogi- 
vale. Cette pièce a élé frappée i Bruxelles en lirabant vers 
1280. La légende Monda biuxellensis a remplacé le Tu- 
ronus cicis. 

11 y eut aussi une autre erreur plus tenace que celle des 
menottes, car quelques personnes la partagent encore au- 
jourd'hui : c'est celle qui faisait donner au type des monnaies 
de Gênes le nom de Machine à couper (a Icie. Leblanc, 



dans son Traite historique des monnatesde Franee, parlant 
des monnaies frappées à ("ifnes pendant la domination fran- 
çaise, dit : « La légende de ces monnaies du côté de la croix, 
n Conradus rex Itomanorum , est i remarquer, aussi bien 
Il que la figure qui est de l'autre côté dans le milieu de la 
» pièce, qui est une machine dont ils ( les Génois) se ser- 
11 voient pour couper la tète. » l'.n effet, l'objet représenté 
sur les monnaies de cette célèbre république penilant plu- 
sieurs siècles ofire quelque ressemblance avec noire guillo- 
tine et avec les aulies machines do ce genre tpii, sous divers 
noms, ont servi à la décapitation dans plusieurs pays de 
l'Europe dès le seizième siècle. De plus, comme l'empereur 
Conrad III avait donné à la ville de Gènes les droits réga- 
liens de monnaie et de glaive, jus tnoneta: et gladii, ou 
croyait que la fière cité, qiu conserva toujours le nom de 
Conrad sur ses monnaies, y avait voulu placer également 
l'iuslrumcnt du supplice , signe de souveraineté. 11 n'en 
élait rien. Il s'agissait, comme pour les monnaies qui pré- 
cèdent , d'im type ancien devenu inintelligible à force de 
barbarie. Qu'on examine avec soin le n° 6, et on y recon- 




Fig. fi. 

nailra une povie de ville, un portail, qui finit par res- 
sembler à un coupe-lêle sur le n° 7. La légende du n" G 
est, du côté de la face, IILVDOVVICVS IMP A^ G {Illud- 
U'ig, empereur, auguste). Au lieu de la croix, on voit 
le buste de l'empereur; au revers, le nom de la ville où 
ce déniera été frappé : Arclalvm (Arles). Quant au gros 
d'argent, n" 7, il porte, comme on l'a dit, d'un côté le nom 




de Oinrad, le fimdaleur de la république génoise, et de 
l'antre celui de Louis Xll , le destructeur de rind('pendance 
de Gènes. On pouriait ajouter à la dénioustralion que le 
nom lalin de Gènes, Janua, signifie porte, et que, par con- 
séquent, ce symbole, devenu plus tard si barbare, avait pu 
élre choisi dans l'origine ù cause de l'allusion qu'il faisait 
au nom de la cité. 

Nous n'avons pu citer ici qu'un très-petit nombre des 
erreurs populaires au sujet des médailles ; mais si nous 
avions voulu ciler celles commises par les numismalistes 
eux-mêmes, pendant que la science élait encore dans l'cn- 
f.ince, nous aurions écrit un livre et non un article. Nous 
nous réservons de traiter daffs un second article d'une autre 
espèce d'erreurs en fait de monnaies et de médailles : nous 
voulons parler des idées erronées qui ont cours sur la rareté 
et la valeur vénale de certaines pièces. 



BDREAUX d'abonnement ET DE VENTE , 

rue Jacob, 30, près de la rue des Petits- Augusdns. 
Ini|iriineric de L. Martinet, rue Jacob, 3o. 



MAGASIN PITTORESQUE. 



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MAUSEILLE. 

Vor. In Taille Jc5 ,lix picniit-ios aiiiiiTS ; cl i3<7, p. io5, l'Aqiudiic de Roqiiefavoii 




Maistille. — Alibayc de Sainl-Victor el Bassin de carénage. 



§ 1. Histoire de la ville. 

Nous ne chercherons pas à faire connaître eu quelques 
.ignés tout ce que la ville de Marseille priiseule d'intéressant 
1 l'historien et à l'économiste, sous le double rapport des 
révolutions passées de sa population, et de la prospérité ac- 
tuelle de sou commerce. Une cité qui a été fondée avant 
Home elle-même ; qui a niélé le sang grec au sang des Ligures, 
premiers habitants des rivages de la Provence ; qui a porté 
aux limites du monde antique l'activité el la gloire du génie 
industrieux des Phocéens ; qui a nourri une république assez 
forte pour disputer J Carlharge l'empire de la Méditerranée, 
et assez sage pour être mi modèle envié des Bomains eux- 
mêmes ; qui a été renouvelée ensuite par l'occupation des 
Romains ; qui a abrité leur marine dans ses ports, leurs 
soldats dans sa citadelle, leurs patriciens dans ses campagnes ; 
qui, au milieu de l'invasion des Barbares, a maintenu les 
derniers rapports de la Gaule avec le commerce de l'Orient, 
avccrcmpire de Constanlinople; qui, sous les Mérovingiens, 
a été l'unique port que les l''rancs ont entretenu et se sont 
partagé sur la Méditerranée ; qui, dans les crises d'où la dy- 
nastie carlovingicnne est sortie et où elle s'est engloutie de 
nouveau, a été le but presque continuel des attaques des 
Sarrasins; qui vit bientôt s'élever dans le royaume de Pro- 
vence le premier état démembré de l'empire de Cliarlemagne ; 
qui dès lors tour à tour donna ses rois à l'Italie et reçut ses 
comtes de l'Espagne ; qui, en portant les croisés au tomjjeau 
du Christ, rouvrit au négoce français le chemin du Levant ; 
qui avec son antique richesse retrouva le goût de son an- 
cienne liberté, et se modela sur les formes politiques des 
villes italiennes pour tâcher de rivaliser avec leur fcrlune ; 
qui faillit trouver dans la Ligue l'occasion de consacrer sou 
indépendance ; qui ne perdit alors l'autonomie qu'au moment 
où la France, parvenue an plus haut point de sa grandeur, 

ToMI XVI. FtVIllER 1843. 



allait lui en communiquer tous les bienfaits ; qui, pendant 
les deux siècles où la I'"rancc a eu la prépondérance dan 
l'empire puissant des Turcs, a été l'intermédiaire de toutes 
nos relations avec lui ; qui, lorsque cet empire est déchu, eu 
a vu de nouveaux s'élever sur les côtes d'Afrique comnn' 
pour accroître le mouvement de ses allaircs : d'une pan 
l'Egypte érigée en royaume par un prince empressé à échanger 
avec nous toutes les richesses du Nil , de l'au'.re l'Algérie 
devenue française, et attirant, à travers la Provence, les pro- 
ductions et les capitaux de notre pays, en attendant qu'elle 
lui renvoie par le même canal les fruits d'une colonie féconde 
et sûre ; une cité qui a ainsi reçu le mélange de toutes les 
races, qui a marqué dans toutes les révolutions, qui voit 
chaque jour arriver dans ses fabriques, dans ses entrepôts, 
sur son port, toutes les créations de la nature ou de l'industrie; 
une cité pareille ne peut pas laisser enfermer en quelques 
phrases toute son histoire et tout son commerce. Un des plus 
habiles magistrats qu'elle ait eus, M. le comte de Villeneuve, 
a essayé d'embrasser tous les éléments de cette grande des- 
tinée dans une publication qui, commencée en 1821, n'a été 
achevée qu'en 1829, et qui, sous le titre de Statistique du 
département des Bouches- du- Rhône , et en !i volumes 
in-Zi" de 1200 pages, ne contient pas tout ce qu'il faudrait 
dire sur le passé de la ville et sur son présent. Les recherches 
historiques de notre époque, l'accroissement considérable de 
nos relations commerciales, fourniraient de longs suppléments 
à qui voudrait compléter cet ouvrage. Pour nous, nous vou- 
lons seulement indiquer quelques points dans ce champ si 
étendu. 

§ 2. Plan de la ville. 

Une ville, comme un monument, doit, avant tout, être 
belle par le plan. Mais ordinairement le plan^'une ville ne 
sort point tout formé de la tête d'un artiste ,'Corame celui 

7 



50 



MA(;ASliS l'I i T(IIII':S(JIIK. 



(rtin iiuiniiiiu'iit ; ol ic n'csl pciit-i'tre point à i(>j;ii!Ui'r. 
Les arlisli's sacrifk'iil trop souvoiil la beiuiK'^ iiiléiii'ine de 
la ilislribiitiun , qui ne se laisse sentir que p.if des intel- 
liU'i'ces distin^'iK'cs, à la beauté exlérieiiic des façades, 
qui est le sujet des extases d'nne iiuiltitiide peu e'clainîe. 
C'est le temps qui dessine les villes peu ù peu et par aceiois- 
scnii lits successifs , appropiiés à des besoins profonds , 
d'où naissent toujours les plus beaux motifs de décoration. 
Il y .( cependant des époques où, les villes s'éparpiilant hors 
desi iiceintes primitives, il est nécessaire qu'un esprit salace 
et leriiie comprriine les tendances diverses qui les entraînent, 
^■•.s dirige, tiri^ le plus juste parti des anciennes parties dé- 
!,:issi'es, des parties nouvelles cnvaliies, établisse enlie toutes 
d'Iianiionieux rapports et mette la marque du (;énic d'un 
seul liomnie siu- les créations dillérentes de la succession 
des siècles. Marseille, après avoir déje'i passé plusieurs fois 
par ces époques critiques , s'y voit de nouveau ramenée au- 
jourd'hui par un nouveau développement de sa richesse. 

La ville primitive, fondée par les Phocéens, était assise 
tout entière sur cette crête où est aujourd'liui reléguée la 
partie la plus pauvre de !a iwpidaliou. Au lieu de se déve- 
lopper comme aujourd'hui sur tous les côtés du port, qui est 
le centre même de la cité actuelle, elle s'étendait imiqiiemi'iit 
au nord de ce port jusqu'à un autre port plus petit, qui s'ap- 
pelait le port des (laulois, porlus (jallicus , et qui, aban- 
donné pendant le moyen âge, se relève aujourd'hui sons 
le nom défiguré de port de la Joliette. Il paraît que lorsque 
les Uomains se rendirent maîtres de la ville, ils se réservèrent, 
d'une part, pour les logements de leurs soldats, la citadelle 
tpii dominait le grand port ; de l'autre, à l'usage particulier 
de la marine, le petit port placé en arrière du premiii-. 
Même sur cet emplacement resserré, il y avait au moyen 
âge deux villes séparées, vivant sous des lois et des puis- 
sances distinctes. La ville haute comprenait la citadelle 
romaine, qui avait vue sur le grand port ; de là, en suivant la 
mer qui battait et qui emportait son rivage élevé, elle gagnait 
les fortifications qui devaieijt proléger le petit port ; elle 
couvrait le rivage de ce port et, tenait le port lui-même sous 
sa juridiction. C'était la ville épiscopale, soumise à l'évêquc 
qui avait succédé à l'autorité romaine, et qui louglemjis 
l'iilreliul resi)oir de l'y faire reparaître par ses relations a\ec 
l'empyri'ur de Constautinople. La ville basse, s'étemlaiU au 
midi tout au long du grand port, et au levant ouvrant direc- 
tenienl siu' la campagne, avait conservé tout le mouveiiienl 
des allaires de Ja terre et de la mer ; elle obéissait à un dé- 
légué du comte de Provence et .s'appelait pour celte laisou la 
ville comlale. Les deux villes élaicnt séparées l'une de 
l'autie par des murs; le i)arallélogranime à peu près régu- 
lier qu'elles formaient ('■(ait du reste défendu par d'épais 
lenipai ts, même du coti' du grand port, où des ouvertures 
pratiquées <lans l.i niuraille, et qui ont laissé le nom de 
(jrutlis à quelques rues ailjacentes, domiaienl passage aux 
marchandises Iraiisiiorlée» du port tlans les marchés iulé- 
riems. 

Indépcjidamuient de ces deux villes, nue troisième \ille se 
forma peu ù peu autour de l'abbaye de Saint- Victor , (jui, 
placée eu face de rancicnne ciiadelle romaine, gardait la 
rive mériiUoiiale du grand porl. La puissante abbaye étendit 
son patronage sur les campagnes euvironnanles , siu- li's 
églises qu'où y a\ ail bâties, sur hs hameaux qui se groupaient 
aulom- de ces édifices. Parmi les principaux oiatoircs ainsi 
dispersés dans les champs, il faut nommer, après la cha|H'lle 
de Aolie-ltamede la (larde, qui de bonne heure fut changée 
en forteiesse , la chapelle de Saint-Kerréol et le cimetière de 
Paradis, qui ont donné leurs noms aux plus beaux quartiers 
de la cité moderne. Ce qui n'était que les faubourgs est de- 
Yeuu le séjom- privilégié du commerce et de la fortune ; 
l'ancicnue ville abbatiale est aujourd'hui la ville élégante. 
C'est celle-ci qui tend le plus à se développer cl à .se ré- 
pandre. 



ICIle forme actuellement, sur la rive méridionale du grand 
port, conmie un conlre-poi<ls aux deux villes antiques, qui 
sont placées sur la rive septentrionale et (|uc je confonds 
désormais en une seule. La ville qui s'élève sur les fonde- 
ments grecs, et celle qu'on a biltic récemment sur les terres 
abbatiales, sont ainsi séparées par le port, mais elles se re- 
joignent au-di;ssus de lui ; là elles viennent aboutir dans une 
ville dilférente encore des deux autres et qui leur sert de lien 
et de codronneinenl comimin. Celle-ci, véritable clef de voùle 
de la cité, a été, pour celle raison même, l'cdjjet particulier 
des pensées de Ions les arlisli's qui ont songé à ordonner, à 
rattacher et à reteidr enseud)le toutes les parties anciennes 
et nouvelles du plan général. Dans celle vue jilnsicurs projets 
ont été conçus. 

Il parait que \au])an avait eu l'idée d'envelopper les deux 
premières villes par un grand canal qui aurait pris l'eau de 
la nier en avant de la ville grecque, et qui l'aurait rendue à 
la mer an delà de la ville abbatiale. Celte voie d'eau qui, au 
milieu, aurait communiqué avec l'extrémité inlêrieure du 
porl, et qui r.urail servi à en emporter les marchaiulises ' 
dans toutes les direclions, serait devenue l'axe commun des 
deux premières villes qu'il aurait entourées, et d'une troi- 
sième ville établie sur sa berge supérieure pour tout cou- 
ronner. On a mis à exécution le plan de Pugel, architecte 
illustre autant que grand sculpteur, et qui conçut, sur la fin 
de ses jours, la noble ambition de renouveler la face de sa 
ville nalale. Là où Vauban proposait de creuser un canal , 
Pugel proposa d'établir une voie de terre pour la grande 
circulation. Celle voie, commençant à l'issue même de la 
roule d'Aix, devait êlre inaugurée par un arc de liiumplie 
construit sur mv place ronde et élevée d'où ou ))ouvait do- 
miner toute la ville, descendre ensuite et courir en droili- 
ligne depuis l'entrée de la ville grecque jusqu'à la sortie de 
la ville abbatiale , en s'élargissant à leur rencontre com- 
mune, de manière à former, dans le centre, un cours tra- 
versé là par deux voies opposées, l'une destinée à jeter sur 
le port iout ce que le mouvement des affaires entraînait, 
l'autre à ver.ser le flot des promeneurs et des oisifs sur les 
allées ]>ercées au milieu de la \ille supérieure. Ce plan plus 
noble, mais moins original et moins utile (pie celui de Vauban, 
a donné à Marseille, par ses longues cl larges ouvertures, par 
le peuple immense qu'il permet de surpiendie d'un même 
regard à la Ibis au milieu de ses aifaires et de ses plaisirs, j(; 
ne sais quel air de gaieté, d'abondance et de vie qu'on ne 
trouve nulle part ailleurs. 

IJans l'état présent, Marseille ressemble à une balance liar- 
monieuscmenl pondérée, dont le port formerait l'arbre, 
dont la ville giecque et la ville abbatiale formeraient les 
deu\ plateaux semblables, dont la grande ligne du Cours 
formerail le lléaii, cl doni enrin la \llle supérieure sciait la 
couronne. 

Mais ou fait en ce moment de grands travaux qui pour- 
raient déranger ce sage équilibre i>i ou ne veillait à leur juste 
disiribulion. Pendant l'('poque de la restauration, la ville 
supérieure est celle qui paraissait obtenir le plus de dévelop- 
pemenls ; oh avait essayé d'y jeter toutes les promenades, 
Mais le luxe croissant toujours, et les voilures .se multipliant 
dans la ville, on a été obligé de chercher ailleurs un espace 
plusélenduel plus uni où elles pussent prendre carrière. On 
s'est souvenu alors du plan de \auban, el sur la ligne par 
laquelle il avait voulu conduire à la mer son grand cjnal, on 
a formé, sous le nom de Prado, de longues allées, faisant 
suite au prolongement du Cours, el enveloppant lanclenne 
ville abbatiale en retendant. C'a été pour les quartiers assis 
sur l'emplacement de cette ville abbatiale le motif d'un ac- 
croissement très-considérable qui se continm' et qui peut 
dépasser les bornes. 

IVndanl ce leinps, on commençait dans l'ancienne ville 
grecipie des coosiruclions giganlesqiies destinées à en dou- 
bler aussi riiniiorlaiice. Le petii poil , connu des anciens 



MAGASIN J' ITT or. ES QUE. 



M 



BOin le nom tic port gaulois, et iui moyon àgc sons ci'liii de 
porl épiscopal, avait pou ù peu disparu par le double t'iïet 
des envaliisseiiifiits de la mer qui eu n emporté les rives, et 
(le l'incurie des lionimes qui, n'ayant pins à s'en servir, en 
avaient laissé conililer le bassin. Le Rrand port, parlapé au 
moyen à^e enl[e la ville comtule et la ville abbatiale qui en 
gardaient les deux rivages, ne sullisant plusaujourd'bui pour 
contenir tous les navires qui s'y rendent de tous les points 
du monde, le gouvernement a songé 1 rétablir par de vastes 
digues l'enceinte détruite du port secondaire que le peuple 
appelle le port de la Joliette. Ce port, qui communiquera au 
jiort principal par un canal placé en avant même de la ville 
grecque, amènera au pied de la ville primitive un immense 
mouvement de charrois, de marchandises et de négociations ; 
il y dévelojjpera nécessairement des quartiers nouveaux qui 
rappelleront la vie de la cité là même où elle a commencé. 

Kn présence de ces accroissements considérables de la ville 
grecque et de la ville abbatiale, il est d'une sage administra- 
tion de porter les grands travaux qui restent encore à faire 
vers celle ville supérieure qui réunit les deux autres-, qui les 
pondère et qui les couronne. Plusieurs monuments inipor- 
lanls trouveront naturellement leur place dans cette partie. 
La ville grecque est à la fois l'atelier, le chantier et l'en- 
Ireprtt de la cité ; c'est là que le peuple travaille et fourmille. 
La ville abbaliale est la bourse et le bazar; c'est là que les 
négociants traitent les alîaires du monde, et en exposent les 
produits dans des magasins spacirux et élégants. La troi- 
sième ville est destinée à devenir comme le forum des deux 
autres; là il faut jeter les établissements qui doivent donner 
aux contemporains et transmettre à la postérité une image 
imposante et durable de la civilisation, de l'intelligence et du 
luxe de cette belle cité. Déjà on y fait aboutir deux immenses 
lignes de constructions qui marqueront à jamais la puissance 
et le génie audacieux de notre âge. D'une pari, le chemin de 
fer y versera, par un d('bar(ladère digue sans doute du faste 
des Marseillais, les populations qui de toutes les parties de la 
France et de l'Occident viendront chercher leur port, leurs 
comptoirs ou leurs plaisirs. De l'aulre, le canal que Marseille 
a fait construire à grands frais, qui va chercher les eaux de 
la Durance, qui les amène à travers un immense espace 
marqué par des monuments admirables, pourra les épancher 
dans un de ces bassins dont Home ofl're tant d'exemples et 
qui font écumer tout un llcuve aux yeux ravis de la multi- 
tude. Entre les deux Ilots du peuple et de l'eau , de vastes 
constructions devront annoncer que la cité, douée de toutes 
les ressources de la fortune, a su aussi s'associer dignement 
au culte de l'esprit; on verra donc ligurer au centre même 
de ce forum de la ville la cathédrale qui, délabrée aujour- 
d'hui, et enveloppée sur le bord de la mer par le tumulle du 
port nouveau, va être reconstruite dans un emplacement 
choisi, et avec un goût excellent. L'opinion, égarée un instant 
par la rivalité des quartiers, rendra ses faveurs à ce piojel 
que la haute intelligence de l'archileete a mûrement étudié, 
et que la sagesse du conseil municipal a adopté. Non loin du 
temple de la religion, on en éleveia un au savoir. L'n hôlel 
sera bâti pour recevoir la Facnllé des sciences dont Marseille 
allend rinslllution, et où elle apprendra à diriger avec pii'- 
cision la marche de son industrie, en même temps qu'elle 
donnera la mesure de son aptitude et de son goût pour les 
éludes. Bleu d'aulres édifices publics pourront s'ajouter à 
celix-là dans les mêmes lieux. Marseille manque de monu- 
ments ; et ceux que ses linances engagées par des entreprises 
gigantesques lui permelironl de consacrer aux arts, aux 
lettres et aux professions libérales, trouveront leur place na- 
turelle dans cette partie de la ville qui assiste au mouvement 
des alTaires sans eu être agiléi-, qui les voit pour ainsi dire 
passer devant elle, et qui eu leur servant de vestibule doit 
rappeler à ceux qu'empoite leur tourbillon qu'il y a dans la 
Vie autre chose que la matière, la fortune et le succès. 

C'est ainsi que nous euieudons le plan d'une ville qui ren- 



ferme autant d'éléments de prospérité ipi'en ont jamais 
possédé les elles les plus riches et les plu» spirituelles di> 
l'antiquité, qui égale l'opulence de ces cités et qui doit se 
piquer de rappeler leur gloire. Nous allons parler maintenant 
de quel([ues-uns des rares monuments qu'elle conserve, et 
que nous avons fait graver. 

S 8. L'AiiiiAVK DE .Saint-Victor. 

La iradilion qui faisait Instituer l'église chrélienne de 
j Marseille par I.azare, l'ami du Christ, le frère de Marthe et 
de Marie, est si peu fondée qu'il est avéré que la ville entière, 
demeurée païenne, au milieu des grandes occupations de 
sou commerce, jusqu'au règne de Dioclétien, mit en pièces 
en l'année 303 le corps d'un capitaine romain nomuK' Victor, 
récemment initié au christianisme. Un siècle après sa mort, 
l'abbaye qui porte le nom de ce premier martyr marseillais 
fut érigée par un homme dont riiistoire se lie à toutes les 
grandes questions du christianisme primitif. 

Cassien, dont on ignore la naissance, avait passé .sa jeunesse 
en Orient ; il avait d'abord médité en Palestine dans le mo- 
nastère de Bethléem ; il s'était rendu ensuite à Constantinople 
où il avait reçu les instructions de saint Jean-Chrysostôme; 
il séjourna plus tard à Home. Après a\oir assisté, dans tous 
ces grands centres de la chrétienté, aux dispute» que soule- 
vaient les matières rie la grSce, il resta assez fortement imhu 
des principes de Pelage , qui enseignait que par les seules 
forces de son âme et de son esprit l'homme peut arriver au 
salut. 11 apporta ces opinions à Marseille, où il se retira sur 
la fin de ses jours : le premier sans doute il agita en France 
les questions qui , par la controverse de Port-Royal et des 
jésuites, troublèrent profondément notre pays au siècle de 
Louis XIV. 11 eut un succès qui lient du prodige. Sur les 
rochers, sous les bols de pins où il se faisait entendre, les 
populations accouraient autour de lui pour se soumettre à sa 
direction. 

Il fonda pour ses innombrables disciples deux monastères. 
Le premier, consacré aux hommes, fui assis sur les grottes où 
quelques amis de saint Vidor avaient recueilli ses restes au 
siècle précédent; il s'éleva ainsi en ûlO, hors de la ville, au 
delà du port, au penchant des coteaux qui garantissaient ce 
bassin des vents du midi. Le second, destiné aux femmes, 
et placé sous l'invocation de saint Sauveur , occupa, à une 
époque qu'il est plus difficile de fixer, eu face du premier, 
au dedans de la ville, sur la rive septentrionale du porl, une 
partie de la forteresse délaissée par les soldats romains, an- 
tiques ruines dont une autre ])arlie voisine servit de rési- 
dence, du vivant de Charlemagne, à l'évéque Babun el a 
retenu son nom. Ou trouve encore sous terre, en cherchant 
bien dans ce quartier, de vastes salles et de grands corridors 
de construclion romaine, qu'on appelle les caves de Saint- 
Sauveur, qui appartenaient .sans aucun doule au couvent, et 
avanl lui à la forteresse, débris unique et trop peu connu à 
Marseille même de l'ancienne cité. 

I. 'abbaye de .Saint-Victor a eu une très grande célébrilé 
dans le moyen âge. Comme l'abbaye de Lériiis, comme l'é- 
glise d'Arles et l'église de Lyon , elle tint longtemps aux 
traditions orientales et demeura sinon lioslile au moins 
étrangère au mouvement de l'Église de Rome. Aussi n'obtint- 
elle qu'assez lard les immunités que Borne et les princes 
soumis à ses lois accordaient volontiers aux autres couvents. 
L'abbaye de femmes que Cassien avait fondée reçut, par 
exemple, l'immunité dès ô96, de la main même du pape 
saint Crégoire le Grand, qui l'exempla alors de la juridiction 
temporelle de l'évéque. Ce fut seulement deux siècles après, 
en 790, que Charlemagne exempta le monastère de .Saint- 
Victor delà juridiction des juges ordiiiaii es. Il est à souhaiter 
que le savant M. Guérard, qui a déjà rendu tant de services 
à l'érudition française par la publication du Polyplique de 
l'abbaye de Saint-Germain des Prés et par celle des Cartu- 



52 



MAGASIN l'ITTOUKSniJE. 



laiies (le Saint-Borlin pl de Saint l'iTe de Cliarlres, nous fasse 
part bientôt du Cartiilaiic de Saint-Victor qui est d('[>os(' dans 
ses mains. On y pourra suivre, sur les pièces antlieiiliques, 
riiisloirc d'un des plus grands établissements reli;;ieu\ de la 
France. On y verra que la protection accordée par ce nio- 
nasti''rc aux vaisseaux qui venaient s'abriter aux pieds de ses 
murailles, a considérablement contribué à entretenir la vie 
du port dont il partaRoail les revenus avec les magistrats de 
U ville basse. 

On s'arcordi' j croire que vers la fin du neu vif'mc siècle, sous 
le règne des peiits-(ils de Cliaricmagne, les Sarrasins, ayant 
envalii de nouveau l,i Provence, détruisirent les fondations 
religieuses que Cassien avait instituées hors de la ville de 
Marseille. On pense que c'est alors, vers 870, qu'aiirès le 
martyre de sainte lùisébie , les femmes cassianili's furent 
liansporlées dans l'intérieur de la ville, dans quelques salles 



désertes de l'ancienne forteresse qui prirent i cette époque 
le nom de monastère de Saint-Sauveur, l/abbayc de Saint- 
Victor larda plus longtemps de se relever. Ce n'est que cent 
ans après, i la fin du dixième siècle, vers 965, que le premier 
des vicomtes de Marseille, Guillaume I", secondé par son 
frère Honoré H, évèquc de la ville, entreprit de rétablir 
l'illustre monastère. On pense toutefois que la consécration 
n'en fut faite qu'en lO.'jO par le pape r.enoil IX. Kncore 
somble-t-ilque le bAtiment, demeuré imparfait, fut repris en 
1200, et terminé seulement en 1279. Mais même cette mau- 
vaise maçonnerie croulait déjà an siècle suivant, lorsque le 
pape Urbain V, qui avait élé abbé de Saint-Victor vers 13.00, 
lit vers lOGj reprendre les murs de l'ancienne église, li's 
releva en pierre de taille et les accompagna de hautes tours 
carrées. Il en reste aujourd'hui une seule sous laquelle l.i 
porte est pratiquée. Les autres, qu'on peut apercevoir dan'^ 




Mavseille. — Loge ou Hôtel de ville. 



notre dessin, sont <l'un appareil diiïérent et d'une ennstriiction 
beaucoup plus réci'ulc. On a, dans les temps modernes, sin- 
gulièrement remanié ce vieil édifice vaste et défendu comme 
une citadelle; notre époque en a fait un monceau de ruines, 
au milieu desquelles elle n'a guère laissé subsister que l'an- 
cienne église. 

Cette église , dont le plan assez mesquin ressemble beau- 
coup à tous ceux qu'on faisait au onzième siècle, n'e.st vrai- 
ment rcmarqnahie que par ses souteiitiins, qui datent évi- 
demment de la fondation même de l'abbaye, c'est-à-dire du 
conuueiicement du cinquième siècle. 1,'art romain lui-même 
y parait dans sa force et dans sa puissance : c'est une église 
inl'ériiMire qui , pour la beauté mâle de ses proportions cl 
poui- l'i^nergie de l'appareil, rappelle les plus vigoiueiix mo- 
numents des Latins, l'ar inalheur, lorsqu'on a refait l'église 
supérieure, comme on était incapable d'eu mesurer les par- 
lies sur les arcs immenses du souterrain , on a été obligé de 
c/)uper ceux-ci par des murailles destinées à servir d'appui 
aux piliers des nefs étroites construites au-dessus de ces 
belles voflles. Ainsi on a gâté la crypte, parce qu'on ne 
savait élever sur elle qu'un monument médiocre. Mais , 
malgré les offenses qui lui ont élé prodiguées par l'Igno- 
rance des archilccics du moyen fige, .''reiivro romaine sait 



montrer encore toute sa grandeur à qui sait la regarder. 
De nos jours, au pied du monastère, dans un emplacement 
occupi' autrefois par son cimetière, on a creusé un bassin de 
carénage, que l'on peut voir dans noire gravure, et qui est 
déjà trop petit pour suffire au radoubage des navires du poil. 
Tous les bruits, tout le mouvement de l'industrie moderne, 
se mêlent ainsi , dans cet endroit , de la manière la plus pit- 
toresque, aux souvenirs qui planent sur les créneaux silen- 
cieux do la vieille abbaye. 

S li. L'IIOTEL DK VILLE. 

L'ancien hôtel de ville de Marseille était situé 5 mi-colcau 
de la crête sur Inquelle la ville épiscopale était fortifiée. La 
place des Accotdes, dont il ornait un des côtés, servait aux 
rassemblements du peuple qu'on appelait les parlements. Le 
palais do justice a remplacé là, aujourd'hui, le palais des 
magistrats de la ville centrale. 

Au dix-septième siècle, à l'époque où l'on reiuania le plan 
de la ville, dès que, pom- faire communiquer la vieille cité 
avec les deux cili's nouvelles qu'on élevait sur les douv autres 
côtés (lu port, on eut abattu les antiques remparts, il devint 
nécessaire d'établir le siège de l'adminislralion municipale à 



MAGASIN PITTO II E SQUK. 



53 



la portée des Iiabilanis de tons les quartiers et sur le tbéfitre 
même de leurs grandes afTaircs. On construisit auprès du 
port, i peu prts vers le même tcuips, un édifice qui sert 



aujourd'luii d'iiôtcl aux successeurs des consuls de Marseille. 
Comme on le pourra voir par le dessin que nous en avons 
fait graver, c'est une construction d'une assez médiocre 




Arc de triomplic ou Porte d'Aix. 



étendue : elle a été primilivcnieut deslinéc à servir de bourse 
aux Marseillais, qui y truilaieiit leurs affaires dans une vasle 
salle occupant presque tout l'espace du rcz-de-cbaussée. 
Trois salles parUigeaient tout le premier étage. Ce qui est 



singulier, c'est qu'on ne trouve pas d'escalier pour nioukr 
directement du rez-de-cliausséc ii ce premier étage. L'esca- 
lier par où l'on arrive à celui-ci se trouve dans une maison 
voisine, qui encore est séparée de l'bôtcl par une rue; il 







Plage à l'cxtrétnilé de la promenade du Prado. 



francliil la rue sur une voûte légère. Cet escalier, si bizarre- 
ment placé, a du reste tous les airs d'im monument; au bout 
de la première rampe, au pied de la statue de Ubertat, qui 
livra la ville à Henri IV, il se partage en doux grandes rampes 



latérales, réunies à leur sommet par un beau palier chargé 
de colonnes. Mais, comme une bizarrerie ne peut jamais aller 
seule, tandis qu'il affiche tant de luxe pour conduire par un 
trou dans l'hôtel voisin , il n'a qu'un passage ténébreux et 



MAGASIN IMTTOUKSUL'K. 



masqii(< clans un n)iir lalt;ial pour mener aux nombreux bu- 
reaux qui remplissent la maison où il s'élève. 

On a voulu rendre l'ugel responsable de ce plan extrava- 
gant, et on a accrédité Tidéo que le grand arcliitccle l'avait 
dessiné do sa main. Il paraît qu'il n"a ni?nie touché fi la dé- 
coration que pour y sculpter un écusson aux armes de Krance. 
l'ii architecte italien, dont le nom inconnu du vulgaire ne se 
trouve même pas dans les livres les plus étendus consacrés 
ù la description de Marseille, doit, à ce (pi'il parait, porter 
seul l'éloge ou le blàiue de ce monument. Il l'o élevé à l'i- 
mage d'un assez grand nombre de palais génois construits 
sons le règne de Louis XIII, dans le goût pesant et recherché 
h la fois du Borromini. On dirait une de ces loiu-des vestes 
toutes chamarrées d'or et de festons dont les seigneurs prirent 
alors la mode de s'accabler. I.e premier nom donné à l'hôtel 
fut lui-même italien : on l'aiipela la f.oyc, parce qu'en Italie 
[.iiygiu sert à désigner la bourse des marchands. Ce nom 
s'est conservé dans le peuple jusqu'à nos jours, pour nous 
faire juger quelle action particulière les ultramontaiiis ont 
eue sur les habitudes et sur les goilts des provinces méri- 
dionales de la France. Les traces de celte inihience se per- 
pétuent, nombreuses et plus brillantes, aux environs de 
Marseille, dans une foule de très-belles campagnes, dont les 
bàliinents, les perrons, les balustres, les parterres m(?«iie, 
rappellent cvactement les ancieniu's ville italiennes, 

Ces beaux morceaux doivent d'autant plus être recom- 
mandés à l'attention publique qu'à Marseille on s'empresse 
moins de les indler. 11 serait i souhaiter que la colonie do- 
rionne en fût encore au régime de Lycurgue et de Minos, 
pour qu'au nom de ces législateurs impitoyables on pût forcer 
les habitants à renverser toutes leurs maisons de fond en 
comble, et à les relever sur un plan nouveau. On n'imagine 
rien de plus contraire à toute espèce d'art, de goflt et de 
commodité que la distribution de la maison marseillaise. La 
largeur en est invariablement mesurée par trois fenêtres dont 
une est consacrée à la cage de l'escalier, en sorte qu'il faut 
laiie une course continuelle sur une échelle roide ( t étroite 
pour passer d'une chambre à une autre. C'est ainsi que les 
lionmies du moyen âge vivaient dans leurs tours, où, en 
ras d'attaque, ils prolongeaient leur défense d'étage en étage, 
en rompant l'échelle sous eux. On demande s'il ne serait pas 
permis de mettre en interdiction les maçons qui perpétuent 
les traditions sauvages. C'est surtout auprès de l'hôtel de 
ville, sur le port dont on a récemment élargi les abords, qu'il 
aurait été utile de faire construire, par mesure d'utilité pu- 
blique, un système nouveau d'habitations qui de là se serait 
peu à peu répandu partout. Il faudrait qu'une grande et 
opulente ville comme Maiseille appelât et intéressât à sa 
gloire par une honorable fortune un architecte de génie, 
l'omme il commence, grûce à Dieu, à s'en trouver chez nous ; 
en quelques années elle aurait changé de face, et ferait l'ad- 
miration des autres cités par ses monuments, comme elle fait 
leiu- envie par ses richesses. 

S 5. L'Arc de triomi'iii':. 

Un architecte de génie, alors même qu'il ne serait pas au- 
jourd'hui assez largement secondé pa-- les finances engagées 
de la ville, rendrait d'immenses services à Marseille seule- 
ment en révisant son plan et en lui indiquant comme elle 
devra plus tard procéder à l'embellissement de ses différents 
quartiers. l'uget est un exemple qu'on jjeut citer utilement. 
Il a fait de grands projets que sou époque n'a pu mener à 
bout; maison lésa réalisés de nos jours; et sa lointaine 
prévoyance a rendu possible ce qu'on n'aurait pas songé à 
exécuter s'il ne l'avait indiqué depuis longtemps. 

Dans ses plans pour Marseille, l'uget avait dessine à l'en- 
trée de la rue d'Aix un arc de triomphe figurant la porte de 
la ville. C'est notre époque qui a exécuté ce projet. Seulement 
Il est fâcheux que ce qu'on aurait pu élever à la mémoire de 



la piise de Casai ou de l'humiliation de Gênes par Louis XIV, 
ait été érigé en souvenir de la victoire du Trocadéro. Le 
langage des documents olliciels n'est point à omettre. « Le 
» conseil mmiicipal, dit la Statistique des l'.iiucbes-du-l'diônc, 
i> l)énélré d'admiration et de reconuaissanc<', vota spontané- 
n ment, après la glorieuse campagne de 18'2o, un arc de 
» triomphe au prince généralissime et à son armée... La 
1) première pierre en fut posée le h novembre 1825 , jour 
i> de Saint-Charles, par M. le marquis de Monigraud , gen- 
)) tilliomme honoraire de la chambre du roi, maire de Mar- 
» seille. » 

M. l'enchaud, architecte de ce monument, semble avoir 
pris pour modèle l'arc de Titus, placé à liome sur la voie 
.Sacrée, et qui a une seule ouverture. Les proportions, qui 
cependant, à notre sens, .seraient peut-être la seule chose 
qu'il faudrait emprunter aux anciens, nous ont paru sensi- 
blement altérées. .Nous croyons l'ouverture de l'arc de Titus 
plus basse et plus large (|uc celle de l'arc du duc, d'Angou- 
lénie, ce qui n'empêclic pas le monuirient de Home d'être 
plus dégagé et plus élégant que celui de Mar.seille. Du reste, 
les révolutions ont eu aussi plus de prise sur ce dernier, 
dont la destination a été vite changée et qui représente au- 
jourd'hui toutes les victoires qu'il plaira aux passants d'ima- 
giner, hormis les victoires d'Espagne, effacées de tous les 
esprits. 

M. David (d'Angers), chargé des sculptures de l'arc de 
triomphe, y a fait l'essai du style qu'il a appliqué ensuite h 
Paris, au fronton du Panthéon. .S'attaquanl avec l'audace du 
vrai talent aux difficultés les plus sérieuses, l'artiste a conçu 
les bas-reliefs monumentaux comme une écriture chargée 
de reproduire non-seulement les idées, mais encore la figure 
extérieure et le costume même de l'époque qu'ils représen- 
tent. Ainsi les peuples anciens l'avaient entendu, qui en 
Egypte, en Grèce et à Rome nous ont laissé sur leurs bas- 
reliefs le souvenir de leurs vêtements dilférents et de leurs 
physionomies diverses. M. David a voulu que la Kr.mce les 
imitât dans cette marque caractéristique de leur naliuiialjié ; 
par malheur notre costume est loin d'être aussi élégant que 
le leur; et ce qu'il a de défavorable n'a pas encore été com- 
plètement surmonté par les hommes mêmes les mieux doués. 
Mais il suffit d'avoir du bon sens pour préférer, dans la déco- 
ration d'un monument français, le costume de la Krance même 
avec sa gaucherie étriquée, au costume grec, dont les beaux 
plis sont aujourd'hui un anachronisme ridicule et xnw déplo- 
rable obstination de l'esprit de routine. 

S (J. l'LAGE DU Prado. 

Ce qui fait la sûreté du port de Marseille, est un obstacle 
à ce que les yeux y aient tous les plaisirs qu'ils s'y promet- 
tent. Les collines ont été jetées et rapprochées en avant de 
ce bassin conune pour le détendre des agitations de la mer; 
elles l'en séparent si bien que ni du port, ni des quartiers 
bas et les plus nombreux de la ville on ne peut jouir <lu 
spectacle de la Méditerranée. Les Marseillais étalent très- 
malhenreux de se trouver si près de la mer, et de n'avoir 
pas un endroit d'où ils pussent la voir à leur aise. C'est pour 
les tirer de celte peine, qu'inspirée par les plans de Vauban 
dont nous avons parlé , l'administration municipale a fait 
tracer, dans les dernières années, la grande promenade du 
Prado. 

Cette avenue, qu'on trouvera étroite lorsque les chemins 
de fer auront permis aux Provençaux de mesurer plus sou- 
vent la largeur des promenadi^s du Nord , piolouge d'abord 
directement la grande ligne de la rue d'Aiv, du Cours et de 
la rue de Borne ; puis, parvenue assez loin , tourne dans un 
rond point, d'où, se repliant sur elle-même, elle atteint 
obliquement la mer. L'espace parcouru est considéi'ablc, et 
se couvre peu à peu de construclious élégantes cl de jardin» 
de luxe: d'un côté, les collines qui ceignent le port étalent 



MAGASIN PITTORESQUE. 



leur chamiant aiiipliiiln'i'iliT oiiié, r.l\ et là, df pins piltoi-es- 
qup» l't ilr pavillMiis siimpliieiix ; Ai: l'autre , les prairies que 
les eaux de riUiveaiuic l'éconilent deruuleiil leurs lapis verts, 
bordi's aussi de maisons artistenient dessiiicH-s. A l'extrémité 
on aperçoit une des plus jolies anses que la Méditerranée 
forme sur le rivage ; el on peut mouiller son pied dans le flot 
paresseux qui pousse doucement le sahlc vers le bord. Un peu 
plus à l'écart, des maisounetles de bois qu'on roule .sur la 
grève peuvent conduire jusqu'au milieu de l'eau les bai- 
pleurs qui vont y cberclier la force et la .sanlé. Ainsi les 
plaisirs de la campagne ne mauqueul pas autour de ce foyer 
actif du commerce et des all'aires. 

Les Marseillais aimeul beaucoup la campagne ; et c'est un 
lieu commun que de les critiquer siu' ce portt. I.es voyageurs 
qui passent sm' les roules ))oudrenses de la Provence, et qui, 
des lieux côtés du cliemin broyé par des voitures pesantes et 
brûlé par nu soleil coulinuel, voient les arbres blancbis par 
des frimas d'une espèce inconnue dans le Nord, ne peuvent 
se figurer que dans un pareil pays on puisse sérieusement 
goiUer les plaisirs des champs, ^olle part cependant ou ne 
trouve des sites plus beaux, ix'ut-èlre même plus frais que 
ceux qu'on peut admirer dans les environs de Marseille. Au- 
dessous même de la route qui amène les gens du Nord à 
Marseille, à travers des nuages de poussière, la nature a 
creusé le vallon des Aygalades, où des sources abondantes 
tombent en riches cascades sur des rochers fantasques au 
milieu des prairies et des pins, en face du panorama splen- 
dide de la ville qu'elles dominent, et de la mer qui brille à 
l'horizon. C'est un paysage qui peut rivaliser avec les plus 
nobles et les plus variés. Mais c'est de l'autre côté de la ville, 
derrière la vallée de l'Huveaune, qu'on peut rencontrer les 
plus éclatants. 

Sans parler de la fraiclieur des bords de cette rivière, sans 
remonter jusqu'à C.énienos et à Sainl-Pons, d'où ses eaux 
s'élancent du milieu des ruines d'une abbaye lomane, sous 
le dôme immens<" , exubérant d'une foret que la hache ne 
viole poini, et que les oiseaux de la nuit sillonnent aux heures 
les plus ardentes du jour, il suffit de monter sur les collines 
auxquelles est adossé le bourg de Mazargue, pour jouir d'un 
spectacle qu'on va chercher à Naples et qu'on y croit unique. 
Elevé sur un des créneaux du rempart dont la main de flieu 
a entouré le territoire de Marseille, onaper(;oit là à ses pieds 
le cours de l'Iluveaune couvert et tracé tout ensemble par les 
beaux arbres que la rivière nourrit; au delà de cette cam- 
pagne si verte et si inattendue, la ville éparpillée aux pieds 
des coteaux qui en portèrent les premières conslruclions; 
au delà encore, d'un côté la chaîne des montagnes de l'Étoile 
qui s'elèvejit eu gradins majestueux jusqu'au ciel, de l'autre 
toutes les anses de la mer qui semble se jouer en pénétrant 
dans la terre, puis en reculant devant elle, et qid, dans ses 
replis innombrables el capricieux, fait briller les nuances in- 
finies de son azur mobile. C'est un tableau éblouissant ; pour 
ic reproduire il faudrait joindre les grands traits du Poussin 
au coloris magique de Claude Lorrain. 



I,c monde réel est étroit , le monde des désirs immense ; 
de là nos désappointcmenls. Nous commençons toujours par 
espérer les jardins d'Armide , et nous finissons par ne trou- 
ver qu'un potager! Le plus sage serait de rélrécir l'horizon 
de nos rêves , puisque nous ne pouvons élargir celui de la 
réalité ; car c'est de la dillérenre d'étendue de ces deux per- 
spectives que procèdent la plupart de nos mécomptes cl de 
nos aigreurs. 



JEAN-PAUL r.ICHTEU. 

Dans ce grand siècle littéraire qui a donné à l'Allemagne 
Lessing, Wieland, Co'the, .Sciiiller, Herder, il s'est trouvé 



un homme qui n'aura pas la popularité de ces illustres écri- 
vains, mais qui occupera une place éminenle dans les œuvres 
de la pensée. Cet homme est liichler. A lui seul il représeuli-, 
on peut le dire, le génie allemand lout entier dans ses mys- 
tiques rêveries et ses profondes conceplions, dans ses rayons 
lumineux et ses ombres confuses. Le lire n'est point chose 
facile, et, pour l'apprécier comme il le mérite, il faut y re- 
venir à plusieurs reprises, en faire une sérieuse élude. Quand 
on prend pour la première fois un de ses écrils, il semble 
qu'on entre dans une de ces forêts vierges où les arbres sé- 
culaires voilent le chemin qu'on veut suivre , où les lianes 
pendantes, les rameaux entrelacés, les plantes de loulc sorte, 
entravent à chaque pas la marche du voyageur. Ou s'ai rcle 
surpris d'un tel aspect. On hésite à s'aventurer au milieu de 
pareils obstacles; mais si l'on surmonte cette première in- 
quiétude, si l'on s'avance dans les défilés irréguliers de cette 
solitude profonde, bientôt d'étonnantes beautés ravissent à 
la fois les sens et l'esprit. A travers les voûtes épaisses des 
arbres jaillissent comme ime pluie d'étoiles scintillantes et 
des llols de lumière qui colorent le feuillage. Entre les ronces 
loulfues s'élèvent des Heurs spicndides, et la brise qui balance 
les branches légères de l'arbuste, et l'insecte qui peuple les 
gazons, et l'oiseau qui court sous la feuillée , reinplissent les 
airs de leurs murmures, de leurs cris et de leurs concerts. 
Il y a là un mouvement, luie vie, dont nid autre lieu ne peut 
donner l'idée, une nature étrange qui se développe libre- 
ment dans sa merveilleuse puissance, en dehors des embel- 
lissements de convention, des parures artificielles de l'homme. 
Tel nous apparaît Jean-Paul ; et ceux qui auront appris à 
connaître ses oeuvres ne trouveront point celle comparaison 
exagérée. Nul écrivain n'a des niouvejiients plus spontanés, 
une allure plus hardie , une fécondité plus singulière. Nul 
poète n'allie à un sentiment si profond tant de capricieuses 
fantaisies. 

Jean-Paul est né à Wiensiedel en 1763. Son père, honncle 
ecclésiastique sans patrimoine, mourut jeune ; sa mère réunit 
toutes ses ressources pour le faire entrer au Gymnase. Quand 
il eut terminé ses études, il revint près d'elle. Là, dans une 
chambre unique, tandis que la bonne vieille femme tournait 
un rouet ou s'occupait des soins du ménage, le futur auteur 
de Titan, assis devant son pupitre, lisait, compulsait li's 
œuvres de l'antiquilé , amassait avec une infatigable ardeur 
des notes snr toutes les sciences humaines. Pour aider sa 
mère à pourvoir aux besoins de la vie matérielle , il réunit 
autour de lui quelques enlanls auxquels il donna, avec sou 
esprit élevé et sa tendre imagination, un enseignement pa- 
ternel. De cette tâche pédagogiciue , poursuivie avec con- 
science, il ne relirait qu'un modique salaire. L'argent était 
rare dans la demeure du philosophe, et si, par un heureux 
hasard, il pouvait mettre en réserve un écu pour acheter l'oie 
de la Saint-Marlin , c'était une grande fêle. 

Pour se distraire de ses devoirs d'instituteur et de ses pa- 
tients travaux, Jean-Paid s'en allait se protiiener à travers la 
campagne, seul, suivi de son chien, observant, étudiant tout 
ce qui s'offrait à ses regards, depuis l'insecte qui bourdonnait 
à ses pieds jusqu'au nuage qui Hotlait sur sa tête. La nature 
était pour lui comme un grand livre sur lequel il ne se lassait 
pas d'arrêter ses yeux et sa pensée; elle lui inspirait une 
fervente vénération : « Enlres-tu, se disait-il, avec une âme 
assez pure dans ce vaste temple? N'apportes-tu aucune 
mauvaise passion dans ce lieu où les fleurs s'épanouissent , 
où les oiseaux chantent? aucune haine dans cette enceinte 
généreuse? As-tu le calme du ruisseau où les œuvres de la 
création se réfléchissent comme dans un miroir î Ah ! que inon 
cœur n'est-il aussi vierge, aussi paisible que la nature quand 
elle sortit des mains de son Dieu !» 

.Souvent , l'été , Jean-Paul portait ses livres , son écritoire, 
snr la colline, et Iravaillait au milieu de cette nature dont 
toutes les images exerçaient sur lui une si vive fascination , 
dont foules les harmonies résonnaient si fortement à son 



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MAGASIN PITTORESQUE. 



oreille. 11 conleniplail la iiauiii; on poclc, il l'observait en 
savant. L'a brin irin'rbe, une aile de papillon, étaient à la 
fois pour Uii un sujet d'analyse seienlilique et de tendres rê- 
veries, lin (îludiant avee une attention sCnieuse tout ec qui 
l'entourait, il s'cîtudiait lui-niOnie jusque dans les plus pro- 
fonds seercts de sa conscience. Il tenait uu journal exact de 
ses impressions, des diîfauls qu'il se reconnaissait et qu'il 
voulait corriger, des vertus qu'il devait s'edorcer d'acquérir. 
Une fois il écrivait dans ce journal : « J'ai pris ce matin inie 
écriloirc, et j'ai écrit en me promenant. Je me réjouissais 
d'avoir vaincu deux de mes défauts : ma disposition à m'cra- 
porlerdans la conversation, et à perdre ma gaieté quand j'ai 
souûerl de la poussière et des cousins. Uieu ne nous rend si 
indifférents aux petites contrariétés de la vie que le sentiment 
d'une amélioration morale. » 

Une autre fois il disait : « J'ai ramassé par terre dans le 
chœur de l'église une feuille de rose llétrie que les enfanls 
foulaient aux pieds, et, sur celte petite feuille couverte de 
poussière, mon imagination a élevé tout un monde réjoui 
par tous les charmes de l'été. Je songeais au beau jour où 
l'enfant tenait celte tleiu' à la main, et regardait par les fenê- 
tres de l'église le ciel bleu et les nuages (louants, où la froide 
voûte du temple était inondée de lumière, où l'ombre qui çà 
cl là voilait encore quelques arceaux lui rappelait cède que 
les nuées dans leiu' cours projettent sur le gazon. Dieu de 
bonté , lu as répandu partout les sources de la joie ; lu ne 
nous invites point aux bruyants plaisirs, mais lu donnes au 
moindre objet uu parfum bienfaisant. » 

Si sou existence se passait presque toute dans une silen- 
cieuse retraite, ce n'était point par l'effet d'une sombre mi- 
sautbropie. Il avait au contraire dans le cœur une ardente 
charité , une bienveillance universelle. I-,a vue d'un vieillard 
souffrant, d'un pauvre ouvrier errant par les grands chemins, 
excitait en lui une tendre sympathie ; la vue d'un enfant le 
touchait parfois jusqu'aux larmes : les animaux mêmes oc- 
cupaient une partie de son temps et de ses sollicitudes. Il 




Jean-Paul Richter, d'spru une gravure allemande. 

avait ordinairement dans sa cliambre plusieurs pedte.s b£tes 
qu'il cherchait à apprivoiser ; il avait des serins qui de leur 
rage descendaient par une petite échelle sur ses tables, et 
piétinaient librement sur son papier. 

En 1798, il épousa wnc yimc fille de Berlin, mademoiselle 



Camille i\Ii'yiT. Ce mnriago, dont il eul deux filles et un fils, 
lui donna un suave bonheur dont il a parlé plusieurs fois 
avec un charme exquis, et développa en lui de nouvelles 
vertus. A cette époque , il s'était déjù révélé à l'attention do 
l'Allemagne liuéraire par plusieurs de ses œuvres, entre au- 
tres le Procès groënUmdais, publié en 1783; puis le Choix 
des papiers du diable, et la Loge invisible, l'ar ses écrits 
et par sou mariage, sa fortune s'était améliorée. Mais il resta 
toujours simple et modeste , l'esprit dévoué aux séductions 
de l'étude, le co'iir ouvert à toutes les innocentes joies de la 
vie. lue seule fuis il quitta sa retraite pour aller voir ù Berlin, 
à Weirnar, les hommes dont les écrits avaient souvent excité 
son enthousiasme ; puis il revint avec amour dans le petit 
monde enchanté de ses songes poétiques. 

On doit à sa fille quelques charmants détails sur cette vie 
intérieure si calme et si pure. « Dès le matin, dit-elle, il 
entrait dans la chambre de notre mère pour lui souhaiter le 
bonjour. Son chien sautait en avant, ses enfants se précipi- 
taient vers lui , et , lorsqu'il se retirait , cherchaient à mettre 
leuis petits pieds dans ses pantoulles pour le retenir, puis se 
suspendaient aux pans de ses vêtements jusqu'à ce qu'il lût 
arrivé à la porte de son cabinet de travail, où son chien seiil 
avait le privilège de le suivre. Quelquefois nous tentions une 
invasion à l'étage supérieur où il travaillait. Nous nous traî- 
nions sur nos mains le long de l'escalier jusqu'à son cabinet, 
et nous frappions à sa porte jusqu'à ce qu'il l'ouvrit et nous 
laissât entrer. Alors il tirait d'un vieux colfre une trompette 
et un litre avec lesquels nous faisions une effroyable musique 
peiulaul qu'il continuait à écrire. 

» l.e soir, il nous racontait différentes hisioires , ou nous 
parlait de Dieu, des autres mondes, de notre grand-père, et 
d'une foule d'autres choses. Dès que son récit devait com- 
mencer, c'était à qui de nous s'assiérait le plus près de lui 
sur le canapé. Comme la table couverte de papiers nous em- 
pêchait d'y arriver de front, nous nous élancions du haut 
d'un coffre sur le dos du canapé où il reposait, les jandjes 
étendues, ayant son chien couché à côté de lui, et, lorsque 
nous étions installés tant bien que mal, il disait une histoire. 
■• A l'heure des repas, il s'asseyait à table avec gaieté, et 
écoutait avec mk vive sympathie tout ce que nous disions; 
quelquefois il reprenait une de nos naïves relations, et l'ar- 
rangeait de telle sorte que le petit narratem- se trouvait avoir 
de l'esprit. Il ne nous donnait jamais de leçons directes , et 
cependant il nous instruisait sans cesse. » 

Sur la (in de sa vie, le pauvre philosophe fut atteint 
(l'une cruelle infirmilé : il devint aveugle. Mais il supporta 
ce malheur avec une religieuse résignation; sa gaieté même 
n'en paru! pas altérée, hes beautés de la nature revivaient 
(Unis son âme ; il les contemplait par les yeux de la pensée. 
Il s'instruisait encore, en se faisant lire ses auteurs favoris, 
et il méditait avec plus de calme que jamais. 

Le 14 novembre 1823, il se plaça sur son lit. Sa femme 
lui apporta une guirlande de Heurs qu'on lui avait envoyée. 
Il promena ses doigts sur ces Meurs dont le souvenir rajcu- 
nlssidt encore son esprit : « Ah 1 mes belles (leurs, dit-il, 
mes chères fleurs!... » l'uis il s'endormit d'un paisible som- 
meil. Sa femme et ses amis le regardaient dans une muette 
inunobihté. .Sa figure avait une expression calme, son front 
paraissait plus radieux ; mais les larmes de sa femme tom- 
baient sur lui sans l'émouvoir. l'eu ù peu sa respiration de- 
vint moins régulière ; une légère convulsion passa sur sou 
visage. « C'est la mort , » dit le médecin. 

Ainsi s'en alla doucement de ce monde cet homme de génie 
qui sut si bien mettre d'accord ses actions et ses pensées : sa 
vie cl ses œuvres sont un pur et fécond enseignement. 



BOREAUX D'ABONNEMEBT ET DE VERTE, 

rue Jacob, 30, près de la rue des l'clits-Augustins. 

Inipiimciif de L. Mahïisiît, rue JacoL , iu. 



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MAGASIN PITTOIUÎSQUE. 



IIUDICRAS. 

Voênie coinuiiu', par Samuel lîtiita. 




Crodoro y 



Il isonmiT 



cdiulnil aux siocks par Hudilnas c! Ralpho. — Dessin d'HogarlIi, 



Hudibras est un poème comique anglais, en vers rimes de 
Imit syllabes et en noufchnnls. L'auteur, Samuel Butler, né 
en 1612, était le fils d'un fermier aisé du comté de VVorcester. 
\\ avait suivi pendant plusieurs années les cours d'un collège 
tl ceux de l'université de Cambridge. P.appclé par son père 
iivanl qu'il n'eût entièrement achevé ses études, il avait 
sbtenu nn emploi de clerc cliez un juge de paix, et, dans ses 
nombreux loisirs, il s'était appliqué avec ardeur à la poésie, 
à la peinture et à la musique. Ueconunaiulé à Klisabeth, 
comtesse de Kent, il avait puisé dans la riclie bibliothèque 
de celte protectrice des arts une instruction étendue et va- 
riée : surtout il avait eu le bonheur d'y rencontrer souvent 
le sage et savant Selden. Tendant les agitations qid renversè- 
rent Charles 1", il vécut longtemps , on ne sait précisément 
5 quel titre , dans la famille d'un noble , sir Samuel Lucke , 
presbytérien zélé et colonel de l'armée de Cromwell. Les 
opinions de Butler n'étaient point celles de son hôte. l'ioya- 
liste et attaché à la religion anglicane, témoin et auditeur 
forcé d'actes et de paroles qui devaient blesser ses convic- 
tions, il observa de près ses ennemis politiques et religieux, 
moins, ce semble, avec l'indignation sérieuse d'une foi pro- 
fonde qu'avec le sourire malin et rancunier du poète satirique. 
Ce fut, assure-l-on, au milieu d'eux qu'il écrivit en secret 
riludibras, dont le héros parait être un portrait ridicule de 
sir Lucke lui-même : mais il eut assez de prudence pour limer 
son poëme dans l'ombre et le mystère, et il jie se décida à le 
publier que sous la restauration, en 1663, lorsqu'il n'avait 
plus rien à craindre des membres influents du parti révolu- 
tionnaire, tombés tous anx mains de leurs ennemis. M. Vil- 
lemain a fait remarquer avec raison « qu'il y avait peu de 
» générosité dans le poète à frapper un parti vaincu dont les 
» derniers chefs expiaient leur fanatisme sur l'écbafaud ; et 
» qu'il y avait encore moins de noblesse dans la manière dont 

ToMbXVL— FÉVRIER xS48. 



» il satirisait (sons son nom propre) la famille de sir Lucke , 
» où il avait été recueilli et oi'i il avait vécu. Les plaisanteries 
» de l'auteur sur la basse extraction des principaux person- 
» nages de la révolution, ses bons mots perpétuels contre les 
1) boucliers, les brasseurs et les savetiers, venaient bien tard 
I) quand la restauration avait dispersé ies restes de Crom- 
j) well, et qu'llajrison et tant d'autres étaient morts dans |ps 
I) supplices. Il fallait un grand fonds de gaieté aristocraliqui' 
1) pour rire encore du défaut de naissance do ces hommes. » 

Ces reproches sont justes : mnihem-eusemcni, quel est \r 
parti politique où les passions, dans leur violence, n'empor- 
tent tous ces scrupules du cœur? Et combien peu de poètes, 
par une abnégation sublime , sacrifieraient leurs espérances 
de gloire à une délicatesse morale dont leur conscience seule 
aurait le secret ! 

Jamais poëme satirique ne vit le jour en des circonstances 
plus favorables : riludibras excita, non pas seulement le 
sourire, l'approbalinn des jacobites, mais l'euthonsiasme le 
plus exalté. Dans sa haine inassouvie contre les puritains , la 
cour voluptueuse de Charles U éclata en longs applaudisse- 
ments et éleva le nom de Butler bien an-dessus de celui du 
républicain Milton : l'Ilndibras fut déclaré le chef-d'œuvre 
du siècle; le Paradis perdu, une psalmodie puritaine pleine 
d'emphase et d'ennui. Charles II apprit par cœur de longs 
passages du poème de Butler, et il se plaisait à les réciter 
devant l'auteur lorsqu'il le rencontrait sur son passage ; mais 
il ne lui arriva pas de songer qu'un poète ne vit point seule- 
ment d'éloges : Butler n'obtint guère de la cour que de l'ad- 
miration; il ne lui fut accordé ni place ni pension, et, sans 
les secours individuels de Buckingliam et de lord Buckhurst,' 
il eût à peine échappé aux plus rudes épreuves de l'indigence. 
Il mourut en 1680 : un de ses amis fit les frais de ses obscures 
funérailles. Quarante ans après, un bourgeois de Londres lui 



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MAGASIN PITÏORKSQUK. 



consacra im iihhIi'sIl' loinbcau dans Westminster - Abbey. 

La gloire do l'Iliulibias se soutint jusqnc vers le milieu du 
dix-liuilièiiic siècle. l,e c(?lèbie docteur .lolinson , excellent 
critique, mais jac<ibile passiniiiié (1), cnnsidérail ce pf)i;me 
comme Tuii des monuments de la lilléraluic anglaise. Lors- 
que Vollaire vint à Londres, il trouva celte opinion généra- 
lement admise, quoique déjà modérée. Il écrivait en I7;i.'i , 
dans une lettre sur Pope : 

• 11 y a surtout un poëme anglais (pie je désespérerais de 
vous faire connaître; il s'appelle WuJfftras. Le sujet est la 
guerre civile (du temps de Gromwell) et la secte des puritains 
tournée en ridicule. C'est Hou OiMcliotlc, c'est notre Satire 
ménippée fondus ensendile. C'est de tous les livres qu<' j'ai 
jamais lus, celtn où j'ai Irouvé le plus d'esprit; mais c'est 
aussi le plus inlradiiisible... Presque lout y fait allusion à 
des aventiiies particulières. Le plus giand ridicule toud)e 
surtout sur des tliéologiens, que peu de gens du monde en- 
tendent. Il faudrait à tout monieiil un commentaire, et la 
plaisanterie expliquée cesse d'être plaisanterie. Tout com- 
mentateur de bons mots est un sot. n Aujourd'bui que per- 
sonne ne se passionne plus en Angleterre soit pour Gromwell, 
soit pour les Sluarts, cl que les sectes troublent peu la paix 
de rfiglise , les critiques anglais professent seulement de 
l'estime |iour le poëme de Huiler. Voici comment il est jugé 
par M. llallam, dans son excellente llisloire de la lilléralure 
européenne : « Pendant un demi-siècle au moins après sa 
publication , ce poëme lut géniMalemeni lu et continuelle- 
njenl cité : aujourd'liui il a comparativement peu de lec- 
teurs. 11 n'y a jamais eu dans cette liction beaucoup de clioscs 
divertissantes, ?t il en reste maintenant moins que jamais. 
Les sources oi'l Butler a puisé sont souvent tellement incon- 
nues au lecteur que l'esprit perd son elVet par l'obscurité des 
allusions. » 

Cette appréciation impartiale peut être considérée comme 
délinilive. Tnulefois le poème de Ruller, même rejelé parmi 
les (ruvresde second rang, ne mérite pas un entier oubli. 11 
faut connaître , au moins par aperçu, un iivre qui reste une 
source fréquente d'allusions dans la conversation et la li'lé- 
rature des Anglais, et que Voltaire a signalé comme le plus 
spirituel qu'il eût jamais lu. 

Mudibras a encore un autre litre à notre souvenir : llogarlli 
l'a orné de dessins où ce qu'il y a de plus plaisant dans le 
récit du poète est comme résumé et mis en saillie : c'est 
assurément la meilleure traduction que l'(Ui ail jamais faite de 
l'œuvre de lîuller. 

Voltaire, à la vérité, lout en déclarant lluilibras intradui- 
sible, a traduit ou plutôt imité de sa i)liunc facile le début 
du premier cbanl. Mais c'était un essai très dillicile à sui\re. 
Rn 175Ô, un écrivain qui ne se nomma point entreprit une 
Iradurlionen prose: peu encouragé par le public, il s'arrêta 
devant le second cbant. Lu 1757, un ollicier anglais au ser- 
vice de la France, .1. Townley ou Towneley, traduisit tout le 
poémeen vers français de liuil s\ llabes avec le texte original en 
regard. C'est dans celle Iraduciion seulement que les l'Vançais 
peu familiers avec les diflirullés de la jjoésic anglaise pour- 
raient prendre une idée de l'iludlbras ; mallieureusement le 
style de Towneley manque essenlicllement de clarlé et d'élé- 
gance. .Sa sécheresse, ses incorrections, ses inversions tour- 
mentées, s'ajoutant aux obscurités de l'auteur, fatiguent 
vite l'dltcnliou : c'est une tàclie plutôt qu'un plaisir de faire 
route avec lui pendant les neuf cliants. fie plus, connue l'a- 
vait prévu Vollaire, il a fallu faire suivre cliaque cliaiit d'une 
muitilnde de notes expliralivesqui n'expliquent les intenlions 
de l'auleur <|u'à demi : œ sont des bro(li'(piins de plomb at 
tachés aux pieds d'une nuise (pii n'est déji'i pas trop agili'. 

Dans la dernière édilion (1819), on a méinc jugé iiéces- 
saife rie faire précéder l'œuvre d'une sorte d'introduction 

(i) Partisan des Sluarls. I.e nom île j.icoblle s'était formé de 
cehd de Jacques II , roiiune. Ii: nom île carliste, dans nuire lem]i*, 
s'e*,! forme de relui »le Ciiaili-.s \. 



historique sous ce titre : « Clef générale de ITIudibras à lire 
avant d'ouvrir le poème. » Mais cette clef elle-même n'ouvre 
guère, «l pour lout comprendre on aurait encore besoin d'un 
argument ou d'une analyse développée. 

Sans imus engager dans un dédale d'interprétations, mais 
aussi sans prélendre faire pénétrer aux lecteurs le sens in- 
time de toutes les allusions du livre, nous exposerons sim- 
plement le plan du poëme, en nous aidant de qneUpns li- 
talions empruntées aux traducteurs. 

Le sujet, si l'on écarle les incidents, est d'une simplicité 
extrême. Le poëte raconte une aventure ridicule , dont il a 
sans doute été le témoin. Un presbytérien qu'il nomme llu- 
dibras, juge de paix et militaire, veut mettre obstacle à iiii 
combat d'ours et de chiens, divertissement populaire fort 
goùti' eu tout temps des Anglais; on nuirmure contre lui; il 
arrête et attache aux stocks un iiiénélrier boiteux, l'un d<s 
fauteurs du trouble : mais la populace se soulève, et met le 
juge de paix lui-même h la place du ménétrier, qu'elle dé- 
livre. 

Au premier chant, lliidlbras sort de son logis, arnu; et 
monté sur un maigre cheval. Comme Don Quichotte, il est 
suivi d'un écuyer pollron et bavard : on verra que, comme 
lui aussi, il a une Dulcinée. 

Au physique, lludibras dilfère de Don Quichotte : il est 
petit, épais, ventru, bossu. De même, à la dillércnce de 
Sancho, l'écuyer, nommé lialpli ou Halplio suivant le-s exi- 
gences de la rime , et tailleur de sou métier, est long et 
lluet. 

Au moral, lludibras et lialpho dilïèrcnt de leurs modèles 
en ce qu'au lieu d'être des types de caractères généraux, ils 
ne sont que les caricatures de deux réformateurs fanatiques 
et pédants. Unis entre eux par les sympathies révolution- 
naires, ils sont op|iosés par l'esprit de leurs sectes. Ualpho 
n'apparlient pas, comme son maître, à la grande hérésie des 
presbytériens (jui, née du calvinisme, avait fait en réalité de 
grands progrès en Angleterre , et qui était soumise à des 
règles et a une discipline d'une certaine puissance : le maigri' 
écuyér appartient à la secte des indépcndanls, qui se disaient 
illuminés, et, sauf quelques mesures d'ordre, ne voulaient 
se soumettre îi aucune autre règle qu'il celle de leur inspi- 
ration. De ce contraste dans leurs convictions religieuses 
naissent à tout propos, dans le cours des neuf chants, entre 
le maître et l'écuyer, d'interminables disputes qui ont été à 
la fois une des causes principales du succès de l'ouvrage , 
aliu-s que l'on comprenait ces controverses, et de rindilïé- 
rence où il est lomlié depuis qu'elles ont cessé d'exciler un 
suHisant intérêl. 

Mindedonner une idéedustyle et pourainsi dire de l'allure 
de l'Iliulibias, nous ne saurions faire mieux que de citer une 
partie de la traduction du début par Voltaire: 

Quand les profanes et les saints 
Dans l'An^lelenc claieiit aux prises, 



Qnaml parluiil, sans savoir ponnpioi, 
Au nom du ciel, au nom du roi, 
Les gens d'armes couvraient la terre, 
Alors monsieur le chevalier. 
Longtemps oisif ainsi qu'Achille, 
Tout rempli d'une sainte Iule, 
Suivi de son i;iaiid écuyer, 
S'échappa de son iioiilailler. 
Avec sou sabre et l'Évangile, 
El s'avisa de gnerrovcr. 

Sire Hudihias, cet homme rare, 
Klait, dit-on, rempli d'honneur, 
Avait de l'espiil et du cœur; 
Mais il en élail fort avare. 
D'ailleiiis, par un talent nouveau, 
Il était tout propre an baireaii, 
Aiiiii qn'.i la guerre ernelle ; 
Hiaiid sur les bancs, grand sur la selle, 
Diois les famps el dans nu bureau ; 



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Seniljl.ihlc il fes iM-, iiiii|iliiliics 
Qui p.Ti'.iissriit avoir lifuv \ics. 
Sont la.ls lie caiiiiiasuo tl r^Us d'i'iiu. 
Mais, nial^ro sa jjiauJe rloqiu'iire, 
Et Sun niéi'tle, el sa |irudeiicp, 
II [tassa chez ([ucliiucs sa\aiils 
Pour ùlre uii de ces iiislruiiicuts 
Dont les tVipuns avec adresse 
Savent user sans dire mot, 
Et ([u'ils lauriieiit avec souplesse • 
Cet iiistrunieut s'appelle un sot. 
(le n'est pas ((u'en tliéolugie. 
En lof;Kjue, en astroioi;ie, 
Il ne ftit un ducleur sublil ; 
En (|ualre il séparait un fil, 
Uispntaut sans jamais se rendre, 
(-.liaiii^eant de thèse tout à coup, 
l'onjours prêt à parler beaucoup 
Quand il fallait ne pas s'entendre. 



Au nez du chevalier antiipie 

Deux grandes moustaches pendaient, 

A ([ui les Parques attachaient 

Le destin de la répuhlitpie. 

Il les garde soii;ueusement, 

Et si jamais on les arrache, 

C'est la chute du parlemeut : 

L'État entier, en ce nioineut, 

Doit tomber avec sa moustache. 

Notre jrand héros d'Albion, 
Grimpé dessus sa haridelle 
Pour veuger sa religion. 
Avait à l'arçon de sa selle 
Deux pistolets et du jambon ; 
Mais il n'avait i|u'un éperon. 
C'était de tout Icmps sa manière ; 
Sachant que si la lalonniere 
Pique une niuilié du cheval, 
L'autre moitié de l'animal 
Ne resterait point en arrière. 
Voilà donc Hudibras parti. 
Que Dieu bénisse sou voyage. 
Ses arguments et son parti, 
Sa barbe rousse et son coui-age ! 

lliidibras et Ralpho, tuut en chevancliaiu côte à côte et 
devisant oit plutôt disputant, ariivenl près d'une ville que 
l'auteuf ne nomme point , mais que les commenlaleuis 
croient tHie celle de Bientford, i linit milles de Londres. 
C'est un joui- de niaixlié. Un groupe nombreux d'habitants 
est sorti des maisons et se prépare à se donner le plaisir d'un 
combat d'ours. Ils conduisent l'animal encliainé à un piquet, 
oii ils l'altachcnl. Puis on fait cercle à distance, et l'on est au 
moment de lâcher les chiens. 

A ce spectacle, Hudibras s'émeut: il s'indigne contre ce 
jeu barbare; il veut etnpècher l'effusion du sang, il est prêt 
à s'élancer, 

. . . Afin de mettre le holà 

Entre ours et chiens, pour la décharge 

De sa conscience et de sa charge (i). 

Mais d'abord, il juge à propos de faire un discours à son 
écnyer contre les combats d'ours. Il établit éloquemment que 
tous les bons patriotes doivent réserver leurs pensées, leurs 
encouragements, leurs forces et leur courage à la grande 
lutte delà révolution: 

N'est-ce pas assez que nos vies, 
Nos lois, nos libertés chéries. 
Nos biens, nos femmes Soient en jeu ? 
Et pour la cause est-ce trop peu? 
Faut-il, pour vider la querelle. 
Qu'ours et chiens se battent pour elle.^ 

Il lui vient en soupçon que ces gens -là sont séduits et 
entraînés par quelque ennemi du bien public , 

(i) Sa charge de juge de paix. Ces vers et tous ceux que nous 
citerons désormais ne sont plus de Voltaire, on ne le verra que 
trop : ils sojit de Townelev. 



Que celle trame el sa conduite 
Soiil l'ienvre de quelque jésuite. 

L'écuyer approuve son maître : 

C'est clair, dit Ualph, et je soutiens 
Ce jeu des plus antichrclicns ; 

lît cela par la raison démonstrative qu'il n'est nullement 
question dans l'écriture do combats d'ours. Donc c'est une 
invention purciuenl humaine et par conséqucut damnable. 
Mais lUilpho a le malheur d'ajouter qu'une réunion de chré- 
tiens ayant pour objet de faire combattre des animaux n'est 
pas plus légitime et orthodoxe qu'un synode. Or, les ministres 
presbytériens avaient des assemblées de divers degrés, ana- 
logues aux conciles, et qu'ils appelaient synodes provinciaux 
et synodes nationaux. Aussi l'argument de l'.alph est-il mal 
sonnant aux oreilles du chevalier Hudibras qui répond : 

Ta raison torse 
Te fait faire, mon cher Ralpho, 
Un misérable quiproquo. 
Oii prenjs-lii donc l'analogie 
D'ours et synode, je te prie ? 
Qu'a de commun un combat d'ours 
Avec les saintes assemblées 
Où nos affaires sont réglées .= 

Assurément, ajoute-t-il, à certain égard l'ours et l'honmie 
peuvent être rangés sous une dénomination commune, l'un 
étant comme l'autre animal; mais enfin il faut au moins 
convenir que ce sont deux espèces dilférentes. 

L'argumentation peut mener loin : Hudibras ajourne la 
dispute, et, invitant son écnyer à le seconder vaillamment, 
il se dispose à attaquer et à disperser la troupe qui est autour 
de l'ours. Il pique de son unique éperon sa monture pares- 
seuse. Et IJi s'arrête le premier chant. 

Au commencement du second chant, la bête s'est enfin 
décidée à marcher; 

Mais je ne sais trop 
Si c'était le pas ou le trot ; 

lorsque vient à Hudibras la pensée qu'il est conforme aux rè- 
gles de la stratégie de connaître les forces des ennemis avant 
de leur livrer le combat. 

Il détacha donc l'écuyer, 
Pour aller d« prés observer 
Leur démarche et leur contenance, 
Pour régler la sienne d'avance. 
Son cheval, n'étant pas fougueux, 
S'arrêta coni-t, et lui, pour mieux 
Parer les coups et faire rage. 
Prépara son sabre et courage. 

Ralpho partit très-preslement; 
Mais il s'en revint tout de suite, 
El, s'il le put, encor plus vite. 

A travers sa peur il a cru voir toute une armée : il en a 
recomiu les chefs et il les décrit en style homérique. En tète 
s'avance Crodero, joueur de violon à jambe de bois (carica- 
ture, suivant les commentateurs, d'un marchand de modes, 
nommé Jackson, qui, ayant quitté son commerce pour entrer 
au service du parlement et ayant perdu uiie jambe, avait été 
réduit à se faire ménétrier). 

Sa barbe était longue et touffue, 
Son archet y faisait recrue ; 
Car crins de queue il dédaignait. 
Vu que son menton en donnait. 

Au second rang inarche le brave Orsin, qui conduit d'une 
main l'ours Bruiu enchaîné, de l'autre brandit un bâton ferré 
(c'était, dit-ou , un nommé Josué Gosling , qui gardait les 
ours du Paris-Oaiden à Southvvark, faubourg de Londres, et 
qui était nn des plus zélés partisans du parlement de 
Cromwell ). A la suite venait Talgol ( boucher qui avait eu 



fiO 



MAGASIN PITTOP.RvSOUE. 



son rtjl au marcht! de Ncwf;alp, el qui, s'élaut distinf;ué à la 
baiaillo du Nascby, fatale î\ Charles I", avait obtenu une 
commission de capitaine '. 

Talgol fut brave, et plus souvent 
Il fut vainqueur que combattant. 

Auprès (îtait 1(- toiriblc Magnano (Simon Wait, cliaudron- 
niiT, orateur populaire de la secte des indépendants); puis 
une TigourcHSC jeune femme, Trulla (la fdle, dit-on, de Jac- 
ques Spenser ), qui avait uni son sort à celui de Magnano. 

Forte et brave comme en son temps 

Fui la Purelle d'Orléans. 

Sans craindi-e la corde ou blessure, 

tlle suivait à l'aveulure 

Son héros, voulant partager 

Avec lui butin et Jauger, 

Derrière s'avançait Cerdon (Howcs, le savetier) , 

Qui d'abord Gt mainte entreprise 
pour la léforme de TÉgiise; 
Puis, voulant réformer les lois. 
Pour un abus on mettait trois. 

Enfin Colon rNc<l l'erry, valet dV-rurie), qui semble, dit !i' 
poêle, ne faire qu'un avec son clieval, 

Qu'on nourrissait de clialr liumaïue ; 
Fourr-a;;e élrange ! mais, hélas! 
La chair est herbe, n'est-ce pas? 

Ces personnages fameux entraînaient à leur suite une foule 
d'autres partisans vulgaires. 

Canaille en ces lieux ramassée 
De tous les coins do la contrée, 
Do cent diverses régions, 
Langues, mœurs et religions. 

Ces derniers vers font allusion à la quantité innombrable 
d'hérésies qui divisaient en ce temps l'Angleterre. On comp- 
tait cent quatre-vingts sectes dilTérentcsà Londres soulement. 

A vrai dire, ces gens-là n'étaient pas, en politique du moins, 
les adversaires d'Uudibras. Mais la foi du chevalier lui com- 
mandait de s'opposer ù ce divertissement barbare ; donc, son 
courage ne voulant tenir compte ni de la force ni du nombre, 
il excita sa haridelle , s'approcha , et, sans mettre pied à 
icrre, apostropha l'attroupement d'une voix tonnante : 

Quelle démence vous transporte, 

O citoyens ! quelle fureur 

Vous pousse .i cet excès d'horreur.'' 



Il n'est \ille ni garnison 
Qu'un no pût mettre à la raison 
Avec le sang (pie l'on expose 
A couler pour si ])cu de chose. 

Nous que serment et lèle engage 
A rrjormer avec courage. 
En arroteroiis-nous le cours 
Pour l'amour des chiens el des ours? 

Vile, qu'on 5'éloi.;;ue d'ici ! 

Mais avant, je veux (pi'oii me ronde 

I.o plus coupable de la bande, 

Ce iJrofaiie ménétrier. 

Vrai boulc-leu de son melior. 

A l'iiLslaut je prélonds lui f.tire 

Subir nue peine exemplaire. 

Ainsi qu'au maudit iiisiniment 

Dont il joue illicileinent. 

Mais l'éloquence du chevalier ne persuade personne. 
Talgol le boucher lui répond par un débordement d'injures, 
lui reprochant tous les abus, tontes les exactions et les 
vili-nios dont les royalistes accusaient les chefs presbytériens. 
Lors lludibras, plein de rage, tire un de ses pistolets et met 
en jonc Talgol ; 



Jurant que désormais c** gueux 
Ne tùrait plus vaches ni hopi'fs 
Mais Pallas, pour sanver sa vie, 
S'élant en rouille îraveriie 
Entre le chien et ressort mi' 
I.a tcle de r.orjûne , et Gt 
Que le chien resta roide ■.•n place. 

Le chevalier saisit alors sa bonne épée et la croise avec le 
bàlon de Talgnl. Pendant ce temps. Colon prend Ralph à 
partie ; Magnano aiguillonne avec des chardons le cheval de 
l'écnycr qui tombe .'i terre. De son côté, lludibras, que Talgol 
a saisi par le pied, tombe sur l'ours: l'animal gémit sous ce 
poids, s'irrite, se relf^vc, brise sa chaîne et se rue sur tout ce 
qui l'entoure. La bande épouvantée fnit, hors le seul Crodero, 
dont la jambe de bois s'est détachée, et qui est renversé 5 
terre : il entend des soupirs, voit le chevalier et l'écuyer 
gisant à quelques pas, se relfîve, saisit sa jambe postiche, et 
en frappe à coups redoublés ses ennemis. Le combat recom- 
mence long et terrible : 5 la fin , Crodero est vaincu et lludi- 
bras veut l'occire; mais Halpli le supplie de se montrer géné- 
reux : 

Votre colère, grand héros, 

Delà les boriios vous transporte. 

Il ron\iout qu'un gueux de la sorte 

Pas>^e par la main du boui'roau ; 

Et son destin serait trop beau. 

S'il périssait par votre épée. 

Le chevalier, persuadé par ces paroles, fait grâce de la vie 
i Crodero et ordonne à l'écuyer de lui lier les mains derrièi e 
le dos. Alors commence une marche triomphale : 

1.0 fier Ralpho prit le devant, 
Portant la caisse et l'instrument 
Au bout de sa lance, en trophée. 
Contre son épaule appuyée. 
Apres ven.Tit le chevalier. 
Menant Crodero prisonnier. 
Le tirant de même manière 
Qu'un bateau montant la rivière. 

Ils traversent pompeusement la ville étonnée , et ne s'ar- 
rêtent que sur la plare publique devant deux instruments de 
bois destinés au châtiment des malfaiteurs : l'un, que l'on 
appelle stocks ou ceps, composé de deux planches horizon- 
tales entre lesquelles on enferme les pieds des condamnés 
couchés ou assis; l'autre, poteau vertical, oi'i sont scellés des 
bracelets en fer pour y attacher les mains de ceux que l'on 
fustige. Halpho suspend le violon et sa caisse au sommet du 
poteau, et enferme le bon pied de Crodero dans les ceps, 
tandis que la jambe de bois, qui est la plus coupable, reste 
libre. 

Ainsi parfois dame Justice 
Livre un innocent an supplice. 
Quand le plus mauvais garnement 
Est renvojé sans chàliment. 

Sur ce trait de satire, qui n'était point sans valeur au dix- 
sepiième sii'>cle, le chant deuxiiMiie finit. 

La fin à une prochaine livraison. 



JUBÉ DE VILLEMAURE, 

Département de l'Anbe. 

Villemaurc est un joli petit bourg, propre et bien b.Mi, i 
quelques lieues de Troyes. C'était jadis une ville fortifiée. 
Quelques débris de remparts servent aujourd'hui de clô- 
ture au jardin du presbytère : une ancienne cave, remar- 
quable encore aujourd'hui par son étendue et la solidité de 
sa construction, dépendait probablement du château. 

La ville fut pillée, ravagée, bnllée plusieurs fois pendant 
la guerre avec les Anglais et pendant celles de la Ligue. Un 
dernier incendie, en 1013, en acheva la destruction. 

La chatcllenie de Villemaurc fut érigée en duché-pairie 
vers la moitié du siècle dernier. 



MAGASIN l'ITïOUESQUE. 



61 




De l'église, il y a peu de cliosc à diic. L'arcliilectiire en 
est très-ordinaire. Citons seulc;iieiii doux cliùsscs en cuivre 
don', toutes couvertes do figures et d'ornements dans le goût 



byzanliu, et un petit reliquaire en argent du uieillcur temps 
de la renaissance, ayant la forme d'un tabernacle pyramida.: 
il renferme un petit globe de cristal où sont que.ques clie- 



î6.2 



MAGASIN PITTORESUIJK. 



veux couleur de bistre , qui , suivant riiiscrlption , ont oiné 
jadis la tilc de la belle Marie-Madeleine. 

Nous devons encore signaler dans celle Ogiise l)lll^ieurs 
lombes gravtSes du qninziinie siicle. 

Mais c'est principalement le jubi' que nous voulons décrire. 

Ce jubé est, suivant l'usa^'e, à l'enlrée du c liceur. La gra- 
vure que nous en donnons représente le côlé qui regarde la 
nef, et nous dispense d'une description lecbnique. On voit 
assez de quelle manière la galerie ou tribune s'appuie sur la 
claire voie qui sépare la nef du clurur. 

l'iien de plus riclic, de plus élégant, de plus varié que les 
sculptures qui couvrent les <leux cotés de la tribune, les 
jiilicrs et les panneaux inférieurs. Klles sont d'un relief très 
saillant et d'une parfaite conservation. La suite des sujets 
sculptés sur la galerie, représente : 

Ou côté du clid'ur, — saiiil Joachim et sainte Anne offrant 
im agneau au temple ; — la Lincontre .sous la porte Uorée ; 

— la Présentation de la \'icrgc au temple ; — le Mariage de 
la Vierge ; — la Salutation angéliqiie ; — la Visitation ; - 
la Cène; — l'Adoration des Mages; — la Préscnlalion de 
Jésus ; — l'OITrande des Colombes ; ~ la Mort de la Vierge ; 

— l'Assomption. 

Du côté de la nef, — la Kativiié ; — la Vi'ille au jardin 
des Oliviers ; — le Baiser de Judas ; — Jésus devant Gaïplie ; 

— la Flagrllation ; — VEcce Homo : — Jésus devant Pilate ; 

— le l'orlemenl de la Croix; — le Calvaire ; — la Descente 
aux Enfers ; — la Mise au tombeau; — la Uésurrection. 

Toutes les ligures sont traitées avec une grande supério- 
rité; toutes révèlent dans le sculpteur beaucoup de science 
et d'habileté. Elles ont toutefois moins de naïveté et peut- 
Otre moins de sentiment que celles du lit de jusli<e d'Argen- 
telles, dont nous avons donné la description et le dessin 
(1 8i7, p. 28/i).La même observation s"appli(|ueaux ornements 
qui courent cl s'enroulent autour di^s montants de la claire 
voie; (leurs et fruits, oiseaux terminés eji Icuillcs et feuilles 
;'i tète d'oiseau, reptiles et chimères, réalités charmantes et 
fantaisies plus charmantes encore, tout y est plein de mou- 
vement et de grâce, mais d'un mouvement un peu calculé, 
d'une grâce un peu maniérés. On sent que l'imitation de la 
nature n'a pas été un but principal , mais un moyin pour 
l'artiste, qu'il a voulu la subordonner à ses inspirations au 
lieu de les faire fléchir devant elle. 

A côté des créations les plus délicates et les plus gra- 
cieuses, comme pour servir de repoussoir, grimace sur les 
l)ilaslres Sidllanls qui coupent les divers panneaux , la plus 
étrange collection d'oisenux-embiyons, de larves de gre- 
nouilles inachevées, qui se puisse imaginer: c'est \e.nec plus 
ultra de l'impossible, le beau idnîal du laid. La renaissance 
avait compris les ressources que le grotesque peut souvent 
olliir à l'art. Ilérilière de la tradition des siècles précédents 
(pii déroulaient sans scrupule leurs monstres, leurs dogues, 
Irius démons autour des <hapitaux , le long des frises, au 
bord des toits des cathédrales, elle en transmit la liberté, 
non pas seulement aux Callol ou aux Scarron , mais aux 
Shakspeare, aux Itubens, aux Murillo, à un grand nombre 
de inalires de Tari modeiiic. 

Ijc jubé de Villcmaure est un des plus curieux essais en 
ce genre en môme temps qu'un des plus beaux el des plus 
riches monuments d'ancienne .sculpture en bois que nous 
possédions en I''rance. 



DE LA RICHESSE MINIÈRE DE LA KUAINCE. 
Fin. — Voy. p. 4. 

Il s'en faut qu'il en soit de Pinduslric des minescomme de 

la plupart des industries qui. abandonnées à la concurrence et 
au libre arhiint des parlirnlIiMs. sans aucune inti'rvenlion 
du gouvernement, ont liui l)ar réussir chez nous aussi bien 
que chez nos voisins. Celte industrie est soumise à des cir- 
constances spéciales, que nous ne pouvons mieux faire con- 



naître qu'en nous api)uyant sur les observations présentées 
par le savant ingénieur qui préside aux travaux statistiques 
de l'adminislralioii des mines. Avant tout, il convient de 
bien se fixer sur le nœud fondamental de cette question. Ce 
nceud consiste en ce que les mines métalliques, même les 
plus riches, offrent de brusques et de fréquentes variations 
qui font succéder en un instant une pénurie complète à une 
extrême abondance, cl cicc vcrsd. Ce point si digne d'atten- 
tion, qui dislingue l'industrie minérale de toutes les autres 
branches essentielles de l'activité humaine, cnlraine naturel- 
lement pour l'organisation de ces sortes d'entreprises des 
conditions sans lesquelles elles ne peuvent prospérer. Les 
travaux doivent être conduiis à la fois sur un grand nom- 
bre de gîtes , alin que la muhiplicilé des chances supplée 
à l'intermittence de chaque gîte, et contribue autant (jue pos- 
sible à l'uniformité de la production. De puissants capitaux, 
tenus sans cesse en réserve, doivent au besoin combler le 
déflcit causé à des époques malheureuses par l'appauvrisse- 
mcnl tenqwraire des giies, par la concurrence subite de 
nouveaux centres de production, ou par toute autre révolution 
commerciale, par les guerres prolongées, par les révolutions 
politiques. Enlin une sage prévoyance doit ménager dans 
l'intérêt de Tavenir les ressources et les chances heureuses 
qui, par compensation, s'accumulent â certaines époques de 
prospérité. 

Sous l'administration romaine, plus tard dans les grandes 
époques du moyen âge, dans la main des seigneurs féodaux 
ou des riches communautés religieu.ses, les conditions d'une 
administration patiente et appliquée aux intérêts de l'avenir 
non moins qu'à ceux du pressent, se sont quelquefois ren- 
contrées à l'égard de certaines mines; et aussi la tradition 
de même que les traces des anciens travaux nous donnent- 
elles le témoignage que des opérations fructueuses ont 
autrefois existé sur divers points aujourd'hui abandonnés et 
stériles. Depuis plusieurs siècles l'exploitation des mines , 
constamment menacée par les guerres et les révolutions qui 
ont agité l'Europe , a peu à peu cessé de fleurir partout où 
les gouvernements , par une intervention directe, ne sont 
point venus à son aide ; et c'est là, en particulier, ce qui a cau.sé 
sa décadence chez nous où l'Élat semble n'avoir jamais com- 
pris bien exactement son importance. 

L'Allemagne, d.'puis longtemps si renommée par la fécon- 
dité de ses mines, a suivi au contraire l'aulre voie. De là les 
succès du mineur dans les chaînes métallifères du Hanovre, 
de la Saxe, de la Hongrie, de la Suède ; et si depuis peu la 
lîussic a obtenu de si prodigieux résultats dans les chaînes 
de l'Oural et de l'.Mlaï, c'est que les exemples de l'Allemagne 
y ont été suivis plutôt que Us nôtres. Dira-t-on qu'il était 
aussi sage de suivre, comme nous l'avons fait , le système de 
liberté qui n'a pas moins réussi aux Anglais que n'a réussi le 
système d'administration aux Allemands? Ce .serait se trom- 
per étrangement. Les conditions non-seulement de notre ter- 
ritoire, mais de noire population élaient analogues, non point 
à celles des Anglais, mais à celles des Allemands ; et par con- 
.séquent la loi d'analogie voulait que les moyens suivissent le 
même tour. D'ailleurs, c'est ce que l'événement ne justifie 
que trop, puisque après tout nos mines, si abondantes 
qu'elles soient , sont presque toutes dans le silence. 

Le principe qui a prévalu en France, c'est que l'État, pro- 
priétaire de toutes les mines qui .sont cachées dans les pio- 
fondeursdu.sol, ne les exploite point ; et par conséquent, pour 
qu'elles soient exploitées, il les concède librement aux ])ar- 
ticuliers. Mais pour que ce principe reçoive la sanction de 
la pratique, il faut deux clioscs: en premier lieu, que les 
particuliers soient capables de soutenir les exploitations, ou 
même qu'il se pré.sente des particuliers pour les entrepren- 
dre ; el en second lieu , que les concessions soient réparties 
avec la sagesse nécessaire pour que les exploitants aient un 
champ de travaux assez vaste pour dominer les revers par- 
tiels el pom- que celte puissance ne soil cependant pas exposée 



MAGASIN PITTORESQUE. 



(Ï5-' 



à se ch:inseroti im monnpolo. Si Ton ronsid^ic rhistoiio de 
nos miiios, soit dans le pnssc' , soit dans le pri'sont, on s'aper- 
cevra aisément que ce sont Ih les denx t'i'neils par lesquels 
noti-e industrie a éclioné. 

Les concessions faites sous l'ancien régime ont presque 
tOHJonrs été instituées dans l'ignorance ou le mépris des 
convenances de l'indiislric miniire. Elles étaient en général 
beaucoup trop étendues, et l'alnis fut même poussé jusqu'à 
concéder i'i un seul privilégié toutes les mines du royaume. 
Souvent les droits du concessionnaire étaient mal définis, 
l'arfois même des concessions sans limites déterminées étaient 
établies successivement dans le même territoire en faveur 
de plusieurs personnes, d'où résultaient entre les parties in- 
téressées des procès qui ne se terminaient que par l'épuise- 
ment de leurs moyens d'action. Les exploitants pourvus de 
concessions régulières se trouvaient fréquemment entravés 
dans leurs efTorts par des oppositions élevées dans les loca- 
lités et trop souvent appuyées par les parlements. Mais le plus 
grand obstacle h l'essor de l'indnslrie minérale s'est toujours 
trouvé dans l'avidité et la mauvaise foi des possesseurs 
qui recherchaient les concessions, non pour mettre eux- 
mêmes en valeyr la richesse minérale, inais pour vendre ou 
louer le droit d'exploiter Ji des personnes ignorant les dilli- 
cultés inhérentes à ce genre d'entreprise et auxquelles on 
exagérait d'ailleiu-s les avantages qu'on en pouvait attendre. 
Le gouvernement ayant le droit de distribuer d'une manière 
tout à fait arbitraire à qui il lui plaii la propriété si précieuse 
des mines de l'État, il y a naturellement trop de place à la 
faveur, et dire faveur n'est pas toujours dire convenance et 
justice, ainsi que ne le montrerait qne trop l'Iiisloire de la 
répartition ncluelle de la propriété miniire. De toutes ces 
causes résulte donc qu'au lieu de travaux suivis et sérieux 
il n'y a presque jamais eu sur nos mines que de faibles ten- 
tatives presque aussitôt avortées qu'entreprises. 

L'expérience presque universelle des mines en Europe 
montre en elfet qu'il est fort rare qu'une exploitation donne 
tout d'abord des bénéfices. Presque toujours, au contraire, il 
faut une longue suite d'efforts et des avances de fonds consi- 
dérables pour parvenir à la période où l'opération devient 
réellement productive. Or il n'y a pour ainsi dire pas eu, sur 
nos gîtes métallifères , depuis deux siècles, une seule entre- 
prise qui ait possédé les capitaux nécessaires pour vaincre 
les diflicnllés souvent assez durables de la mise en train ; et 
par conséquent les entreprises devaient nécessairement 
échouer, lors même que les gîtes auxquels elles s'étaient 
attachées auraient renferiué en eux-mêmes toutes les condi- 
tions du plus brillant succès. De tant de travaux faits en 
divers points de notre territoire , sur des luincs qui ont été 
successiveiuent prises et délaissées, il n'y a donc rien de plus 
à conclure que si ces mines n'avaient jamais été touchées : 
leur abandon ne prouve rien contre elles, et elles oITrent tou- 
jours les mènu's chances avantageuses que la première fois 
où la main de l'homme les a fouillées. 

De plus, il est à considérer que l'exploitation des mines 
métalliques et le traitement des minerais ne peuvent être 
conduits avec succès que si les directeurs parviennent à 
grouper autour d'eux un assez grand nombre d'hommes 
doués de connaissances et d'aptitudes très-diverses et formés 
par une longue expérience à la pratiijue du métier. L'in- 
fluence du gouvernenienl dans l'exploitation des mines du 
Hanovre, de la Saxe, de la Hongrie, de la Suède, ne s'est pas 
seulement témoignée dans le champ de l'exploitation, mais 
dans la création d'écoles pratiques destinées à fournir aux 
exploitations le personnel tout spécial dont elles ne peuvent 
se passer. En France, jusqu'à l'époque de la l'.évolution qui a 
vu instituer l'école des Mines et le corps des Ingénieurs des 
mines, la science de l'exploitation et de la métallurgie est 
demeurée presque complètement ignorée. Jusqu'alors les 
spéculateurs qui se proposaient d'ouvrir des mines devaient 
nécessairement recoui ii' à l'intirvnntion d'étrangers appelés à 



grands frais, le plusordiiiairement d'Allemagne. Aujourd'hui 
même, il faut bien le dire, un des empèchetuents les plus 
notjldes à l'ouverture de nos mines, c'est qu'il est à peu près 
impossible de se dispenser de faire venir de l'étranger nn; 
noyau d'ouvriers et de contre-maîtres; c'est une dillicultéde', 
premier ordre. Nous avons des ingénieurs; nous n'avons pas,' 
d'ouvriers, et la tête sans le bras demeure impuissante. Le! 
gouvernement, en formant des pépinières d'ingénieurs, n'a ' 
donc rempli que la moitié de sa tâche, puisqu'il aurait natu- 
rellement fallu y adjoindre des pépinières d'ouvriers; et, 
comme l'a signalé le savant professeur de métallurgie de 
l'école des Mines, de telles pépinières, où il serait facile à 
tout spéculateur désireux d'ouvrir une mine de venir puiser, ' 
s'établiraient tout naturellement s'il pou\ait convenir au 
gouvernement de fonder lui-même, sur un de nos gîtes si 
nombreux de plomb argentifère ou de cuivre, une exploita- 
tion modèle. Jusque-là il sera toujours tellement dilEcile de 
réunir un personnel convenable que l'embarras et la dépense 
arrêteront les exploiiants, ou que, se contentant à cet égard 
trop aisément, ils se verront arrêtés dès leurs premiers pas. 

Enfin le dernier obstacle à la prospérité de nos mines qu'il 
faille signaler provient de la situation même de ces mines. 
Au lieu de se trouver dans des provinces riches et popu- 
leuses, elles sont ordinairement reléguées dans les parties les 
plus stériles de notre territoire, où les populations, irès-dissé- 
minées, sont en général pauvres, uniquement adonnées à 
l'agriculture et étrangères à tout esprit de spéculation. Ou 
les rencontre principalement dans les Alpes, la Bretagne, les 
Cévennes, les Pyrénées , ce qui est en quelque sorte reposer 
loin des regards. Leur position est donc la plus défavo- 
rable possible, puisque dans l'abandon où les laisse le gou- 
vernement, elles se soustraient presque entièrement à l'at- 
tention de ceux qui pourraient se sentir sollicités à les ou- 
vrir. Il est vrai de dire, comme le déclare le document dont 
nous avons parlé, que les indices de la richesse minérale du 
royaume ne se présentent qu'à ceux qui n'ont ni les moyens 
ni la volonté d'en tirer parti. Enfin , il résulte encore de 
la position écartée de la jilupart Jes gîtes métallifères que le 
souvenir des travaux d'exploration dont ils ont pu être 
l'objet à diverses époques s'est facilement perdu et ne peut 
par conséquent l'onrnir aux tentatives nouvelles la lumière 
qu'elles devraient tirer des anciennes. Faute de connaître 
leur histoire , on est trop souvent dans le cas de négliger 
les points où certaines mines donnaient au moment de leur 
abandon des produits très-satisfaisants , pour s'adresser à 
d'autres d'une valeur entièrement chanceuse. 

H est à regretter que le gouvernement, si bien éclairé sur 
les causes du délaissement de nos mines, n'ait pas encore 
jugé à propos de mettre sérieusement à l'étude les moyens 
de leur rétablissement. 11 semble que le salut de cette in- 
dustrie consisterait chez nous dans une législation moyenne 
entre celles de l'Angleterre et de l'Allemagne, c'est-à-dire 
dans l'intervention simultanée du gouvernement et des par- 
ticuliers. Uicn ne serait assurément plus capable de stimuler 
le zèle de ces derniers que de voir des mines entreprises par 
l'État et régies par ses ingénieurs prendre essor et rivaliser, 
comme on est en droit de s'y attendre, avec celles de nos voi- 
sins; et non-seulement, comme nous l'avons dit, le gouver- 
nement parviendrait de la sorte à une intluence puissante, 
mais il se trouverait en état de fournir, avec une libéralité 
digne de lui et de son intérêt, aux exploitations qui s'élève- 
raient à côté des siennes, le personnel, les connaissances et 
même, dans certaines limites, les secours nécessaires à leur 
succès. H faut songer en effet que les mines sont un véritable 
agrandissement de territoire : ce sont des champs qui s'ou- 
vrent au-dessous de ceux qu'éclaire le soleil, et qui donnent à 
l'homme des fruits non moins riches et non moins indispensa- 
bles, tout en lui fournissant un mode de travail parfaitement, 
compatible avec tous les bonheurs de la vie. 



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MAGASIN PITTORESQUE. 



VUE GÉNÉIIALE DE VEMSE. 

Aiicime descriplion ne saurait rcpiOsonler à l'imagination 
plus nettement qiie celte gi-avuie la situation et la foniie ilc 
Venise. Il manque à l'œuvre de l'artiste seulement ce qu'il 
lui était impossible de figurer, l'éclat du ciel, la mngnilicence 
de la mer, la lumière dorée, les vives ei liantes coidcurs des 
édifices. 

Le coin de terre, au liord iniïrienr de la gravure, .'i la 
droite du leetdir, fait partie de l'île Santa-Maria dclle r.razie. 
L'anglede conslruttions qui est au-dessus appartient à la pe- 
tite lie Sanla-Eleua, auji)m<ri]ui dépôt de poudre et de pro- 
visions militaires. 

Sur la même ligne, au centre, l'île de forme carrée est 
celle de S.-Giorgio-Maggiore , où l'on admire l'église et le 
monastère des Bénédictins, œuvres de l'alladio. 

A la gauche , vers le couchant , l'ilc étroite , longue et 
courbée, est la Giudecca, ainsi appelée en mémoire des pre- 
miers juifs qui s'y sont établis : autrefois on la nommait 
.Spina-Longa (longue épine). Ses monuments piincipaux 
sont : la magnilique église du Saiiit-Kédempleur , clief- 
d'œuvrc de l'alladio ; une institution pour les jeunes filles , 
dont l'église , de forme octogone , a été aussi corrstruitc sur 
les dessins de ce célèbre architecte: l'église de Saiute-Eu- 
pliémic, et nn couvent. 

Venise est composée de cent vingt lies de diverses gran- 
deurs, liées ensemble par quatre cent huit ponts presque 
' tous en pierre. Le grand canal divise la ville en deux parties 



iuégales : on nomme celle qui est au couchant ai quà deW 
acqua, cl l'autre, beaucoup plus considérable, di là dcW 
acqua. On peut remarquer, en suivant le cours si vigoureu- 
sement sinueux du grand canal , que l'on n'a construit pour 
le traverser qu'un seul pont, le llialto : mais en certains en- 
droits se tiennent constamment des gondoles qui font l'ollice 
de bacs et qui lransi)orlcnt d'im bord à l'autre pour une pe- 
tite pièce de cuivre. Il ne faut pas croire, du reste, que les 
habitants peu aisés lassent grand usage di's gondoles. Il est 
possible de iiarcoiuir la ville, dans toutes les directions, en 
serpentant par les petites ruelles et les ponts : un Vénitien 
n'y est pas jilus embarrassé qu'iui l'arisien à Paris; pour 
un étranger, c'est un dédale. 

Les édifices de Venise sont trop nombreux pour qu'il soit 
possible de les désigner en un cadre si étroit : cependant ils 
sont presque tous visibles sur la gravure et finement caracté- 
risés. La ligne blanche, au-dessus de l'île S.-Giorgio-Maggiore, 
indique le quai des Ksclavons, qui longe le ralais-lioyal; la 
l'iazelta et ses deux colonnes; le palais ducal, derrière lequel 
on voit les dômes de Saint-Marc, le pont des Soupirs, et qui 
ne se termine qu'à peu de distance des jardins publics au midi, 
cl de l'arsenal au nord. A l'extrémité orientale , entre les jar- 
dins et l'arsenal, est une île appelée S.-Pielro di Caslcllo. En 
remontant de l'est h l'ouest le bord septentrional de la ville, on 
passe près de .S.-1'rancesco délia Vigna, a'uvrede Sansovino 
et de l'alladio, de l'hôpital civil , et de la belle église de Saint- 
Jean et Saint-Paul. On distingue sur la petite idace que do- 
mine ce dernier monument une statue équestre : c'est celle 




\in: à'.\ Venise. — RéJiiclioii de la gravure publiée par la Iibi'ciii-ic Kitriic ( IIi>loire de Vi-niAC. — Gulibcrl ). 



du célèbre capitaine Bartolomco CoUcone. Dans la partie di 
quà delV acqua, en entrant, au midi, par le grand canal, 
on rcmannie, à la pointe, la Douane, puis .Santa-Maria dclla 
Sainte, .Santa-Agnesc, l'Académie des beaux-arts. A l'antre 
extrémité du grand canal est la petite île Santa-Chiara , qui 
sert d'hôpital militaire. 

Au delà de Venise, on aperçoit, vers l'extrémité nord- 
ouest, une ligne indiquant le chemin de fer qui nuit mainte- 
nant la ville ù la terre ferme , et , du côté opposé , plusieurs 
lies qui, en remontant, .se succèdent dans cet ordre : San- 
Cristoforo et San-.\licliele, cimetières de Venise; Murano, où 
l'on fabrique les verreries cl les cristaux; San-Cyprian, 



S;m-Cliiara, Snn-Matia, San-Giacomo, Marzorbo, Torcello, 
Burano, etc. 

Cil ne peut rien voir du Lido, que l'on doit imaginer J 
quelque distance des jardins publics et de l'île Santa-Elena , 
se déroulant en une longue bande étroite du levant au midi. 



BunF.AUX u'abonkement et de vente, 
rue Jacob, uO, près de la rue des Pclils-Augasttns. 

Imprimerie de L. Mahtibet, rue Jacob, 3o. 



9 



MAGASIN PITTOl'.ESOl'r. 



05 



VIVIERS 
( Ardèche ). 




% 




de Viviers. — Dessin par M. Billel. 



Le territoire tlii déparlement de l'Ardèolic a i5lé occuiié 
.inciennement par la tribu celte des Helvirs i^les cliasseiirs), 
en latin, Helcii, dont le clief-lieu politique,, situé au milieu 
de roches blanches, reçut un nom ( Danmagh, rhahiiaiion 
blanche), que les Romains traduisirent par ccliii iVAlba, la 
blanche. Il y avait dans l'Empire i)kisieurs Alba : celle-ci fut 
VAlba Helvia ou Alba Ilelviorum , dont le village d'Alps 
ou Aups garde le nom et le .sile. Les bandes sauvages à la 
tèlc desquelles le Crocus des Allmannes ravagea la Gaule 
orientale, la renversèrent en Z|06. 

A quelque distance, sur le bord du Rhône, près de l'entrée 
de la vallée où se cachait Alba, s'élevaient, dans une position 
à peu près semblable, un château et quelques habitations, 
appelés tout ensemble Vivarium ( le vivier). Ausone, l'évè- 
que d'Alba détruite , établit sa nouvelle résidence en cet en- 
droit , qui , devenu le chef-lieu du territoire helvien , lui 
donna le nom de Vivarais. Cependant le Vivier ou Viviers, 
ainsi qu'on a voulu dire, ne parvint jamais à une grande 
importance, parce que sa position ne le permet pas : c'était 
toujours un lieu fort , mais qui ne devait et ne doit encore 
tout ce qu'il est qu'aux fonctionnaires ecclésiastiques supé- 
rieurs dont il a été le siège. 11 est remarquable toutefois que 
peu de localités, dans ce pays des Cévennes, si disposé à la 
réforme religieuse, se soient montrées aussi zélées pour le 
protestantisme que Viviers. En 1562, elle fut une des pre- 
mières villes qui se déclarèrent contre le roi pour le parti du 

Tome IIVI. — FiivBlsR 1847. 



piince de Condé et des proleslanls. En lôfiV, lorsque la pi.i- 
part des \illes du Languedoc s'insurgèrent pour la seconde 
fois, les religionnaires s'assurèrent sans difficulté de celle 
place. Après l'édit de pacification, Saint-.'Vuban , qui com- 
mantlait alors dans Viviers, refusa de rendre la ville, prise 
d'assaut le 17 mai 1568. Saint-Auban , fait prisonnier, fut 
condamné à 60 000 livres d'amende et eut la tète tranchée. 
Lors des massacres de la Saint-Barthélcmy, Viviers leva de 
nouveau l'étendard de la révolte; mais, défendu par une 
faible garnison , il fut pris par les catholiques, repris peu de 
temps après, et forcé de se rendre au roi en 1577. L'attaijue 
de 1576 avait été dirigée par le capitaine Gueydnn, d'après 
l'ordre du duc d'Lzès; il se rendit maître du cliàleau en y 
pénétrant par ruse. 

La situation de Viviers au milieu des roches calcaires qui 
hérissent les montagnes de la rive droite du Rhône est moins 
heureuse que pittoresque. La nudité blanchâtre de ses rampes 
infertiles n'est nuancée que par la teinte grise des chardons 
et de quelques plantes aromatiques, excellents pâturages 
pour les bêles à laine; de là vient la bonne qualité du mou- 
ton que l'on consomme dans cette ville et dans le départe- 
ment de l'Ardècbe, en partie composé de montagnes sem- 
blables , ainsi que presque dans tous les pays situés au bord 
du Rhône. 

Dans la nou\'elle organisation de la France , Viviers est 
resté ce qu'il était jadis, c'est-ù-dire la tète spirituelle du 

9 



G6 



MAGASIN l>nTOin':S0l)R. 



Vivaiaîs. Snr le loclier (|iii doniine la villr- s'r'lf'vo la cathé- 
drale , qui , dans celle |iositioii , avec les constructions envi- 
ronnantes, produit un grand ellet; révOclié est un des plus 
beaux de France par sa situation et les jardins qui en dé- 
pendent; le séminaire est un édifice reniarqiiaMe. L<' elioMir 
et le clocher de la cathédrale sont de construction i;otlii(iiio , 
mais la nef est moderne. C'est dans cette é};lise que liaymoiid, 
comte de Toulouse, après avoir été dépouillé de ses biens et 
fouetté, \iiil faire lionimage à Tévèque de \iviers pour un 
fiel qu'il fut contraint de leioniiaitre tenir de cette église. Ln 
peu au-dessous de la cathédrale s'élève un rocher taillé !> pic 
et coupé en plate-forine , sur le(|iiel l'iait ccuisiruil l'aniien 
chilteau. 

Quant à la ville elle-même, clic est ce que peut-être une 
vieille ville ayant à peine 2 000 âmes, c'cst-i-dire petite, mal 
hûlic, formée de rues étroites et irrégulièrement percées. La 
vue que nous en donnons est prise des bords de la petite ri- 
vière d'F.scoulay, qui vient d'AljJS, et adlue au lihùne sons 
les murs de Viviers; le lleuve coule à gauche. 

La population de Viviers tire ses ressources principalement 
de la culture des niilriers, de réducalion des vers à soie, et 
de l'exploilntion de carrières inépuisables de pierres qui don- 
nent une excellente chaux hydraulique. 

C'est du haut de cette petite ville que l'un des savants les 
plus recommandables de l'Europe, M. de Flaiigergues, étudie 
les astres, et transmet, depuis plus rie cinquante années, 
d'utiles et importantes observations aux diverses sociétés 
acidémiqtii's, parmi lesquelles il a toujours refusé de figurer 
aulreniciit que comme membre corresiiondant. 

l'armi les cérémonies étranges pratiquées en France ])en- 
dant le moyen i'ige , il s'en est trouvé peu d'aussi originales 
que la fêle des Fous, qui se célébrait tous les ans à Viviers. 
Cette cérémonie commentait par l'élection d'un abbé du 
Clergé; on servait ensuite une collation copieuse et de longue 
dnréc; puis le haul-clm'iir d'un côté et le bas-chœur de 
l'autre entonnaient et chantaient, sans mesure et sans accord, 
des hymnes dépourvues de liaison et de sens. C'était à qui se 
lerait remarquer par les cris les plus aigus et les plus discor- 
dants. Les vainqueurs célébraient leur triomphe par des éclats 
de rire, des silllements, des clameurs, des claquements de 
mains ; ce tapage était terminé par une procession qui se con- 
tinuait plusieurs jours. Vécêque des Foits, personnage dis- 
tinct de l'abbé du Clergé, se faisait précéder d'un aumônier 
qui prononçait d'un ton doctoral les indulgences suivantes : 

Musseiilior qu'es eissi préseii, 

Vos dona xx banas'.as dé mal tlè dciis, 

Va à to*. vos anulres aoussi, 

Dona uiia coua di'î roussi. 

C'est-à-dire : 

Monseigiieui' (|iii est ici présent 

Vous donne viii};l paniers dt' mal de dents, 

El à tous vous aulrt's aussi, 

Il donne une queue de roiissin. 



Avec le temps et la patience , la feuille de mûrier devient 
«lin. Proverbe persan. 



LE CONSCIUT. 



N0i;vEI.I.R. 



Une après-midi j'allai, de meilleure heiu'e que de coutume, 
m'asscoir au-dessus d'une des carrières d'où Metz, située à 
dix lieues de là, tire son pavé. De cette élévation je dominais 
le village cl la petite ville de .Sierck, accroupis au bas de la 
colline. Les bruits montaient vers moi , mais en murmures 



confus ; les seuls sons qui m'arrivassent distincts étaient ceux 
des cloches, qui jetaient à grandes volées I'/Ijk/c/ks aux 
campagnes. 

Le soleil était d(''jà à moitii' descendu tlerrière le mont 
Saint-Jean (nom pompeux que donnent les habitants à une 
petite émiiience de craie blanche); ses rayons doraient la 
crête des rochers, empourpraient la Moselle couverli' de bar- 
ques an pavillon noir et blanc prussien. A demi coucIk' sur 
les pierres rougcàtrcs, le Iront appuyé sur ma main, j'admi- 
rais le site (pii se déroulait devant moi. Ce calme profond, 
celle imposante grandeur, réveillèrent dans mon iinaginalion, 
par contraste sans doute, le .souvenir de mon passé.' Je me 
rappelai Paris, ses fêtes, sa vie fiévreuse, toujours pressée, 
toujours haletante. Je me demandai comment , après avoir 
vécu de cette vie , respiré cet air, j'étais venu habiter ce 
pauvre village, comment je m'étais fait à sa solitude. Non- 
seuli'inent je m'y étais fait , mais je l'aimais : je n'eusse pas 
donné pour le plus bel hôtel parisien mon petit cabinet, avec 
sa fenêtre au couchant, encadrée de vigne, et de laquelle j'en- 
tendais, le soir, vers sept heures, les fanfares guerrières des 
jeunes collégiens, et les cantiques ou les psaumes que chante 
le laboureur en i amenant ses bœufs à l'étable. Là je pouvais 
et je puis encore travailler, penser, sortir, rentrer, sans 
qu'un importun vienne me déranger ou contrôler ma volonté; 
un seul, un vieil ami, m'y visitait : c'était le curé de la pelilc 
ville située à un quart de lieue du village. Pour lui , il le 
savait , la porte était toujours ouverte : vieillard insiruit et 
bon, profondément croyant, il s'était adonné tout entier à la 
vie qu'il avait embrassée; ses paroissiens, ses pauvres, sa 
petite église gothique, son humble maison, étaient son uni- 
vers. Voilà où et avec qui je vivais et je vis. 

Un léger coup amicalement frappé sur l'épaule me fit 
tressaillir. 

— Bonjour, me dit mon vieil aini ; à quoi songez-vous 
donc 7 La rosée tombe; venez avec moi. 

— Ft où allez-vous? demandai-je avec nonchalance, peu 
disposé à bouger de ma place. 

— Chez les Angel. 

— .l'aime mieux rester ici ; qu'irais-je faire chez vos pay- 
sans? 

— Il y a du bon et de l'utile partout ; venez. D'ailleurs 
vous m'abrégerez la route ; je me fais vieux , et le chemin 
s'allonge pour mol. Je n'abuserai plus longtemps de votre 
complaisance; j'avance, j'avance... me répondit-il en ho- 
chant sa tête lilancbe et s'appuyant de ses deux mains sur sa 
béquille. 

Je me relevai d'un bond et lui ollris le bras. 

— Si vous vous en alliez, qui me resterait? dis-je d'un ton 
de reproche. 

— Le moi, toujours l'égoïste moi! murmura le \ieillard ; 
c'est naturel { sa phrase ordinaire lorsque quelque chose 
l'affligeait), très naturel... 11 vous restera l'avenir, le travail, 
l'ambition, la vie eu un mot, jeune homme ; et vous ne vous 
apercevrez pas de la mort du pauvre et vieil ami que la pro- 
vidence vous avait domii'! 

Il passa la main sur ses yeux. 
Je serrai son bras sans répondre. 

— Je suis un vieux fou, reprit-il en souriant, de venir vous 
atliisler. Au fait et au prendre, la mort est un bien, et si ce 
n'était vous... Mais bah ! je vous veirai de là-haut. 

,Ie sentis les larmes me gagner. Il était si bon, si tendre, 
mon vieil ami ! Maintenant ses paroles, lorsqu'elles se retra- 
cent à ma mémoire , sont comme les lointains échos d'un 
bonheur perdu ; elles me font tressaillir et souvent mCme 
pleurer. 

Nous étions arrivés à la porte du père Angel, robuste pay- 
san aux formes athlétiques , et d'une verte vieillesse. Nous 
beurtilmes, il ouvrit. 

Un feu de copeaux et de feuilles mortes illuminait la 
chambre et les joyeux visages groupés autour de l'âtre. Sur 



MAGASIN PITTORESQUE. 



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im grand fauteuil de chêne , au coin de la haute chcniinëe , 
('tait assise une femme encore jeune , tenant sur ses genoux 
un petit enfant demi-nu, qui se débattait on riant pour ne 
pas se laisser ôler son soulii'r. La mère grondait doucement, 
attrapant tantôt les deux petites mains qui s'agitaient en l'air, 
tantôt le petit pied d'cliaussé; le marmot éclatait en rires de 
fusée à cliaque tentati\e. 

— Kntrcz , monsieur le pasteur, dit Aiigel. Allume donc 
une chandelle, femme. 

I.a femme avait déjà saisi dans ses bras le petit joueur, et 
se levait, lorsque mon vieil ami s'écria : 

— Non , non , la mère , n'en faites rien ; j'aime mieux la 
lueur des copeaux que celle de la plus belle chandelle ; ne 
vous dérangez donc pas, mes amis. 

Il s'assit près du fiu. 

Je vis alors passer, entre les deux visages liAlés des lils de 
la maison, une tète blonde; deux yeux bleus curieux me re- 
gardèrent on souriant; puis une jeune lille sm'Uo m'apparut 
tout entière, alla prendre une chaise au fond de la pièce, et 
me l'apporta en me disant en mauvais allemand : 

— Vous plairait-il vous asseoir, monsieur? 

Je la remerciai, pris le siège, et agaçai le marmot, qui 
depuis l'arrivée du curé était devenu sérieux ; il partit d'un 
de ses subits éclats de rire et me tendit ses petits bras; je le 
pris sur mes genoux. 

— Vous aimez les enfants , monsieur ? me demanda la 
mère. 

— Oui , beaucoup... Uegardez-le donc! dis-je au curé en 
lui montrant le petit garçon blotti sur mon genou, qui ap- 
pu\ait sa joue rose sur mon gilet, et me pressait de ses deux 
menottes. 

— Tu as les mains sales; tu vas tacher le gilet blanc de 
monsieur ! gronda la maman. 

— Oh! laissez-le faire, m'écriai-je en le retenant. Car, au 
premier mot de sa mère, le bambin s'était laissé glisser à 
bas; mais lorsqu'il me vit prendre son parti, il regrimpa 
lestement, et , de ce poste élevé, regarda sa mère d'un air 
vainqueur. .Vous partîmes tous d'un bon et fianc éclat de 
rire. 

— Vous êtes heureux , père \ngel , dit le curé. 

— Oui, monsieur. Dam! vous le savez, j'ai frisé le mal- 
lii'ur de près; je n'ai épargné ni mes jambes ni mes bras 
l>inir lutter contre lui. 

— Comment cela? hasardai-je. 

— C'est toute une histoire, répondit le paysan. 

— Racontez-la nous. 

Angol lisoana le feu, y jeta une brassée de feuilles mortes, 
s'appuya sur le manteau de la cheminée, et commença. 



il y a trente-sept ans, vienne la Saint-Michel, que j'eus 
vingt et im ans; ce fut un vilain jour que celui-là, monsieur. 
Ma more était pauvre, avec deux enfants encore au maillot 
sur les bras, veuve pour ainsi dire, car mon père malade se 
mourait sur un méchant grabat. Il m'en souvient comme 
d'hier. C'était l'année 1808. Ma mère me dit : 

— Mon garçon, lu as tes vingt et un ans, il faut que tu 
tires... eh bien! si tu tombes, nous mourrons. 

Avec ces mots, elle me poussa doucement dehors ; je 
partis sans retourner la tète, si je l'avais regardée le courage 
m'eût manqué. Les chants de nos voisins, les rires des en- 
fants, les frais éclats de la voix des jeunes filles, me faisaient 
mal; je trouvais cette joie déplacée. Je pressai le pas pour 
sortir- du village. En descendant le sentier, j'abattais de mon 
bâton les fleurs des aubépines : il me semblait que leurs gaies 
polîtes étoiles se riaient de ma douleur. 

J'eusse voulu de l'orage, du tonnerre; et ce fut avec une 
espèce de soulagement que je vis le ciel s'obscurcir, et un 
nuage, accouru do riiori^on. s'olondre menaçant au-dessus 
des collines. 



Je côtoyais la Moselle, les barques des proraeneui:s fai- 
saient force de rames pour atteindre le rivage, et j'entendis 

■ quelques minutes après une large goutte de pluie tomber 
sur le rebord d« mon chapeau de feutre. Un éclair, immé- 

' diatement suivi d'un coup de tonnerre, m'aveugla; l'orage 
me courait dessus. 11 faisait presque nuit, ha pluie tombait 
à Ilots; j'arrivai au ravin; je cherchai le pont; il a\ait dis- 
paru sous les eaux grossissantes; j'eus la pensée de revenir 
sur nios pas; ce ne fut que la tentation d'un instant ; j'' sondai 
la profondeur du ra\in avec mon bâton; je i>ouvais encoro 
passer à gué; j'entrai dans l'eau, je luttai, j'alteii;uis l'autre 
bord. Enfin j'arrivai à Metz, après une marche longue et 
pénible ; j'étais pieds nus. 

On tirait le lendemain ; je n'avais pas de quoi payer une 
paillasse; je couchai sous les remparts de la ville, les pieds 
dans la boue, la tète sur une pierre. Là, j'eus tout le temps 
d'envisager mon malheur, celui de ma pauvre famille, si ]o 
sort me désignait. Je vis mon père mort, ma mère, mes 
sœurs sans pain, honteusement chassées de leur mauvaise 
chaumière. Ces déchirantes pensées m'arrachèrent des cris 
de rage ; j'entendis alors parler près de moi: — C'est un 
homme ivre, disait-on. Un coup de pied m'envoya rouler 
sur le bord du fossé. Il commençait à faire jour ; je regardai : 
deux hommes étaient là; je bondis sur eux, le bâton à lu 
main. Un des hommes me saisit le bras, eu s'écriant : 

— Ah ! 

L'autre était un ollicior ; je sentis que c'était celui-là dont 
le pied m'avait touché. J'allais me débaitio pour me dégager 
et m'élancer sur lui, lorsque mon nom prononcé me fit tros- 
sailhr. L'homme qui me retenait était Pierre llello, le lils du 
fermier chez lequel je servais, venu comme moi tirer à la 
conscription. Je me dis : — Il est riche, lui, il est heureux: 
s'il tombe . ni son père ni sa mère ne mourront de faim. — 
Et des sentiments de haine et d'envie surgirent en moi. Mes 
yeux devinrent elTrayanls, car il me lâcha , recula d'un pas, 
et s'écria : 

— Il a bu, il est fou! 

liappelé à moi par ces paroles je baissai la lèlo et ré- 
pondis : 

— Oien le voulût ! 

Pierre se rapprocha et dit à l'ollicier : 

— C'est un honnête garçon, mon lieutenant, qui sert chez 
mon père, et auquel, j'en suis silr. vous pardonnez nu mou- 
\eiiient de colère, bien naturel à un homiole homme qui se 
sent insulter. 

L'oflicior se mordit les lèvres, répondit avec dédain : 

— Vous avez raison, Pierre, chaque classe se \onge à sa 
manière. Et il s'éloigna. 

Je tendis la main à llollo, je m'en voulais d'avoir pensé à 
mal. 

— Eh bien , me dit-il , pourquoi cotte boue , ce désordre , 
cet air hagard ? 

— llollo, aujourd'hui je tire; domain, si je tombe, ma mère 
sera sans asile, sans pain. 

Pierre garda le silence un niomoiil. puis me quitta en me 
jetant pour adieu: 

— A ce soir ! 

J'errai toute la journée dans les rues de Metz : à trois 
heures et demie, une demi-heure avant le tirage, je vis eu 
passant sur la place la porte de la cathédrale ouverte: les 
cierges étaient allumés, les prêtres chantaient, le bon Dieu 
était sur l'autel dans le soleil d'argent. L'enfant de chœur 
agita la sonnette, hommes, loinmes, enfants, se prosternèrent, 
j'en lis autant, et je (luis bien dire, monsieur le curé, que 
jamais je n'eus plus de ferveur qu'à ce moment-là... L'hor- 
loge do l'église sonna quatre heures. 

Je sortis et me rendis à l'hôtel de ville. 

Il y avait un quart d'heure à peine que j'y étais, lois(|ue 
la porte s'ouviit; Pierre llello, iiâleet les yeux en feu, entra 
dans la ^alle. H promena ses regarik sur la foule, et ses joues 



Gii 



MAGASIN PITTOFllilSQUE. 



s'animfTcnt en m'y dûcouvraiit ; il vint se placci- près de 
moi. 

On commença l'appel des commîmes, nous étions de la 
seconde; l'ieno llello, comme le plus riche de l'endroit, 
devait tirer le premier, et moi le dernier comme le plus mi- 
sérable. 

Le dos légèrement appuyé contre le mur, une main sur mon 
épaule, Pierre comptait avec impatience chaque numéro 
sortant; enfin on l'appela! 

Il plongea sa main dans le sac en me regardant, puis 
éleva au-dessus de sa t(Me, d'un air de tiiomphe, un billet 
blanc; c'était le premier qui sortait, ou applaudit ; je tombai 
pâle et les poings fcrniés cciulio l,i muraille; il revint à moi 
le front haut et l'œil joyeux. Mais eu me voyant , il s'écria : 

— Tu n'as pas l'air contenl de mon bonheur, camarade ; 
c'est mal ! 

— Si, si, balbuliai-je en me redressant, llello rit; il me 
sembla que son rire était railleur ; je tâchai de in 'éloigner de 
lui, il le vit et me retint. 

— Reste là ; on étoulFc de l'autre côté ! 
ICnfin mon tour arriva. 

Le sort me fut contraire. .Te sentis couler deux larmes de 
rage le long de mes joues glacées; le lieutenant du matin 
était celui qui enregistrait : il sourit et avait déjà écrit la pre- 
mière lettre , lorsque llello lui murmura quelque chose à 
l'oreille ; je ci us l'entendre dicter son nom au lieu du mien ; 
l'oflicier écrivit, et le moment d'après il dit entre ses dents : 

— Ah! tu te mets volontairement sous ma patte, je t'ap- 
prendrai à me faire la leçon et de quel bois je me chaulïe. 

Pierre n'entendit pas ou ne voulut pas entendre, il me prit 
par le bras, et m'entraina dehors; je suffoquais. 

Quand la parole me revint, je voulus remercier. 

— ■ 'J'u en aurais fait autant à ma place, n'est-ce pas? Nous 
sommes quittes, Interrompil-il. — Viens vider un pichet et 
n'en parlons plus. 

J'étais content, j'étais fâché ; cependant quand je pensai à 
ma mère la joie l'emporta. 

Je revins au logis le cœur léger; j'y racontai sous le secret 
ce que Pierre avait fait pour nous : sous le secret, car il ne 
fallait pas que son père le sût. 

Pierre partit, moi je travaillai ; cependant la misère et la 
maladie n'avaient pas fui mon toit : j'avais beau lutter, le 
salaire était petit, les besoins grands. Mon pauvre père 
mourut, que Dieu lui fasse paix! et nous vendîmes pour l'en- 
terrer jusqu'aux langes des enfants. Peu de temps après, ma 
mère fut prise de paralysie : le jour où ce coup me frappa je 
n'allai pas à la feinie , je restai près de la pauvre femme , 
j'appelai \\n médecin ; il d('i;l.ira (ju'il n'y avait rien à faire; 
alors je m'agenouillai près d'elle, pris ses deux mains im- 
puissanlesdans les luiemies et fondis en larmes. Il n'y avait 
plus rien dans la chambre que l'unique chaise où elle était 
assise, une mauvaise paillasse et notre dernier bout de chnn- 
«iclle ; les deux petites (illes enveloppées dans ma veste 
pleuraient de froid et de faim. Je crus ce soir-là que je de- 
viendrais fou. 

La chandelle s'éteignit ; les cnfanis, fatigués de crier, s'é- 
taient endormis. J'étais encore à genoux, près de ma pauvre 
mère, quand je vis la chambre s'éclairer. Je me retournai : la 
sœur de Pierre llello, sa lanterne à la main, était entrée; elle 
venait savoir, de la part de son père, pourquoi j'avais manqué 
à la journée. Mais en nous voyant la question expira sur ses 
lèvres : elle pleurait , posa sa lanterne sur l'àlrc froid , s'ap- 
procha de ma mire, et l'appela : 

— Ah ! ah ! (it la pauvre paralytique en ouvrant les yeux 
et me regardant ; ah ! ah ! 

— Mou Dieu! qu'a-I elle donc, monsieur Jean? me dit 
Marie Ileho. 

— Elle est paralysée ! répondis-jc en baisant les mains de 
ma chère malade. 

La jeune fiUc la regarda, me regaid,!, murmura: 



— Ne vous laissez pas abattre, Dieu est toujours là ; et 
sortit. 

Je l'accusai en mon cœur d'insensibilité ; je dépouillai ma 
blouse pour en couvrir ma mère ; je pris les deux enfants 
dans mes bras et les posai sur le grabat. Cependant Marie 
rentra avec un garçon de ferme chargé de matelas, de draps, 
de couvertures de laine et d'un lit de sangle. F.lle arrangea 
le tout près de la cheminée tandis que j'y allumais du feu 
avec du bois qu'elle avait envoyé. Ensuite elle coucha ma 
mère , et emmena les deux petites filles à la ferme. 

Je replis à la vie, j'appoitai à l'ouvrage presque de la 
gaieté. Alarie, infatigable , soignait ma mère, élevait les pe- 
tites, veillait à tout sans paraître y penser. Elle vint à nous 
comme notre bon ange... je l'aimais; mais elle était bien 
au-dessus de moi ; elle était la fdle de mon mailre ! Je me 
lus sur mon amour pendant six ans ; je devins premier garçon 
de ferme ; ce n'était pas assez pour qu'IIello consentît à me 
donner sa (ille : l'aisance était rcniréc chez nous, le bonheur 
pas encore. Enfin Pierre revint de l'armée ; il était lieute- 
nant ; ce fut lui ([ui, après m'avoir déjà sauvé la vie une fois, 
me la reiulil chère! il obtint de son père qu'il m'accordât 
Marie; et depuis qu'elle est ici, dit Angel en se tournant du 
colé de sa femme, qui souriait et pleurait, depuis qu'elle est 
ici , je puis bien dire qu'il ne nous a rien manqué ; sans elle, 
la pauvre mère ne serait plus, car elle vit, monsieur, elle 
dort là-baul. — Angel se tut. 



— El (ju'esi devenu le brave, l'honnête Pierre llello 7 
m'écriai-je. 

La femme me remercia par un de ces regards éloquents 
d'épouse et de sœur , et répondit : 

— Il est toujours à l'armée, monsieur; il est capitaine, et 
vient passer avec nous les vacances. 

— C'est un noble cœur ! dis-je. 

— C'est plus que cela , monsieur, dit Angel ; c'est un bon 
cœur. 

Je souris. Le curé se leva. Je pris dans mes bras le pelil 
enfant endormi sur mes genoux, le baisai et le posai douce- 
ment sur ceux de sa mère. 

Nous partîmes accompagnés des vœux et des bonsoirs de 
l'heureuse famille. 

En remontant la cote avec mon vieil ami, je lui dis: 

— Angel a bien gagné son repos. 

— Je puis m'écrier avec le psalmistc : J'ai été jeune et je 
suis vieux; mais je n'ai pas encore vu le juste abandonné, 
ni ses enfanls mendier leur pain, me répondit-il. 

l,a nuit l'Iait tiède el embaumée, le clair de lune donnait 
à tous les ohjels (|uelque chose de vague et de fantastique. Le 
curé se découvrit devant une de ces croix grossièrement tail- 
lées dans la pierre brute , et si communes sur les frontières 
de Prusse. Sa tète et ses cheveux, éclairés par un pâle 
rayon de lune, avaient une noblesse extraordinaire. J'olai 
mon chapeau; je ne sais si ce fut la>croix ou le prêtre que je 
saluai. 

— Ave/.-vous remarqué que nos saintes Vierges ici réci- 
tent leur chapelet? me dit-il en riant. 

— Oui ; mais comment le .sculpteur, quelque ignorant qu'il 
puisse être, poiisse-t-il la naïveté jusqu'à mettre un chapelet 
dans les mains de la sainte Vierge? Voyez-vous Marie disant 
tranquillement au pied de la croix de son fils : Je vous salue, 
Marie, pleine de grâce? , 

— Tout doux, tout doux ! me dit le bon père, ceux qui 
l'ont fait et ceux qui ne s'en scandalisent pas sont pour le 
moins aussi pieux que vous et moi, et peut-èire plus éclairés 
dans leur piété que vous, abstrait raisonneur. 

Nous élions dev.uil ma porte ; je lirai la clef de ma redin- 
gote, allumai une l)ougie,cl,passantdevanl pour éclairer mon 
vieil ami, je grimpai comme un chat le petit escalier de bois 
qui menait à mon cabinet. 



MAGASIN IMTTOIUiSOUE. 



C9 



Là, assis dans deux bonnes borg6rcs, moi dessinant à la 
lueur d'une lampe de bureau, cl lui posant, nous causâmes 
longtemps de la famille Angel, dcriiéroïque Pierre, si simple, 
si porsévdraut dans son dévouement. Puis mon vieil ami me 
quitta 

C'était la dernière soirée que nous devions passer ensemble ; 
deux mois nf>rcs Dieu l'avait rappelé à lui. Personne main- 
tenant ne frappe plus à ma porte ; je travaille , cl le soir, à 
l'heure où il venait, je me dis : 11 s'est assis lii, il s'est appuyé 



sur cette table, il a feuilleté ce livre je ne le reverrai 

donc jamais plus ! . . . 



LE nOI DES BUVEUI\.S. 

Enlcndcz-vous les cris discordants, les rires grossiers, le 
tintement des verres ! c'est la taverne qui élève sa voix ; le roi 
des buveurs appelle à lui son peuple. 

Le voilà, portant encore le tablier de travail qui n'est plus 



lii-lTl 







Dessin de Gxvar.m. 



qu'une décoration menteuse ; les traits cnUiminés par 
l'ivresse, les yeux flottants, la lèvre épaissie, il enveloppe le 
verre d'une main avide et porte à tous son loast brutal. 

— Buvons à l'insouciance, amis, c'est le vin qui la donne! 
grâce à lui, plus de prévisions, ni d'inquiétude ! chaque goutte 
du sang de la vigne efface de notre mémoire un lendemain. 

Buvons à la gaieté ! elle pétille dans la mousse de nos verres, 
elle coule jusqu'à notre cœur comme un rayon de soleil. 

Buvons i la liberté ! Que nous importe ici la tristesse de la 
famille , les colères des maîtres ? L'ivresse est une mer eue 
ni colères ni tristesses ne peuvent franchir. 



Buvons à l'oubli de toute chose et de nous-mêmes . On 
voudrait faire de la vie une tâche , nous en avons fait une 
extase entrecoupée de rêves. 

11 dit, et tous applaudissent; mais tandis que ces applau- 
dissements font retentir la taverne, bien loin de là, dans les 
greniers froids et désolés , uu chœur d'enfants pâlis et de 
femmes brisées leur répond sourdement: 

— Buvez à la misère, ô pères! car c'est le vin qui nous la 
doime. Grâce à lui, plus de pain ni de flamino au foyer 1 
chaque goutte du sang de la vigne se paye d'une goutte de 
notre vie. 



70 



MAGASIN PITTORESQUE. 



Buvez à lYgoïsme! il coule avec la joie dans vos verres; il 
descend jusqu'à vos cœurs comme un poison. 

Buvez à la lionte ! que vous importe le mépris des autres, 
le dégoût de vous-mêmes? qui s'est assis dans la boue ne 
craint plus de se salir. 

Buvez à la mort de votre âme ; car Dieu vous avait donné 
les aspirations des anges, et vous avez mieux aimé vous en- 
sevelir dans les appétits de la brute ! 



DE LA UELIGION DE BOUDDHA. 
Premier article. 

11 y a un très-grand inconvénient à se contenter d'un re- 
gard supcriiciel sur les religions des peuples étrangers : c'est 
de se méprendre entièrement à leur égard, et, par suite, de 
se laisser aller à traiter, comme plongées dans l'idolâtrie, des 
portions considérables du genre humain, qui, pour ne pas 
jouir comme nous des lumières du clirislianisme , ne sont 
pourtant pas coupables d'une telle folie. Nous devons les 
plaindre comme moins instruites que nous ; nous devons 
nous garder de les frapper d'une réprobation absolue. 

C'est surtout en s'appliquant au bouddhisme que ces ré- 
flexions prennent de la force. Pour avoir vu les sectateurs de 
cette religion célébrer leur culte devant des images, on en a 
conclu qu'ils s'adonnaient à l'adoration des idoles. C'était 
tirer des apparences une conclusion aussi légitime que l'eût 
pu faire un bouddhiste qui, voyant encenser chez nous le 
crucifix , se serait empressé, sans plus d'informations, d'aller 
rapporter à ses compatriotes qu'en Kurope on adorait un 
homme et non un Dieu , ou plus encore , par un grossier fé- 
tichisme , le pain et le vin. Aussi, par une réaction toute 
naturelle, d'autres voyageurs sont-ils venus qui, s'étaut 
mieux glissés dans l'esprit de cette religion calomniée , et 
y ayant , tout au contraire, reconnu un spiritualisme ex- 
cessif, ont prétendu la donner pour un second christianisme, 
aussi parfait et plus ancien que le notre. A ne regarder que 
la charité , la piété, l'amour de la pureté , c'est une assimi- 
lation dont le bouddhisme serait peut-être digne; mais il 
sulTit de se reporter au point essentiel de tout dogme , la 
tendance intime des ûmes, pour découvrir entre les deux 
dogmes une dilférence capitale. Toutefois cette dillérencc, 
pour nous autoriser à déclarer le bouddhisme dans une faus.se 
voie ihéologique, ne nous dispense pourtant pas de le regar- 
der comme digne de tous nos respects sur d'autres articles de 
premier ordre. C'est là ce que nous avons à cœur de mettre 
en lumière ; et pour y parvenir de la manière à la fois la plus 
brève , la plus intéressante , la plus aulliciiti((iie , nous nous 
armerons simplement de quelques traits tirés des livres sa- 
crés de cette religion. C'est un genre d'autorité plus con- 
cluant qu'aucun témoignage de voyageurs, mais aiuiuel on 
n'a, malheureusement, pu parvenir que dans ces dernières 
années par les prodiges d'études et do palieiicc de la littéra- 
ture asiatique. Qu'on n'oublie pasiiurtout, devant ces monu- 
ments si péniblement conquis, (^l'il s'agit au l(uul de l'honneur 
d'une des portions les plus notablesdu genre humain, puisque 
le bouddhisme, répandu depuis plus de vingt-cinq siè( les dans 
r.\sie, règne aujourd'hui en maître à Coyian, dans une partie 
(le l'Inde, au 'l'hibet, à la Chine, au .lapon. Il rallie à peu 
près le même nombre de fidèles que le catholicisme; car les 
géographes lui en attribuent de IfiO à 180 millions, et le ca- 
tholicisme n'en compte au plus que l/iO. 

Le nom de Bouddha, sous lequel est généralement désigné 
le fondateur de la religion dont il s'agit ici , n'est qu'un sur- 
nom. Bouddha signilie savant, éclairé. C'est ce (jue déclare 
explicitement un commentateur siiiglialais du poëmc des 
l'erfeclions de Bouddha. «En (piel sens, dit-il, le texte 
dpnne-t-il le nom de Bouddha ? Le Bouddha a connu la vé- 
rité, et c'est pour cela qu'on lui donne le nom de Bouddha. « 
Ce grand homme appartenait i la caste des kchallryu$ ou 



des guerriers, et Çuddiiodana, son père, était roi de Kapila- 
vastu , ville aujourd'hui ruinée , et dont Klaproth a fixé la 
position dans la vallée de lu Uohini , à peu de dislance des 
montagnes qui séparent le Népal du district de Gorakpour. 
.'^a famille, qui se prétendait issue de l'antique race solaire de 
l'Inde, portait le nom de Çàkya, et c'est pour cela qu'on le 
voit souvent désigné sous le nom de Çàkya-Mouni ou Çàkya 
le solitaire. 11 possède aussi le nom de Bhagaval ou le par- 
fait. C'est le nom de Bouddha qui a prévalu, et nous nous y 
tiendrons. 

La chronologie, malgré l'importance des évé.nemenis ([ui 
.se rapportent à la naissance de Bouddha, n'a pas encore réussi 
à lixer d'une nuinière précise cette époque. Cependant, ou 
sait d'une manière certaine qu'elle ne peut pas être infé- 
rieure au huilièine siècle avant l'ère chrétienne. Ainsi 
Bouddha aurait été tout au moins contemporain de Lycurguc 
et (l'fsaïe. 

Agité de bonne heure par l'esprit religieux , il renonça aux 
biens et aux honneurs qui lui étaient assurés par sa nais- 
sance, et après avoir étudié longtemps sous la discipline des 
brahmanes, il embrassa la coiuliliou d'ascète ou de moine 
meiuliaut , si respectée dans l'Inde depuis les temps les plus 
reculés. Il admettait la plupart des croyances que professaient 
les brahmanes , se distinguant seulement d'eux par la solu- 
tion qu'il donnait du problème de la nature et de la condition 
du salut; et de là -sa lutte, durant sa vie, avec ces conserva- 
teurs de rancienne loi , et finalement l'expulsion radicale de 
tous ses sectateurs hors du territoire de l'Inde un certain 
nombre de siècles après sa mort. 

L'autorité sur laquelle il s'appuyait pour imposer .sa doc- 
trine n'était point la tradition, mais lui-même. Elle se for- 
mait de deux éléments: l'un réel, la régularité et la chasteté 
de sa vie; l'autre imaginaire , la prétention d'être Bouddha , 
c'est-à-dire parfaitement éclairé. Moyennant cette qualité, 
qui a joué surtout un grand rôle dans les légendes qui ont 
pris cours après lui, il était censé jouir d'une science et 
d'une puissance surhumaines, .\insi, on lui voit accomplir 
les opérations surnaturelles les plus extraoïdinaires, prédire 
l'avenir, remonter à volonté dans la comuTlssaucc du passé , 
et percer dans le secret des existences antérieures de chacun. 
Entouré de disciples de toutes les castes (|ue l'attrait de ses 
leçons avait réunis autour de lui, il vécut longtemps , voya- 
geant sans cesse d'une province à l'autre, conversant fami- 
lièrement avec les petits et avec les grands, et jetant les se- 
mences de la puissante religion qui devait naître de lui. 

Le moyen d'arriver à l'état qui devait former, selon 
Bouddha, le but de l'homme sur la terre, consistait dans la 
pratique de ce qu'il nommait les six perfections transcen- 
dantes : l'aumône, la morale, la science, l'énergie, la patience 
et la charité. L'homme ainsi formé devenait digne de s'alîran- 
chir à sa mort des liens de la vie et de parvenir à la suprême 
délivrance, ou Nirvdn'a, fin suprême et bienheureuse. 

Un des sutras dont on doit la traduction à M. Burnouf, 
nous fait assez bien assister aux conversions opérées par 
Bouddha et à sa lutte avec les brahmanes, jaloux de ses succès 
et de son iniluence. Bouddha se décide à quitter sou ermi- 
tage pour se rendre, accompagné de ses disciples, dans la 
ville de ÇrAvasti pour y prêcher sa doctrine. .Six docteurs 
de l'ancienne loi, qui ont prévu cette résolution, l'y ont 
devancé et ont lâché de prévenir contre lui le roi du pays. 
Ils lui ont demandé la permission de tenter contre l'ascète 
kchatrya une lutte de miracles dans laquelle ils se flattent 
de demeurer vainqueurs. Le roi fait préparer .son char et se 
rend près de Bouddha, dont l'approche lui a été annoncée, 
pour l'honorer et lui faire part de ce projet, u Tant r,ue le 
terrain lui iiermit de faire usage de sou char, il s'avança de 
cette manière ; puis, en étant descendu , il entra à pied dans 
l'ermilage. .Se dirigeant alors du côté où se trouvait Bhaga- 
vat , il l'aborda ; et ay.uit salué ses pieds en les touchant de 
la tète , il s'assit de côté. Là , l'rasenadjit , le roi du Koçala, 



MAGASIN PITTORESQUE. 



71 



parla ainsi à Bliagavat : « Les Tliiilyns, sei(,'neiir, provoquent 
Bliagaval à op(5rcr, au moyen de sa puissance surnaturelle, 
(les luirailes supérieurs à ce que llioniine peut faire. Que 
Bliagavat consente à manifester, au moyeu de sa puissance 
surnaturelle , des miracles supérieurs à ce que l'homme 
peut faire dans l'intérêt des créatm-es ; que Bhagavat con- 
fonde les Thirtyas; qu'il satisfasse les anges et les hommes; 
qu'il réjouisse les cœurs et les flmes des gens de bien ! » 
Voici la réponse de Bouddha, sur laquelle il n'est pas besoin 
d'insister pour qu'on en voie toute la force : «Grand roi, 
je n'enseigne pas la Loi à mes auditeurs en leur disant : 
Allez, o religieux, et opérez devant les brahmanes et les 
mailres de maison que vous rencontrerez, à l'aide d'une 
puissance surnalurellc, des miracles supérieurs à ce que 
l'homme peut faire ; mais voici comment j'enseigne ta Loi à 
mes auditeurs : Vivez, d religieux, en cachant vos bonnes 
œuvres et en montrant vos péchés. » 

Cependant, cédant aux instances du roi. Bouddha se rend 
dans la capitale pour y confondre ses adversaires par l'éclat 
des miracles qu'il leur oppose. Un orage ellVoyable les dis- 
perse, et amène au contraire le peuple elTrayé aux pieds du 
saint, ic f'antchika, le général des Yakchas, disait aux Tliir- 
lyas : lit vous, imposteurs, réiugiez-vous donc auprès de 
Bliagavat, auprès de la Loi, auprès de l'assemblée des reli- 
gieux ! Mais eux s'écrièrent eu fuyant : Nous nous réfugions 
dans les montagnes, nous cherchons un asile auprès des 
arbres, des murs et des ermitages. » Alors Bhagavat pro- 
nonça les paroles suivantes : « Beaucoup d'hommes, chassés 
par la crainte, cherchent un asile dans les montagnes et dans 
les bois, dans les ermitages et auprès des arbres consa- 
crés. Mais ce n'est pas h'i le meilleur des asiles ; ce n'est pas 
là le meilleur refuge ; ce n'est pas dans cet asile qu'on 
est délivré de toutes les douleurs. Celid au contraire qui 
cherche l'efuge auprès de Bouddha, de la Loi et de l'as- 
semblée, quand il voit, au moyen de la sagesse, les quatre 
vérités sublimes, cclui-li connaît le meilleur des asiles, le 
meilleur refuge. Dès qu'il y est parvenu, il est délivré de 
toutes les douleurs. » 

Bien que la superstition, qui, pour se satisfaire, demande 
toujours des événements hors du cours ordinaire de la na- 
ture , ait inventé pour célébrer Bouddha une multitude de 
miracles emprciuls de tons les traits de l'imagination orien- 
tale, il est aisé de voir que la prédication était celui dans le- 
quel se comi)laisait le réformateur, et qui a fait toute sa 
force. Il ne dédaignait pas d'agh' sur les femmes. Ainsi, dans 
la ville de Bhadrankara , où s'étaient réfugiés les six brah- 
manes de la légende précédente, et dont les habitants, sur 
leur instigation, étaient convenus, sous peine d'amende, 
de lui refuser l'hospitalité , c'est une femme qui se rend à 
lui la première, et décide par son exemple la ville tout en- 
lièrc à faire de même, u En ce temps -là, il y avait dans 
Bhadrankara la fille d'un bialimane de Kapilavastou, la- 
quelle était mariée à un lionime du pays. Du haut de l'en- 
ceinte, elle aperçut dans la nuit Bhagavat, elle fit cette ré- 
flexion : Le voilà, ce bignheureux, la joie de la famille des 
Kchattryas , qui , après avoir abandonné sa maison et la 
royauté, est entré dans la vie religieuse ; le voilà aujourd'hui 
dans les ténèbres : s'il y avait ici une échelle, je prendrais une 
lampe, et je descendrais. En ce moment, Bhagavat, connais- 
sant la pensée qui s'élevait dans l'esprit de cette femme, créa 
miraculeusement une échelle. Ensuite la femme , contente , 
joyeuse, ravie, ayant pris une lampe, et étant descendue par 
réchcUc, se rendit au lieu où se trouvait Bhagavat. Quand 
elle y fut arrivée, ayant placé sa lampe en face de Bhagavat, 
et ayant salué ses pieds en les touchant de la tête, elle s'assit 
pour entendre la loi. Alors Bhagavat, connaissant quels 
étaient l'esprit , la disposition , le caractère et le naturel de 
cette femme, lui fit l'exposition de la loi propre à faire pé- 
nétrer les quatre vérités sublimes , de telle sorte qu'elle se 
sentit do la foi en la formule par laquelle on cherche un 



refuge auprès de Bouddha. » Bouddha se sert alors de cette 
sainte femme pour décider un riche murclumd de la ville i 
venir le trouver aussi , et par lui il finit par gagner tous les 
habitants. 

Une des grandes causes de succès de Bouddha, c'est qu'au 
lieu de commander, comme les brahmanes, de longues éludes 
et la science des subtilités de la loi, il se contentait d'aborder 
franchement les points essentiels, et arrivait ainsi aux igno- 
rants et aux simples. On en voit de nombreux exemples. 
Telle est l'histoire du brahmane de Çràvasti. 11 avait deux 
fils. L'aîné, docile à ses leçons, avait appris les quatre Védas, 
i les rites des sacrifices de tout genre, était devenu enfin, pao* 
son application et son savoir, un brahmane accompli. Le se^ 
cond fils , au contraire , malgré tous les elforts de son père, . 
n'avait jamais pu apprendre à lire. Le père le mit entre les ' 
mains d'un précepteur chargé de lui apprendre le Véda par 
cœur. « Mais l'enfant, dit le texte, ne réussit pas davantage 
sous ce nouveau maître : quand on lui disait ûm , il oubliait 
bhnii; quand on lui disait bhuh, il oubliait ôm. Le maître 
dit donc au père : .l'ai beaucoup d'enfants à instruire; je ne 
puis m'ticcuper exclusivement de ton fils l'anthaka. (Juand 
je lui dis dm, il oublie bhuh; quand je lui dis bhuh, il ou- 
blie ôm. » Le père désespérait de donner aucune éducation à 
son fils, quand Bouddha se présente; et, renonçant, soit i 
lui faire apprendre à lire, soit à lui faire apprendre par 
cœur, il lui expose tout simplement sa doctrine, et le conver- 
tit. Ne pouvant devenir religieux brahmane, le jeune homme 
devient religieux bouddhiste. « La doctrine de Çflkya , dit 
M. Burnouf en rapportant cette légende, était devenue, pro- 
bablement assez vite, une sorte de dévotion aisée qui recru- 
tait parmi ceux qu'effrayaient les difficultés de la science 
brahmanique. » 

Non-seulement Bouddha appelait à lui les ignorants, il 
accueillait avec le même empressement les pauvres et les 
malheureux de toutes les conditions. Une des légendes thi- 
bétaines traduites par M. Schmidt montre un bienheureux 
qui, devant renaître sur la terre, aspire à se faire religicuï 
bouddhiste, et se plaint des difficultés que lui oppose sa 
condition élevée. « Je veux me faire religieux, dit-il, et pra- 
tiquer les saintes doctrines ; mais il est difficile d'embrasser 
la vie religieuse si l'on renaît dans une race élevée et illustre ; 
elle est facile, au contraire, quand on est d'une pauvre et 
basse extraction. » Un brahmane, interprétant avec amer- 
tume la prédiction faite par Bouddha sur nn enfant qui 
n'était pas encore né, s'écrie : «Quand Bouddha t'a dit : 
L'enfant embrassera la vie religieuse sous ma loi, il a dit 
vrai; car, quand ton fils n'aura plus ni de quoi manger ni 
de quoi se vêtir, il ira auprès du Çramana-Gaulama pour so 
faire mendiant. » On trouve un trait du même genre dans la 
fameuse légende de Purna. Il dit à son frère aîné, qui, s'élanl 
enrichi, le sollicite de s'établir : « Je ne désire pas le bonheur 
des sens ; mais, si tumedonnes ton autorisation, j'embrasserai 
la vie religieuse. — Comment ? répond le frère, quand nous 
n'avions à la maison aucun moyen d'existence tu n'as pas 
songé à embrasser la vie religieuse ; pourquoi y entrerais-tu 
aujourd'hui? » Ainsi la vie religieuse était pour les pauvres; 
et, comme on le voit par le premier exemple que nous avons 
cité , on regardait comme fort difficile aux riches d'avoir le 
courage d'arriver au salut par cette voie. 

Non-seulement Ikmddha appelait les pauvres, il recrutait 
indistinctement ses disciples parmi les membres des castes 
les plus basses, aussi bien que parmi les brahmanes. C'est ce 
qui indisposait le plus contre lui l'aristocratie sacerdotale. 
Cette aristocratie avait joui jusque-là du privilège de produire 
les ascètes et les solitaires, qui , en prenant par leurs austé- 
rités un crédit considérable sur la multitude, en laissaient 
naturellement rejaillir une partie sur la caste dont ils étaient 
issus. Bouddha, avec la facihté de sa doctrine du salut qui de- 
venait accessible à tous, leur enlevait cet avantage. Il y a dans 
les hvres sacrés une foule de traits relatifs à ce point si impor-. 



1-1 



MAGASIN IMTTOUESQUE. 



tant. Je me bornerai à ciler l'histoire de Prakriti. Un jour 
Anaiula, le disciple i-li(Hi de lîonddha, errant dans la cam- 
pagne, rencdiilre une jenno fille de la caste infinie des Tclian- 
dàlas, (.[\\\ juiisait de l'eau, et lui demande à boire. La jenue 
fille, crait:naiit de le souiller par son contact, l'averlit qu'elle 
est née dans la caste des TcliandAlas, et qu'ainsi il ne lui est 
pas permis d'approdier uii religieux. «Je ne te demande, 
ma sœur, rc'pond le disciple, ni ta caste ni ta famille; je te 
demande senlenicnl de l'eau, si lu peux m'en donner, n I-a 
jeune fille s'éprend d'Ananda, et, dans le dessein de l'é- 
pouser, elle va trouver Bouddha lui-inOnie. Celui-ci profite , 
pour la convertir, de cette passion; et, par une suite de 
questions, sous prétexte de l'amener fi Ananda, il la con- 
duit peu î peu à la lumière divine, qui, frappant les yeux 
de la jeune fille comme le véritable objet de son anioiu-, la 
décide i suivre Bouddlia dans la vie religieuse. Cotin con- 
version fait grand bruit. « Les brahmanes et les maîtres de 
maison de Çràvasli apprirent qu'une jeune fille de la caste 
ïchandaia venait d'être admise par Bliagavat a la vie reli- 
iVcuse, et ils se mirent à faire entre eux les réiloxions sui- 
vantes : Comment cette fille de Tcliaiidàla pourra-t-clle 
remplir les devoirs imposés aux religieuses et à celles qui les 
suivcul V Comment la fille d'un 'reliaiidàla pourra-t-elle entrer 
lans les ni.iisons dos brahmanes, des Kchaitryas, des chefs 
lie famille et des hommes riches? Prasenadjit , le roi du 
Koçaln , apprit également celle nouvelle, et ayant fait les 



mêmes réflexions que les habitants de Çràvasli, Il se fit at- 
teler un bon char sur le([uel il monta, et, entouré d'un grand 
nombre de brahmanes et de maîtres de maison, tous habi- 
tants de Çrûvasti, il sortit de la ville et se dirigea vers Djê- 
lavana. » Bouddha apaise cette troupe en lui racontant , 
sous forme d'apologue, une des existences antérieures de la 
fille tchandrda, existence dans laquelle elle avait eu pour père 
un brahmane célèbre. Ce discours de Bouddha est plein de 
traits d'une grande beauté. « Il n'y a pas entre un brahmane 
et un homme d'une autre caste, dit-il, la diflTércnce qui 
existe entre la pierre et l'or, entre les ténèbres et la lumière. 
Le brahmane, en effet , n'est sorti ni de l'éther ni du vont ; 
il n'a pas fendu la terre pour paraître un jour comme le feu 
qui s'échappe <lu bois de l'Aran. Le brahmane est né du 
sein d'iuie femme tout comme le Icliandiila. Où vois-tu donc 
la cause qui ferait que l'uu doit être noble et l'autre vil? Le 
brahmane lui-même , quand il est mort , est abandonné 
comme im objet vil et impur. Il en est de lui comme des 
membres des autres castes. Où est alors la différence? » 

C'est par la propagation de ces principes de morale , par 
l'espérance du salut ouverte à tous moyennant la pratique 
de la vertu, par le mépris des distinctions sociales, que 
Bouddha est parvenu à détruire l'autorité du régime des 
castes, et non jiar une conjuration directe contre cette an- 
tique institution. Sans déployer contre elle aucun anathèinc, 
il s'est trouvé qu'il l'avait foudroyée par le fait. Dans la lé- 




BouJ<Mia assis lur le lolus. — D'après une estampe chinoise communiquée par M. Stanislas JuUien. 



gende de Svagata , qui est l'histoire d'un homme tombé au 
dernier degré de l'abaissement, et qui se relève en se faisant 
bouddhiste, on rencontre un trait frappant. Les brahmanes 
sont soulevés, comme à l'ordinaire, par cette conversion, et 
Bouddha leur répond : Samanlapràsddikam mé fdsanam 
[ Ma loi est une loi de grâce pour tous ); et qu'est-ce qu'une 
loi de grâce pour tous ? C'est la loi sous laquelle d'aussi misé- 
Tables mendiants que Duragata et d'autres se font religieux. » 
Ce haut esprit d'humanité s'est conservé dans le boud- 
dhisme jusqii'i no» jours. Un religieux bouddhiste, disgraciu 



à Ccylan pour avoir prêché le salut à la caste méprisée des 
Bliodias , que les puissants veidcnt retenir dans le même 
abaissement où l'on s'efforce dans nos colonies de garder les 
noirs, répondait , comme l'eût pu faire un chrétien, au roi 
qui venait de le proscrire : « La religion doit être le bien 
commun de tous. » 

BUREAUX D'ABONNEMENT ET DE VENTE, 

rue Jacob, 30, près de la rue des l'elils-Auguslins. 



Iiiipriinfrie d.e L. MAanurr, nie Jacol), 3o. 



10 



MAGASIN PITTOUKSQUE. 



73 



LA TABLETTE DE TRAJAN 

SCR LE UASUBE. 




lîoiJs du UaiHihe. — La Talilelte de Trajaii. — Giavuie de Wieseiicr. 



Les yiauds llciivcs d'Aniéiiquc occupeiu ccilaiiietiiciil un 
plus vaslo espace que le Danube sur la carie du globe ; mais 
il n'en est pas un qui lieniie atlacliés à sa lloUanle cciiiluie 
tant de peuples di\eis, qui lefléle dans son onde tanl de 
villes el de mouumenls , qui leliace , à la ménioiie du sa- 
vant et à l'iniaginalion du poëtc , tanl de faits héroïques et 
de légendes romanesques. Ce roi des fleuves de l'Europe, 
comme l'appelait Kapoléou, est bien digne en cITet de ce nom 
depuis que les bateaux à vapeur qui le sillonnent ont établi un 
si rapide moyen de communication entre les différentes na- 
tions qui bordent les sinuosités de son immense empire. Sa 
source est modeste comme les sources des plus grandes 
choses. C'est à quelques lieues du Hhiu', à quelques lieues 
de la France qu'il s'échappe du Scliwarzwald eu un léger 
likt. Bicntùt, grossi par plusieurs affluents, il descend rapi- 
dement vers la Bavière, et à Lira i! devient navigable. De l,'i, 
il s'en va, grandissant à toutejieure, entraînant dans sou lit 
ruisseaux et rivières, tantôt errant à l'aventure, tantôt se 
déroulant au large comme un lac. Près de Vienne, sa largeur 
est déjà de 990 mètres , et lorsqu'il atteint le terme de son 
cours, il ne peut entrer dans la mer d'un seul jet; il s'y 
précipite par quatre embouchures. 

De Donaueschingen, où il apparaît si faible, jusqu'à sa der- 
nière limite, où il arrive si puissant et si beau, il parcourt, en 
mesurant toute l'étendue de ses capricieux détours, un 
ToMi iVI. — aUm i8;8, 



espace de trois cent soixante dix-neuf milles géograpliiques. 
Cent rivières auxquelles aboutissent trente-six mille cours 
d'eau se jelientdans ses lluls. A son point de départ il touche 
aux vallées du pays de Bade, à bon embouchure aux plages 
de l'Orient. Entre ses deux extrémités, il passe par le Wur- 
temberg, la Bavière, l'Aulriche, la Hongrie, la Servie, la 
Valachie, la Moldavie, la Bulgarie, la Bessarabie. L'étendue 
de son cours naturel a été encore agrandie par l'œuvre de 
l'industrie humaine. Le canal Louis, entrepris par Charle- 
raague, achevé par le roi actuel de Bavière, rejoint le Danube 
au Meiu et par celle jonction relie la mer du Nord à la mer 
Noire, Kotterdam à Constantinople. 

Nous n'essayerons ni de décrire les sites riants et gran- 
dioses qui captivent à tout instant les regards du voyageur 
le long de ce fleuve magnifique, ni de raconter les traditions 
historiques ou fabuleuses qui çà et là donnent un charme si 
singulier à ses villes, à ses châteaux, à ses tours en ruine, & 
ses rocs sauvages. Qu'il nous suflisc de dire que les œuvres 
de l'industrie moderne s'y unissent à chaque pas aux plus 
charmantes légendes du moyen âge et à quelques-uns des 
plus nobles souvenirs de l'antiquité. C'était là, au moyen âge, 
la grande route qui rejoignait l'Europe centrale à l'Orient. 
C'était par là que les croisés de l'empereur Conrad et de l'em- 
pereur Frédéric descendaient jusqu'en Serbie , et que les 
riches marchands de Ralisboune, de Cologne, des cités Qa- 



n 



MAGASIN PITTORESQUE. 



mandps. miraient on relations diroctcs avpc les ripions du 
Levant. C'était par là que les Homains s'avançaient au milieu 
des populations barbares qu'ils voulaient .soumettre à leur 
joug : notre gravure représente le paysage où se trouve un 
des signes comménioratifs de leur passage dans cette contrée, 
élevé par 'l'rajan lors de sa première expédition dans la Oacie, 
entre le bourg actuel de Moldova et celui d'Orsova. Ce petit 
niouiiinenl, placé au milieu d'un des sites les plus grandioses 
cl les plus pittoresques du Dnntdje, se compose d'tme t.djlette, 
.soutenue par deux génies ailés et ornée <le deux figures de 
dauphin, sur laquelle on ne peut plus lire que ces mots en 
partie effacés: 

TR. C^SARE. AVS. 
ADGl'STO. IMPERATO 
l'OJiT. 5IAX. TR. POT. XXXV 
LEG. IIII. SCYTH. ET. V 
MACEDO. 

De chaque ci">lé de ce débris antique on distingue encore 
les vestiges de la roule que les patients soldats de Home 
avaient taillée le long des rocs , sur le flanc des montagnes. 
Le génie moderne a été plus loin que celui des césars. 11 a fait 
un large chemin le long du Danube , et a dégagé son onde des 
rocs et des écueils qui entravaient la course des bateaux. 



CE QUE L'AUGENT NE PEUT ACHETEP.. 



KOUVEI.I.B. 



M. Christophe était le propriétaire de la belle ferme de la 
Hriche, au centre de la Touraine, et passait pour le plus riche 
bourgeois du canton. D'abord petit fermier, tout lui avait 
réussi : le vent qui brûlait les récolles de ses voisins passait 
il côté de ses blés; l'épizootie qui décimait leurs troupeaux 
épargnait les siens ; les prix du marché baissaient toujours au 
moment oi'i il avait besoin d'acheter, et remontaient (|n,u)d il 
\oiilait vendre ! C'était un de ces enfants gâtés du hasard 
dont tous les numéros .sortent dans la loterie de la vie, et qui 
commencent une entreprise, comme on plante une bouture 
d'osier, en laissant à la pluie et au soleil le soin de la faire 
prospérer. Trompé par tant d'heureuses chances, il avait liiii 
par se glorifier du succès rencontré sur sou chemin comme 
il eût pu le faire d'une victoire méritée. L'explication de sa 
réussite était, pour lui, dans l'habile emploi de son argent au- 
quel il attribuait tous les pouvoirs de la baguette magique 
des anciennes fées. Du reste, sans malice, jovial, serviable, 
M. Christophe n'avait point contracté les vices que donne 
trop souvent la prospérité, il s'était contenté de quelques 
ridicules. 

Un matin qu'il était occupé fi diriger les maçons et les 
charpentiers employés aux nouvelles constructions de la 
ferme, il fut salué par un de ses voisins, vieux maître d'école 
retiré qui avait travaillé quarante ans pour acquérir le droit 
de ne point mourir de faim. Le père Carpcnlier (c'était le 
nom du vieillard) habitait, à l'entrée du village, une petite 
maison dtt pauvre apparence où il vivait plus heureux de 
son Iwn caractère que loinmenté de sa mauvaise fortune. 

Le propriétaire de la lîrichc lui rendit .son salut du geste 
et de la voix : 

— Eh bien ! vous venez voir mes agrandi-sscmcnts, voisin, 
dit-il avec gaieté; entrez, entrez, on a toujours besoin des 
conseils d'un philosophe comme vou.s. 

Ce noin de philosophe avait été donné dans la paroisse à 
l'ancien maître d'école, moitié par estime, moitié par plai- 
santerie : c'était, en même temps, luie innocente rrilique de 
son gortt pour les axiomes et un hommage rendu .'i l'égalité 
de son Ame. 

Le vieillard sourit à l'appel du riche feiniier, poussa la 
barrière et entra d.ms l'enclos. 
• M. ChriMoplie lui montra alors, dvcc une complai.iancc de 



propriétaire , le nouveau corps de bfttiment qu'il ajoutait i 
ses édifices, en lui expliquant ce qui n'était point encore 
exécuté. Grâce à cette addition, il allait avoir une buanderie, 
des remises fermées, plusieurs chambres d'amis et ime salle 
de billard ! 

— Ça coûtera gros, ajouta M. Christophe ; mais il ne faut 
jamais regretter l'argent dépensé pour être mieux. 

— Vous avez raison, dit Carpentier, un homme que rien 
ne gêne en vaut deux. 

— Sans compter (pie nous y gagnerons en santé, ajouta le 
fermier, vu que nous respirerons plus h l'aise !... Et à propos 
de ça, père Carpentier, savez-voiis qu'hier, en passant de- 
vant chez vous, j'ai eu une idée!.. 

— Cela doit arriver au voisin plus d'une fois par jour, lit 
observer le maître d'école, en souriant. 

— Non , sans plaisanterie, reprit Christophe , j'ai trouvé 
pourquoi vous étiez tourmenté de rhumatismes ! c'est la faute 
de ce rideau de peu])iiers qui masque vos fenêtres et ipii vous 
ôte l'air et le jour. 

— Oui, dit le vieillard, d'abord ce n'était qu'un petit mur 
de feuilles qui égayait la vue, attirait les oiseaux et lai.ssait 
passer le soleil ; je remerciais, en moi-même, les frères 
Duval d'en avoir bordé leur jardin ; mais, depuis, le mur a 
grandi, et ce qui n'était que cliarme et gaieté s'est transformé 
en gêne et en tristes.se. La vie est faile ainsi : les grSces de 
l'enfance devieiment les vices de l'flge mur! mais qu'y faire'/ 

— Qu'y faire? répéta le fermier, parbleu! abattre le.s 
peupliers. 

— Pour cela il faudrait les acheter, objecta le maitie 
d'école. 

— Eh bien, je les achèterai, reprit M. Christophe, j'y ai 
déjà pensé; je ne regretterai point le prix si vos rhumatismes 
vous laissent du repos. 

Le père Carpcnlier témoigna sa gratitude au propriétaire 
de la Briche. 

— Ne me remerciez pas, dit celui-ci en riant; ce que j'en 
fais, c'est pour vous prouver que l'argent peut servira quel- 
que chose. 

— ■ Dites à beaucoup, ii^pliqua Carpentier. 
■ — Je dis même à tout ! ajouta Christophe. 
Le maître d'école fil un geste de protestalion. 

— Oh 1 je connais vos opinions, vieux philosophe! con- 
tinua le fermier; vous regardez l'argent coinme un préjugé. 

— Comme un instrument, dit Carpentier : nous pomons 
nous en servir pour le bien ou pour le mal, selon ce (pic 
nous sommes; mais tout ne lui est pas soumis. 

— Et moi, je dis que c'est le roi du monilc ! s'écria 
Christophe ; je dis que de lui seul vient ce qui fait les joie.< 
de la terre, et que poiu' échapper à son influence il faut être 
passé ange dans le i)aradis du hou Dieu ! 

Dans ce moment on lui remit une lettre ; il l'ouvrit, y jeta 
les yeux, et pou.ssa une exclamation de triomplii'. 

— Dieu me pardonne! les preuves m'arrivent par la poste, 
s'écria-t-il ; savez- vous ce que je reçois là? 

— Une bonne nouvelle, j'espère, dit Carpentier. 

— Ma iKuninalion de maire ! 

Le maître d'école adressa de sincères félicitations au pro- 
priétaire de la r.riche, sur cette distinction ambitionnée par 
lui et véritablement méritée. 

— Méritée, répéta Christophe, et oserez-vous me dire 
pourquoi, voisin ? Est-ce parce que je suis le plus habile de la 
paroi.sse ? Mais M. Dubois l'ancien juge de paix en sait dix 
fois plus que moi ! Est-ce parce que j'ai rendu plusde service» 
qu'aucun autre? Mais il y a ici le père Ijjriot qui a empêché 
autrefois les ennemis d'incendier le village et qui a arrêté 
l'épizootie de l'an passé ! Est-ce parce qu'il n'y a point dan.s 
le pays d'aussi brave homme? Alais vous-même, père Car- 
pentier, n'êtes- vous pas la probité en veste et en pantalon 7 
Il faut donc bien reconnaître que l'on m'a préféré parce que 
je suis le plus iniluent de la ronimune, et que je suis le plui 



M AIÎA SI.N l'ITTU H E SQUK. 



75 



inllucm parce que je suis le plus riche! I/aigenl. voisin, 
loujoiMs l'ai(;i'ul! Il y a un iuslaiU il nu- servait à acheter 
l'alsiuice. i)ui»la sanio; MiaiiileiiaiU voilà qu'il me procure la 
coiisidéralluii et l'aulorilé; (leni.iiu,!>i je ledébire, il me don- 
nera autre chose. \ou,s le voyez donc hieu, le monde est une 
boutique où l'on peut tout avoir en payant comptant. 

— l'ierre vousa-t-il vendu son chien ? demanda Carpentier 
qui évita de répondre directement. 

Christophe le regarda en riant et lui frappa sur l'épaule. 

— Ah ! vous voulez prendre mon système en faute, s'ocria- 
l-il ; vous m'aviez mis au défi d'avoir l'.iislaut pour son pesant 
d'or. 

— Son j)esant d'or , c'est Ijeaucoup, d'à l<-' maUre d'école ; 
mais ji' sais que le berger tient à son chiea coiiime ù un com- 
pagnon. 

— Kb bien! le compagnon est à moi! s'écria Christophe 
de nouveau triomphant. 

Carpentier fit un mouvement. 

— Oui, reprit le fermier, à moi depuis hij;r! Pierre avait 
souscrit un billet [lour sa soeur, l'échéauce est arrivée et 
l'argent manquait; lui-même est venu me conduire Rustaut. 

— El il est ici ? 

— Pans la seconde cour, où il a trouvé tout ce qui con- 
stitue le bonheur de ses pareils, c'est-à-dire uni' gamelle bien 
garnie et une niche bien paillée ; du reste vous pouvez le 
voir. 

Le fermier passa dans l'autre enclos suivi du mailre d'école; 
mais, en s'approchaut, ils aperçurent l'écuelle renversée, la 
cliaine rompue et le chenil vide ; llustaut avait prolité de la 
luiit pour franchir une brèche du mur de clôture. 

— Dieu me pardonne, il s'est échappé ! s'écria Christophe 
étonné. 

— Pour retourner à sou ancien maître, lit observer Car- 
pentier. 

— Et que diable est-il allé chercher là-bas? 

— Ce que vous n'aviez pu acheter avec lui , voisin, dit 
doucement le vieillard, la vue de l'homme qui l'a élevé et 
nourri! Votre niche était plus chaude, votre gamelle plus 
abondante et votre chaîne plus légère que celles de Pierre ; 
mais chez Pierre étaient les souvenirs et les hahitudes d'at- 
tachement, et pour lesbètes comme pour les hommes, il y a 
quelque chose qui ne se vend, ni ne s'achète. L'argent pro- 
cure ici-bas tous les biens, sauf celui qui donne une valeur 
ù tons les autres, l'affection. Vous avez de la sagesse et vous 
n'oublierez point la leçon que vous donne le hasard : vous 
saurez désormais que si l'on peut avoir le chien pour de l'ar- 
gent , on ne peut conquérir sou amour qu'avec des soins et 
de la tendresse. 



DU PF.IX DES JODRNÉES EN FRANCE. 

Nous avons déjà donné ailleurs quelques évaluations, em- 
pruntées à divers économistes, relativement aux dépenses et 
aux salaires de la classe ouvrière eu L'rance (voy. Ib40, p. 79). 
Depuis cette époque le gouvernement a publié des documents 
oUicicls qui fournissent des données précieuses et nouvelles 
d'où sont extraits les résultats qui vont suivre. 

M. de Géraudo, dans son traité De la bienfaisance pu- 
blique, avait considéré le prix de la journée des terrassiers 
payé par l'admiuistraliou des Ponts et Chaussées, comme le 
minimum du salaire que peut gagner un travailleur valide 
en France. Celte opinion nous parait fondée, si on l'applique 
aux oucviers auxiliaires que cette adniiuistraiion emploie, 
concurremment avec les cantonniers , aux réparations les 
plus urgentes des routes empierrées, ainsi qu'aux terrasse- 
ments et menus ouvrages. 

Or, le compte final des dépenses faites par le ministère des 
travaux publics renferme, depuis deux ans, le prix moyen 
de la journée des cantonniers et des ouvriers auxiliaires, par 
département et pour l'ensemble de la France. On ne s'en est 



173725 1 f. ifi'in 

54 i iS 2 S. 3Î.«> 



pas rapporté, pour élahlir ces chilTrcs, à des appréciations in- 
dividuelles qui puurr.deut être fautives. Ils sont les résultats 
d'éléments autlioutiquos, qui figurent dans les pièces d'une 
comptabilité apurée et qui atteignent ainsi une exactitude 
vraiment ulathérliatique. Ces éléments sont: d'uiie part J'p 
nombre de journées, soit de canlonniirs, soit d'ouvriers 
auxiliaires; d'autre part , les sommes qui oui été payées pour 
ces journées. . , 

Les résultats finaux, pour la France entière, pembnt 
l'année 18/t5, sont résumes dans le petit tableau que voici: 

Désignauon «le la classe il'ou\Trpi^. (Je j..iiMif(S. l;i j-iurneé. 

t*' Employés sur les parties de roïites 

ROYALES AVEC CHAUSSÉliS TAVÉtS. 

Cantonriieis 

Auxiliaires 

2° Employés sur les parties de routes 

ROYALES AVEC CHAUSSÉtS ESiriERRÉES. 

Cautuuuiers 4 06S 703 i-ft 5a»> 

Auxiliaires i 4 35 44 3 1 f. I2 ci- 

I^a difi"érence entre la quotité des salaires alVérente' â 
chaque espèce de chaussées s'explique facilement. En effet , 
c'est aux abords des villes et surtout aux environs de Paris, 
là où la main-d'œuvre est la plus chère, que se trouvent 
presque toutes les chaussées pavées. 

Pour avoir une moyenne exacte entre les salaire, ci-dessus 
indiqués, il faut évidemment faire entrer en ligne de compte 
les nombres de journées auxquels ils s'appliquent; ou, en 
d'aulres.termes , diviser le total de la dépense par le total dos 
journées de diverse nature. Ces deux nombres sont resiiec- 
tivement 5 731 221 journées et 8 600 067 francs ; d'où ré- 
sulte une moyemie de 1 fr. 50 cent, par journée. 

Ce chiffre paraît de nature à représenter irès-exacleinenl 
le taux moyen des salaires journaliers en France, comme 
donnant uu intermédiaire entre K» salaires des artisans et 
des cultivateurs, des habitants des villes et des habitants des 
campagnes. Il a été adopté dans I\vtiua pour l'évaluation du 
produit brut dû à l'industrie manufacturière. Ou y a seule- 
ment ajouté, dans cet ouvrage, une plus value de moitié, soit 
75 cent, par jour, pour un cinquième delà population ou- 
vrière, composé d'ouvriers choisis, de chefs d'atelier, etc. , 

Eu laissant de c6té.les chaussées pavées, qui m; prennent; 
pas plus d'une journée de main-d'œuvre, pendant qu'on en>. 
consacre vingt-quatre aux chaussées empierrées, ou trouve, 
les résultats suivants: 

Départements où te salaire des cantonniers atteint 
te taux le plus élevé. 

f'-- f'',,,i 

Seine 2,5i Vaucluse i,8ï ^ 

Seiiie-et-Oise 2,07 Marne ■>7.0'^ 

Bi)Uclies-du-Rb6ue . . . 1,99 Rhône 1,^'*'' 

Seiue-Iiiferieure 1,91 Seine-et-Mariie. i„ «> ,»_,!i,r.5'l 

Isère 1,84 Eure 1,74 

Départements oii le salaire des ouvritrs auxiliaires 
atteint le taux le plus élevé. 

^'■- . tfe...I 

. 2,35 Seiiie-el-Oisê ^t-^y 

. 2,22 Deux-SèVres' ." .* . ." . .' i|"4,. , 

. 2,iy Tauclusè. . . . . .'.'. 'jVp.i 

. 2,00 Marne ' .' 'i7,J, , 

. 1,85 ISievre ' i',7 ' 

Rhône i,85 Seiue-Iufcncure .... 1,69 

Départements oii le salaire des canlonnicrs est ie 
moins élevé. 



Seine .■ . . . . . 

Cher. . . . ... 

Corse ...... 

Sciue-et-Marue. . 
hiiuches-du-Rhone 



fr. 
. . 1,33 
. . 1,33 
. .■ 1,35 
. . 1,36 

Basses-P) renées 1,26 Puy-de-Dome i,36 

Deux-Sèvres i,a7 ""' 



h-. 

Morbihan 1,21 Sarthe . . . . 

Gers 1,22 Mayenne. . . 

Indre-et-Loire i,23 Ille-et-Vilaine 

Cotes-dir-Nord 1,24 Tarn. 



MAGASIN PITTORESQUE. 



Départements où le salaire des ouvriers atiTiliaires 
est le moins élevé. 



fr. 

Arii'ge i,oo 

Morliilian i,oo 

CoIes-du-Nord ï,«>t 

Dordogne i,o3 

Aude i,o5 



Tarn i ,09 

Oer» <,"o 

FinislPic 1,1 1 

Tarn-et-Oaionne . , . . t,u 

Moselle i,«4 



Le taux de la main-d'œuvre varie donc dans dos limites 
assez (étendues lorsque l'on passe d'un dc'pariement îi un 
antre. L'accumulation des travaux sur certains points di^ter- 
mine presque constamment un renclK'rissement dans ce tajix. 
Les grandes entreprises d'utilit»' publique que le pays a 
mises à exécution depuis 1833 ont dû exercer une influence 
dans le sens de l'auKmentation. Mais il y a aussi d'autres 
causes locales assez elTicaces pour que l'auRmentation ne soit 
pas toujours en raison directe des grands travaux exe'cutés. 
C'est ce qui ressort des cliifTres que nous trouvons encore 
dans Patria. Dans la pi'riode décennale de 1833 à 1843 il 
n'y a eu que seize départements où l'on n'ait pas constaté 
d'accroissement sensible. Dans les soixante-dix autres dépar- 
tements cet accroissement a varié depuis 3 jusqu'à 50 pour 
cent. Ceux où il a été le plus fort sont les suivants: 



Dfpsrlrineiits. 

Indre 

Koiiches-dii-Rhône 
I oir-et-Cher. . . 
I.ot-et-Garooiic . 

Nord 

Maiiie-et-T.oire. . 



Au{;nirnt. Aiiçmrr 

puiir I«(i. Di'pBrtemPnU. pour lu 

5o Meurtlie 07 

3fi Corse 

33 Manche 

33 Haute-Marne. . . .} i5 

32 Seine 

28 Taucluse 



C'est ne pas exagérer, sans doute, que de coter à 15 ou 
20 pour cent en moyenne l'augmentation générale du taux 
des salaires de 1830 à 18i8. 

Les renseignements que nous venons de donner sont, sans 
aucun doute, les plus exacts et les plus récents que l'on ait 
recueillis en Fiance sur le taux de la journée de manœuvre, 
par département. Ils concordent d'une manière remarquable, 
en général, avec ceux que l'on trouve dans le rapport au roi 
sur l'exécution de la loi relative aux chemins vicinaux pen- 
dant l'année 1841, par le ministre de l'intérieur. Le prix de 
1 fr. 50 cent, est indiqué dans ce rapport (le dernier qui ait 
été publié) comme le taux moyen de la journée de terrassier 
ou de manœuvre. Celte exactitude dans les chiffres que nous 
sommes à même de contrAler, est de nature à nous faire 
accueillir comme dignes de confiance d'autres chiffres fort 
intéressants que nous trouvons dans le rapport cité. Il s'agit 
du taux moyen auquel est payée la journée de travail des 
bêtes de trait et de somme, telles que chevaux, mulets, ânes, 
bœnfset vaches, et des véhiculeseux-mémes, comme voitures 
.'1 deux et h quatre roues. Voici les principaux résultats que 
l'on peut en tirer : 

Départements où le prix de la journée de cheval est 
le plus élevé. 



Loiret 5,00 

Nord 4,00 

i;ln-r 3,6fi 

I)o\ibs 3,fi4 

Ai • . . 3,5o 



Lol-el-Garonne. i . . , 3,5o 

Scinc-et-Oise 3,5o 

Ix)zere. ...;.... 3, 40 

Iiuie 3,3 5 



Départements où le prix de la journée de cheval 
le moins élevé. 



Côles-dii-Nord 1,00 

Manche 1,00 

Aveyron 1,25 

Moibiltan t,3o 

Finistère i,3S 

Dordogne 1,40 

Aude i,5o 



est 

fr. 



Correze . > i . 
Creuse .... 
r.ironde .... 
Illo-it-Vilaine . 
Loire-Iiifcrieiire 

Vnr 

Vancliise . . . 



.\ 



M,5o 



Voilh donc huit départements où le taux moyen de la 
journée de cheval est de 1 fr. 50 cent. D'un autre cAté, 
parmi ceux où le taux de cette journée est le plus élevé, im- 
médiatement après l'Isère, on en trouve douze où ce taux 
est de 3 fr. En outre, il y a quatorze départements où il varie 
de 2 fr. iO cent, à 2 fr. 60 cent. On peut donc considérer le 
prix de 2 fr. 50 cent, comme représentant à peu près, en 
moyenne, la valeur de la journée du cheval en France. 

Sans entrer dans les détails relatifs aux autres journées, il 
nous suffit de dire que les taux moyens paraissent Ctre les 
suivants : 

fr, fr. 

Mulet .- : 1,75 Vache . . i,25 

Ane ; . 0,75 Voilure à deux roues . . 1,00 

Rœuf i,5o à quatre roues . i,5o 

Nous n'établirons pas de rapprochements entre des faits 
hétérogènes, et nous ne croirons pas que la dignité de l'homme 
ait à souffrir de ce que le salaire d'un manouvrier soit égal 
au prix de la journée de travail d'un bœuf, à peine le doul)lc 
du prix de la journée d'un âne, inférieur à la journée d'un 
mulet, et pas beaucoup plus de la moitié de la journée d'un 
cheval. Cela n'a rien de plus humiliant que de voir le loyer 
d'une machine à vapeur, c'est-à-dire d'un agent de travail 
purement mécanique, monter à un taux plus élevé que h- 
salaire du mécanicien qui la dirige. Mais nous déplorons 
que les conditions économiques au milieu desquelles noua 
vivons maintiennent à un taux si bas les salaires , unique 
moyen d'existence d'un si grand nombre de nos concitoyens. 
Nous le déplorons d'autant plus que l'on ne paraît pas iMre 
prêt encore pour une meilleure organisation du travail et 
pour une plus juste répartition de ses fruits: de sorte que 
certains économistes érigeant le fait en principe ne nous ac- 
corderaient même pas, .si nous les en croyions, la triste satis- 
faction de répéter qu'il y a quelque chose n faire. Mais il 
existe là une question d'ordre social d'une importance ma- 
jeure dont il faudra bien .s'occuper sérieusement trtt ou tard. 
Car ce n'est pas résoudre un problème que de le déclarer 
.sans solution ; et il n'y a d'insolubles que les questions dont 
les termes impliquent contradiction, ce qui ne nous parait 
pas exister ici. 



LE SOLDAT DE LA LOIRE. . 

11 revient, le corps épuisé, le front soucieux, le regard 
pensif. Les trois chevrons qui marquent sur sa manche vingt- 
quatre années de guerre, la croix qui brille à sa poitrine, ne 
mettront point de baume sur ses blessures: la plus récente, 
celle qui le prive d'une main, n'est pas la plus cruelle; il a 
vu l'étranger en France, et des compatriotes l'ont traité de 
brigand. Que deviendra-t-il, aujourd'hui que le pays n'a plus 
qu'à pleurer sa gloire? Où trouvera-t-il une retraite pour ses 
vieux jours, dont les longues fatigues, les humides bivouacs, 
les plaies mal cicatri.sées, son cœur brisé surtout, vont hâter 
la venue ? Pauvre soldat mutilé! plus de ces ordres du jour 
dont la magique éloquence lui faisait franchir les monts, 
traverser les fleuves, braver les glaces du Nord, les ardeurs 
du Midi ! .Ses rêves, ses espoirs sans bornes, ses souvenirs 
glorieux, avenir, passé, tout s'est en.seveli à .Sainte-Hélène; 
il survit à son espérance , à sa foi, à son amour ; son dra- 
peau a roulé dans la poussière, son général se tord dans 
les fers de l'Anglais , cl sa patrie gémissante semble le 
dé.savouer. 

Ces pensées lui rongent le cœur, assombrissent son regard ; 
et pourtant tout a refleuri : les arbres se festonnent de feuilles 
nouvelles, les marguerites, les boutons d'or émaillent les 
prairies, l'onde frissonne le long des gazons qu'elle brode de 
fugitives perles, comme au jour où II .s'éloigna le chapeau 
cJiargé de rubans aux brillantes couleurs; comme au jour 
01) son cœur flottait entre les regrets de l'enfant et les riantes 



MAGASIN PITTOUKSOIJI-;. 



illusions du conscrit. Alore aussi quelques larmes mouil- 
laient ses paiipi^'res; mais il les renfonçait vailhimment : 
mille rf Tes enivrants se jouaient 5 travers leur prisme ma- 
tinal ; l'or des c'panlettes, la pourpre du niban d'honneur, 
le reluisant éclat du sabre, les sourires et le coup d'œil scin- 



tillant des jeunes filles, toute cette poussitrc diamanK'e qui 
fascine les regards de la jeunesse, paraient son horizon de 
dt'cevants arcs-en-ciel. 

Mais, voilh la barrière où sa mère le quitta ; sa mtre qu'il 
ne retrouvera pas plus que ses illusions flétries ; les unes soM 




Di"i%h\ inédit de r.li,ii!it. 



enterrées sur ce champ de bataille qu'il ne nommera jamais, 
l'autre glt sous l'herbe du cimetière. 

Ses genoux plient, et pourtant il se hâte; les deux petits 
guides qui le précèdent accélèrent le pas. Us étaient venus 
l'attendre à la traverse qui accourcit la roule ; ce sont les 
enfants de sa soeur. L'aînée a voum se charger de son 
fourniment. Il n'a pu résister 5 ses prières, à sa grâce in- 
génue ; elle est si fière de l'aider ! à peine s'il s'est pu défen- 



dre du banibiu qui prétendait lui cnlovcr son fusil. A cJiaque 
fois que la petite blonde tourne vers lui son œil humide , il se 
sent amollir le creur. Tous doux l'ont reconnu ; son uni- 
forme leur était familier, ils en avaient chez eux l'image ; ils 
savaient le numéro du régiment : Chers petits, se dit-il, ils ont 
le cœnr de leur mère ! F.t les souvenirs du foyer domestique 
où tant d'affections le bénissaient s'élèvent peu 5 peu autour 
de lui. Il revoit, comme dans un nuage, le clocher de l'église 



78 



MAGASIN IMTTOUESyUE. 



où il fut baplist-, le cluiiiip qui' sa main fiicunda, la vieille 
maison, la grande cheiniiiéo cl la veillée rieuse : la fenaison, 
la moisson, lu vendange, les joyeuses récoltes d'automne se 
déroulent devant lui , cl sur ce fond paisible et varié se 
détache la douce finuie de sa soeur. 

Elle était jadis si loiatre, si gaie! pour elle il inventait des 
jeux, dénicliail des oiseaux, faisait courir sur l'étang un 
sabot devenu navire. Cunmie elle pleurait (juand il partit! 
que de fois elle lui lit jurer de revenir! Il ne peut se la figurer 
femme, mère, retenue chez elle pur son dernier-né, et il 
avance, perdu dans des pensées qui n'ont plus rien d'amer. 
Tout à coup son nom, à demi prononcé, le fait tressaillir : 
des bras l'eBserrenl, le pressent; c'est elle! Les longues an- 
nées d'intervalle s'elfacent, le soldat est redevenu le frère, le 
pays, l'ami , el retrouve soudain toute une vie , ancienne et 
nouvelle à la fuis. 

Sa place au foyer est la meilleure; les enfants Jouent avec 
ses armes, le lulinent, le harcellent et l'amusent tour à tour. 
Mais ils ne sont pas seuls à entourer le v('tei'an ; il n'est |)oiiit 
devenu, comme il se le disait dans son angoisse, un inliruic, 
im oisif, une charge. \un, non; il est le conseil du village, 
il en est l'hiblorien, le ciinleur. C'est lui qui relie ce coin de 
terre avec le reste du monde. 11 dit aux faucheur» comment 
eu Allemagne on fait fermenter le foin pour le rendre plus 
Min et plus agréable aux bestiaux ; Il dit au vaclicr comment 
on traite le bél.iil en Suisse. Il a des receltes de fromage pour 
la laitière. Sur un stérile rocher il crée un vignoble sem- 
blable à celui qu'il a vu près du Itliin ; el chaque cep, pl.inlé 
en un grossier panier rempli de terre, est encaissé au fond du 
tro.i que creuse le pic dans la roche. Il enseigne à rendre 
l'argile moins compacte , et , comme en Toscane , se sert des 
torrents de Tliiver pour charrier le sable la où il fertilisera le 
terrain. Par ses avis le chasselas court d'arbre en arbre ; l'es- 
palier frileux est ombragé de nattes ; et les caïeux de jacin- 
thes, trallés à la façon de la Hollande, ont doublé leurs fleurs. 

H était venu le ciciu- ulcéré, niiiiidissant l'élranger avec de 
terribles imprécations ; et, dans ses récils, chaque pays (juil 
a parcouru se montre sous d'aimables traits. Il raconte 
comnienl un brave enfant espagnol se jeta au-devant du 
sabre qui nicna;ail son père. Il se souvient d'avoir été 
bien traité chez un paysan autrichien dont les filles étaient 
si accorles ! Il accentue gaiement des plaisanteries échan- 
gées avec les Piémonlais. I.a gageure gagnée à Naplcs , à 
propos de macaronis, le lait rire encore. Les Cosaques eux- 
mêmes ne sont pas tous de si méchanls garçons ; aux avant- 
postes ils Iraternisaient avec le Krançais, qui souvent leur paya 
la goutte avant de leur disiribuer des coups de fusil ; et l'An- 
glais lui-ménii', olijel de sa rancune la plus invétérée, eh bien, 
il en a connu plus d'un en Portugal qui était brave homme 
au fond, et de bon cœur quoiqu'un tanlinet orgueilleux. — 
(Ju'il a fumé de foisavec de» Allemands de toutes les nuances! 
— Il se souviendra longtemps du bou Saxon qui l'hébergea, 
du Prussien qui, à ce funeste retour de Kussie, lui donna une 
chaude capole de drap; et s'il en vient .'i sa querelle avec le 
bourgeois dcGrunhausen qui prélend.ui meltre le goiU sec 
de son vin du crû au-dessus du bouquet velouté de nos 
meilleurs bourgognes, il souhaite pour unique vengeance de 
pouvoir lui verser un verre du vin de son clos, (jue sont de- 
venues ses haines? Où .lonl ces étrangiT» abhorrés ! Il semble 
que les hommes de tous les pays soient ses frères; le dra- 
peau qui s'élevait en face du sien fut son seul ennemi. 

Il a vécu vingt-quatre ans de la poésie de la guerre : il 
compread aujourd'liui la poésie de la paix. 11 est pocic à sa 
manière ; car être poète, ce n'est pas ranger des mois sur deux 
lignes dont les exlrémilés vibrent d'un même son ; c'est éveil- 
ler par sa parole un éciio dans le sein des autres , c'est dé- 
rouler des images sous leurs yeux, faire palpiter leur coeuv, 
humecter leurs paupières, enlin c'est accorder les âmes en 
élevant leur diapason. 
bh bien 1 qui est plus poète que le soldat rentré dans ses 



foyers, lui qui fait vivre ceux qui rentourent dans d'autre» 
climats , sous d'autres cieux , qui multiplie leurs émotions , 
qui a l'art de doubler leur existence avec ses souvenirs 'l .■ 



DE LA PAUES-SE. 

Il n'est pas sans intérêt de contempler le dernier terme 
d'une pente dont les premiers degrés sont toujours insen- 
sibles. Le tableau suivant, sorti de la plume d'un médecin, 
qui est en même temps un écrivain habile , fera voir ù quel 
affreux élal l'habitude de l'oisiveté peut conduire. 

i( Le malade qui fait le sujet de l'observation que je vais 
rapporter est un homme parfaitement en i^tat d'analyser ses 
sensations et d'en rendre un compte exact. Comme la plu- 
part des hypocondriaques de sa classe , il est riche , et sa 
principale occupation a toujours été de se rendre la vie douce 
et tranquille. Pour se soustraire aux embarras d'une famille, 
aux obligalioiis qu'impose l'éducation des enfanis, il ne s'est 
jws marié ; pour que l'administra lioii de sa foilune ne lui 
donnât que le moins de soucis possible , il n'a conservé de 
son héritage aucune propriété foncière, et il a placé son ar- 
gent en renies sur l'État dans les dilférents pays qui lui 
olîraienl le plus de garanties ; pour n'avoir à exercer aucune 
surveillance de ménage , il a presque toujours habité îles 
liôlels garnis et mangé chez le restaurateur. Entièrement libre 
de ses actions, il aurait pu voyager, et son désir d'observer 
l'eût porté k visiter au moins les villes capiiales de l'Eu- 
rope ; mais le voyage, quelque comuiodémenl qu'on le fasse, 
n'est pas toujours sans fatigue, el puis l'on' n'est pas sûr de 
trouver ii chaque gîte un diner bien servi , une chambre com- 
mode el un bon lit. .Son esprit est très-cultivé, son jugement 
parfait , son cicur excellent ; mais comme le repos lui est plus 
cher que lout le reste , dans chacune de ses actions ou de ses 
allecllons il a grand soin de repousser tout ce qui poiiriail 
l'inquiéter et seulement l'émouvoir. Sa règle politique est 
d'approuver tous les gouvernements cl de laisser faire ceux 
qui dirigent, fût-on serf en Russie ou esclave chez les Turcs... 
Je pourrais ajouter bien d'autres détails , j'en ai dit assez ; 
on comprend que tous ces soins ont eu pour but le repos ; 
voici où l'amour du repos l'a conduit. 

» 11 n'a aucune relation au dehors de la maison qu'il ha- 
bile ; dans cette maison même, c'est à peine s'il en conserve 
quelques-unes. Il est quelquefois six mois sans sortir; lors- 
qu'il suri, c'est en voiture ou toujours accompagné d'une 
personne qui puisse lui porter secours dans le cas où il en 
aurail besoin. Pendant la promenade il est très-rare qu'il 
descende de voiture, et quand cela arrive, il faut que la pei- 
sonue dont il est accompagné se tienne tout près de lui ; il 
ne traverserait pas une place ou un ponl ; 'a peine s'il tra- 
verserait une rue. .Sur une place , il est comme au milieu 
d'un désert où tout manque à celui qui a besoin de toul. 

Il A défaut de douleur réelle, il a trouvé dans ses sensations 
des causes de soullranees auxquelles il a voulu échapper; au 
lieu de réagir el de combattre, il a fui. La première impres- 
sion que produit le froid est pénible ; pour ne pas lutter, il 
esl couvert de vêlemeiils; bicnlùt un air seulemeul rafraîchi 
lui a paru aussi insupportable que le froid , et il lui a ojiposé 
le même présiervatif; puis, dans la crainte de se refroidir, il 
est resté habillé aussi ciiaudement l'élé que l'hiver. La so- 
ciété impose des devoirs, ne fût-ce que de simple politesse ; 
il a quitté la société et s'est enfermé dans une chambre de 
laquelle il ne sort presque pas. Dans sa chambre, un homme 
qui a l'i^sjirit cultivé peut s'inslriiirc encore, ou au moins se 
distraire par quelque occupation sédenUiire; travailler, lire, 
exigent de ratteutiou , et l'attention de l'activilé ; il est resu! 
oisif. Que faire alors 'i' S'ennuyer et dormir... S'il l'sl éveillé, 
alin que la lumière ne piasse blesser .sa vue , il ne laisse 
pénétrer chez lui qu'un demi-jour. Se déshabiller est une 
peine : d'abord il se déshabille aussi tard que possible , puis 



MAdASI.X IMTTOliKSori;. 



79 



il sf coiiclio loiit habille'', puis il ne se conrlie plus. I.i" jour 
et la iHiil , assis sur un fantoiiil , le coiido ajjpuyc sur une 
(nhle , les pii'ds sur un tabouret , il reste inuiinbile. Il mange 
pourtant, car il est obligé de mander liii-niètne, mais à des 
heures iri-i'ijulières, parce qu'il ne faut pas le déranger (|iiaiid 
il dort ; s'il demande son repas, on doit l'apporter h l'instant, 
fût-on au milieu de la nuit. 

» La langue n'a pas de terme pour dire ses tourmenis... 
11 y a un mur d'airain entre le monde et lui; il n'est plus 
qu'un squelette ; sa tète n'a que la charpente osseuse , il ne 
sait plus distinguer les odeurs ; re qu'il mange n'a aucune 
saveur; il respire comme un soulllet ; s'il marche, il lui pa- 
raît qu'il a des jambes de coton ; s'il repose , tout le gène , 
son fauteuil , sa table, son tabouret , ses habits ; s'il veut dor- 
inir, il n'a qu'un demi-sommeil pendant lequel sa maladie 
continue, s'aggrave et le poiu'suit... 

" l'our se guérir il a consulté plusieurs somnambules ; il 
s'est coiffé d'un bonnet de talVetas ciré ; il a pris des rcmf'des 
liomceopathiques et un bain égyptien ; il s'est fait frictionner 
avec la brosse électrique... » ( I^eurkt, Fragwenl/: psycho- 
logiques.] 



QUELQUES DÉI'IMTIOIVS DU BEAU. 

— L'unité et la simplicité, dit Winckelmann, sont les deux 
véritables sources de la beauté. — La beauté suprême réside 
en Dieu. 

— Mengs définit le beau : une perfection visible, image 
imparfaite de la perfection suprême. 

— Le beau est un seul et unique rayon de la clarté céleste ; 
mais en passant à travers le prisme de l'imagination chez les 
peuples des différentes zones, il se décompose en mille cou- 
leurs, en mille nuances. {Cette explication est de Tieck et 
de AVackenvoder.) 

— D'après Burke, on peut définir le beau : la qualité oti 
les qualités des corps par lesquelles ils produisent l'amour 
oM une passion semblable. 

— L'âme, dit singulièrement le Hollandais Hemsterhuis, 
juge le plus beau ce dont elle peut se faire une idée dans le 
|)lus court espace de temps. 

— Le père André , dans son Essai , dil du beau que , quel 
qu'il soit, il a toujours pour fondement l'ordre, ei pour es ■ 
sence l'unité. 

— Suivant Mendilssolin, l'essence du beau est l'unité dans 
la variété. 

— Marmnntel distingue trois qualités essentielles du beau : 
la force, la richesse, l'intelligence. 

— L'art est la langue du beau , dil Topffer. Le beau de 
l'art i)rocède absolument et uniquement de la pensée hu- 
maine affranchie de toute autre servitude que de celle de se 
manileslcr au moyen de la représenlalion des objets naturels. 

— Le beau est la splendeur du vrai, a dit admirablement 
riaton. 

Le beau, dit encore ce philosophe dans le dialogue du pre- 
mier Hippias, ne doit être cherché dans rien de particnlier, 
<ians rien de relatif. Tel ou tel objet peut être beau; mais il 
ne l'est pas par lui-même, et il existe au delà des choses in- 
dividuelles un beau absolu qui fait leur beaiUé. 

— ■ En commentant ce dialogue, M. Cousin développe ainsi 
la pensée de l'iaton : « C'est l'idée seule du beau qui fait que 
toute chose est belle. Ce n'est pas tel ou tel arrangement des 
j)artics, tel ou tel accord des formes, qui rend beau ce qui 
l'est ; car, indépendamment de tout arrangement , de toute 
<:omposition, chaque partie, chaque forme, pouvait déjà être 
belle, et serait belle encore, la disposition générale étant 
changée. La beauté se déclare par l'iinpossibilité oi't nous 
sonunes de ne pas la trouver telle, c'est-à-diro de ne pas être 
IVappés de l'idée du beau qui s'y renrtuitje. n 

— Le beau, dans son essence absolue, c'est Dieu. Il n'ap- 



parlienl donc pas à l'ordie sensible, mais à l'ordre spiiituel. 
Dans sa nature propre, il n'est pas variable : mais, dans ses, 
manifestations, il est soumis aux influences extérieures. I/in-. 
certitude des jugemenis naît avec les illusions des sens. Le, 
beau s'imprègne des habitudes individuelles et nationales ,- 
des préjugés de temps et de lieu. Les artistes doivent tendre 
sans cesse à remonter vers le beau absolu, quand ils veulent 
donner à leurs oeuvres une beauté qui ne soit pas factice. Si, 
dans l'expression des affections Jiiorales ou des scènes de la 
vie physique, ils n'ont i)as un regard pour le ciel, qu'ils re- 
noncent à conquérir une gloire durable. Deux choses sont 
nécessaires dans les œuvres de la liltéralure et des arts : de 
la fidélité et du talent dans l'emploi des matériaux que four- 
nira le monde sensible ; des principes généraux et absolus 
empruntés à l'ordre métaphysique, qui pénètrent et soutieu- 
nent de toutes parts l'édilice, et dont on sente l'action invi- 
sible, comme sous les voûtes de pierre d'une église le chré- 
tien fervent scnl la présence secrète de son Dieu. (Thierry.) 



L'expérience m'a convaincu qu'il y a dans ce monde mille 
fois plus de bonté, de sagesse , d'amour que les bumiiies n« 
l'imaginent. 

GEtiKR , historien et povic suédois , viorl en I8/18. 



LE GANAIÎD DE LA CAROLINE. 

KT I.E CANARD A ÉVENTAIL DE LA CHINK. 

1/boinme ne possède encore, à l'état de domesticité, que 
deux espèces de canards : le canard ordinaire, espèce asia- 
tique et européenne dont la domestication reiuonle à une 
haute antiquité , et le canard musqué qui, pour avoir été 
appeli' auUcUih canard d' I nde , canard de Turquie, canard 
de Moscocie. cana-d de Guinée, et pour èlre aujoiud'hui 
généralement connu sous le nom de canard de barbarie, 
n'en est pas moins une espèce essentiellement américaine. 
C'est dans les savanes de la Guiane et du Brésilque la nature 
a placé cet oiseau, et on l'y trouverait par bandes innom- 
brables, si les caïmans et les autres carnassiers n'exerçaient 
de grands ravages parmi ces animaux sans défense et d'une 
médiorii' agilité. 

La natiu'alisalion en Europe du canard musqué a suivi de 
peu la conquête de l'Amérique. On l'introduisit d'abord , 
comme il arrive toujours lors des premiers essais, comme 
oiseau d'ornement; mais la rapide multiplication de l'espèce 
permit bientôt de la compter parnii les animaux alinieniaires. 
Dès le milieu du seizième siècle , notre illustre Belon disait 
de la grosse cane de la Guinée, ainsi qu'il nommait le ca- 
nard musqué: « Il s'en trouve des-ja si grande quantité par 
» toutes nos contrées, que maintenant on les nourrist par les 
i> villes, jusques à avoir commencement de les vendre puhli- 
n.qui'uient par les marchez pour s'en servir es festins et 
» noces. I) 

Nos ileux canards domestiques sont aujourd'hui au nombre 
de nos espèces à la fois alimentaires et d'ornement. D'une 
part, en effet, si le canard ordinaire est, par ses variétés les 
plus communes, l'un de nos plus utiles oiseaux de basse-dMr, 
la culture en a obtenu plusieurs races d'une extrême élégance 
dont se parent volontiers les bassins et les rivières de nos 
parcs les plus somptueux. D'un autre côté, le canard iniwqué, 
simple oiseaud'oruenieut dansquelques contrées de l'Europe, 
est fort utilisé dans d'autres, par exemple dans plusieurs 
parties du midi de la Eraiicc, soit pour la chair des jeunes, 
exemple de cette odeur musquée qui fait 1 ejeter de nos tables 
les niAlos adultes, soit surloul par les excellents produit* 
qu'on obtient' (lu croisement du canard musqué avec le 
canard ordinaire. 

Si |)récieuxque puissent cire ces deux oiseaux . 0-1 n.' prtn 
supposer (lue l'iiomme ait. par eux. oblonvi loiil rr quil pcni 



00 



MAGASIN l'ITTOUESQUi:. 



obtenir du genre cananl, l'un des [ihi.s liclios en espèces, 
l'un des plus \aiiés que l'on connaisse, cl l'un des plus uni- 
versel Icnienl répandus à la surlace du [;lobc. De niCuie que 
près de l'oie conmiunc cl de l'oie de Cliinc sont venues on 
viennent se rangci' l'oie du Canada et l'oie d'Egypte (1), 
de mémo près du canard ordinaire et du canard nuis(pié 
doivcjit venir se placer mi jour plusieurs autres oiseaux 
du même groupe, précieux à divers titres, par exemple, dans 
le i\ord , l'eider, et , partout où l'on voudra les cidtiver, les 
deux élégantes espèces que nous avons l'ait figurer ici. 

.Si le canard de la Caroline et le canard à éventail de la 
GIuik; seront recUeicliés par la suite poiu' nos tables, nous 
l'ignorons ; pcul-étre restcronl-ils près îles autres canards ce 
que sont aujourd'lud près du faisan ordinaire et de la poule 
les splendides faisans que nous ilevons à la Cliine ; mais, sans 
nul doute, ils viendront procliainement parer et animer nos 
bassins, el, à ce litre seul, nos lecteurs ne les jugeront pas 
indignes de leur attention. 

La douiesticalion du canard de la Caroline a été entreprise 
à la fois en France et en Angleterre. Parmi nous, les expé- 
riences se poursuivent avec succès à la Ménagerie ilu Muséum 
el chez quelques particuliers, noUunjiient cliez un amateur 
dislingui', M. Coiflier: plusicins généralions ont déje'i été 
obtenues, et, à moins de l'un de ces faits i:iip]-i'\us (jui dé- 



rangent les calculs les mieux assis, nous pouvons regarder 
cojnme assurée la conquête du plus élégant des palmipèdes 
de l'Amérique scpleulrionale. M le canard de la Caroline est 
dépourvu de ces couleurs éclatantes que la nature a pro- 
diguées aux oiseaux des tropiques, on ne trouve, du moins, 
dans aucune autre espèce, un ensemble de coideurs d'une 
harmonie plus douce et plus propre h charmer l'œil : sa belle 
huppe est variée de vert, de blanc et de violet pourpré ; son 
front est bronzé, ses joues d'un bleu d'acier, sou plastron 
d'un roux lâcheté de blanc, et le miroir de ses ailes d'un 
vert changeant. 

Le seul canard qui suipasse en beaulé le canard de la 
Caroline, est le canard à éventail ou sarcelle de la Chine et 
du Japon, espèce h huppe verlc et pourprée, à cou d'un roux 
orangé, à poitrine d'un roux pourpré ; chaque aile porte une 
jilume à barbes d'une longueur extraordinaire, colorée eu 
dedans de roux orangé, eu dehors de bleu d'acier, et formant, 
dit Bull'ou, comme uu éventail ou une large aiic de papillon 
relevée vers le milieu du dos. « Sa beauté est si exquise, dit 
Kaîuipfer, que lorsqu'on me l'eut fait voir peint eu couleur, 
je ne voulus pas croire qu'on l'eût représenté iidèlenient , 
jusqu'à ce que je l'eusse vu moi-même cet oiseau, qui est foit 
coimnuu. » Les Chinois élèvent en ellet iiabituellemeut le 
canard à éventail, et il est tl'usagc i Nankin d'en donner uu 




Ménagerie d'histoire nalurellc.— Le Caaard Je U Caruliiie el le CaiiarJ .i éventail Jt la CUinc.— Desiiii par J!. Weriicr. 



individu aux jeunes époux le jour de leur mariage connue 
symbole de la fidélité conjugale. 

Ce canard, si commun à la Chine, est resté jusqu'à ce jour 
exUènu!mcnt rare en Europe , et su naturalisation n'a pu 
encore être essayée. Mais les événeineirts ayant ouvert la Chine 
aiHC Européens, l'introduction d'une espèce aussi curieuic cl 

(O Voy. notre article sur l'Oie Ju CanaJa il l'Oie d'K^}|>te, 
p. 3Î. 



aussi belle ne saurait se faire longtemps attendre, et nous, ne 
douions pas qu'elle ne vienne bieuiôt disputer au canard de 
la Caroline La première place sur les rivières de nos parc» 
et les bassins de nos jardins. 



llLIIltAUX o'aBONNKMENT ET DE VliNTE, 

rue Jacob, oO, près de la rue des l'etits-Augusllus. 



Inqiiiuiene de L. .Martikit, iub Jacob, 3o. 



Il 



MAGASIN PITTORESQUE. 



81 



ALEXANDRE-RODOLPHE VINET. 




Al<"xaiïdr^-Ko(inl|)lip Vinot 



Le 6 mai 1847, une foule de personnes de toutes condi- 
tions et de tout âge se dirigeaient, isolément, ou par groupes, 
vers le Chalelard, bâti sur les liauteuis qui dominent Gla- 
rens. Tous les visages portaient l'empreinte d'une douleur 
recueillie. En se rencontrant, on se saluait tristement, on se 
montrait du geste la vieux château enveloppé dans les brumes, 
et chacun continuait à gravir silencieusement la montagne. 

Là en effet venaient d'être transportés les restes d'un de 
ces hommes rares dont la vie est un enseignement et la mort 
un deuil public. La Suisse française avait perdu, du même 
coup , un de ses cœurs les plus religieux et un de ses écri- 
vains les plus accomplis. 

Si M. Alexandre Vinet a été trop peu connu parmi nous, 
c'est peut-être moins à cause de la nature de ses travaux que 
par suite du hasard qui le fit naître loin d'un grand centre 
comme Paris. Ici le baptême des réputations se fait au son 
de toutes les cloches de la publicité ; la Krancc entière en 
est forcément instruite, et le bruit qui s'élève autour du ta- 
lent l'annonce quand il ne le remplace pas. M. Vinet n'eut 
Tous XVI. — M*m 1848, 



point h profiter ou i souffrir de ces moyens de célébrW; le 
piédestal manqua à la statue. Habitant un canton suisse , il 
y vit son talent grandir incognito, et son public se recruta 
presque exclusivement dans une petite portion de l'église 
protestante doiit il était l'amour encore plus que la gloire; 
mais si cet auditoire restreint rendit sa voix moins écla- 
tante, il lui conserva aussi peut-être plus de justesse, car il 
est rare que la nécessité de Veffet ne nuise point au naturel, 
et presque toujours en voulant forcer l'accent on le fausse. 
M. Alexandre-Rodolphe Vinet naquit à Ouchy , près de 
Lausanne, le 17 juin 1797. Son père, d'origine française mai» 
devenu citoyen de Crassier, avait été d'abord instituteur de 
village ; il fut nommé plus tard secrétaire au déparlement 
de l'intérieur du canton de Vaud, grâce à M. Mousson qui 
avnii apprécié son mérite. C'était un homme laborieux, in- 
struit, esclave du devoir, mais dont l'autorité austère avait 
pli(' sa jeune famille â toutes les soumissions. Il fondait de 
grandes espérances sur l'intelligence de son fils aiaé, enlevé 
pins tard par la maladie, et comptait médiocrement sur celle 



82 



MAGASIN PITTORESQUE. 



du jeune Alexaiidio. Destliu- aux éludes lliéulogiqucs, celui- 
ci moulra tic boiuic Iilmih', puiir la lillcraliiro, une iucliiia- 
tiou que miu pèie comljalliC sévèiemeul. Aucun essai du 
jeune liouiMie ne lui tombait suus la main sans cire jilé au 
Icu ou aiinolé par de (10i'ouraj;eautes ciiliques. De là viul 
sans doute la déliance de hii-mC'me que l'écolii'i' Iiausmit à 
riiomuie fait. Jamais , en effet , ce deinici n'acquit le scn- 
liincui complet de sa foicc. Intimidé par la rude discipline 
des jeunes années, son esprit conserva toujours je ne sais 
quelle liésilalion craintive dont il sut se faire une grâce, mais 
qui révélait de premières soidlVances. 

Son ptrc n'avait d'aulros relations que celles imposées par 
ses devoirs, il ne haïssait point les hommes mais il ne sentait 
pas le besoin de les voir, il ne prenait i^ardc ni au\ habi- 
tudes de ce qu'on est ((nivtnu d'appeler le monde, ni à ces 
formes extérieures auxquelles les plus sages se soumettent par 
indifférence. Le costume de la famille était, comme les idées 
qui la gouvernaient, d'un siècle en arrière. Le jeune Alexandre, 
velu d'un habit fabriqué par un tailleur do campagne, chaussé 
de souliers antiques et les cheveux coupés court, couUe 
l'usage, était eu bulle aux moqueries de ses camarades et des 
professeurs eux-mêmes. Or rien ne pouvait affecter plus 
doulomeuseiniiii un enfant tlojit lame tendre ne demandait 
qu'expansion et ([ui enirait dans la vie les bras ouverts au 
monde entier! l'.cloulé par celle première expéiiencc des 
hommes, il contracta alors cette timidité un peu farouche 
que l'âge amoindrit mais ne peut guérir. Atteint au cœur 
par le ridicule, M. Vinet conserva toujours le souvenir cuisant 
de ces premières blessures, et voidut, à tout prix, eu éviter 
le retour, l'our cela il se lit ])elil, il baissa la voix, il chercha 
l'obscurité avec la même ténacilé que la plupart mettent à 
rechercher la lumière. Ce fut d'abord chez le jeune homme 
de la crainte, plus lard le chrétien eu lit de riiinuilité. 

Cependant ses études s'achevaient de la manière la plus 
biillanie; devenu l'élève favori du professeur Durand, il 
passait près de lui ses heures de loisir, discutant les auteurs 
latins ou français, s'habiluaiit h eu distinguer les nuances et 
à en reconnalire les parfums. 11 apprenait ainsi l'usage de 
l'analjse littéraire et préludait à ces voyages de découvertes 
à travers les classiques dont il devait rapporter plus laid un 
si riche butin. 

La mort de M. Durand lui donna, pour la première fois, 
l'occasion de se produire en public; il prononça un discours 
sur sa tombe, innovation qui produisit une sort(; de scandale 
parmi les .Suisses de la vieille roclie, mais dont les anciens 
disciples du mort lui surent gré. 

DiDs l'i'tc (le la même année, 1810, il passa trois mois à 
Longeraie près de .Morges, chez M. Jaquel, où il trouva, dit 
S(ui biographe allemand u une de ces âmes d'élite qu'épure 
et ennoblit la soullïance. » Ses conversations a\ec nia- 
danic Jaqnel, ses lectures faites à haute voix, ses épanche- 
menls liitérain's, fortilièrent chez lui des goûts jusqu'alors 
combattus. Élevé à l'austère foyer où veillaient seulement 
l'autorité et le devoir, il s'épanouit pour la première fois à 
ratmos])lière d'mie alfcctueuse ho-pitalilé. C'était encore la 
famille, mais adoucir' par la pré'.ence d'une lenime. Le cœur 
du jeune homme sembla s'agrandir sous celle inducnce. .Son 
goût déjà si (in s'aiguisa, sa sens.ition si délicate devint plus 
ardente. 'l'ous les purs enthousiasmes de la jeunesse envahirent 
son ime. Uta idéalités de l'art se translormèrent pour lui en 
réalités vivantei. ; i| les voyait, il les entendait, il prenait 
part à leur» douleurs ou à leurs joies. Un .soii qu'il lisait 
Corneille à ses hôtes, il s'arrêta tout à coup aii\ slrophes du 
Cid et s<jrtit. Ne le voyant point revenir, on monta chez lui 
et on l'y uouva baigné de larmes ! 

Ln 1817, M. Vinci fui nommé professeur de liltératnre 
française à Kile. Son père, rpii, selon l'expression du bio- 
graphe déjà cilé , Il avait jusqu'alors rombatlu ses goûts par 
fidélité pour les éludes lliéologi(pies, » par fidélité encore 
pour ses nouveaux devoirs s'associa aux liavaux (|ue lui im- 



I posait celte nomination. Les lettres qu'il écrivit alors à son 
I lils sont pic'ines d'analyses d'ouvrages, de recherches philo- 
! logiques et de jugements littéraires où la précision le dispute 
à la pers[iicacité. 

Ici commence véritablement la virilité iiildiectuelle do 
M. \inel. Placé à ce poiut d'intersection des recherches reli- 
gieuses et des recherches littéraires qui permeltait le déve- 
loppement de sa double nature , il se mit à creuser son sillon 
dans les deux domaines, sans s'arrêter ni se ralentir. Sou 
union avec une cousine avait donné à sa vie celte solide base 

I de l'amour dans le devoir sans laquelle rien n'est assuré. Lu 
accident arrivé une année après son mariage lui enleva à 
jamais l'excellente santé dont il avait joui jus(iu'alors ; mais 
il avait désormais une autre santé pour suppléer la sienne ; 
si Dieu le frappait dans sa force, il devait trouver mainlenanl 
comme le paralytique de la fable quelqu'un qui le porterait 
dans ses bras! 

Les dix premières années du séjour de M. Vinet à Bàle, 
furent peut-être les plus heureuses do sa vie. U était étranger, 
encore peu connu, on le laissa à ta famille, à ses livres et à 
quchpics amis. Mais à mesure que ses travaux attirèrent l'at- 
tention, il fut plus visité. On linil même par mettre dans ces 
j visites une puérilité et une indiscrétion qui eût lassé toute 
autre patience. L'auteur de la CItrestomathie et des Discours 
religieux était devenu une des raretés de lîàle; en arclu- 
teclure, on montrait la cathédrale, en peinture les toiles 
d'Uolbein , en littérature .M. Vinet. Il supportait cette cu- 
riosité sans se ))laindrc, et en se contentant de répéter le mot 
coiuiu : Ceux qui viennent me voir me font honneur, ceux 
qui ne viennent pas me font plaisir, 

.Nous avons nouuiié plus haut la Chreslomathie : ce fut à 
liàle, dans rinlérêl desélévcsqu'ildevaitguider,queM. Vinet 
conçut et exécuta ce remarquable travail. Convaincu depuis 
longleuq)s que le meilleur exercice, pour un jeune esprit, 
est l'e.xamen approfondi de la langue maternelle, il s'oc- 
cupa d'un choix de morceaux gradués de manière à com- 
mencer, à poursuivre et à compléter l'initiation littéraire de 
SCS élèves, .'^on premier volume fut destiné à l'enlance , le 
second à l'adolescence , le troisième à la jeunesse et à l'ige 
mûr. 

Ln avant-jjropos explique clairement l'idée du professeur. 

Il établit d'abord que l'idiome d'une civilisation la re- 
prodidt tout enlière, et qu'apprendre une langue c'est « étu- 
dier les cho.ses dans les mots , l'esprit dans les signes , 
l'homme enfin dans la parole, n Or la langue maternelle 
éîant précisément celle qui traduit les faits et les opinions de 
notre société, celle dans laquelle nous pensons et qui est ia 
plus voisine de notre âme, c'est elle surtout que nous devons 
étudier, non pas superliciellemenl , mais de près et coninie 
nous étudierions une langue ancienne. Cette étude se fait, non 
dans les dictionnaires ou dans les grammaires, mais dans 
les auteurs. « Les grammaires etlesdictionnalres, dit M. Vinet, 
» sont à la langue vivante ce qu'un herbier est à la nature. 
» La plante est là, entière, authentique, rcconnaissable à un 
» certain poini ; mais où est sa couleur, son port, sa grâce, 
n le souille qui la balançait, le parfum qu'elle abandonnait 
)) au \enl, r"au qui leflélait sa beaulé, tout cet ensemble 
» d'objels pour qui la nature la faisait vivre et qui \ivait 
1) pour elle ? La langue française est répandue dans les clas- 
» siques comme les plantes sont dispersées dans les vallées, 
» aux bords des lacs, sur les montagnes ; c'est dans les clas- 

II siques qu'il faut aller la cueillir, la respirer, s'en péné- 
I) Irer. » 

L'auteur de la CItrestomathie prouve ensuite que le 
français vaut la peine que l'on fasse cette étude. Vérité 
dont la (lémonslratiun peut sembler singulière, mais que con- 
tesle encore ce germanisme aveugle aux yeux de qui 
l'ICurope n'a qu'une langue et le llliin qu'une rive. 

M. Vinet ajoute que l'examen sérieux de nos grands écri- 
vains, en assoiipli.ssant l'esprit ci ajiprenant les divers artifices 



MAGASIN PITTORESQUE. 



83 



de la forme, arii^tora le flcrénlypifinc à phrafea toutes 
faites iloiit IVnvaliisspment se rfvMe de plus on plus, ipii sub- 
.stilue un langage appris à l'expression individuelle el uons 
menace d"nno g(?n(^ration dans lacpiellc tout le monde par- 
lera de la même manière. 

Conduit ainsi à la tendance pmemcnt prali(pie (pio notre 
siècle scmlile vouloir donner aux éludes, il prolesii» avec 
éloquence contre un vt'aliamc cjr.i transforme insensiblement 
la culture de l'Mre humain eti un simple apprentissage. « I-a 
)i jeunesse , dit-il , vient moins aux l'coles pour apprendre 
» que pour s'exercer à apprendre ; ce que ces écoles doivent 
11 rendre à la soeiété et ii Dieu, c'est avant toiit d's hommes. 
11 II no faut pas qu'elles aient un esprit étroitement pratique, 
» avide de résidlats matériels, impatient d'applications im- 
» médiates. lUen de plus utile que les éludes inutiles, c'esl- 
» à-dire celles au houl desquelles on ne voit pas \nic place, 
» une dislincllon. un morceau de jiain, mais la vérité! il faut 
)i chercher la lumière pour In lumière, n Los intérêts posi- 
tifs eux-mêmes finiraient d'ailleurs par souffrir de cet amoin- 
drissement de culture qui amènerait l'amoindrisseiueut des 
forces intellectuelles par la moins grande perfection de l'i- 
diome, (I car si une langue imparfaite sert mal la civilisation. 
11 remploi imparfait d'une langue porte à la civilisation plus 
11 de préjudice encore. » 

l,es morceaux choisis par l'écrivain vaudois puur aider à 
ce travail d'analyse de la littérature française, sont suivis de 
remarques toujours ingénieuses, souvent nouvelles, ([iielque- 
fois profondes. 

Mais pendant que AI. Tinet réimissait les élemenls de ce 
travail, de graves événements politiques bouleversaient le 
canton de lîàle. Là commençait la lutte qui devait se gé- 
néraliser [lins lard. M. Vinet s'entremit autant qu'il le put 
dans la querelle; il écrivit des lettres et fit un mémoire 
pour éclairer ses concitoyens de la Suisse française; enfin, 
n'ayant pu empêcher le déchirement douloureux qui amena 
la division du canton en deux étals, il voulut i.inicnerau 
moins les vaincus des soulTrances de la terre aux cousulations 
du ciel ; il monta en chaire plusieurs fois , el le dernier dis- 
cours de ses Éttuks cvangéliques, iulilulé : la Colnr et la 
prière, date de celte époque. 

Il publiait en même temps, dans un des meilleurs jour- 
naux de Taris, le Semeur, une série d'articles de critique 
religieuse ou littéraire. 

Ce qui dislingue cette crilique de loules celles de notre 
temps, ce n'ist point seulement l'éli'valion de la pensée, la 
vivacité contenue de la forme, la rontinuilé dans le raison- 
nement: c'est smlout le respect pour l'ceuvre el pour l'écri- 
vain ! Doué au plus haut degré du sentiment de vénération 
que celle première moitié du siècle a tué dans beaucoup 
d'âmes, heureux d'admirer, il ne condamne celui qu'il juge 
qu'à regret. On sent toujours chez lui la bonne volont(' de le 
comprendre, l'Iiésilation à lui imposer sa conccplion ou sa 
forme. Contrairement à tous les usages reçus, M. Vinet veut 
bien accorder à l'auteiu' qu'il juge la mémo imiiarliidilé qu'aux 
autres criminels; il ne condamne que sur preuve et sans in- 
jurier les prévenus. 11 respecte en eux la confraternilé des 
lellres, il les suppose de son espèce et doués, ciimuie lui, d'i- 
mayiuation, do goût, de Ijon sens, i^a bienveillance est cepen- 
dant clairvoyante, el nul ne sait mieux découvrir une faute ; 
mais le bl.'uiie n'a jamais rien de cruel; c'est un enseignement, 
non nue exécution. I/écrivain réprimandé se prend lui-même 
ù suivre, avec un intérêt curieux, l'analyse de son livre; les 
sonffrances de son orgueil lournenl au profit de son art; 
il sont que le critique veut lui enlever une cataracte et non 
lui crever un œil. 

Du reste, défenseur ardent de l'art, M. Vinet déplorait plus 
qu'aucun autre ces saturnales littéraires dans lesquelles 
l'écrivain substitue la peinture de monstruosités bizarres à 
celle des insiincts éternellement vrais, éternellement hu- 
mains. Indigné du cynisme de quelques récentes publica- 



tions, il écrivait à un ami,lo 11 juillet 18!i3: « Vous avez un 
11 correspondant plus exigeant et plus important que moi, à 
11 qui, de temps en temps, vous adressez de beaux volumes; 
11 gardez pour lui tout votre temps; il a besoin plus (pie ja- 
11 mais de rorrespondants tels que vous. La Iraditiou du bon 
n style, do la raison, du sérieux vrai est devenue un lilet si 
» mince qu'il ne faut pas dérolier leur temps à ceux qui sont 
n en élat do le grossir. On peut dire, pour le coup, que l'es- 
1' prit fo«r( les i^es; il n'y paraît que trop, tant il sont la 
11 boue ! 11 

V. Viuel iioussail laniour du beau jusqu'à vouloir éviter 
la peinture des passions extrêmes el des douleurs trop poi- 
gnantes. 11 pensait , peut-être avec raison , qu'il vaut uncux 
instruire par l'admiration du bien que par l'horreur du mal. 
11 Je n'ai pas besoin do vous dire que j'ai lu avec empresse- 
11 ment vos deux volumes, écrivait-il à l'ami dont nous avons 
» déjà parle' ; je vous y ai retrouvé comme toujours! vous 
11 nous percez le cœur avec un glaive d'or. Vous seriez moins 
u cruel si vous étiez moins attachant; mais une lois engagé 
u sur vos pas, on ne peut plus vous quitter, cl la voie où 
11 vous nous entraînez est bien la voie douloureuse. Je ne 
n reviendrai pas sur les doutes que je vous ai déjà plusieurs 
.1 fois exprimés; vous ne les partagez pas, et ce n'est point 
11 pour votre plaisir que vous enchaînez votre talent à ce 
« Caucase où le vautour sera longtemps encore avant qn'Her- 
11 cule paraisse. Vous soufiVez sans doute , non de vos lic- 
11 lions, mais de la réalité qu'elles expriment ; je laisse au 
Il temps el à Dieu le soin de modifier vos convictions ; mais 
11 je ne m'empêcherai pas do vous dire que jamais vous n'avez 
Il été plus éloquent , plus persuasif {|ue dans les pages où 
11 vous diles les choses que jo vondrals vous entendre dire 
. toujours. Pourquoi donc votre talent, qui excolle surtout 
11 dans ces sujets, ne s'y rafraîchit-il pas plus souvent? >'ost- 
i> ce pas aussi une chose à faire, une chose utile ; et, en gé- 
n néral, crovcz-vons que la peinture du bien n'a pas son 
11 énergie ;dmme celle du mal? n 

F.n témoignage de cette opinion, \1. Vinet citait plusieurs 
articles du Magasin pittoresque, dont il a la bonté de se 
déclarer à plusieurs reprises, dans la même correspondance, 
« le lecteur reconnaissant cl assidu. » 

Mais ces questions de critique n'étaient point seules à le 
préoccuper. Aii-de.ssus du mouvement littéraire , un mou- 
vement religieux s'accomplissait dans son esprit el modifiait 
graduellement ses croyances. Depuis .sa jeunesse le besoin 
de concilier la foi et la raison agitait sa conscience; comme 
Pascal, il ne devait arriver à la conviction complète que par 
l'échelle du doule. Dès 1817, on trouve dans ses notes celte 
pensée: « Des opinions imposées sont comme une femme 
qu'on n'a point choisie, on n'y est guère allaché ! n Ainsi le 
principe de liberlé se posait pour ainsi dire au seuil de ses- 
recherches et indiquait sa résolution de tout débattre. Aussi, 
dégagé plus tard doses iucertituJos, il indiquait, pour ainsi 
dire, le chemin qu'il avait suivi en é'crivanl : « fitrc con- 
vaincu, c'est avoir été vaincu. « 

^■ous ne pouvons ni no voidons raconter ici l'histoire de 
cette âme lancée à la recl'.erclie de la vérité: nous nouscon-' 
lenterons d'indiquer rapidement les publicalions qui cunsla- 
lent son travail intérieur. 

Après la traduction d'un sermon sur Vrpreurr des esprits 
de M. de VVette, M. Vinet fit paraître une brochure sur le 
respect dû aux opinions. Elle avait été provoquée par des 
persécutions exercées contre quelques pasteurs dissidents du 
canton de Vaud. Sint ensuite son Mémoire en faveur de la 
liberté des cultes, couronné par la .Société de la morale chré- 
tienne. Ce livre constata, pour ainsi dire, le terrain sur lequel 
l'auteur allait désormais asseoir ses croyances. A la tolérance 
prèchéc par la philosophie et qu'il regarde comme une in-" 
différence de la doctrine, M. Vinet substitue le principe de 
liberlé ; il veut qu'au lieu de tolérer ce qu'on regarde comme 
le mensonge, on le comb;,:ie, :;::;;s c:i lui laissant le droit de 



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MAGASIN PITTORESQUE. 



se d(!rendre ; seJon lui la lutte doit amener, lOt ou tard, le 
trion4)hc de la vérité 1 

Dr. nouveaux actes de violence contin; les sectaires vaudois 
ramenèrent à publier, en 1829, une seconde brocliurc dans 
laquelle il refusait à la société le droit d'imposer Tunilé du 
culte et détendait les privilèges de la consi'ieuce. « Une loi 
« injuste, disait-il, doit être respectée par moi lorsqu'elle 
» ne blesse que mon intérêt; mais une 1(^ immorale, une 
» loi irréligieuse, une loi qui m'oblige à faire ce que la cnn- 
» science et la loi ds Dieu condamnent, si l'on ne peut la faire 



u révoquer, il faut la braver. Ce principe, loin d'être subver- 
» sif, est le principe de vie des sociétés ; c'est la lutte du bien 
» contre le mal. Supprimez cette lutte, qu'est-ce qui retiendra 
)> l'Iiumauité sur celte pente du vice et de la misère où tant 
f de causes réunies la poussent à l'envi ? C'est de révolte en 
» révolte {si l'on peut employer ce mot) que les sociétés se 
" perfectionnent, que la civilisation s'établit, que la justice 
» i-ègne, que la vérité llcurit. » 

Ccixc dernif're réllcxion, .^ laquelle M. Vinet n'avait attaché 
qu'un sens général et pour ainsi dire historique, fut prise 





Vue d'Ouchv, près Ue Lausanne. — M. Viuel cH né dans la grande maison longue que l'on voit au pied de la tour. 



comme une provocation directe; elle donna lieu d'abord à 
un rapport du conseil d'État ; puis, une seconde brochure étant 
Intervenue, le même conseil suspendit de ses fonctions de 
professeur, non pas l'auteur qui, dépendant de l'université de 
Baie, se trouvait à l'abri de ses coups, mais un de ses amis, 
M. Monnard, supposé éditeur des brochures séditieuses ! A 
cette nouvelle M. Vinet accourt à Lausanne, réclame la res- 
ponsabilité entière de son œuvre et demande des juges. Le 
tribunal de première instance, devant lequel il fut renvoyé, 
déclara que la brochure ne renferm,:it point de provocation 
i la révolte, la cour d'appel confirma l'arrêt. Ainsi repoussés 
sur le fond même de la question, les adversaires se reprirent 
à un détail. On se souvint que M. Vinet, qui habifciit hors 
du canton, était pour ce motif soumis à la censure ; il l'avait 
oublié, et hit en conséquence condamné à l'amende. 

De son cflté, le grand conseil avait demandé des explica- 
tions au conseil d'tlat ; le rapport que publia celui-ci fut l'oc- 
casion d'un nouvel écrit de M. Vinet où, retournant contre ses 
adversaires leurs propres armes, il leur dit : Je n'ai i)rovoqué 
la révolte que contre les lois immorales ; si vos lois ne le 
sont pas, mes paroles ne pi'uvenl les atteindre ; si elle le sont, 
votre devoir Cbt de les changer ! Et dévclupj)ant ce syllogisme 
avec une force , une précision et un éclat inconnus di'puis 
l'ascal. Il passe du fait parliculier aux )iriucipes généraux et 



établit encore une fois les imprescriptibles privilèges de la 
conscience. 

Du reste, rien ne devait plus détourner i\1. Vinet de la 
voie dans laquelle il s'était engagé. Tous ses écrits de polé- 
mii|ne religieuse tendirent désormais au même but. Appelé, 
en 18ii7, à la chaire de théologie pratique de Lausanne, il 
vit couronner de nouveau par la Société de la morale cliré- 
tii'une son mémoire sur la maïufcslalion des conviclions 
religieuses el sur la séparation de l'Èylise et de l'Étal. 
Personne n'avait oublié le prodigieux succès du cours sur 
les moralistes français professé par lui à Bàle en 1833; ce 
succès se renouvela, en 18àû, lorsqu'il fut chargé de rem- 
placer momentanément M. Monnard absent par congé. 11 
épuisa ce qui lui restait de forces dans ces derniers élans, et 
son triomi)lie fut, pour ainsi dire, un adieu! 

E)éjù commcnijaient les dissensions politiques dont le 
canton de Vaud devait être si profondémcut agité, et qui 
amenèrent, vers 18/i6, la destitution de tous les professeurs 
de l'ancienne académie. M. Vinet voyait venir l'orage ; mais 
bien qu'affligé des tendances de la révolution qui s'accom- 
plissait, il continua à compter sur l'avenir. La correspon- 
dance à laquelle nous avons déjà emprunté quelques citations 
en fait foi. « A travers la tristesse trop fondée des jugements 
11 que vous portez sur votre pays, écrit-il en 18/t5, vous ne 



MAGASIN PITTORESQUE. 



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» laissez pas que d'espérer I Je vous en félicite. J'ai ce bon- 
» heur aussi ; mais j'espère (comme vous sans doute) à longue 
» échéance ; c'est le plus sûr. Je crois, dans le même sens que 
» le prophète, que la voie de l'homme )ie dépend pas de hti , 
» et je m'en réjouis. Dieu , sans attenter à notre liberté , et 
» par celte liberté même , nous conduit à des rivages in- 
II connus. Les relâches de la navigation ne sont pas toutes 
» heureuses ; nous en savons quelque chose dans ce petit 
» pays auquel il s'en faut peu que vous ne portiez envie... 
» Malgré tout, venez-y au nom de rnmilié et des incom- 



» parables beautés que vous y trouverez. Quand je les vois, 
Il je compare, malgré moi, noire pays à un air touchant 
Il sous lequel on a mis des paroles sans rapport avec les 
» notes. Nous laisserons les paroles, nous écouterons l'air. » 
Il revient plus tard, et dans une autre lettre, aux mêmes 
idées. « Après tout , je ne suis pas de ceux qui désespèrent ; 
Il je crois que la pensée qui a mis l'unité dans le monde 
» des choses veille à nos destinées, et mettra un jour l'unité 
» dans le monde des volontés. Le cercle des vérités univer- 
II selles se complctcia ; la conscience humaine s'enrichira 




Vue de Clarens et du ClialeUrd. — Le cimeliére est placé à nii-côle, où l'on vuit une petite maison. 



» comme la science ; mais nos progrès seront lents et ora- 
» geux. J'aurais horreur de penser que quelqu'un n'est pas 
Il au centre de tout ce mouvement, et n'en tient pas tous les 
Il cléments dans sa main; quelqii'un vers qui, le connaissant 
11 ou ne le connaissant pas, toutes les créatures élancent avec 
Il un gémissement profond le nom tendre et rassurant de père.» 

Cependant la santé de M. Vinct, toujours chnncelanto , 
déchnait visiblement; l'espoir descendait de plus en plus à 
son horizon comme un soleil qui s'éteint. Une de ses der- 
nières lettres le fait comprendre. « Votre souvenir n'est point 
i> de ceux qui s'alTaiblissent ou s'effacent ; vous avez su nous 
Il le rendre cher de plus d'une manière, et il se rattache aux 
Il derniers jours d'une époque où je croyais encore à l'avenir. 
11 En parlant ainsi, ce n'est pas surtout à ma sanlé que je 
» pense , quoiqu'il faille bien que je vous en dise quelque 
» chose... A d'anciens maux qui se sont réveillés se sont 
» jointes des infirmités nouvelles que l'hiver a aggravées ; 
BJ'ai vieilli rapidement; les indispositions, brodant de noir 
Il un fond déjà bien sombre , se sont succédé sans inlerrup- 
11 tion ; Tàme s'est affaissée avec le corps; j'ai négligé mille 
>■ devoirs , et même ceux qui sont des plaisirs; voilà pour- 
» quoi je ne vous ai point écrit. » 

En réalité, la maladie avait h peine ralenti l'activité de cet 
infaligablo pabteiir d"lici;iiim';, : unis le Ii'ni|is manquait 



parfois à l'entretien de sa correspondance. Les travaux reli- 
gieux de M. Vinet l'avaient mis en relation avec tous les pays 
où l'église protestante avait maintenu ou retrouvé son mou- 
vement. On lui écrivait pour des objections, des éclaircisse- 
ments, des conseils. Insensiblement il s'était trouvé le chef 
d'une communion d'âmes répandues çà et là, et qui atten- 
dait de lui la lumière. Il répondait à tous, non par de vagues 
solutions, mais avec détails et sans rien oublier. Ses lettres, 
qui sont souvent de véritables traités, allaient ainsi entretenir 
ou réveiller les convictions. Il avait rendu an commerce 
épistolaire , ramené de notre temps aux affaires intimes, 
le caractère de propagande et d'authenticité qu'il avait au 
siècle d'Érasme et de Luther. Ces improvisations de M. Vinct 
ont en général une liberté d'allure, un charme attendrissant 
et parfois une puissance qu'on retrouve à peine , au même 
degré, dans ses meilleuis livres. Elles sont écrites sans ra- 
tures, d'un caractère minuié, mais dont on ne peut s'empê- 
cher de remarquer l'élégance. Au premier coup d'ccil , on 
dirait la main d'une femme; au second on aperçoit sous cette 
grâce une netteté virile qui ne peut laisser de doute. 

Cette double apparence semble, du reste, traduire la na- 
ture mc«ie de l'homme rare dont on a pu dire qu'd jugeait 
le genre humain comme mi penseur, et qu'il l'aimaii comme 
une mère, 



MAGASIN PITTORESQUE. 



I.a charge d'ume.i accoptde par M. Vinot avait hien pour 
lui cprlainps ann^rluniM. Il sV'Iait vu drpouilliT siircpssivo- 
menl dp tous ses plaisirs. I.a vif pwlili(|iii" avait apport!' son 
flot trouble et tiiinultueii\ dans celle source carliéc du bon- 
heur domestique dont il appn'ciait si bien la purcK; et la 
fraîcheur! Aussi érrivalt- il h sa feniine, parmi plusieurs sou- 
haits de nouvelle année: 

D'uiibli, de paix envelopper sn vie. 

Se couvrir d'omlire el se fnire petit. 

r'c;! tin sfci-ot, un qrnnd <;roret, eitérie. 

Si nous trouvions (|urlf]n'un rpii nous r.ippiît ! 

Ce désir de s« couvrir d'nynbrc el de ne faire petit nVt.dt 
point, sous la plume de M. Vinet, un artifice littéraire, c'était 
l'expression profonde de sa nature et. l'invincible besoin de 
son luimililé. I.n peur de l'éclat eût été chez lui une infir- 
mité, si la foi n'en edt fait une vertu. 

Cette foi avait fini, du reste , par lui donner luie fiMiiieté 
placide et rési;;iu'e ((ui n'avait rien du stoïcisme , mais qui 
le remplaçait, fendant la inaladie dont il devait mou- 
rir, il endura tout sans plainte et sans révolte ; non qu'il 
abandonnât la lenc avec indiirérence. mille liens d'anVclioii 
l'y retenaient, et il ne clicrchait point à le cacher ; mais il se 
soumettait à la loi de Dieu avec un respect filial. Bien qu'il 
eût choisi la vie, il acceptait sans murmurer la mort ! 

Celle-ci le frappa à Clarens, d'oi"! il fut transporté au Cha- 
Iflard. Il y resta rxposé aux regards de la foule accourue 
pour le voir une dernière fois. On proposa à un enfant d'en- 
viron six ans, qui avait une fjrande iilTcclion pour M. Vinet, 
de venir aussi visiter le mort; mais à la vue île celle forme 
immobile, il s'arrOla. 

— L'âme de ton ami est retournée au ciel, lui dit-oit ; 
approchons de ce qui reste de lui. 

— Non, répondit l'enfant saisi , je ne veux poinl voir celle 
moitié I 

Quand les étudiants arrivèrent de Lausanne, ils irou- 
vtrenl le cercueil entoiué de fleurs que chacun y avait dé- 
posées. Ln vieillard incomiu était assis à quelques pas et san- 
glotait. Le cortège se mit enfin en marche vers le cimetière 
placé au penchant de la colline, entre le Chatelard et Clarens, 
là où, dans notre gravure, on aperçoit une petite maison. 
Une tristesse attendrie, mais entremêlée de religieuses consola- 
lions, présidait aux fuin'railles ; on eût dit que l'âme du mort 
planait encore sur celli' foule et y répandait ses divines espé- 
rances. Rn coulianl à la terre sa di'pouille , Ions les cœurs 
.sentaient le besoin de croire qu'il survivait quelque chose de 
cet homme pour ipii le devoir avait élé . non pas une loi , 
mais une invincible passion. 

1\I. Vinet l'avait pousbé jusqu'aux dernières limites, el le 
scnlimentde ce qu'il devait n aux autres fils de Dieu, » l'avait 
conduit à des efïorls qi.i tiennent du miracle. Ainsi , pendant 
ses trente aimées de professorat , malgré des soufrrances tou- 
jours renais, anies , il n'avait poinl iiili'rrompu une seule fois 
son cnsoignemenl. 

— J'ai fait ma leçon dans une agonie ! disait-il souvent 
lorsqu'il revenait de l'académie brisé par le mal ; et aucun 
de ses auditeurs ne s'en était aperçu. Il réussissait à leur 
cacher les tortures de son corps, afin qu'ils pussent jouir 
plus librement des grftcesdc son esprit. Le 3 février 18.'|7, jour 
où le mal le vainquit enfin, il voidut encore faire son cours 
avant de se mettre au lit pour y nvourir ! 

La vie de M. Vinel éiail soumise à des habitudes lrès-ré'j;u- 
lières, comme celle de- presque tous les penseurs. Il se l''vait 
de grand matin el innimençait sa journée par une lecture de 
l'Évangile, de VJmilutii'ii ou de Pascal, afin de mouler pour 
ainsi dii c son àme au diapason le plus élevé. La première de 
ces lectures se faisait avec une attenlion louin particulière, 
ainsi qu'on peut s'en assurer en examinant la lîible laissée 
par loi, et dont les marges sont surchargées d'annotations. 
Il s'occupait ensuite de la préparation de ses cours, qui était 



si scrupuleuse, que l'on a trouvé cinq versions successives de 
la même leçon. Ces versions se composaicnl de notes assez 
soigneusement rédigées pour pouvoir se reproduire textuel- 
lement. Lorsqu'il recommençait le même cours, il le prépa- 
rait de nouveau, afin de ne point en faire une répétition du 
précédent , mais une édition revue et augmentée. Il lisait en 
entier les ouvrages dont il avait h parler, et, lorsqu'il fit à 
lîàle SCS leçons sur les moralisles français, il cul la paiience , 
malgré ses antipathies, de lire les œuvres complètes de Vol- 
taire, sans en rien passer. .Ses premiers ouvrages ont élé 
recopiés par lui jusqu'à trois fois. Ce qu'il cherchait dans 
celte persislanee de travail, c'était moins la perfection de la 
forme (bien qu'il y fût Irès-sensible) que la vérité et la pré- 
cision: de là ce caractère doctrinaire el trop rationnel qw 
M. Sainle-Iienve reproche avec raison à quelques parties de 
son si vie. 

Outre le moment de recueillement par lerpiel M. Vinet 
commençait sa journée, il aimait à en avoir un second en 
famille après le déjeuner. C'était là, dans sa prière impro- 
visée, qu'il révélait le secret de ses combats inléricius el 
l'ascension progressive de son àmc vers la foi. 

.lamais conscience plus délicate ne s'appliqua à un |)lus 
grand nombre de détails. Tous ceux qui s'adressaient à lui pour 
un conseil étaient reçus el écoutés avec la même déférence. Il 
s'efforçait d'entrer dans les idées de son interloruleur, de .se 
mettre à sa taille, de parler son langage, et, quand il avait 
achevé, il le reccmduisait lèie nue jusqu'au seuil. Il conser- 
vait les mêmes manières avec les gens de inules condilions; 
êtrenn homme sufTisait pour avoir droit à son respect ! 

Il ne permit jamais de faire attendre un ouvrier, répétant 
que chaque luinule ainsi dérobée était un morceau de pain 
qu'on lui arrachait. Il épargnait à ses serviteurs toutes les 
courses qu'il pouvait faire lui-même. Souvent, lorsque ma- 
lade ou occupé il avait refusé une visite, ou le voyait pris 
d'un remords subit , courir après la personne congédiée pour 
lui éjiargner l'ennui d'nn dérangement inulile. 

l'eu de gens causaient avec autant de charme; nid ne sa- 
vait mieux écoulei'. Il devait cette dernière qualité à son ex- 
cessive modestie el à la défiance qu'il avait de la parole écrite 
on parlée. Il connaissait tons les dangers de celle manifes- 
tation imparfaite de nous-mêmes, et n'en affrontait la res- 
ponsabilité qu'avec nne sorte de crainte. En tête de Vafjenda, 
sur lequel il écrivait, au premier janvier, la maxime qui devait 
le diriger loute l'année, on lit un distique de Lavater que l'on 
peut traduire par ces mots : 

(( l'èsc trois fois les paroles et sept fois ce que lu écris. 

Il Sois toujours vrai, clair, doux, ferme et semblable à loi- 
luênie, j. 

l'Ius loin on retrouve, deux années de suite, ces antres 
maximes du même philosophe : 

« Agis d'une manière toujours plus précise . et supporte 
toujours plus silencieusement. » 

Le 1" janvier 18(i7, il sembla avoir un luesseiiiimeul de 
l'avenir ; il écrivait sur Vagenda ces mots : 

" S'exercer à momir. » 

Kt au-dessous : 

« Nul ne ineurt bien , si d'avancr il est mort ! '■ 

11 passait tous les ans plusieurs jours an Clialelard , où on 
lui avait réservé une grande salle gothique dans laquelle il 
aimait à travailler en marcbant et en chantant ; car il avait 
la voix remarquablement juste et sonore. Or, la dernière fois 
qu'il y vint, son bfUe observa (pie ses cbanls improvisés 
avaient une leinle plus triste, el qu'il mnrmurait sans cesse 
le même vers : 

Comme une fleur fanée au souffle du dcsert. 

Le désinléressemenl de M. Vinet égalait sa modestie. Lors- 
qu'il fut appelé à l'université de Lausanne, on éleva ses ap- 
pointements au-dessus de ceux des autres professeurs; il 
réclama avec instance pour les faire réduire au taux cora- 



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mun, lépélaiil qu'il iii- iiK'rilail, ni ne voulait auctmc disliiic- 
tion. Cliiuiuo JDUi-dp sa vie fut sii^iuilé iwr de bonnes anivros 
pour lesquelles niadamc Viiiel lui servail de conipliee : mais 
toiisdeii\ les eachaieiil avee des Iremhlenieiils iiiron eilt 
mis à cacher des fautes; l'adiiiiralioii leur avail luujouis 
l'ail peur. 

Tel fui riiouiine d'élite dont la disparition eùl été un 
deuil public pour la Suisse , si les preuders releaUssenients 
de la guerre civile n'eussciil détourné ailleurs les esprits. Nuus 
avons longuement raconté son humble existence, parce qu'elle 
nous a senil)lé renfermer, eu même temps, un exemple et un 
enseignement. Lorsque tant de médiocrités avides lendejil, 
par toutes les roules, au pouvoir, à la fortune, au plaisir, il 
est bon de signaler une grande intelligence qui accepte sa 
place aux seconds rangs, vit heureuse dans sa pativrelé et 
ne demande de joie qu'à l'accumplissement des devoirs! Assez 
d'autres racoiitent tous les jours ces gloires bruyantes, feux 
d'artifices contemporains qui éclatent pour disparaître; au 
milieu de ce fiacas llauiboyant, nous avons voulu montrer, 
dans un coin du ciel, une pure étoile qui brille moins aujour- 
d'iiin , mais qui ne doit jamais s'éteindre ! 



Il l'aul laisonucr son existence, examiner sérieusement le 
but qu'on vent atteindre et les moyens dont on dispose pour 
y parvenir; en se rendant compte de la place qu'on occupe 
et de ce qu'on peut faire pour la bien remplir, on accepte 
tontes les situations, quelque humbles qu'elles soient; on se 
résigne à toutes les fonctions, quelque niinutieusas ou fati- 
gantes qu'elles paraissent. On ne s'exalte ou on ne se décoiv- 
rage que si on ne comprend pas son rôle, si on se laisse 
dériver au courant des impressions, des désirs, des regrets, 
des cspérancfs, si ou marche au hasard dans la carrière comme 
un aveugle sur la voie publique. L'homme qui sait co qu'il 
veut 01 ([ui veut ce qu'il fait, peut n'être pas entièrement 
content de sa destinée sociale, mais il la porte toujours bien, 
sans arrogance si elle est heureuse , sans abattement si elle 
est mauvaise. Alpb. Gf.u.'v. 



LE NOYAU. 



Un écolier presse une cerise eutre ses lèvres et en rejette 
le noyau : un vieillard le relève et l'enfouit dans une terre 
labourée , aux yeux de l'enfant qui rit d'un tel soin. 

l'ius tard il repasse aux mêmes lieux , et voit le noyau de- 
venu arbuste. Le vieillard est encore là qui le taille, le grelfe, 
le défend contre tonte atteinte. — A quoi bon tant de fati- 
gues? pense l'adolescent. 

Mais devenu homme, et longeant la route pomlreuse, il 
retrouve l'arbre couvert de fruits qui le désaltèrent , et il 
comprend enlin la prudence du vieillard. 

Qui de nous n'a iioiiit été cet eidanl, cet adolescent et cet 
homme? Combien de projets abandonnés sur la route , et 
qu'un plus prudent relève après nous! La plupart des hom- 
mes vivent au hasard, sans songer que tout germe recueilli 
devient l'origine d'une moisson , et que la moindre lie nos 
actions est te uoyati d'un cerisier. 



LES DEUX HAIES. 

— Père, ohl voyez combien ces deux petits domahies sont 
différents à la vue ! Ici , la seule clôture est une haie de lilas 
qui étale déjà s.s grappes rougissantes et dont le parfum 
embaume le chciui.i ; là , au contraire , mie triste haie d'é- 
pines noires se dresse rigide cl dépouillée , mena(;ant le re- 
gard de ses aiguillons. 

— Oui , enfant; mais ne vois-lu pas derrière les lilas des 
arbustes brisés, des plates-bandes en friche, des gazons fou- 
lés , tandis que derrière la haie d'épines noires tout est en 
ordre, tout verdoie, tout prospère ? 



— l'onrqnoi en est-il ainsi, père? 

— Parce que les lilas ont laissé passage aux vagabonds et 
aux troupeaux repoussés par la clôture d'épines. 

— Alors il faut préférer celle-ci ? 

— .\on-seulemeat pour nos champs, mon lils, mais pour 
nous-mêmes, car notre vie ressemble à ces domaines; qui 
ne veut autour de soi que des fleurs reste exposé à tous les 
ravages de la passion ou du hasard , et chacun de nous, pour 
défendre les trésors de son ûme, a besoin souvent, hélas! 
d'une haie d'épines noires ! 



CONSEILS SUI\ L'ÉTUDE DES SCIENCES PHYSIQUES 

ou KATLRELI.ES. 

Les hommes qui s'occupent des sciences physiques ou na- 
turelles sont souvent consultés sur le choix des livres élé- 
mentaires les plus propres à initier dans l'une ou l'autre de 
ces sciences; mais comme elles ont toutes une étroite con- 
nexion entre elles, celui qui aborde une science sans avoir 
aucune idée des autres rencontre à chaque pas des diffi- 
cultés désespérantes. Nous pensons donc que dans une édu- 
cation bien dirigée on pourrait , dans l'espace de quelques 
années , donner à un jeune homme de seize à dix-neuf ans 
des idées fort justes sur le monde physique en lui mettant 
successivement entre les mains une série bien choisie d'ou- 
vrages élémentaires. Celte étude serait néanmoins stérile et 
sans résultat, si elle n'était accompagnée de démonstrations. 
L'élève et le maître doivent s'efforcer ensemble de voir dans 
la nature les phénomènes décrits dans le livre. Ici encore on 
se heurte contre un préjugé fort répandu. La plui)art des 
personnes s'imagineiu qu'où ne peut rien apprendre si l'on 
n'est pourvu de tous les moyens d'investigation qui entourent 
le savant livré à ses expérii'iices ou à ses recherches. Elles 
confondent les moyens indispensables à celui qui veut appro- 
fondir ou avancer la science avec ceux qui sont suffisants pour 
en connaître les éléments. 

On peut acquérir des notions d'astronomie sans habiter un 
observatoire ; un belvédère et une sphère céleste suffisent. 
Avec un baromètre et quelques thermomètres on se rend 
compte des phénomènes les [ilus importants de la météoro- 
logie. Pour la géologie, les carrières creusées dans les collines 
qui nous entourent; pour la zoologie, les animaux les plus 
vulgaires ; pour la botanique, les piaules de nos jardins et de 
nos campagnes sont des livres toujours ouverts dans lesquels 
nous pouvons épeler les principes de la science. Ce ne sont 
pas les sujets d'étude qui manquent , c'est l'esprii d'observa- 
tion , c'est cette attention soutenue qui découvre, poursuit et 
analyse un pirénomène dans toutes ses parties. Notre éduca- 
tion, d'abord exclusivement littéraire, nous fail méconnaître 
la véritable méthode scienliiii|ue. En littérature ou en histoire 
le livre est tout; lire c'est apprendre. Dans les sciences le 
livre est un traducteur iuhdèle ou incomplet de la nature , 
ou plutôt c'est la nature qui est le livre, et la lellie moulée 
n'en est que le commentaire. Ainsi donc des traités de zoologie 
et de botanique sont des guides destinés à nous indiquer des 
êtres qui ne peuvent être connus que de celui qui les a vus, 
et restent toujours inconnus de celui qui s'est borné à en lire 
la description. Dans ces derniers temps on a cherché à rem- 
placer les objets naturels par des ligures qui les représentent. 
C'est un progrès , car le dessiu reproduit les formes que la 
parole est inhabile à peindre. Niimnioiiis la vue de l'objet 
lui-même est toujours indispensable , car la figure n'est 
qu'une image plus ou moins iidèle ou défectueuse de l'objet. 

Les professeurs qui se livrent à l'enseignement des sciences 
pliysiqucs et naturelles s'étonnent souvent de la répugnance 
que semblent éprouver les élèves à s'instruire par les yeux. 
Elle s'explique d'autant moins que c'est la manière la plus 
facile, la plus agréable , la plus amusante de s'instruire. Les 



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notions acquises de cette manière sont claires, vraies et restent 
gravées dans la mémoire ; celles qui nous viennent par la voie 
détournée dos livres sont fausses, confuses et s'elTacenl bientôt. 
Il faut donc accuser ici hautement cet esprit de roiUine, forée 
d'inertie morale en vertu de laquelle l'esprit cominue à se 
mouvoir dans la même voie et la même direction , quoique 
le but soit coMiplélemcnt changé et déplacé. L'élfcve qid 
quitte les lettres pour aborder les sciences physiques passe 
pour ainsi due d'un milieu dans un autre. Ce n'est pas à dire 
que ces premit'res études soient inutiles ; elles sont au con- 
traire indispensables: même dans l'âpre recherche de la vé- 
rité, la délicatesse des sentiments, la clarté de l'expression, 
l'élégance et l'élévation du laugage sont des auxiliaires dont 
le manque se fait sentir dans toutes les œuvres du savant qui 
n'a jamais cultivé les lettres. Ce serait donc luéconn.illre 
notre pensée que de supposer un seul instant chez nous l'in- 
tention de piésenter l'étnde des lettres comme inutile ou 
même nuisible à celle des sciences. Cette thèse absurde n'est 
point la nôtre ; seulement nous insistons sur ce point, (fue 
le but et les méthodes dillérent comme les facultés qui soûl 
mises en jeu , suivant que l'on s'applique aux lettres ou à 
l'étude du monde physique. Ces préliminaires posés, nous 
indiquerons ici quelques ouvrages élémentaires formant une 
série à l'usage de ceux qui veulent acquérir des notions gé- 
nérales, mais exactes, sur le monde physique. 

J. Herscrel. Traité d'astronomie, traduit de l'anglais par 

M. Cournot. 
Ij. KjEmtz. Cours complet de météorologie , traduit de 

l'allemand par M. Ch, .Marlins. 
Cn. LïELL. l'rincipes de géologie , traduit de l'anglais par 

madame l'ullia MeuUien. 
I". Lemaout. Leçons élémentaires de botanique. 
11. MiLNE Edwards. Cours élémentaire de zoologie. 



LE TONNEAU DE DIOGÈNE. 




f^in' 



Diopcne. — Tiré d'un baç-reliff de la villa Alliani , deviné 
dans le I. II des Moiuinicnls iuédits de Winckelm»nn. 

Rien n'est pins populaire qui» le tonneau de Oiogène, et 
cependant rien n'est plus faux que l'idée dont ce nom oblige 
l'imagination de se payer. On rit de ce peintre flamand qui 



avait représenté Ulysse avec une pipe : on est, à la rigueur, 
aussi bien fondé à rire du tant de peintres qui ont représenté 
l'illustre cynique dans ce tonneau cercié. Diogène ne vivait 
pas daus un tonneau ; il vivait dans un pot. C'est ce dont les 
pierres gravées antiques font parfaitement foi. Toute l'erreur 
vient de ce que les traducteurs ont jugé à propos de rendre le 




Ir- 



Sépiillure d'un Indien Coroadoï. — IJ'.iprés un dessin de Debrel. 

mot de vase ^ vin par celui de tonneau. Mais les tonneaux , • 
comme on le sait par le témoignage de Pline, étaient d'origine 
gauloise. Les Grecs et les Latins enfermaient leur vin dans des 
amphores, qui ne sont autre chose que de grands pots, so\ivent 
sans base, qui s'enterraient dans le sable des caves. Il était donc 
tout naturel que Diogène, voulant se procurer pour demeure 
une grotte, mais une grotte mobile, eilt fait choix d'un vase 
de cette espèce. Les monuments montrent même, ce qui est 
bien dans son caractère , qu'il avait poussé la recherche de 
la simplicité jusqu'à en prendre un fêlé et devenu impropre 
au service des liquides, mais trrs-su(Tisant pour le but du phi- 
losophe qui était uniquement <le s'al)riter des intempéries. 

Ce même ustensile dont Diogène faisait la demeure du sage, 
certaines peuplades du Brésil en font la sépulture des person- 
nages glorieux. Quelque étrange, et l'on peut même dire, à 
cause de nos usages domestiques, quelque peu respectueux 
que cela puisse paraître, on empote les morts pour donner 
i leurs restes un asile honorable , et après les avoir enfouis 
dans la terre, on pose par-dessus le couvercle qui devient 
ainsi la pierre du tombeau. Ces vases singuliers, contenant 
les corps des chefs réduits en momies, avec leurs armes et 
leurs ornements de parade, se rencontrent au pied des grands 
arbres, sur les rives du Paraïba , dans la tribu maintenant 
civilisée des Coroados. Nous en donnons une figure d'après le 
Voyage au Brésil de M. Debret, trouvant quelque curiosité 
i ce contraste bizarre avec la pierre grecque. 



BDREAnx d'abonnement et de vekte, 
rue Jacob, 30, près de la rue des Petlts-Augustins. 

Iniprimerle de I.. Mautihet, rue Jacob, 3o. 



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SCÈNES DE LA VIE ORIEiYfALE. 

LES rONTAlNES. 




t et CHACAJON 



MOHTICNELL 



Une Caravane aralje près d'une funlaine. — D'après le lalileau de M. Cliacalon. 



Eu Orieiil, où l'on peut voyagoi- longtemps sans trouver 
un peu d'eau , et où la provision même que l'Arabe porte 
dans des outres est souvent corrompue par l'excès de la 
clialeur, une source est un don du ciel. Mahomet n'a fait que 
rendre fidèlement le sentiment universel de son peuple souf- 
frant de ces éternelles ardeurs du soleil , quand il a repré- 
senté le jardin du l>aradis arrosé par « des fleuves et des 
fontaines distillant uue euu limpide, suave et froide comme 
la neige fondue. » 

Les fontaines arabes, fraîches et ombragées, sont le théâ- 
tre de quelques-unes des scènes les plus pittoresques de la 
vie orientale. En Algérie , les sept sources de L',i'ni-.Menad , 
qui s'échappent des rochers sur la plage de Sidi-Yakoub, dans 
uu espace de deux à trois cents pas, sont regardées comme 
le lieu de rendez-vous des génies , esprits des eaux. Chaque 
semaine les musulmans et les juifs qui sont affectés de ma- 
ladies opiniâtres leur sacrifient , pour obtenir la santé , quel- 
ques victimes : des bœufs , des moulons , des chevaux , des 
poules noires ou blanches. On voit encore aux fontaines 
de Beni-Menad des Arabes exaltés qui se croient possédés 
des génies, et qui , agitant nu tambour de basque, se livrent 
à une danse appelée rfjCfWt'ft .jusqu'à te qu'enivrés p;u- celle 
agitation immodérée et magnétique , ils tombent dans une 
sorte de catalepsie. Des nègres à barbe blanche , des né- 
gresses remarquables par leur haute slalure , sont les sacri- 
ficateurs et les pyihonisses de ces sources célèbres. 

On retrouve à la fontaine du désert la bucolique orientale, 
la vie simple des premiers âges. Aujourd'hiù encore l'Arabe 
nomade, guerrier, pasteur et agriculteur comme l'était Jacob, 
pose sa tente sous les palmiLis de l'oasis, et s'établit le pos- 
bcsseur et le gardien de la fontaine. Ses lils font boire les 
Iroupcaux; seslilles, à la taille souple, aux lurmes gra- 
ToMt XVI. — Mars iKaS. 



cieuses , portant sur leur tcte l'amphore antique comme 
Uachel et Dinah , viennent puiser l'eau à la source , près de 
laquelle les enfants nus sautent comme l'écureuil dans les p.il- 
miers. Pendant ce temps, le chef de la tribu échange aMc 
la caravane la toison d'or des brebis , le beurre frais , le lait 
de chamelle, l'hospitalité sous l'ombrage, et jusqu'à l'eau de 
la source , contre la toile , les armes , le tabac , les dattes , le 
millet et les ornements de verroterie qui servent , dans leur 
ojjinion, à rehausser la beauté des femmes, ou à les garantir 
des effets du mauvais œil et des ensorcellemenls. 

C'est encore près de la fontaine située hors des portes d'une 
ville , que les nombreux voyageurs se donnent rendez-vous 
ix)ur se former en caravane. Les Arabes, couverts de leurs 
bournous de laine blanche qui renvoient les rayons du soleil, 
font provision de marchandises pour payer l'hospitalité du 
désert; le voyageur curopéeu , qui traverse les zones brû- 
lantes pour étudier la nature orientale, quitte, dans l'em- 
brasure d'une mechrebich ( fenêtre en grillage ) , son vête- ■ 
ment incommode et revêt un calec^on de toile blanche et une 
longue chemise bleue que serre une ceinture de cuir. Il se 
rase la télé et la couvre du tarbouch (bonnet rouge de Fez). 
Les fadeurs noirs achètent pour le repas de leurs maîtres la 
farine, les oignons, les lenlilles, le piment, et pour la nour- 
riture des bêtes de somme l'orge et les fèves cassées ; les 
esclaves remplissent les sacs, chargent les bagages et le bois 
dont la flamme épouvante durant la nuit les botes féroces 
du désert et assure la sécurité de la station. Quelques cha- 
meaux sont accroupis , d'autres plient leurs longues jambes 
et s'abaissent pour préseuter leur dos au voyageur qui se 
met eu selle. Ailleurs le chamelier s'incline, et son épaule 
fournit un marche-pied à la femme arabe aux doux yeux 
bordés de coluil, qui carlie sa taille dans le niilayeh (man- 



90 



MAGASIN PITTORESQUE. 



tcaii), et son visage sous le borko (voile). Mais d(!jà les guiibés 
(sacs) sont pleines et bien fcniu'os ; le clief de là caravane s'é- 
lance sur son dromadaire de l'Afrique orientale, fin, alerte et 
plein d'ardeur, qui va l'ainlde, le trot et le galop. Les esclaves 
se placent sur les clianieaux qui doivent les porter deux à 
deux ; les guides arabes, vf'ius d'un caleçon de toile, d'une robe 
de bure sombre, improvisent leur cliani simple et n)élaiu:oli- 
que pour prendre congé des cités. La caravane s'ébranle, elle 
marcbe, elle entre dans le désert. IVabord, c'est la savane in- 
culte mais boisée , les vallées verdoyantes, ombragées par les 
accucros et les mimosas, où voltigent, vers le soir, les toiu- 
terelles et les cardinaux. Viennent eiisuile les solitudes im- 
menses où l'œil suit le vol des perdrix grises, des pigeons sau- 
vages et de l'birondelle du désert, où apparaissent l'nutrucbe 
gigantesque, la girafe légcre , la gazelle bondissante et les 
migrations de poidcs sauvages et do bœufs aux longues cor- 
nes. A ces solitudes animées succèdent les steppes arides , 
nues, immobiles, mornes, que le mirage transforme parfois 
Cij paysages entrecoupés de lacs scintillants ; puis c'est la 
plaine des dalles de granit on de marbre, les monts décliar- 
nés el confondus, élémenls d'inie nature informe , dont les 
flancs cavcrneuv répercutent dans le silence des nuits le ru- 
gissement de la lionne, le miaulement de la liyène , de la 
tigresse et du cbacal. La caravane enlin loucbe aux vagues 
éternelles 4e sables brillants que le veut du sud-est agite cl 
renouvelle sans cesse, et où il efface toute trace humaine. 
Guidée par ses pilotes, la caravane commence la traversée , 
aiïronlant la fatigue, la soif dans une atniosplière embrasée , 
les Bédouins, piratesdudéberl,ellescbamsiu furieux qui sou- 
lève jusque dans ses profondeurs l'Océan de feu sur lequel 
syrgit çà et là une ile de verdure que féconde la source <lu 
désert. C'est le départ d'une caravane qui a fourni à M. Clia- 
caton le sujet du tableau dont nous donnons une esquisse. La 
Y.értt!^ pt le luéiUc de celle ÇQiuposition ont été remarqués et 
appréciés à l'une des dernières expositions du Louvre. 



Les vices moraux peuvent auginenter le nombre et l'inten- 
sité des maladies jusqu'à un point qu'il est impossible d'assi- 
gner ; et réciproquement, le hideux empire du mal physique 
peut être resserré par la vertu jusqu'à des bornes qu'il est 
tout aussi impossible de fixer. 

Joseph de Maistre , Soirées. 



BORNÉO. 

DESCRIPTION. — HISTOIRE. — PRODUCTIONS VÉGÉTALES. 
— RICHESSES MINÉRALES. 

A plus de 10,700 kilomètres (2/i50 lieues) an nord est 
de nos rivages méditerranéens, en droite ligne, sous ré(iua- 
teur même, s'élend l'ile de lîornéo. V.\W occupe le centre de 
cette région maritime où s'élèvent Soumàdra, Java, Mores, 
Timor, les \loluques, Célèbes, les Philippines, pays où la 
nature semble avoir prodigué ses plus rares merveilles. 

Lorsque les Emopéens aliordèrent sur la côte septentrio- 
nale de l'île, ils l'appelèrent Bornéo, d'après le nom Hrouni 
qu'on donnait el que l'on donne encore à sa ville principale, 
el que les habitants font dériver de Uarni, brave. Les Malais 
la nomment l'oulo-h'alamanldne (l'ile du kalamantàne, 
fruit acide très-commun dans ses forêts). 

Si l'on veut considérer l'Australie ou Nouvelle-Hollande 
comme le dernier et le plus petit des conlinenls, Bornéo est 
évidemment la plus grande et la première des îles du globe. 
Ses rivages ont I5 5UO kilomètres (800 lieues) de développe- 
ment, et sa superficie, qui est de 71000 000 d'hectares, 
dépasse ainsi celle de la T'rance de près de 20 000 000 d'hec- 
tares ou d'un tiers. 

Le sol est riche , varié , remarquable par les contrastes. 
Ici, des chaînes aux pics élevés s'étendent, entre de vastes 



plaines, d'une extrémité à l'autre de l'ile, en suivant h l'in- 
térieur une ligne semblable au prolil des côtes. Quelquefois 
la monlagne, avec ses sommités bleuâtres et ses roches in- 
cliiu'es, dondne immédiatement le rivage. Le plus souvent 
le rivage est plat et couvert par une longue zone de man- 
gliers verditres entre lesquels se jouent les vagues, et qu'il 
serait imprudent de traverser, car la mort y est dans l'air et 
pour ainsi dire derrièjc chaque arbre, dans la flèche empoi- 
sonnée des sauvages. 

Quatre mers baignent les rivages de l'ile : la mer de Java, 
au midi ; la mer de Soumàdra , à l'ouesl ; la mer de Chine , 
au nord ; et la mer de Célèbes , à l'est. Quatre grandes pentes 
leur envoient, des haules terres du centre, les eaux versées 
par les pluies diluviales de la zone torride, et que protège 
contre l'action solaire l'ombre épaisse des fcu'êts. Le Kapouas 
de l'est, avec son long delta et ses 700 kilomètres de cours, 
est un fleuve imposant; la rivière de Bornéo est liès-belle ; 
celle de Bandjar-Masingli a été surnommée le Torrent d'a- 
bondance. 

Bornéo, de même que la plupart des terres voisines, fut 
occupée dans l'origine par des noirs auxquels sont venus se 
mêler ensuite des hommes de race difTérente qui semblent 
avoir fait disparaître les premiers , au moins en grande 
partie. Ces peuples, auxquels on doniie généralement le nom 
de [)aïali.<< , s'appellent aussi Morouls à l'est de Bornéo, 
Hiadjous à Koti, Idaans au nord-cs|. En deinier lieu, les 
Malais, inontés sur leurs prahos (bàiiments légers), se 
sont établis en dominateurs sur toutes les côtes , et n'ont 
laissé aux indigènes indépendants que les parties inaccessi- 
bles de l'intérieur. 

Les chefs de ces États malais , comme les princes de l'Inde, 
prennent le nom de radjahs. 

Ce fut en 1520 que les Européens se montrèrent pour la 
première fois devant ces rivages éloignés ; les marins de l'ex- 
pi'dilion de Magalhaens (Magellan), remontant la rivière de 
Brouni , s'arrêtèrent devant cette ville. Dans la première 
moitié du dix-septième siècle , les Portugais formèrent des 
établissements sur différents points de la grande ile ; mais 
quatre-vingts ans ne s'étaient pas écoulés que les Hollandais 
les avaient expulsés de presque partout. D'autres marchands 
vinrent aussi s'abattre sur celte belle proie; et en 170/i les 
Anglais essayaient déjà de se fortifier à l!andjar-Masingb. A 
quelques dizaines d'années de là inie circonstance fortuite les 
mit à même de rendre un signalé service au sultan de Soulou, 
qui leur céda Ions les rivages nord-est de Bornéo dont il se 
trouvait maître depuis peu de temps. Mais c'était là une pos- 
session toute fictive : l'Angleterre dut se borner à s'établir 
sur une petite île voisine de ce domaine insaisissable, appelée 
liulambangâne , encore fut-elle bientôt obligée d'abandon- 
ner cette position à la suite d'un de ces événements tragiques 
si communs dans l'histoire des colonisations. 

Un soir de l'année 1776, la garnison solitaire de Ralamhan- 
gâne venait de voir se terminer dans l'ennui une de ces jour- 
nées si longues des tropiques, lorsqu'une troupe de Holoans 
(indigènes de l'archipel de Soulou), commandés par le datou 
'i'étingh, homme influent parmi eux, débarqua près de l'éta- 
blissement, marcha silencieusement, surprit les avant-postes 
et pénétra dans l'intérieur du fort, où elle massacra une partie 
de la garnison. Satisfaction fut demandée au sidtan, qui nia 
toute partici|)atioJi à cet acte, et le fort fut abandonné. 

Depuis cette époque, l'Angleterre n'avait plus songé à faire 
valoir ses droits sur Bornéo ; mais dans ces derniers temps , 
mi jeune ofTicier de l'armée de l'Inde, M. James lîrooke, 
que le hasard avait initié aux ressources incalculables de ces 
riches contrées, résolut de consacrer touti's ses forces, tonte 
son énergie à les retirer de l'oubli où elles sont plongées, cl 
à les faire rentrer dans la grande vie du monde occidental 
en réprimant la piraterie, adoucissant les mœurs des Malais, 
el assurant le bonheur des indigènes. Ses elTorts ont été jus- 
qu'à présent couronnés de succès. Non-seulement le sultan 



I 



MAGASIN PITTORESQUE. 



91 



de Brouiii l"a iiivesli du goiivcincmcnl de Saiaoïiak , la pro- 
vince la plus l'Ioign^e au sud-ost , mais il a encore c(!dé à 
l'Angleterre une position qui coinniande l'entrée de la rivière 
sur laquelle on remonte à sa capitale : c'est Poulo-Labouànc, 
ce qui vent dire l'île de l'Ancrage. Cependant il faut reconnaî- 
tre que c'est encore la Hollande qui domine i Bornéo, autant 
par la grandeur de son influence que par l'étendue de ses 
possessions. Ou peut considérer toute la partie occidentale 
comme lui appartenant , et elle exerce une suzeraineté très- 
positive sur l'état de Bandjar-Masingli. 

Bornéo doit à sa situation , au centre même de la zone tro- 
picale, une fécondité sans égale. Tous les palmiers de l'Orient, 
le cocotier, le nipa, l'an^k, le sagoulicr, etc., y abondent , et 
au-dessus de la plaine humide s'élèvent bien haut , dans les 
airs, ces grands joncs de l'équateur, le bambou, la canne, 
le nardus, le rotang (rotin ) qui nulle part ailleurs n'est aussi 
beau. L'amande d'un bel arbre, appelé Kanart, fournit une 
huile c'i manger délicieuse, et la côte occidentale est la limite 
sur l'est du Fiinis uncalus, qui donne cette gomme astrin- 
gente, appelée gulla gambir. Les arbres de cette famille 
sont extrêmement nombreux à Bornéo, et c'est de là qu'a été 
apportée la gulia perça, introduite récemment dans l'indus- 
trie, oii elle paraît rivaliser avec le caoutchouc. Dans les dis- 
tricts du sud-est fleurit le Melaleuca leucodendron, duquel 
on extrait l'huile précieuse de kayar-ponti, spécifique puis- 
sant contre le choléra. Le poivre y croît à l'état sauvage et on 
le cultive aussi bien à Bandjar-Masingh qu'autour de Bor- 
néo. La cannelle, la casse odoriférante viennent en profusion 
vers Kimannis. En aucun lieu du monde le camphrier ne 
croît avec autant de perfection que dans les districts de 
Maloudou et de Païtàne. L'ébène, le damraor, l'arbre à 
sang de dragon, se voient partout, ainsi que le cotonnier et 
le caféier, auxquels on prête d'ailleurs peu d'attention. A 
Manille, le cacao de Soulou est préféré à celui de l'Amérique 
du Sud. A ces arbres se mêlent , dans les forêts , le kayou 
bouleàne, le tchina , le mintangore , le luban , le bois de fer, 
tous propres à la charpente et à la menuiserie. Le pin abonde 
dans la baie de Maloudou, le tek à Soulou. Les différents ar- 
bres fruitiers qui enrichissent et ornent les campagnes de 
l'Inde, croissent ici avec la même splendeur, avec la même 
variété. Ce sont le dourian , le mangoustan , le ramboutan , 
le proya , le tchabi , le katcliang , le timon , le djambou , le 
knibûne , outre le nanka ou djak ,. le tamarinier, le pam- 
plemousse, l'oranger, le citronnier, le plantain, le bananier, 
le melon , l'ananas , le grenadier, etc. Dans les jardins , on 
cultive tous les légumes. 

Il est probable que l'on découvrira des éléphants à Bor- 
néo; on y trouve le rhinocéros, le buffle, le sanglier, les 
chèvres, les porcs , mais point de lions, de tigres, de léopards, 
de loups, de renards, d'ours, de chacals; les chevaux et 
les chiens y sont d'importation récente. Une grande variété 
de singes peuplent les bois ; la plus remarquable est celle de 
l'orang-outang. 

L'ornithologie, autant qu'elle nous est connue, est peu va- 
riée ; mais les insectes sont sans nombre, et les abeilles dé- 
posent au sein des forêts une quantité de cire si considérable 
qu'elle constitue un des grands articles du commerce indigène. 
Sur les rivages de ces mers, l'hirondelle dite Salangane {Hi- 
rundo Mcu/e/ifa) construit, avec une substance mucilagineuse 
assez ressemblante au vermicelle , ces nids dont les Chinois 
sont si friands ; des populations entières n'ont pas d'autre 
industrie que d'aller les recueillir sur les rochers de Bornéo. 
Chaque nid vaut 3 fr. Le fond de la mer, du cap Ounsang 
jusqu'à Basilan, n'est pour ainsi dire qu'un banc d'huîtres à 
perles de la plus belle espèce : elles abondent aussi dans la 
baie de Maloudou. Sur les bancs de corail vit cette holothu- 
rie , appelée par les Malais Iripang, qui, étant séchée, res- 
semble à une vieille et épaisse semelle de soulier, substance 
que les Chinois ont en grande estime , et qui est un article 
d'importation fort productif. 



Les richesses minières de Bornéo sont plus remarquables 
encore que celles de sa surface. Nous avons sous les yeux 
une carte de l'île sur laquelle un employé du gouvcrnemetjt 
hollandais , M. Gronovius, a indiqué les riches alluvions re- 
connues dans la partie occidentale de l'île, et on peut dire, 
sans exagération , que toutes les rivières y coulent sur de» 
lits de platine , de diamants et d'or. Ce dernier métal existe 
aussi en grande quantité à Kouli , l'assir, Bandjar-Masingh, 
Tampasouk, Mangidora. « l'our exploiter convenablement les 
mines du royaume de SuuUadaua, il me faudrait, disait 
le radjah de Ponlianak, plus d'un million de Gliinois. » Cette 
terre est une terre à diamants comme le Brésil. Au mont 
Landa , qui donne les plus beaux, il n'est pas rare d'en 
trouver de 20 à 30 carats. Le sultan de Matan possède une de 
ces gemmes précieuses qui est regardée comme la plus grosse 
du monde ; elle n'est pas taillée ; on estime qu'elle vaut envi- 
ron sept millions de francs. Le mont Kinel-Baoulou et la 
région voisine contiennent tant de cristaux de roches , que 
l'une des cliaînesen a pris le nom de montagnes de Cristal. 
Les veines d'étain de Saraouak sont aussi riches que celles 
de Banka. 11 y a dans le Monpava de très-riches mines de 
cuivre, et le fer du Matan est égal au meilleur fer de Suède. 
Enfin les Anglais ont trouvé le charbon de terre à Poulo- 
Labouan , et sur les bords de la rivière de Bornéo. 

Toutes ces richesses ont été jusqu'ici imparfaitement ex- 
ploitées ou complètement délaissées. Cependant les mers de 
Bornéo baignent les rivages de la Chine : la célébrité de ces 
inépuisables mines a franchi l'espace, et un grand nombre 
de Chinois ont émigré vers cette terre privilégiée , à laquelle 
ils ont apporté leur intelligence, leur industrie et leurs bras. 
11 y en a depuis longtemps à Sambas , Monpara , Pontianak, 
et ils forment la population presque entière de Montrado. 

Pendant que les Dayaks cultivaient la terre au sein de 
leurs forêts , et que les Chinois exploitaient les raines , le 
Malais , habitué depuis longtemps aux dangers de la mer, 
poussé par son caractère courageux et entreprenant, est allé 
s'établir sur las côtes nord-ouest et nord-est de son île, vis- 
à-vis de cette route qui , par le détroit de Malakka, mène les 
riches marins d'Europe en Cbine, au Japon, aux Philippines. 
Le long de cette vaste étendue de côtes, chaque port est de- 
venu un nid de pirates hardis dont l'exemple a été suivi par 
les habitants de Soulou, de Magindunao, de Pasir. 

La crainte inspirée par ces pirates, la réputation détes- 
table des populations de l'intérieur propagée à dessein afin 
de les soustraire au contact des Européens qui eussent pu 
les engager à briser le joug, les effets d'un climat redoutable 
pour les hommes des zones tempérés, toutes ces causes se 
sont pendant bien longtemps opposées à ce que l'île de 
Bornéo nous fût connue. Aux navigateurs des dix-septième 
et dix-huitième siècles , nous devions un tracé assez bon 
de l'ensemble des côtes , qui depuis ont été , sur quelques 
points , levées avec plus de précision par MM. Fokke et 
Kolff,par M. Vincendin-Dumoulin , attaché à la dernière 
expédition de Dumont-d'Urville, par le capitaine Belcher, 
le commandant Keppel et M. James Brooke. Mais la plupart 
de nos cartes n'olTrent encore dans l'intérieur que de rares 
détails dessinés de la manière la plus iiuparfaîte. Celle que 
nous donnons ici est la seule où l'on ait jusqu'à présent tenté 
de coordonner les nombreuses données acquises à la suite 
des explorations les plus récentes. 

Le premier voyage qui nous ait fourni des renseignements 
précieux sur l'intérieur de l'île est celui de Georges Millier, 
inspecteur général des établissements hollandais à Bornéo. 
11 avait déjà parcouru une très-grande partie du bassin du 
Kapouas de l'est, lorsqu'il fut assassiné; c'était vers 1823. 
Les résultats des découvertes de l'intrépide voyageur ont 
seuls défrayé les dessinateurs géographes dans leurs velléités 
d'exactitude, bien que ce ne soient pas les seuls que la science 
ait acquis. Un Anglais, M. J. Dallon, qui a résidé en 1828 dans 
le pays de Kouti, a tommnniqué à M. Tassin des renseigne- 



92 



MAGASIN l'ITTOHESQUE. 



ments d'après lesquels ce dernier n donné une carte qui nous 
a permis de tracer le cours do la ri\ière de Kouti, jus(]u'à tnie 
grande dislance de son enihouiluire. bien que nous pensions 
qu'il y a pcul-ôlrc quelque exagération dans les dislances 
d'aprfs lesquelles ce dessin a été fait. Nous avons eu coni- 
raunicaiinn d'un document précieux par l'exactitude avec 



laquelle il est rédigé, autant que par l'étendue des régions 
qu'il ernhrasse. On les doit ù un voyageur parent sans doute 
lie l'infortuné Oeorges Muller, et qui se nomme le docteur 
Saloinon Muller. Cette carte, datée de 18/|5, indique qu'à 
cette époque il avait, dans la partie sud-est de Hornéo, re- 
monté le cours entier de la rivière de Bandjar-Masingh, 



B o n A /; 



IV 



*%. <■ 



■^^^''^^r^ii- 






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/A'- 




leKapouas dii sud, la Kaliay.lne, exploré la grande Poulo- 
Laout {Vile de la Mer en malais), et Tanna-Laout (la terre 
maritime), ce vaste promontoire couvert par les montagnes 
lîaous et que termine le cap Salatâne, extrémité la plus 
méridionalo de lînrnéo. Knfm nous avons complété notre tracé 
inlérii'ur par des renseignements pris sur la grande carte de 
la Malaisie de M. Derfdden de Ilindersiein; celle de M. C.ro- 
■novius nous a permis de placer quelques détails eu arrif're 

ide la ligne des côtes du nord-ouest, dans la sollliaiiie 
(empire) de liornéo. 



CASCADE DE PONT-GinAUD 
( Puy-de-Dome). 

A vingt kilonièlresdeClermont, de l'antre cftté du Puy 
de Dôme . sur la route d'Aubusson, dans une contrée riche 
en produits géologiques et niinéralogiques, s'élève la petite 
ville de l'ont-Ciband. I,a Sioule, après avoir rassemblé les 
eaux d'un vaste bassin, s'y fraye péniblement un chemin à 
travers les roches et y re(;oit luie peiile rivière qui bondit en 
cascades éeumanles. La ville est bâtie sur une roulée de 
lave et dominée par im ancien chJteau des dauphins d'Au- 
vergne, dont II' fondateur fut r.iwald, fds de Sigiswald, parent 



MAGASIIN PITTORESQUE. 



93 



du roi Tliiprry, un de ces Geimains que l'administration 
mérovingienne avait dissi'minés sur tous les points de la 
France; Gibaud est la forme gauloise du mot allemand Giwald. 
Ce vieux manoir a la tournure massive et la solidité de tous 
les édifices du mi>mc genre. C'est un quadrilatère envelop- 
pant une cour ù l'un des angles de laquelle est le donjon : 
grosse tour ronde, aux murs de treize pieds d'épaisseur , et 
dont les trois étages présentent autant de voûtes spliériques 
un peu allongées. Au rentre de la salle du rez-de-chaussée se 
voit une ouverture circulaire, seule entrée de la prison, qui 



n'était autre chose qu'une basse fosse humide où l'oa 
descenaait les prisonniers au moyen d'une corde et d'une 
pouue. 

On exploite sur le territoire de Pont-Oibaud des mines de 
plomb argentiffre, et 11 y existe une fonderie de plomb. Les 
eaux qui l'arrosejit, douées de forces impulsives quelquefois 
très-grandes, y inettent en mouvement des scieries hydrau- 
liques et un moulin à farine. 

Parmi les curiosités des environs on peut signaler la fon- 
taine minérale acidulé de Javel, les restes de l'antiqiie camp 




Cascaile d.^ I'oiiI-C.iImiiJ. — Dcsslji de M. aI|j 



Denis 



retranché de Tournehise attribué aux Celtes, et la fontaine i 
d'Oule, dont les eaux se couvrent de glaçons pendant l'été. 



LE HAMEAU DU CHÊNE. 



nOUVET.T.E. 



Des paysans, des femmes et des enfants étaient réunis de- 
vant un groupe de cabanes dont le feu dévorait les derniers 
débris. Aux cris de désespoir de quelques-uns et à la conster- 
nation de tous, il était facile de comprendre qu'ils venaient 
d'assister à la ruine de leurs propres demeures. Les hommes 
tenaient encore c'i la main des seaux 5 demi brisés, témoignage 
des efforts inutiles tentés pour combattre l'incendie ; les 
femmes, quelques haillons mouillés et noircis qu'elles ve- 
naient d'airacher aux flammes. La réunion entière compre- 
nait une douzaine de personnes divisées en quatre groupes 
appartenant évidemment à quatre familles dilTérentes. De 
chacun de ces groupes s'élevaient, parmi les plaintes, des ré- 
rriminatlons et des menaces. Chaque ménage accusait le 
ménage voisin d'avoir été la première cause de l'incendie qui 
venait de réduire en cendres le hameau du Chêne. 

— C'est chez le charpentier que le feu a pris! s'écriait le 
laboureur Jean-Louis, un poing levé. 

— Et moi je dis que c'est toi qui nous as brûlés ! répondait 
Pierre Hardi, enserrant convulsivement le manche de sa 
hache sauvée des flammes. 



— C'est la faute de tous deux! iiUerrompait le maçon 
Perrot qui tenait dans ses bras un enfant malade ; tous deux 
sont également responsables. 

— Et toi avec eux ! ajoutait Leprédour exaspéré, car c'est 
ta maison qui a incendié la mienne. 

— Tu mens ! c'est toi qui nous as ruinés. 

— C'est toi ! 

— C'est toi ! 

— C'est toi ! 

Et, exaltés par le désespoir, les quatre chefs de famille s'a- 
vançaient déjà l'un vers l'amre, prêts à engager une lutte 
furieuse devant leurs cabanes détruites, lorsqu'un vieillard 
parut tout à coup et les arrêta du geste. 

Établi depuis peu au manoir le plus voisin, M. Armand 
s'était déjà fait connaître des quatre familles qui formaient 
le hameau du Chêne par quelques services et quelques bons 
conseils. C'était un de ces hommes qui vous plaisent à la pre- 
mière visite et que , dès la seconde , vous avez des raisons 
pour aimer. Abeille sans aiguillon, il savait tirer du miel de 
toute chose et le livrait généreusement à tout le monde ! 11 
calma d'abord la colère des paysans par de douces re- 
présentations, encouragea les femmes en leur parlant de 
leurs enfants, leur fit rassembler ce qu'on avait pu sauver, et 
les conduisit tous au manoir dont il leur abandonna le rez- 
de-chaussée. 

En se voyant réunies dans la grande salle, les familles in- 
cendiées s'écartèrent d'abord Tune de l'autre ; la rancune 



94 



MAGASIN PITTORESQUE. 



survivait au fond du cœur et leur Atait la seule eonsolalion 
permise, celle de mettre en commun leurs espoirs : lorsque 
M. Armand revint, il trouva chacune d'elles isolée et pour 
ainsi envcloppL'e dans sa misi-rc. 

LVxporiencc lui avait appris que les passions Iminaiiios 
sont comme les hautes moula(,'nps qu'on est toujours moins 
de temps à tourner qu'à ri,iiii;liir ; aussi ne clierclia-t-il point 
à combattre de front ces iiiimili(''S, mais fi'if,'iiant de n'y point 
prendre garde, il se mit à régler le camiicincnt de cl]a(|ue 
groupe dans l'étage qu'il li'ur avait ahandoiuié. Pendant cet 
arrangement quelques paroles furent forcément pronmiréus 
de part cl d'antre, quelques services furent rendus et acceptés 
de mauvaise grfirc; l'animadversion persistait, mais le glaive 
de la colJ're était déjà émonssé. 

Ce fut alcu-s que 1\I. Armand parla de la nécessité de songer 
au repas du soir; il i)ro])osa tout ce dont il pouvait disposer, 
mais les provisions d'iui solitaire comme lui étaient loin de 
pouvoir suflire aux besoins de tant de gens. I^e pain d'abord 
manqua : Jean-I.ouis olVrit, avec quelque hésitation, la miche 
de douze livres qu'il avait sauvée; I^eprédour, ne voulant 
point se montrer moins généreux, envoya sa femme traire la 
vache qui lui restait ; Hardi s'arma de sa hache et alla coupir 
le bois nécessaire ; enfin la mère de PeiTOt, la Tieille Mathu- 
rine apporta le seul chaudron qui eilt échappé à l'incendie. 

Ainsi préparé, le souper fut pris en commun. Placés l'un 
près de l'antre, les anciens voisins s'efforçaient en vain de 
garder leiu' malveillance , à force de se rencontrer les regards 
s'adoucissaient, les voix (aimées se répondaient indirecte- 
ment ; quelques échanges étaient inoposés et accomplis par 
les enfants, ces anneaux vivants toujours prêts à renouer les 
chaînes brisées! hn haine enfin semblait déjà moins une in- 
spiration qu'un effort. 

M. Armand s'en aperçut et laissa agir cette invincible in- 
fluence de l'homme sur l'homme si bien annoncée par le 
Christ lorsqu'il a dit : l'arlout ou voits seres plusieurs je 
me trouverai arec ro«.«.' Apri's le déjeuner du lendemain, 
que les incendiés firent encore enseuible, le propriétaire du 
manoir réunit les chefs de famille a(in de tenir conseil. 

Tous étaient sans ressources et sans idée arrêtée. î,e char- 
pentier Hardi et le maçon PerrOt avaient cliance de trotiref 
du travail dans les villages voisins , mais il fallait alors 
s'éloigner des ruines de leuis cabanes et renoncer à l'espoir 
de les relever; Leprédonr et .lean-IiOuis pouvaient cultiver 
leurs champs, comme par le passé, mais où Iroirver un abri 
pour leurs familles et pour eux-mêmes? M. Armand leur fit 
compreiulre l'une après l'autre toutes ces dillicidlés. A chaque 
projet formé, il opposait queUpic impossibilité ; aucune espé- 
rance ne pouvait prendre son vol sans tomber atteinte par 
ses objections mortelles! Enfin, quand il vit les quatre pay- 
sans à bout de moyens , réduits an silence, et tout prés du 
découragement, il hasarda lui-même une proposition. 

.Si les quatre familles restaient au manoir, les deux labou- 
renrs pourraient ensemencer leurs champs, le maçon et le 
charpentier reconstruiraient leitrs cabanes; il s'agissait .seu- 
lement de \ivrc jTeudant le temps néces.'îaire à cette double 
opération. 1\1. .\rmaud proposa d'avancer , pour cela, une 
petite somme qui lui serait remboui'séc par le travail des 
quatre femmes dans les fermes voisiiics ou chez lui-même, 
la mère de Jean-Louis, la vieille Mallmrinc, suffisant pour 
veiller au ménage comninn. Il exjjliqua à ceux qui l'écou- 
taient les avantages de celte combinaison, qui permettait 
d'employer uiilement pour leur association passagère tons 
les bras forts et prodintifs. Les paysans iie parurent point 
trop persuadés ; mais ne loyaiit aucim autre moyen de sortir 
d'embarras, ils acceptèrent après quelques hésitations. Seu- 
lement, une fois sortis et comme ils allaient se séparer, le 
maçon Perrot dit eu secouant la tête : 

— Avcz-vous bien compris, vous autres, ce que le bour- 
geois appelle une association î 

—Eh bien, parbleu! c'est comme un mariage des intérêts, 



répliqua Hardi; on met de moitié son gain et sa dépense. 

— Kt qu'est-ce qu'on fait alors de ceux qui ne servent qu'à 
la dépense, demanda le maçon ? 

— Ah ! In dis ça à cause de Toinette, interrompit Lepré- 
donr. 

— Au fait, à quoi est bonne une créature de vingt ans qui 
ne peut se tenir siu' ses jambes? objecta Jean-Louis; qu'est- 
ce qu'elle apportera à la communauté, ta' fille, outre sa faim 
et sa paralysie ? 

— Kt ton fils Karrant! reprit aigrement Leprédour, voili- 
t-il ])as un crâne associé avec ses sifflets de frêne, et ses 
cages déjoue à mettre des sauterelles ! chaque fois qu'il tra- 
vaille, celui-là, il lui tombe un œil ! 

• — Alors, "pourquoi avoir accepté la proposition du bour- 
geois? s'écria Jean-Louis; faut retourner lui dire que tu ne 
veux pas de son association. 

— Allons, la paix, dit Hardi ; si quelqu'un devait.se plaindre 
ce serait moi, puisque je vous apporte que des bénéfices et 
pas de charges ; mais M. Armand a arrangé les choses à son 
idée ; IU)US w- devons pas le contrarier , d'autant que ça ne 
sera pas long ! un peu de patience, et chacun de nous pourra 
se donner le plaisir d'envoyer son associé au diable. 

Cette agréable espérance apaisa la querelle, et chacun s'en 
alla de son côté, bien décidé à en hâter l'accomplissement de 
tous ses elTorls. 

Les (jualre paysans commencèrent sur-le-champ leurs tra- 
vaux et continuèrent tous les jours suivants; mais chacun 
était seul et avançait lentement. Au bout de la première si;- 
maine le maçon et le charpentier avaient à peine déblayé le-, 
décondjres et préparé la place sur laquelle ils voulaieir 
relever leurs cabanes. Un matin, en arrivant pour juger de? 
travaux déjà achevés, M. Armand trouva Hardi assis sur u! ' 
pierre, les bras croisés et regardant devant lui d'un a 
sombre. 

— Eh bien ! vous méditez sur l'emplacement de vos fon- 
dations? demarida-l-il, en souriant. 

Le charpentier secoua la tête. 

— Pour creuser des fondations il faut une pioctle et une 
bêche, répliqna-t-il brièvement. 

— Eh bien, Leprédotir ne peot-)l Toiis prCler les siennes ? 

— Lui-même en a besoin ; une fois la tranchée faite, d'ail- 
leurs, il faudra maçonner, et moi j'ai jamais appris qu'à tailler 
le bois ; les pierres, ça ne me connaît pas. 

— Kl quand ça le connaîtrait, interrompit Perrot, qui ve- 
nait de s'approcher, lu ne ferais pas ton mur de maison en 
pierres sèches; et le moyen de se procurer du mortier? 

— Je croyais avoir vu au bas du champ de Jean-Louis un 
gisement de terre grasse, fit observer M. Aiinand. 

— Le bourgeois a bien vu, répliqua l'errot, mais ce qui 
est au voisin n'est pas à nous. 

— A moins que nous ne l'achetions, ajouta le propriétaire 
du manoir. 

— Et quaiul on n'a pas d'argent, comment payer? objecta 
Hardi. 

— Avec son travail, répliqua M. Armand. Il y a ici quatre 
maisons à relever; si vous avez besoin de la pioche de Lepré- 
donr et de la terre grasse de Jean-Louis, tous deux ont éga- 
lement besoin de votre hache et de votre truelle; réunissez 
vos ressources, et les quatre maisons seront relevées avant 
la fin de l'hiver. 

r.es deux ouvriers .se regardèrent et plièrent les épaules. 

— C'est peut-être bien ce qu'il y a de mieux, reprirent- 
ils en même temps; reste à savoir si les autres consenti- 
ront... 

— Ils consentent , interrompit M. Armand , je viens de leur 
parler, et les voici qui viennent eux-mêmes à votre aide. 

Les deux paysans arrivaient en effet, l'un ses outils sur 
l'épaule, l'antre roulant devant lui une brouette chargée 
de terre grasse : on convint siu-le champ de l'ordre du tra- 
vail , de la distribution de la main-d'œuvre, et tous se mirent 



MAGASIN PITTORESQUE. 



95 



h leur tâche avec une ardeur que doublait l'assurance de la 
réussite. 

Puis chacun se trouvait soulagé de cet isolement qui ajoute 
la tristesse à la fatigue! Ilaidi, le premier, recommença h 
chanter, Perrot reprit ses contes, et .lean-Louis ne put se 
retenir de rire. Dès lors la glace fut rompue. I/ouvrage en- 
trepris avec un reste de froideur fut conlinué gaiement, et 
en avança d'autant mieux. En renlrant chaque soir, les quatre 
pères de famille annonçaient les progrès de l'œuvre entre- 
prise, et calculaient déjà l'époque où tous auraient retrouvé 
leurs foyers. En attendant , les quatre familles s'accoutu- 
maient aux gènes do la rohabilalion et y découvraient quel- 
ques avantages. Hardi remarqua tout haut que les repas 
étaient plus régulièrement et mieux préparés depuis qu'une 
même personne s'en occupait. Jean-Louis admirait la bonne 
mine de son pelit enfant exclusivement conlié à la jeune pa- 
ralytique, dont les leçons de lecture profitaient aux deux fils 
de Perrot; enfin Farraut lui-même , le paresseux flâneur et 
vagabond, apportait cliaque jour au garde-manger commun 
quelques oiseaux ou quelques lapins attrapés au lacet dans les 
bruyères. Ainsi chacun avait insensiblement pris ses fonc- 
tions dans l'association rustiqge , et tous y étaient utiles à 
des degrés dilïérenls. M. Armand ne manqua point de le faire 
remarquer aux quatre paysans devenus plus capables de le 
comprendre. Lorsque les maisons furent achevées , il leur 
rappela l'éloignement de la source qui fournissait autrefois 
à leurs besoins, et les décida à en chercher une autre à l'en- 
trée du hameau. Ce travail , ainsi que plusieurs autres éga- 
lement indiqués, se lit non-seulement sans Résistance , mais 
avec l'empressement joyeux que donne la conviction. Enfin 
au printemps tout fut achevé, et les familles vinrent prendre 
possession du liamcau reconstruit. 

Ce fut pour tous un jour de fêle. Chaque toit était cou- 
ronné d'une branche d'aubépine ; une neige dfi fleurs cou- 
vrait les pommiers des jardins, et les sillons des deux champs 
verdoyaienf sous une moisson naissante ! Les eiifanis couru- 
rent à la foplaine et les femmes au lavoir ! Lis uns admi- 
raient le four banal qui devait servir aux quatre ménages , 
et réduisait (l'aMiant les frais de chacun ; les autres, la grange 
commune oi( provisions et récolles se trouvaient en sûreté ; 
tous s'émerveillaient devant le grand appentis élevé au mi- 
lieu du ban)eau, et où les enfants devaient se réujiir tous les 
jours pour (ccevoir les leçons de la jeune paralytique ; les 
parents, toqs les soirs, pour eriteiidredes lectures, jon'r en 
commun de la Ipmière et de la chaleur, et surtout entretenir 
les habitudes de sympathie qui font |es bons voisinages. Ceux- 
là mêmes qui avaient accompli le travail sétnnnaient devant 
leur œuvre et ne pouvaient y croire ; enfin tous accoururent 
vers M. Armand, qu'ils entourèrent avec mille bénédictions; 
mais celui-ci sourit, et leur inipqsant silence de la main : 

— Ce n'est point nioiqu'il l'jut rcmcrcierdi! ces merveilles, 
dit-il, mais hiei) l'association! Séparés et hostiles l'un à 
l'autre, vous étiez fçiibles, miséral^lesfl sans nioycns d'échap- 
per à votre naufrage; vous vous pics réuiiis tst vos faiblesses 
sont devenues une force , vos nusères une richesse , votre 
naufrage une régénération ; prq(itpz à jamais de la leçon. 
Vous avez vu comnH'nt , grâce ii l'association , une pauvre 
malade et un étourdi vagabojid pouvaient être des membres 
utiles de la grande famille ; les charges elles-mêmes, suppor- 
tées par tous ont été rendues plus légères pour chacun. Ce que 
vous avez ainsi commencé à faire, il faut le continuer ; prou- 
vez par votre exemple que dans toute position et avec les 
plus humbles ressources l'association des forces fait l'aisance, 
et l'association des volontés le bonheur. 



est un mot grec qui veut dire autant que témoin , et pour 
avoir été tout trempé du sang des chrétiens, ce mot n'a rien 
perdu de sa valeur. De sorte que l'erreur peut bien avoir eu 
des victimes, quelquefois même très-dignes de pitié ; mais la 
vérité seule a des martyrs. Ainsi l'ont entendu les Pères de 
l'Église, lorsqu'ils ont dit : Causa , non pœna , facil mar- 
lijrium. " Ce n'est pas le supplice, c'est la cause du supplice 
■K qui fait le martyre. » 



lICTniES KT MARTYI\S. 



Ne laissons pas même au scepticisme la ressource de dire 
que toutes sortes de causes ont eu leurs martyrs. Martyr 



DE L'ÉTUDE DES ANIMAUX DOMESTIQUES. 
( Premier article, ) 

La zoologie est peut-être, de toutes les .sciences, celle dont 
on s'est le moins occupé jusqu'ici au point de vue des appli- 
cations, et l'on peut en donner deux raisons. La première, 
c'est que celte science est encore peu avancée : elle ne fait 
pour ainsi dire que de naître, et dans son développement, 
ainsi qu'on le voit dans le développement de toutes les autres, 
les applications doivent être naturellement le dernier fruit. 
Aussi peut-on dire que le peu de connaissances pratiques 
qui appartiennent à son domaine, loin d'être dil aux travaux 
des savants , les a au contraire précédés de longtemps. La 
seconde raison, c'est que la plupart des applications qui sont 
à faire de cette science se rapportent aux animaux domes- 
tiques. Or ces animaux n'ont guère été étudiés que par les 
agriculteurs, c'est-à-dire en dehors du point de vue scienti- 
fique proprement dit. Les zoologistes de profession, loin de 
les rechercher , les ont plutôt éloignés de leurs cadres, 
comme n'étant propres qu'à en troubler la régularité ; et c'est 
ce qui se conçoit sans peine, car ces cadres étant fondés sur le 
principe de la fixité des espèces, et les animaux domestiques 
étant un perpétuel démenti à ce principe puisqu'ils procèdent 
tous de celui de la variabilité, il ne pouvait être agréable 
aux auteurs de donner la place qu'elle aurait méritée à cette 
vivante négation de leurs systèmes. Aussi dans les classiB- 
calions les plus accréditées, celle de M. Ciivier par exemple, 
voit-on les animaux domestiques simplement rejetés à la 
sinte des types sauvages comme un api>endice à peine sen- 
sible. lîufTon seul fait une glorieuse exception à cet égard 
parmi les naturalistes. Les animaux domestiques ont reçu 
dans son immortel ouvrage le premier rang. Loin de s'ap- 
pliquer à les tenir dans l'ombre, il les a mis en lumière par- 
dessus tous les autres; mais c'est ce qui lui était permis 
sans risque de se compromettre, car loin de s'enfermer dans 
le principe de la fixité des espèces, ce grand naturaliste con- 
sidérait les animaux comme susceptil)les de varier indéfini- 
ment d'une génération à l'antre suivant les circonstances, ce 
qui est précisément le cas des animaux domestiques. 

C'est en considération de ces idées générales que M. Is. Geof- 
froy Saint-Ililaire, digne héritier de son illustre père, s'est de- 
puis longtemps appliqué à tourner toutes les ressources de la 
science vers les animaux domestiques. Son érudition, jointe 
aux expériences, malheureusement trop limitées, qu'il est 
possible de faire dans la ménagerie du Muséum, lui en four- 
nissait plus qu'à tout autre naturaliste tous les moyens; et 
cette année la jeunesse studieuse l'a vu avec plaisir inaugurer 
ce que l'on pourrait nommer la réliabililalion des animaux 
domestiques, en leur consacrant le premier cours scientifi- 
que dont, en deliors de l'agriculture, ils aient jamais été 
le sujet. Nous essayerons de communiquer ici à nos lecteurs 
les principes qui sont comme le fondement de ce cours et 
dont l'exposé a rempli la première séance. 

La classification des animaux utiles à l'homme doit natu- 
rellement chercher sa base non dans la constitution de ces 
animaux mais dans l'homme lui-même, il faut les classer 
d'après le genre de leur utilité, et disposer les groupes sui- 
vant le degré de cette utilité. D'après cela, le premier groupe 
renfermera les animaux les plus utiles à l'homme , lesquels 



96 



MAGASIN PITTORESQUE. 



sont ceux dont il lire parti pour allét;er son travail sur la terri', 
comme le clicval, le chameau, le chien, le chat, le furet, le 
pigeon messager, etc. : ce sont les auxiliaires. Le second 
groupe contient les animaux qui fournissent à l'iiomine des 
produits propres à le nourrir, soit du lait, soit d'autres sé- 
crétions, soit de la chair, tels que le bœuf, le mouton, le co- 
chon, le lapin, le coq, le canard, les carpes, les abeilles, etc. : 
ce sont les alunentaires. Le troisième groupe est celui des 
animaux qui fournissent des produits à l'industrie, comme le 
ver à soie, la coclienille, etc. : ce sont les industriels. Eulin 
le qualriùme groupe rOunil tous ceux qui, sans aucun service 
réel, servent seulement au iil.iisir de l'homme, soit par leur 
chant, soit par l'élégance de leurs formes, soit par l'éclat de 
leurs couleurs: le serin, le faisan doré ou argenté, le cyprin 
de la Chine, etc. ; ou peut les comprendre sous le nom (Tac- 
cessoires. 

Cette classification, semblable du reste sur ce point i 
toutes les classifications, n'a rien d'absolu. 11 s'en faut qu'un 
puisse décidément attribuer chaque animal à un groupe 
plutôt qu'à un autre. Ainsi le bœuf, qui appartient aux auxi- 
liaires, n'appartient pas moins aux alimentaires; le mouton 
n'est pas seulement alimentaire par sa chair et par son lait, 
il est industriel par sa laine ; et le cygne, qui est industriel 
par son duvet, n'est pas moins recherché comme accessoire 
pour le plaisir des yeux. 

. On peut même faire à cet égard une remarque générale, 
c'est que tout animal qui appartient à l'un des groupes su- 
périeurs appartient en même temps à quelqu'un des groupes 
inférieurs. lin ellet, les auxiliaires s'étaut naturellement 
multipliés au plus haut point à cause de la grandeur de 
leur utilité, on s'est trouvé conduit en raison de leur profu- 
sion à en tirer tous les partis dont ils étaient susceptibles, soit 
comme alimentaires, soit comme industriels; elle bœuf en 
est un excellent exemple, car après avoir commencé par être 
surtout auxiliaire, puisque la religion, comme on le voit dans 
les anciens monuments de l'Inde, défendait de se nourrir de 
sa chair, il est devenu, comme on le voit chez nous, alimen- 
taire et auxiliaire au même titre, tandis qu'il n'est plus 
qu'alimentaire en Angleterre, et que dans les immenses prai- 
ries de l'Amérique, où l'on n'utilise que sa peau, il n'a plus 
rang que parmi les industriels. Il est évident d'ailleurs 
qu'il n'y a pas un auxiliake qui ne soil susceptible de nous 
servir comme alimentaire ; et si la mode ou certains préjugés 
sont cause que cette condition n'est pas satisfaite dans tous les 
pays, du moins la logique conduit-elle à ce qu'il y soit tou- 
jours fait droit quelque jKirt, connue on le voit parrexcniple 
du chien et du cheval, dont la chair est fort goûtée chez cer- 
tains Asiatiques. Le mouton olhe un autre exemple de telle 
variabililé. Les anciennes peintures de l'Egypte nous mon- 
trent cet animal servant aux travaux de l'agriculture cununc 
le bœuf, qui, s'y trouvant incomparablement plus propre, a 
fini par le déposséder tout à fait. Dans l'Inde toutefois, au- 
jourd'hui encore , la chèvre et le mouton servent comme 
auxiliaires, car ce sont eux (pii dans les montagnes sont em- 
idoyés au transport si tousidiT.ible des laineMle Cachemire. 
Il en est à peu près de même du lama et de l'alpaca. Avant 
l'arrivée des Luropéens en Amérique, ils étaient la seule bêle 
de somme qu'on y connût: aujourd'hui ils partagent le tra- 
vail avec les àncs et les chevaux, et il est possible que ces 
derniers qui valent bien mieux finissent par réduire les pre- 
miers à ne plus être entretenus que pour leur chair et leur 
toison. En un mot, la classilication étant fondée sur l'usage 
de l'homme, et cette base n'étant point fixe puisque cet 
usage varie selon les pays et selon les temps, il est clair que 
sous ce point de vue également la elassilicatioji ne saurait 
être absolue. Les quatre groujies (ju'elle présente possèdent 
bien en eux-mêmes une ccrlaine fixité, mais les espèces qui 
les composent doivent nécessairement varier selon les pays 
et selon les temps. 



UNK l'OKTE DU SEIZIÈME SIÈCLE, A SE^S. 

Cette porte est l'un des restes les plus précieux de l'ancien 
palais archiépiscopal de Sens. l'ercéc dans une partie des 
bâtiments construits du côté méridional , en 1521 , par l'ar- 
chevêque Etienne l'oneher, elle fait lace à une porte latérale 
de la calhédrale dont ille n'est séparée que par une cour où 
ont siégé l'ollicialilé a\anl la n'voluliou , cl depuis le Iribunal 
civil. Le palais, presque entièrement démoli, n'est plus ha- 
bité |)ar les archevêques : suivant toute apparence, jamais il 
ne sera reconstruit ; du moins doit-on exprimer le vœu que 
les débris qui ont, comme celui dont nous publions le des- 
sin , une valeur réelle , ne soient pas abandonnés à la des- 
truction. La ville, grâce à l'institution récente d'une so- 
ciété archéologique qui a déjà fait preuve de science et de 
zèle, commence à fonder un musée où ces œuvres élégantes 
de l'art du seizième siècle pourraient être transportées si 
plus lard elles étaient en danger de ruine. 




i'oi 



le Je r.uiii.:i] |ial.us de rAielicvéclié , à Sens. 



IIUIIKAUX U'AllONNtMKNI KT OK VliNTK , 

rue Jacob, ^iO, près de la rue des Petits-AugusUns. 



iiii|)rimt:ne 



lie de L. Martinet, rue Jacob, 'So. 



15 



.MAGASIN PITTOr.ESQUE. 



97 



LES ADIEUX. 




S;iluu de i8',S; IV-inliue. — ],os Atiioux, par Decaisiie. 



On no peut voir l'homme revilii d'acier, prêt ii niarclicr 
à la rencontre de l'homme, retenu dans les bras de sa com- 
pagne, abandonnant son arme aux innocentes mains d'im 
wifunt, sans se rappeler tant de scènes déchirantes ri'tracées 
par d'admirables tableaux. Mais depuis cjne le premier des 
peintres et des poètes, Homère, nous a fait voir Aslyanax 
épouvanté de l'éclat des armes de son père et Andromaque 
pleurant sur le sein d'Hector, nul n'a reproduit avec plus 
d'énergie, de délicatesse et de grâce, les tendres inquiétudes 
d'une épouse , que Shakespeare dans sa tragédie de la vie 
et de la mort d'Henri Percy, surnommé Hotspur (1). 

— Oh! monseigneur ! s'écrie lady Percy s'efforçant de lui 
arracher son secret, pourquoi demeurer seul ainsi ? Quel 
crime depuis quinze jours m'a bannie du cœur de mon 
Henri? Dis, cher seigneur, dis, quel mal t'enlève rapp('lit, 
le repos, jusqu'à ton précieux sommeil ? Pourquoi ton regard 
rcste-t-il attaché à la terre? IMurquoi tressaillir si souvent 
lorsque tu es assis » l'écart? Pourquoi la fraîcheur sanguine 
de les joues s'est-elle effacée ? Pourquoi me sacrifier, mon 
Henri, à cette maudite mélancolie à l'œil louche? Tandis 
que tu dormais à demi je veillais près de toi, j'entendais des 
murmures de guerre sortir de ta poitrine haletante ; tes 

(i) Première pnrile de Henri IV 
Tojii X VI. _ Mirs iSiS. 



mots entrecoupés gourmandaient ton coursier bondissant: 
En avant, courage I criais-tu ; et tu as parlé de sorties et do 
retraites, de trancjiées, de palissades, de balistes, de canons, 
de In rançon des prisonniers, de soldats tués, de toute cette 
houle du combat. Ton âme guerrière luttait en toi avec 
une telle force que les gouttes de sueur s'amassaient sur 
ton front , comme les bulles d"air s»^j- le torrent qui 
bouillonne ; ta figure se contractait par d'étranges mou- 
vements ainsi qu'il arrive aux hommes suffoqués dans leur 
course furieuse. Oli ! quels elTrayants mystères y a-t-il ? 
(jucique terrible aff.iire est sur jeu, monseigneur, et il faut 
que je la connaisse ! il le faut si tu m'aimes ! 

Mais Hotspur n'entend pas: il appelle ses gens. 

— L'homme et le paquet sont-ils partis? Le cheval est-il 
à la porte? Cet alezan sera mon trône! 

Et la femme n'est point écoutée ; le bruit des armes noie la 
douce et mélodieuse voix. 

— M'entcndez-vous, milord ? 

— Que dites-vous, milady? 

— Qu'est-ce qui l'entraine et t'emporte? 

— Mon cheval, cher amour, mon cheval. 

— l'i, tète folle ! cœur plein de fiel ! mais je saurai ce qui 
se trame. Mon frère Mortimer se révolte, je le crains ; il 
t'appelle à son aide... mais si lu v;is.., 

i3 



98 



iUACASliN lMTT01li:SQUK. 



— ...Si loin a pied, mon ;inioiir, je serai las! 

— Vous raillez au lieu de répondre... oli ! Henri, je brise 
)e petit doigt nerveux que ma main presse, si lu ne parles, 
si tu ne dis la vi'rilé ! 

— Arrière, folâtre enfant, cher anioni ; non, je ne t"aiuie 
pas! je ne me soucie pas di- toi, Kaite. Va, eo n'est pas 
l'heure de se jouer avee, des poupées, de joiiler de caresses ; 
nous aurons des faces saiynanles, des crânes écrasés (pie 
foulera noire couise impélneuse... Mais, liiru m'assiste! 
mon cheval !... Que dis-tu, Kaite? que veux-lu de moi'? 

— Non, vous ne m'aimez pas, et alors je ne m'aime i)lus 
moi-même! voyons, dites, parlez! esl-ce un jeu? inie 
raillerie? 

— Viens; ven\-tn nie voir galoper? (ne fois en selle, je 
iliiai que je l'aime à la folie : mais enlendcz-nioi bien, kaite: 
désormais je ne veux plus èlre qiieslionné ; ne me dcinandez 
ni si je pars, ni si je reste, ni le motif, ni s'il le faut, lîref, ce 
soir je te quitte, ma douce Kaite : je le sais sasjc autant , 
sinon plus, que la femme d'Henri Peicv ; einislanlc aulaiil que 
feniitie sur terre ; discrète! impossible de l'Olrc davanla-îe, 
car je réponds que tu ne diras mol de ce que lu ne sais 
piiint. Ainsi dune jusque-là je nii' cniilie à loi. douce 
Kalie^ 



ni', i..\ i".\p.iiiCAiioN nr, i;\i'.iKr.. 

Fin. — "v'oy. p. 17. 

Le sjstèmede l'ancien régime, à l'égard de l'acier, a donc 
consislé à caresser l'idée que les mines de France pouvaient 
produire des fers i acier comme celles de Suède, cl par con- 
séquent à encourager par une inlervenlion directe l'étaljli.s- 
iement de toutes les usines qui se proposaient de convertir 
en acier les fi-rs nationaux. (Test le système qui Iriomplia 
suilout prndant la riévoliilion , alors que l'I-^uropi', soulevée 
tout entière contre la l'iance, ne permeltait plus à aucun pro- 
duit élranger, et à l'acier moii^s encore qu'i* tout autre , de 
pénétrer dans ce territoire hloqué. Il fallut que la France 
tirùt de sou propre sein tout ce qui lui était nécessaire pour 
le matériel des puissantes armées qui s'armaient de ions ciMés 
dans ses provinces, et se porlaienl aux IVonlières |>oiir assu- 
rer l'iudéqii'udance. La mission d'organiser la fahriialion 
de l'acicj- fut contiée à un comité s])écial , sous la déiiomina- 
lion de commission des armes, poudres et exploitation des 
min<'s, et une instruction dirigé-e par Monge, lîerllicillel et 
Nandermouîie, sur l'ordre du coniilé de sidut public, lut ré- 
paiidin.' (lajis tuule la ré|)ublique pour stimuler le zèle des 
industriels. « Jusqu'à présent, disaient les commissaires, des 
relations amicales avec nos voisins, et smtoul les entraves 
qui faisaient languir noire industrie, nous ont fait négliger 
la fabrication de l'acier. L' Xngb'lerrc et l'Allemagne en four- 
nissaient à la plus grande partie de nos besoins ; mais les 
d''spolcs de l'Angleterre et de l'Alli'Uiagne ont rompu tout 
ciinimerce avec nous. Kb bien, faisons noire acier... Pendant 
que nos frèrrs piodiguent leur sang contre li's ennemis de la 
liberté, pendant que nous sommes eu seconde ligne derrière 
eux, amis, il faut que notre énergie lin? de notre sol toutes 
les ressources dont nous avons besoin, et que nous appre- 
nions Ix rKurope que la France trouve dans son sein tout ce 
qui est nécessaire h son courage, n 

Si la natine avait voulu que la fabrication des aciers (ins 
pi1t Imuvrr en P'rance ses éléments, (elle f.ibricalion y aurait 
assuréniiiil pris alors naissance. On lit tout pour elle: avances 
de fonds, dons de bàiimenls nationaux , dispense du service 
militaire |ionr les hommes mis en réquisition (iir les inaiires 
defoiges. Aussi, sous l'innuencedeces instigations puissantes, 
ainsi que des nécessités du moment, la l'rance, qui n'avait 
vu jusqu'alors les aciéries que comme une rareté, se con- 
Tril-elICen un instant d'établissements de ce genre. Tous les 
départements où il se faisait du fer eurent des aciéries, el pnr 



l'effet d'une concnrrciicc bien légitime, ce fut à qui donnerait 
d Ift patrie les meilleurs aciers. Malgré tant de zèle et des cir- 
constances si favorables, le problème ne reçut pourlant qu'une 
demi - solution. On fabriqua tout l'acier nécessaire. Mais on 
n'en fabriqua que de qualité secondaire. Pour vaincre, nos 
héroïques soldats n'(!n demandaient pas davantage; mais l'in- 
dustrie, plus exigeante pour la perfei-iiou de ses instruments, 
ne put se tenir, comme eux, pour satisfaite, L'Empire, en ré- 
tablissant nos communications avec le conlincnl, rendit accès 
chez nous aux aciers d'Allemagne, et devant eux tombèrent 
nos mauvais aciers de la révolution. Notre indnsirie se pro- 
cura de nouveau de bons aciers et à l)on compte. 

f.,a restauration changea tout ce qui s'était l'ait jus(iu'alors. 
Partant, comme l'ancien légiine des principes de Uéaiimur, 
mais s'engageanl dans une voie toute (lill.'iTutc, elle pti'lcndit 
l'aine prospérer les aciéries, non pluï piir ilc simples encou- 
ragements, mais en (pielqtie la(;on de vive force; c'est-à-dire 
qu'en élevant les droits de douane , elle empèclia les aciers 
étrangers d'arriver en l''iance comme ils ravaicnt l'ait jus- 
qu'alors. Les chilfres disent tout. Le tarif de 1604 portail à 
2 ff. 90 c. les droils d'entrée par 100 kilog. (L'acier ; celid 
de 1791 à 6 fr. l'J c. ; celui de 180(i à 9 fr. 90 c. ; la restau- 
ration porta subitement ce droit à 72 fr. pour l'acier brut, à 
161 fr. pourl'acier fondu, et jusqu'à '_'!)! fr. pour l'acier ouvré'. 
On se trouva dans la même silualiou (pi'à l'époipie de la révo- 
lution , pendant laquelle les aciers étrangers n'enUaient plus ; 
et. délivrées de louli! concurrence, les aciéries durent natu- 
rellement gagner de l'argent et se multiplier. Alais on con- 
çoit qu'un développement obtenu par ce moyen arlillciel 
ne pouvait changer au fond les conditions de l'industrie : 
l'acier n'était pas meilleur que sous l'ancien régime; mais 
l'acier élranger étant tenu par les droils de douane à des 
prix exorbitants, il fallait bien se contenter de celui du pays. 
Dommage considérable , profitable seulement aux pro- 
priétaires d'usines, puisque la iiualilé de l'acier faisant ],i 
perfection des outils dans presquit tontes les industries , nu 
ne peut sacrilier cette qualité sans im|)user à tout le tr,i\ail 
de la nation une infériorité considérable. 

11 est cependant impossible aux industries les plus délicates 
de se passer di; bons aciers. Le prix n'y fait rien ; il en faut à 
toute force , el s'il est constant que lis aciéries nationales 
sont absolumejit incapables d'en fournir, on est bien réduit , 
malgré l'exagération des droits de douanes, à en aller clier- 
chcr à l'étranger. C'esl en elfel ce qui s'est imjiiéHlialement 
réalisé dès le principe de la mesure prise par la restaura- 
lion, et c'est ce qui a lien encore aujourd'hui, puisque le. 
gouvcrncmenl de 1830, par des motifs que nous ne saïuioiis 
examiner ici, a jugé à propos de nininlenir la faveur fuite 
par son devancier aux maîtres de forge. Les chiIVrcs, comme 
l'a remarqué M. Le l'Iay, qui a, le premier, jeté une vive 
lumière sur celle importante ipiestion , les cliilîres sont plus 
irréfutables en celle matière que loiis les raisonnemenls, et 
d'ailleurs ils disi'Ut beaucoup en jieu de ligues. L'acier ronilii. 
fabriqué en Ajigblerre avec les fers de Suède, se vend à l'aris 
3/|0 fr. les 100 kilog. ; l'acier fondu, fabiiqué en France avec 
nos meilleurs fers, ne se vend (pie lil)0 fr. Ainsi la valeur du 
second est presque moilic inoimire. Qu'arrive-1-ildonc? C'est 
qu'en dépit du tarif, nos industries les plus délicates, con- 
traintes par la nécessité, n'en continuent pas moins à aller 
cherclier leur acier en Angleterre ; autrement dit, qu'elles en- 
irelieniienl chez l'étranger inaleluls, foigerons, avec toute la 
population (pn s'y rallache, et que nuit l'elfet de la douane 
est d'empOcher les industries plus communes de se procurer, 
comme celles-ci , les aciers de bonne qualité qui leur se- 
raient pourtant si utiles. 

nans cette situation , il était naturel que les aciéries fran- 
(:aises, stimulées par le haut prix des aciers anglais, s'appli- 
quassent à en fabriquer de semblables ; ce qui n'est pas dilli- 
cile, ainsi que nous l'a vous expliqué dans noire second article, 
pourvu qu'on y emploie les mêmes éléments, c'est-à-dire les 



MAGASIN l'ITTOllKSQUR. 



9Ô 



fors di' SiH'dc. Crst en etVct re qui s'est i)rndiiit : dos aojoiir- 
d'Iiiii les fors dn Suède et de Sibérie onlreiit pour pr^'s d'un 
tiers dntis h cDiisouimalioii des ncic'rios frain;aiscs. Mais la 
(Iniiane , qui nuil i l'usa'j;e des aciers lins eu les frappant i 
IVnlri'e, n'a mallieureuseinent pas né^li;,'é de Icrmer aussi 
cette seconde \oii', eu frappant égaleuieut d'un droit exor- 
bitant ces précleirx fers de Suéde avec les(|uels ou luoduil 
'li'S ■aciers tin?, ('/est là ce (pi'il imporlerail de eliaiiKer, car 
Vcst l.'i ce Cfui aiTc^te l'essor si essentiel de nos aciéries. La 
question n'est pas entièrement résolue , lorsque les aciéries 
ne prospf'rpnt qu'au poitit de vue de leurs propriétaires; il 
faut qu'elles ne prospèrent pas moins au p<iint de vue de 
Tinlérél public. C'est In conclusion à laquelle est arrivé , à 
la suite de très-lon;;ues études sur cette matière, rtiabile 
inélallurgiste qui nous a ser\i de guide dans celte esquisse. 
Il a proposé que, tout eu laissant le droit iuiiiosc à l'entrée 
des fers étrangers eu général, on supprimât celui qiu pèse 
stiv les fers à acier. Ce serait en déliuiti\e, comme il l'a 
montré, enlever îi nos Ibrges. proportionnellement à leur 
production totale, un très-faible débouché que de les priver 
de celui qu'elles trouvent dans nos aciéries : Lescldlfres prou- 
vent que les aciéries ne prennent au plus qu'un centième de 
la quantité totale de fer que nous produisons tous les ans : 
ainsi nos forges s'aperee\raieut ù peine du cliangeiueut. 

Ce serait, du reste, tout eu renonçant à favoiiser plus 
longti'inps r.Vnglelcii'e à nos dépens , entrer dans la >oie 
qiu a si bien réussi à ce pajs si intelligent dans toutes ses 
lois dédouane, et si partisan de la iirobJbiliou poiu' toutes 
les matières auxquelles il lui est pos>ible de suppléer par lui- 
même ou par ses colonies. Les aciéries anglaises ne payent 
à l'importation que 2 fr. par quintal de fer de Suède, taudis 
que les nôtres en payent 18. De la la cherté de nos produits 
comparativement à ceux de nos voi^ins. Dans de telles con- 
ditions , il est bien impossible que noue fabrication puisse 
lutter sur les marchés éliangers avec la leiu'. Mais que l'on 
mette nos fabricants stu' le même pied que ceux de la 
(Irande-Brctague, par rapport aux mines sans pareilles de la 
Suède, et, comme le prouve dès à présent le ti avail de quel- 
ques-unes de nos aciéries sur les fers de Suède , ou verra 
l'équilibre se rétablir. u.Si la modilicalion du tarif et les dé- 
marches persévérantes des négociants fraiiçais et des agents 
consulaires mettaient (in au monopole qui. juscpi'à ce jour, a 
existé pour l'iiiiportaliou des hautes marques de fer de la 
Suède . la fiance , dit M. Le l'iay, serait sans contredit , sur 
l'EuroiK' continentale, le pays le uueiix i)lacé pour entrer dans 
la voie qui a fait la prosjiérilé du ïorkshire. » C'est ce qui 
se verra tôt ou tard. I.a (pieslion est devenue trop claire iwur 
qu'il ne soit pas désormais légitime d'espérer que 1 iutéièt 
gi'iiéial triomphera des résistances particulières qui luttent 
contre liii : nul pays ne mettra dans les mains de ses ouvriers 
de meilleurs aciers que la Frauccc, et l'oncessera de donner 
î l'acier fm le nom injurieux pour nous d'acier anglais. 



VElNGEANCf-;. 

Monté sur un navire de Lesbos, le grand-prèlre Cléaiithe 
venait d'y rencontrer Arehias, son ennemi le plus délesté. 
Couché sur la proue, il avail fermé les paupières pour éviter 
son aspect odieux, et le sommeil ne larda pas à le surpren- 
dre. Jiipiter lui apparut en songe. 

— Je veux le récompenser d'avoir servi vingt années mes 
autels, dit le dieu : que désires-tu ? 

— ' Mon souhait .sera-t-il exhaussé? demanda le grand - 
pr(*ti"e. 

— Sur-le-champ , quel qu'il soil I 

' . — F.h bien ! je demande qu'Archias fasse naufrage ! 

Il n'avait pas achevé que le navire, frappé de la foudre, 
s'engloutissait dans les flots, où lui-même tiuu\ail la morl 
aiec son cnueud ! 

f.^ ptujwil (11' iiomuies ne n ^-.einhrini-il^ pas à Clé-auilie '.' 



Aveuglés par leurs passions, ils oublient les lois de la sofi- 
darité humaine: ils souhailenl des désastres dans l'espoir d'y 
voir disparaître l'opinion ou l'individu qu'ils haïssent, et ap- 
pellent à grands cris le nauhage « sans songer qu'ils montent 
le même vaisseau ! » 



KCObliS l)'l.NSTr.liCTIO.N PKIMAIRK 

AU QUATOIÎZIbVIi; SIÈCLE. 

Depuis le ireizième siècle, il existait îx Paris de petites écoles 
sounuses à la juridiction du chanlie de la cathédrale, où les 
enfants de tous les habitants de la ville élaieiit admis moyens 
nant une rétribution fort légère. Ces écoles, divisées en deux 
classes, celle des garçons et celle des (illes, ne laissaient pas 
que d'être assez nombreuses au mois de mai de l'année 1380. 
Il yen avait quarante pour les garçons, et vingt pour les lille!<. 
On les nommait pclidf: vcoIps ou écoles de f/rdiiiinaire , et 
l'instruclion qu'on y donnait, toute reslreiul£ cpi'elle parai-i 
liait de nos jours, répandait jusque parmi les enfants du 
peuiile les |)rincipes de l'éducalion libérale. Oa y ensi'ignail 
surtout la pratique de la religion catholique, apostolique et 
romaine: on y préparait les enfants à faire leur première 
communion ; on leur apprenait à suivre convenablement les 
offices et à lc6 plianter. Le nom des maîtresses qui dirigeaient 
les écoles de (illes existant à Taris en 1380 est parvenu 
jusqu'à nous, et , autant qu'uti peut en juger, ces noms ap- 
partiennent à la bourgeoisie (1). Il est diflicile de savoir à 
quel degré ce que nous a|)pelous aujourd'hui rinstruction 
primaire était porté dans ces c('oles de filles; il est pro!)al)le 
qu'un peu de- calcul se joignait à la lecture et à l'écriture. 
Ce qu'il y a de certain . c'est que les peliles écoles de (illes 
de Paris priient avec les accroissements de Paris un déve- 
loppement considérable. V.n 1665 , on n'eu comptait pas 
moins de cent soixante-six tant à Paris que dans la baidieue. 
A cette époque, l'écriture , la lecture , le calcul , la connais- 
sance des |)rirres latines iisiléi's dans les olliees de l'église , 
coniposaienl ù peu près toute rinstruciion primaire. Les niai- 
tiesses avaient aussi sur la moralité de leurs élèves une grande 
influence : le promoteur de (es écoles leur disait à cet égard : 
" Delîendez le:^ poudrez, tculillez...., et aulres habillements 
» liiondaius et braveries excessives ('2). ., (Kxtrait des Fciii- 
mes célèbres de t'aiiciennc France, par M. Leroux de 
I.iury. — 18'l8.} 



ECd'.A 

( f.olième y 

Lu région qui a^oi^ine la ville d'Kgru forme un pays à 
part qui se dislingue de ses alentours par des traits tout par- 
ticulieis. C'est une sialioii moyenne entre la Saxe, la ISa- 
vière et la Ijobème dont les roules s'y réiuiissenl. C'est la 
tète de la Bohème sur rAlleniague , mais eu même leiiiiis 
aussi c'est le point par lequel rAllemagnc peut entrer en 
Bohème le plus facilemeiil. C'est aux conséquences imnii'- 
diales de cette position que se rapporte le développement 
spécial des institutions de ce petit canton. 

Le pavs se compose d'un bassin granitique de quatre à cinq 
lieues de diamèlie, élevé de 500 mètres au moins au-dessus 
du niveau de la mer et bordé tout autour de collines arron- 
dies de peu de hauteur en apparence, mais qui en prenneni 

(i) Vo(ri f[\K'U|i(ts-iiii5 lies unnis de ces iiislituliicei : Jeanna 
de Vieiieto, Jeanne Pellelicr, Si-rsive la Jiéiadgêre, Mariui; de la 
Porte, Juaiuie la Mercière, t'crcellc la Verrière, JcTiim: du Dé- 
higo, Martine la Tli'Jina^si', Jac(pK*tIe la Denise, Jeanne la Mo- 
rcUe, Jcadiic la Fécoiilie , Eileléle la Jiiiote, Mar;;iierilo la Clio- 
qdilic, .leanKc la lîi>iiri;eoise, Rlalieiil la l'periiaide, etc. ( Ilêi^Ie- 
liieiit luticliaul le> écoles, lu dans la Si'aiiec du G mai i38o. page* 
I 7;) ile.s >;iiI(tJi L-I i(|gU'ilit;ii|3 de> |)Llilt:* tcolc», etc.) 

^v. Slalius et ir :;!ei[(eiil-s des pelilP> écoles. IiiUoiiurlum. 



100 



MAGASIN l'ITïOUESQUE. 



beaucoup quand ou considvie leurs cimes des plaines de lu 
Saxe. C'est l'cxtréinin! de la chaiiie du l'ichtelgebirgc. 
Ainsi abrité pur les massifs qui PeiUourent de tous côtés, 
le bassin d'Égra jouit d'un climat assez tempéré. L'Égra, 
qui prend sa source à peu de distance, au pied du Sclincc- 
berg, dans le margraviat de l'.airt'utli , y pénètre et en sort 
par des gorges étroites, tue multitude d'étangs et plusieurs 
petits ruisseaux, dont le principal est le Voudra, arrosent 
eu outre le plateau. 

Mais les eaux les plus remarquables du pays sont celles 
qui jaillisent en divers point du sein du granité sur le coins 
d'un iiolil ruisseau à une lieue au nord d'Kgra. Ce sont des 
eaux Iroides, mais gazeuses et chargées d'une très^forle pro- 
purliun de carboJiate et de suUale deeoùde. Elles sont [uopres 
au traitement d'une mulliuide de maladies et ont été liing- 
tenips célèbres sous le nom d'eaux d'Égra. Aujourd'liui on a 
élevé il portée des sources un élablissemcnl régulier qui a 
déterminé la formation d'un village d'botels pour les bai- 
gneurs sous le nom de l'ranzcnsbad ; et les eaux moins com- 



munes aujourd'hui en France qu'au dernier siècle en ont pris 
le nom. La vallée tout entière est imprégnée de sels, et à tel 
point qu'en quelques endroits, par l'elTet de l'évaporalion, la 
surface des taupinières paraît toute blanche comme s'il y 
avait neigé. Un petit volcan qui s'élève à un quart d'heure 
de l'ranzenbad et qu'on peut bien nommer le nain de son 
espèce, puisque avec toutes les conditions voulues, laves et 
scories, il a tout au plus vingt mètres de haut, se lie sans 
aucun doute à ces cIIVls si inléressans de la chimie souter- 
raine. On le nomme Kammerbuhl. 

Cràce à la population nombreuse de paysans propriétaires 
qui l'occupent, le bassin d'Égra est assez bien cultivé. Il est 
chargé d'un dépôt de marnes calcaires provenant des sédi- 
ments d'un ancien lac, et il en résulte, au milieu de ces con- 
trées troi) exclusivcmenl granitiques, un sol d'une qualité 
précieuse [Hjur l'agriculture. Le district renferme V20 villages 
ou hameaux. On y voit beaucoup de prairies et de bonnes 
terres ii céréales, et le bétail ne manque pas. Ce sont les bœufs 
qui font le service des transports et du labour. Des forêts ou 




Costumes du pays d'T'gia. 



plutôt des bouquets de pins, disséminés cji et lu, cl dont les 
troncs largement espacés s'élèvent à une vingtaine de mètres 
avant de se ramifier, donnent au paysage le caractère qui le 
dislingue le plus : c'esl une sévéi ité mélancolique. 

Ce caractère semble s'élre imprimé sur la population. Elle 
est demeurée catholique, mais dans le sentiment lugubre. 
A tous les carrefours s'élèvenl, non point, comme en Italie, 
des niches ornées de madones riches et brillantes ou de 
saints mitres et somptueux, mais de rudes croix de bois avec 
les instruments du supplice et le diviji patient. Dans les 
villages , presque partout , sur la façade principale des mai- 
sons sont accolées d'immenses croix dont les bras s'étendent 
entre les deux étages. L'elTet est d'autant plus fort que les 
maisons ne s'ouvrent sur la rue que par un étroit pignon 
percé de quelques rare» ouvertures. .Souvent le corps de 
logis destiné ù l'habitaiion est surmonté par un petit clo- 
cheton de fer-blanc abrilant ime cloche et soutenant encore 
une croix. Cet aspect claustral est encore rehaussé par la 
disposition des édifices qui , rangés siUvant les côtés d'un 
carré, prennent jour presque exclusivement sur unecoui- in- 
léiieiire ; sauf quelques portes de haute taille, mais bien 



cIose!S, et quchpies fenêtres taicroscopiqucs, on ii'apciçoii 
pour ainsi dire dans les villages aucune ouverlure. On ne 
rencontre que des murailles de bois ou de bois et de maçon- 
nerie et de grands toits de chaume ou de mcrrain. Qui a vu 
une seule maison avec ses quatre biUimrnts renfermés sur 
eux-niéiiK's les a toutes vues. L'un forme la grange, l'autre 
lesélables, Iclroisièine les remises, le quatrième l'habita- 
tion de la famille, '['ouïes ces parlies ont des formes con- 
vcnue.s et trailitioiinelles comme les pièces du costume ; la 
maison n'est en eiïet qu'un vêtement à demeure fixe. 

Le costume des hommes est cxtrèmeinent austère. A les 
voir le dimanche, au sortir de l'église, on les prendrait pour 
des gentilshommes plutôt que pour des paysans. Presque tous, 
même dans la belle saison , sont enveloppés dans un vaste 
manteau noir à rollit, qui ne laisse à découvert que leurs 
jambes munies de grandes bottes de cuir montant au genou, 
et leur tétc ornée d'un petit chapeau rond à larges bords 
couvert d'un riche bouquet de rubans noirs. Les vieillards 
alfectionnent une grande redingote ou soutane de même cou- 
hur, dont la taille marquée par trois plissements très réguliers 
riinoiUc jusque dans les épaules. Par-dessous le manteau. 



MAGASIN PITTORESQUE. 



104 



se porte une veste noire excessivement courte avec des braies 
trts amples de même couleur, arrêtes au genou. Tel est 
souYciil l'uuique costume des jeuucs gens. Ce costume , 
malgré son caractère sombre, n'est pas sans une certaine 
beauté. On ne saurait en dire autant de celui des femmes. 
Celui-ci est lomd et sans charme. Un énorme mouciioir d'une 
cotonnade bleue des plus épaisses, noué sur la tète de ma- 
nière 5 donner deux énormes flots en avant et une longue 
queue parderrièrc, en constitue le trait distinctif; clbien qu'il 
y ait dans ce costume une certaine harmonie avec les formes 
lourdes et carrées des femmes du pays, le résidtat général 
n'en est pas plus gracieux. Dans les cérémonies et notam- 
ment dans celles du mariage, les femmes s'enveloppent, 
comme les hommes , dans un grand manteau noir tombant 
jusqu'aux talons. Mais ce qui, dans la fête du mariage, semble 
relever d'une manière tout à fait digne et poétique ce deuil 
de la vie, c'est que les deux époux portent sur le sommet 
de la lète une large étoile d'or, qui se tient droite parmi 
des Ilots de rubans de couleur. 



A en juger par les noms des ^illages, tels que Diischuiti, 
Dolitz, Dobran, Pograd, Lob ma, etc., ou des rubseaux, 
comme Ulabocza, Prignitz, Snata, la population a dû être 
autrefois purement slave. Mais les influences germaniques 
ayant pris le dessus dans le pays, les traits primitifs n'ont pas 
tardé à s'altérer profondément ; soit que des familles alle- 
mandes se soient inliltréts parmi les cultivateurs ; soit que 
les gens de la campagne aient été peu h peu modifiés par le 
contact de ceux de la ville où les mœurs germaniques, par 
l'effet de l'assujettissement à l'empereur, furent de bonne 
heure à la mode. C'est à ce détournement précoce du monde 
slave que celte population doit le degré de bien-être et d« 
liberté dont elle jouit. On n'y connaît point les serfs comme 
dans le reste de la Bohème. Le sol, sauf l'impôt et quel- 
ques redevances , est généralement entte les mains de ceux 
qui le cultivent. On peut dire que ce sont des fermes i baux 
très-avantageux aux fermiers et indéfinis. Par une continua- 
tion singulière des contrats originaires, les redevances, éva- 
luées ordinairement en sacs de blé, sont attribuées à d«» 




r'iifi"!;' 



Vue du village d'Untei-Loljma. 



maisons déterminées de la ville. Elles sont en quelque sorte 
l'accompagnement obligé de la propriété foncière de la cité, 
et se transmettent avec elle. Cette circonstance curieuse lient 
à ce que le pays, parle fait de sa condition de lieu de passage, 
ayant été continuellement foulé par les armées, les seigneurs 
qui tenaient la terre se virent obligés de bonne heure, pour 
leur sûreté , de quitter le séjour de la campagne et d'en 
abandonner à leurs paysans les bénéfices avec les mauvaises 
chances. Au lieu de se bâtir chacun leur petite forteresse, ils 
préférèrent s'enfermer ensemble dans une forteresse com- 
mune qui devint la ville d'Égra, ville célèbre à plus d'un 
titre au moyen âge et sur l'histoire de laquelle nous re- 
viendrons. 



LA MAISON OU JE DEMEURE. 

La maiion où je demeure est un bâtiment très-curieux , 
un des plus curieux qui existent, non qu'il soit le plus grand, 
le plus beau, le plus coûteux ou le plus ancien, non qu'il 
renferme le plus grand nombre de chambres ; cependant c'est 
une structure remarquable par la sagesse et l'habileté du 



Grand Ouvrier qui F» construite. Vous ne pouvez en exa- 
miner aucune partie sans être frappé de la toute-science qui 
s'y révèle, sans que votre âme s'élève en contemplant la 
bonté parfaite qui a pourvu à ce que cliaque objet fût le 
mieux approprié à l'usage auquel il doit servir. 

J'ai dit que ce n'était pas un bâtiment de grande dimen- 
sion ; loin de là : il y a beaucoup de bâtiments, de châteaux, 
de palais, d'églises, de cathédrales, de maisons et de fabri- 
ques qui sont mille, dix mille, même cent mille fois plus 
grandes que la maison où je demeure, et même on ne peut 
trouver dans aucun pays barbare ou civilisé une liabilatiou 
humaine, depuis la hutte du sauvage jusqu'au palais du roi, 
qui n'occupe un plus grand espace que la maison que je veux 
vous décrire. En vérité, clic n'a que peu d'étendue en tous 
sens ; et quoiqu'on puisse dire qu'elle a deux étages sm- 
montés d'une espèce de dOme ou coupole , elle atteint 
rarement la hauteur de six pieds. 

Ce n'est pas un bâtiment très-ancien. Les Pyramides d'E- 
gypte , élevées il y a trois mille ans , sont d'orgueilleux mo- 
numents de l'architecture de leur siècle, et semblent défier 
le teiirps. Les monuments sépulcraux découverts en Ûtnirie, 



"itft 



MAGASIN PITTORESQUE. 



les Diagniiiques temples et l'dilices ïi Atliènes , los ruines gi- 
gantesques de Pnlmj 10, de Liixnr el de Knrniik, les c.ivcrnes 
immenses cl admirableiueiil IravailMes d'f'.li'plianla, peuvent 
se glorifier d'nne liante nntiqniti!. Beaucoup (réglises, de 
châteaux el de palais, avec de moindres préleiitions à un Age 
avancé, icnionteni cependant à quelques centaines d'années. 
Les ponls el autres conslruclions que nous voyons élever 
autour de nous sont destinés à durer peiulaiil de longues 
années; mais le bàtiniciil dont je vous eiitri;liens ne dure pas 
longtemps, comparativement à d'antres, el ne reste gu(">re 
deliout plus de trois quarts de .siècle. 

La maison où je demeure n'est pas sans Ijeauté; mais ce 
n'est pas la beauté qui a rendu célèbre le lem|)le de .Salonion. 
Quelques-uns, à la vérité, estiment quelle est jibis belle 
encore; mais là-dessus vous formerez votre propre opinion 
quand je vous en aurai dit davantage. 

Elle n'est pas d'un pjix élev('. lieaucoup d'autres bâtiments 
ont exigé d'inlinimint plus grosses .sommes pour les bâtir et 
les meubler. .\ii eoniraire, la mai.ton oiije deweure ne m'a 
presque rien codlé, car je l'ai trouvée toute prèle jiour moi. 
La dépense de l'entretien est même peu de cliose quand on 
ne dépasse pas les besoins do la nature. Il n'y a pas une 
grande quantité d'appartements, quoiqu'ils soient nombreux, 
eu égard à l'espace : il y en a seulement quinze à vingt. Les 
édilices publics en ronfermenl davantage, et même des babi- 
lalions très-ordinaires dépassent ce cliillre. 

Ouanl au nombre de ses oci'U|)ants, on ne peiU la com- 
parer qu'à quebiuc hutte des sauvages de la ^ouvclle-llol- 
lande : elle ne contient qu'une seule personne, el celte per- 
sonne c'est moi-même. Mais cette comparaison avec les 

misérables buttes des Nouveaux-Hollandais ne peut nous 
servir longtemps : elles sont faites avec l'écorce d'un seul 
arbre plié au milieu, cl dont les deux bouts se plantent en 
terre. Quand un dos njturels s'en est servi aussi longtemps 
(pi'il le désire , il l'abandonne , va cliercber un autre lieu , 
bàlii une nouvelle butte, cl laisse la vieille au jireinier venu. 
■Mais je poi te ma maison partout avec moi , dans tous les 
pays'i dans tous les climats, dans toutes les saisons; elle ist 
toujours prèle à me recevoir; elle ne peut seivij- qu'à moi, 
cl si je ia quille elle se détruit (relle-mèmc. 

A .Siam, les maisons sont posées sur des iiiliers, parce que 
le pays est plat el souvent inondé , el ainsi elles sont préser- 
vées de l'eau. A Venise et à Amsterdam, elles sont bâties sur 
pilotis, pour les défendre rie la mer. Ma maison, comme 
vous le verrez, est aussi sur ries piliers ; mais ces piliers ser- 
vent à la transporter où je désire aller, tandis qu'iuie m.iisoii 
d'Amsterdam ou de Venise ne peut chauler de |ilace, et que 
celle des .Siamois no le peut sans de grands dommages. 

I.a maison nù je demeure est surtout remarquable par sa 
rommodité : aucune autre ne nie conviendrait aussi bien. 
Avez -vous deviné ce mystère? 
•Sans aucun doute. 

La maison où je demeure est mon corps, l'iiabilaliun 
liréseulc de mon âme immorielle. 

CIIAIÎPEOTÉ DE LA MAISO.X. — I.KS IMLIKRS. 

La charpente de celte maison est surloui composée d'os. 
Les piliers sont les os de l'extrémilé inférieure. On les jiar- 
tagc ordinairement en trois divisions : la cuisse, la jambe et 
le pied. Il faut y ajouter la rotule du genou. Chaque cuisse a 
lin os; chaque jambe, deux; cl chaque pied, vingt-six. 

L'os de la cuisse se nomme le fémur : c'est l'os le jiliis 
long qu'il y ail dans le corps humain. A la partie supérieure, 
par laquelle il .s'articule avec la hanche, se trouve une lèlc 
arrondie : celte tèle remplli exactement une ciivité corres- 
pondante de l'os de la hanche, et ycsl fixée par un procédé 
que nous décriions plus lard. 

La partie inférieure du fémur se joint ou jilulot est super- 
posée au grand os de la jambe. Au-dessous du genou , la 
jambe est composée de diux os : le libia (ainsi nommé pane 



qu'il ressemble grossièrement & une flftte ) est le plus grîDS ; 
l'autre se nomme le péroné. 

Ils sont placés de manière que le péroiu' est eu dehors. LS 
où le tibia et le fémur .se joignent, ils formenl une jointure 
à charnière, ce qui signifie que cette jointure se meut eh 
avant et en arrière, dans un seul plan, comme un conipatr. 

A l'endroit oi'i le fémur se joint au tibia el au péioné, el 
forme l'arliculaliou du genou , se trouve la rotule : c'est iw 
os rond et plat qui n'est point joiiil aux autres os, mais qui 
est posé eNaclitiient de>anl el maintenu à sa place par d(!S 
tendons. 

Le pied. — les os du pied ont de certains rapports avec 
les os de la main: mais 11 y a des différences imporlantes.''n 

Le pied se cnuipose de vingt-six pelils «s ré^mis {MV^lfltt 

-tu; zut 



. dd» 




ligaments ; les lig.inieuls sont élasliques ; quand nous reuiuoiis 
le pied ou que nous l'appuyons, ils.se prélent au hiouveineni 
que nous faisons, et cèdent aux corps qu'ils renconlrcnl. .si 
le pied n'étail qu'un .seul os solide, il ne pourrait pliei-, el 
serait tout de suite cassé hir.sque nous sautons ou que nous 
tombons sur nos pieds, r.éflécbissez combien .serait lourd el 
mal commode un pied de bois; un pied d'os solide ne le sc- 
iait guère moins. I.a courbure du )iied est une chose remar- 
quable : elle peut se comparer à l'arche d'un iionl, ainsi 
que je vais l'expliquer. 

Le pied n'est pas posé îi plal sur la terre, mais dans la 
position qu'il prend en marchant au moment oti on le pose: 
il forme un arc de cercle de la pointe au talon. L'cxlrémilé 
inférieure du talnii el la pointe du gros (uleil iieuveul élre 
considérées comme les piliers de la voûte, el les os du coude- 
pied formenl la voûte elle-même. 

Si vous altai'.bez fortenieiil un morceau de bois sous votre 
pied, vous reconuaîlrez faiilemeut combien nous marche- 
rions lourdemenl si noire pied était tout à fait [ilat. Nous 
n'aurions jilus d'élasticité, nous pourrions diflicilcmeiit mai- 
cher, sauler, courir ou nager. 

Le talon n'est pas exactement sous la jambe , mais rcssori 
un peu en arrière , comme une espèce d'éperon , et est alta- 
ché au ])ied par une arliculation très-forte et très-élastique. 
rar cette raison , quand nous inarclums, le lalon étant plus 
en dehors et étant élaslicpie, descend le premier h terre, cl 
ainsi le poids du corps n'arrivi' pas à terre avec une secousse,. 
mais avec douceur. L'ensemble du pied est une chose admi- 
rable : non-seulement il y a une arche du lalon au bout du 
pied, mais d'un coté à l'autre presque aucune partie du mi- 
lieu du pied ne touche la terre. On irouve quelques diffé-, 
rences dans la forme des pieds des divenses personnes : les, 
unes les ont plus plats que d'autres. 

liemarquez qu'il n'y a p;is de pied aussi arqué que notre 
dessin , à cau.sc des muscles, des tendons cl de la chair qui 
remplissenl le vide. 

Plus vous examinerez le pied de riiomme, plus vous le 
Irouverez admirable. Aucun pied dauiiual ne peut lui èlrc 
comparé ; cependant ils sgnl aussi remarquables chacun dans, 
leur genre. ICxaminons le pied du chameau, de l'élépliant ,) 
(lu ch''v,il,l.i p. lit'' du ehieii. du chat , de l'oiseau rïlfsl 



.MAdAShN IM 

■ M ■■ ilf*. ilt li !_' ) 



l'TOUESQlJE. 

i-j-ij, — t- ' ■-■ '1, '• f ■■ 



Î03 



I 



•onjoins eu rapport avec IcsaiiiVe-T <H"|iaii.'s Je raiiTmal qui 
Ifi'iPflllInoill son RPliiP (lo vir. I.e pied ilu rliaim-aii no sVii- 
ffiiicç lins d.iiis le salilo siu- locpicl il vcna;;''- I^i' cheval ne 
)fi>Mvl-'ait ina>-d)rr aussi lons^lenips dans les sal)les . sou piod 
Olrint pins l'IasIifiTic t-t formé pour un lorrain pins solide : il 
est si i'Iastique , que ceux qui ferrent le cheval amincissenl 
le' fev auiant qno possible en dedans, afin qu'il lie presse pas 
sîlr h partie plus tendre et plus (<lasiif[ue qui se trouve à 

,-■,■11, I H '''"1' 

I inti?rieur du sahol. 

"iCntre les parties inférienres du lihia , du péroai5 el les os 
dn pied, sont sept os courls, qui ressendilent un peu à ceux 
(I\i'p*ighcT,'innls<iii' sont plus i,'ros (l). 

,'c:: ! <\' ,' '■ ' /,u «in'fo à une nuire livi-aison. 

■?iioi:. ■ 

,)ûoa tiii-mr. DES COMBATS DE MEI!. 
''Wfi.VVilfss'i^auxdoivent tonjonrs être rdunis en masse la plus 
gf-illide possible. Plus ce nombre sera grand, moins la sup(5- 
i-iorilt' numérique de l'ennemi aura d'importance. Mais malgré 
f'elle Mipériorit(= , il ne faudra jamais craindre d'engager le 
c^ml)at ; on devra le livrer à fond sans arrière-pensée. Ame- 
nTîl' ne devra jamais être permis. Qu'on coule. 
• Au sortir d'un tel combat, l'ennemi, s'il est vainqueur, 
siira tellement délabré diuis toutes ses parties, que de long- 
~IPmj)s il ne pourra reprendre la mer. Alors celle-ci sera 
iffevêmie h bro. Lorsqu'à terre des bataillons en ont vaincu 
(Faiiirés moins nombieux, ils peuvent viveuient suivie leur 
sTrtîiés, quelques perles qu'ils aiejit éprouvées. Ils font à 
l'illManl des corps de marche avec les soldats non blessés. 
13» , l'homme est l'unité ; mais à la mer, l'unité , c'est le na- 
\îré. Or, après un rude combat, la victoire ne laisse pas au 
>Tihiqueur »ù navire qui ne soit l'orlement avarié... 
■ Oh veut toujouis mal comprendre ce qui est le type parli- 
tulicr des combats de mer. l'ourlant l'empereur Napoléon , 
dans ses Mémoires, l'a expliqué avec son admirable lucidité, 
A terre, dans une retraite, quelques corps qui se dévouent 
p0nvenl,en profitant des accidents d'un terrain propice, 
sauver tout le reste de l'armée. Mais en mer, où sont les acci- 
dents de l'échiquier qui permettent de pareils résultats? En 
outre , on exagère trop les perles en hommes qu'entraine- 
raii'Ut des combats à outrance. Eu mer, les contbals sont trés- 
lares; ceux de terre, au contraire, sont de tous les joins, 
l'ont l'équipage d'un navire qui coule en combat , n'est pas 
perdu. A l'rafalgar, l'illustre capitaine Infernet soutint les 
attaques de trois vaisseaux anglais qui le serraient à portée 
de pistolet; il coula ayant cloué son pavillon, restant leder- 

(i) Cet ailicle et ceux qui le cunlinuerniit sont extraits d'un 
uliviuge [lublié en Amérique par le docteur Aleoll. Jusqu'à ce 
jour 110(18 avions relardé, malgré nous, le niunienl d'offrii- à nos 
Icclciu's quelques éléniiiiis d'étude sur le corps liumain. Nous 
plions à la recherche d'une fornie de description (jui h'it de nature 
^atténuer, à \oiler eu quelque suite, ce (pie Tannlouiie et la 
physiologie excitent de répulsion elle/, beaucoup de personnes. 
I/idcu iiigeuiense du docteur Alcotl nous paraît rêsoudic eu [lartie 
le protilcnie. Du reste , nous ne nous ferons point scrupule d'a- 
Uregei' el d'amender l'ouvrage original toutes les fois que nous le 
jui^eroiis convenable , et nous n'y joindrons d'antris dessins que 
c*u\ qui, élaiil iudisnensables , n'auront pour les yeu\ rien de 
lépngnaul. ]\ous devons ajoultr que cel onviage a déjà subi des 
niodlHcations et, pour ainsi dire, des épuiaiiotis iinpurtanles : le 
texte (pli notis sert est eu effet une traduction publiée en Suisse 
d'dpre.s un alu-ége fait en Angletei le. Nous n'aurons cette foi-» ({ue 
traita Irès-soinuiairenient d'une science fort iniportaule : il nous 
récitera la liberté de compléter cet t^sai peu à peu et sous des 
formes iliveises. Le docteur Alcolt a éciil eu tète de son livre une 
piêraee dont nous citerons les ligues suivantes ; 

« Les lioinnies voués à la profession nn-dlcale se sfuit , jus(prà 
pr'êseul , pre~([ue exclusivement occupés de l'élude du corps liu- 
liiain. Mais pouripioi ce sujet, (jui iniéiesse tout le monde, ne 
seiait il pas uns à Ip portée de tous? Ne portons-nous pas avec 
nous, peudanl luiti e vie, une iiiacliiue si admiiablement cousti iiite 
qu'elle a evciLé elle/, un écrivain in-pire celte cxciaajation ; «Je 
le célebit;rM de ce que j'ai été fait d'une étrange et admirable 
uianiêre.' u Nos Ames sont les habitants de corps coll^tl■uits de 



m(;V sur le pont et sur le vaisseau; cf jîôtft^aht le vaillant 
capitaiiio, SOS etifanls et un nombre considérable de fous ses 
braves furetil sauvés. Dans l'armée de teric, on trouve , 
entre autres exemples, la 'AT demi-brigade, simple régi-- 
ment , qui , dans toutes les victoires de 179!) el 97, en Italie, 
consomma Ireiie mille hommes, c'est-à-dire si\ fois so:i 
effectif, cela à une époque ot'i il n'y avait de congés pour les 
soldats que ceux donnés par les balles el par les boulets enne- 
mis. On trouve à Eylati la place où l'on enterra seize ceni-i 
hommes et quatre-vingt-six ofliciers d'un seul régiiuent. 
Est-ce que pour cela on renonce sur terre aux combats les 
plus acharnés '? ha carrière militaire a pour condilion sine 
qnd non , que le militaire qni se lève le malin ne doit pas 
compter se coucher le soir... 

C'est par ,un noble dévoucnienl , par une haute abnéga- 
tion matérielle d'eux-mêmes, en n'aspirant (pi'à vivre dans 
les annales de ht France, immorlelles comme elle, (pie nos 
officiers de marine pourront parvenir à annuler les résultats 
d'une supériorité maritime que la nature des choses don- 
nera tonjonrs à nos ennemis. Qu'on sache bien que celui qui 
veut toujours et toujours, sans varier jamais, trouver li; 
combat, finit par rencontrer des ennemis qui s'en fatiguent 
et qni n'en veulent plus. 

Si j'avais un fils qui eût riionnciir de servir dans la marine 
■militaire , et de recevoir le commandement d'un navire de 
guerre, voici ce que je l'exliorterais à fiire. — Le premier 
jour de son arrivée à son bord, sur le pont, sous le drapeau, 
devant tout son équipage en grande tenue, jurer que jamais 
il n'amènerait, que jamais il ne rendrait smi navire, quelles 
que fussent les circonstances ; autoriser tout le monde, si un 
jour il voulait manquer à ce serment, 5 le tuer immédiate- 
ment pour l'cni pécher de fausser sa parole. — A vec une pareille 
résolution, la gloire ou la fortune ne l'abandonnerait jamais. 
Le général Dcvivier, Question de l'Algérie. 



LE PÈRE MEHSEINNE. 

Marin Alersenne est l'un des liommes dont le noiu ligure 
le plus souvent dans l'histoire scicnlllique de la première 
nioilié (lu dix-sepiième siècle. Uni par les liens de l'amitié à 
f>,iscal , à Descaries , à Fei mat , en correspondance avec 
la plupart des savants de celle époque , il ne s'est pas élevé, 
par ses propres découvertes, au rang qu'occupent dans la 
science ces illustres géomètres; mais il était l'un de leurs 
adeptes les plus intelligents et les plus zélés ; il répandait 
dans toute l'Europe les découvertes nouvelles que ses iiom- 

lelle soile qu'ils penVeut facilemieiil se déranger et se délériortr | 
cependant on n'enseigne point à prévenir les désordres (|ui dèràn» 
gent l'économie de ces corps, ni à en prévenir une détéi ioratioa 
prématurée. L'étal du corps agit toileuieut sur l'esprit , et nou« 
vo\ous qu'un malaise corporel alfecte |irompU-mcnt nos pensées 
et 'même nos seulinients. Pour maintenir l'équilibre de l'esprit et 
du cœur, il faut veiller à celui du corps, (jui s'en occupe? Les 
médecins seuls. N'e,l-il (Kis étrange (pie des connaissances si essea- 
lielles ne soient pas lépandiies dans les diverses classes di! la so- 
ciété? Plusieurs raisons s'opposent à cette étude : on associe à l'idée 
de ce genre d'instruction les moris violentes, les cadavres , les 
squelettes, les dissections, etc. Il ne faut pas s'étonner que l'ana- 
tomie et la phjsiologie, tels soûl les noms donnés aux branches 
de celte étude, soient peu reclieroliêcs , si de pareilles clioses en 
sont inséparables. Mais on peut s'en passer jusqu'à nu certain 
point. L'anatomie el la physiologie peuveul s'étudier avec avan- 
l;u;e, si l'on ue i-.cliarclie qu'une iustructioii générale et popu- 
laire, sans eulrer dans des détails d'aiialoniie pratique. C'est sous 
ce point de vue (juc l'auteur a commencé (pielques essais sur ce 
sujet. L'accueil fivorahle qu'ils ( ut iroiné, et les demandes d(« 
parents et des instituteurs, l'ont encouragé h offrir ce petit ouvrage 
aux familles et aux écoles. Il pense que le momeul viendra ou la 
connaissance de la nature ptijsique de l'iiomme sera regardée 
comme aussi essentielle que l'ariliimétique el la géographie. Il 
espère tpie sou travail diminuera la répugnance que l'on éprouve 
généralement pour celle élude. Le plan de l'ouvrage n'est pas 
une simple théorie, il a été introduit avec succès dans des écoles 
el des familles. » 



104 



MAGASIN PITTORESQUE. 



hicuses relations le nieltaicnl 5 mCnic de connaître pende 
temps aprt^'s qu'elles avalent clé faites; il provoquait les 
icclierclies des uns en leur annonçant les succès des autres. 
Son inlliience a donc l'té réelle, et nous l'apprécions mieux 
aujourd'hui , sans aucun doute, que ne l'ont fait ses contem- 
porains. 

ISé au bourg d'Oizé dans le Maine, en 1588, Mcrsennc 
commença ses études au collège du Mans , et vint les conti- 
nuer à celui de la Klèclie, où il connut Descartes, plus jeune 
que lui de quelques années. La liaison qui s'élablit entre eux 
dura jusqu'il la mort. Entré dans l'ordre des Minimes en 
dtill, Merseniio ne balança pas à prendre la défense de son 
ami contre les détracteurs de la nouvelle philosophie. 11 alla 
même se réunir à lui en Hollande, où Dcscarles s'était réfu- 
gié. De retour à Taris, il continua à défendre la doctrine et 
la personne de son illustre ami contre les accusations d'irré- 
ligion , qui oITraicnl alors encore tant de danger à ceux qui 
en étaient l'objet. Comme on ne pouvait mettre en doute les 
sentiments de piété sincère qui animaient le Minime, il est 
hors de doute que son témoignage dut être de quelcpie poids 
dans la balance et atténuer la portée des attaques auxquelles 
Descarlcs était constamment en hutte. 




I.e l'ire Morscnne. 

Le voyage du P. Mcrscnne en Hollande, trois voyages suc- 
cessivement faits en Italie, de IC/iO J 16.'i5, l'avaient mis 
en rapport direct avec les physiciens et les géomètres les 
plus distingués de ces deux contrées. Il en profita pour faire 
connaître en France leurs travaux. C'est lui qui annonça le 
premier, dans notre pays, la fameuse découverte deTorricelli 
sur le vide; découverte qui , complétée par les expériences 
entreprises au Puy de Dôme, sous la direction de Pascal, 
ont eu des conséquences si fécondes pour la physi(pie et la 
météorologie. C'est encore lui qui attira l'atlenlion des géo- 
mètres français sur la courbe devenue si célèbre sous le nom 



de trochoïdf, cijcloïde ou roidelle. Il nous valut ainsi les 
admirables travaux où le génie de Pascal se montra supérieur 
à relui de tous les savants de l'Kurope , publiquement défiés 
longtemps à l'avance, et qui tous , sans exception , échouèrenl 
complètement ou restèrent notoirement au-dessous du pro- 
vocateur'; sans en excepter les Italiens, disciples de Galilée 
et l'Anglais VVallis, l'un des géomètres les plus habiles de 
l'époque. Il proposa le fameux problème des centres d'oscil- 
lalion, qui, après a\oir été fort agité entre Uescartes et Uo- 
berval, fut pour Iluygens l'occ^ision des découvertes la plus 
belles et les plus iuiporlanles en mécanique. Enfin, Mer- 
senne eut le mérite de faire connaître le premier, en France, 
par une traduction à laquelle il ajouta plusieurs observations^ 
importantes, les Mécaniques de Galilée (Paris, lG3i). 

Payant tribut à quelques idées fausses et de mauvais goût, 
qui avaient cours encore au commencement du dix-septième 
siècle, Mersenne, dans son Harmonie universelle, invite les 
orateurs à orner leurs discours de traits et de textes tirés des 
niatliéuialiques. Les sections coniques lui paraissent même 
propres ii fournir de beaux sujets de comparaison dans l'élo- 
quence do la chaire. Mais en laissant de coté ces imperfec- 
tions qui tiennent à l'époque autant qu"."! l'homme, on trouve 
en général dans les ouvrages scientifiques du P. Mersenne 
l'érudition la plus solide. Lorsqu'il se borne au rôle de com- 
pilateur, il le remplit avec une intelligence telle, que ses écrits 
sont aujourd'hui recherchés presque à l'égal des originaux 
dont ils oflrent le résumé substantiel , parfois même une re- 
production exacte accompagnée de notes. Tel est le volume 
intitulé : Universœ geomeiriœ mixiœque malhemaiicœ 
stjnopsis, Paris, in-/i", 1644 ; volume qui , avec la CogiKtta 
phijsico-mathemaliea (in-/i", Paris), publiée la même an- 
née , et les iVofo; obscrvationes physico-mathematicœ 
{in-!i°, Paris, 1647) , forme une collection précieuse. Mais le 
plus rare et le plus estimé de tous ses ouvrages est VHar- 
monie universelle (Paris, IGuG, in-folio) , où se trouvent les 
principes généraux de la mécanique applicables ii la musique. 
C'est il Mersenne que l'un doit le mot de rectangle, employé 
pour désigner le quadrilatère dont les quatre angles sont 
droits {De la vérité des sciences, p. 815). Ce mot est resté 
dans la langue. 

Nous avons eu occasion de démontrer ailleurs (voy. 183G, 
p. 24G) que Mersenne doit être considéré comme le vérilablo 
inventeur du télescope à réilexion , dont l'idée est attribuée 
par les Anglais à Jacques Gregory, et dont l'exécution est 
considérée par eux comme un des litres de gloire du grand 
Newton. Ce fait seul sulliiail pour jirouver ([ue Mersenne 
sort (le la ligne des compilateurs ordinaires, et que sou esprit 
était capable de s'i'lever jusqu'il des découvertes d'une cer- 
taine portée. 

Mersenne mourut le 1" septembre 1G48 , au milieu des 
douleurs d'une cruelle opération maladroitement appliquée. 
« Mersenne était, dit liaillet, Vie de Descartes (IG'Jl, \n-U°), 
11' savant du siècle qui avait le meilleur cœur. On ne pouvait 
l'aborder sans se laisser prendre à ses charmes; jamais mor- 
tel ne fut plus curieux pour pénétrer les secrets de la nature, 
et yiorter les sciences à leur perfection. Les relations qu'il 
entretenait avec ions les savants l'avaient rendu le centre de 
tons les gens de lettre : c'était ii lui qu'ils envoyaient fcurs 
doutes pour être proposés par son moyen à ceux dont on en 
attendait les solutions ; faisant il peu près, dans la république 
des lettres, la fonction que fait le crenr dans le corps humain. 
Sa passion d'être utile ne se borna point à sa vie; et il avait 
ordonné aux médecins, en mourant, de faire l'ouverture de 
son corps, afin qu'ils pussent connaître la cause de sa ma- 
ladie. Il fut obéi , et l'on trouva l'abcès deux doigts au-dessus 
de l'endroit où on lui avait percé le côté. » 

Bcnr.Acx d'abonnement et de veste, 
rue Jacob, uO, près de la rue des Petits-AugustliM. 

Im|iriiiHrii- de L. M/iRTcutT, rue Jacob, 3o. 



14 



M A r. A S I N P 1 T T 1», E S Q (J E. 



i05 



I.r CHATEAU DE MARI.Y. 



"%^(:^ 



.-.(e*^---^- 




"^•'""oo^, ; 



État actuel de l'un des bassins latéraux du second parterre de Marly. 



§ 1. Les rdines de Mably. 

Nous pouvons nous donner, à deux pas de Paris, des spec- 
tacles que nous allons souvent chercher bien loin dans les 
pays ('trangers, et que nous y croyons uniques. Les ruines, 
dont, au dernier siècle, Volney a lait entendre les leçons et 
goûter la po(?sie, ne sont pas seulement rornement des lieux 
où les arts des Grecs et l'empire des Romains ont jeté leur 
éclat. Aux portes de nos villes, dans les clairières de nos 
T'iMt. XVI.— Avnii. iS;8, 



vieilles forêts gauloises, nous avons des déserts où la main 
de l'homme avait élevé des monuments somptueux, où celle 
du temps a de nouveau tout confondu et n'a laissé subsister 
des œuvres d'une civilisation éclatante que ce qui est néces- 
saire pour nous en rappeler à la fois la gloire et le néant. 

Le Parisien , ordinairement si curieux de tout ce que les 
environs de sa ville offrent de rare et de singulier, ignore 
complètement le chemin qui mène à l'unique endroit où la 
monarchie de Louis XIV se montre encore seule, II est Trai, 



lOG 



MAGASIN PITTOUliSQUE. 



mais ruiiiOc et luio coiniiic les orages de la lévoliUion Pont 
laissée. 0"aiul, siiivanl le boid de la Seine, il traverse le 
villa!;e de .Marly-la-Madiiiie, remarquable par les roues liy- 
draiiliijiu's qui foiirnissaieiu autrefois l'eau aux bassins de 
Versailles, et le village de Marly-le-Porl qui était jadis 
le dej nier port du diocèse de Paris, il ne se doute guère 
qu'il y a, au-dessus de sa tète, cadié dans les sinuosités de 
la montagne qui sépare la rivière de la plaine de Versailles, 
un troisième village de Marly, qu'on appelle Marly-le-Uoi, 
parce que Louis XIV y fonda l'une de ses babilations les 
plus alTectionnées et les plus coilteuses. On pourrait môme 
atteindre par hasard Marly-lc l'.oi, et ne pas soupçonner que 
derrière les maisons du village, on peut rencontrer une soli- 
tude sauvage, au milieu de la(|uelle les constructions de 
Louis XIV gisent abandonnées et encore imposantes sur le 
sol. 

Qui veut retrouver le cliàleau, témoin des scènes les plus 
intimes et les plus curieuses de la cour du dlx-sepiièmc 
siècle, doit prendre à liougival la route qui conduisait au 
pavillon de madame Dubarry, et (pi'on appelle le chemin de 
la Princesse. Après avoir passé le village de Louvecienne, il 
s'avancera le long du grand aqueduc qui porte à Versailles 
les eaux élevées sur la nionlague par la machine de Marly ; 
à l'extréiiiiié de ces arcs qui lionnonl un air de paysage ro- 
main à nos rollincs celtiques, il rencontrera la route qui 
menait Louis XIV de Saint-C.L'rmain à Versailles, lorsque, 
dpris successivement de mademoiselle de La Vallière, de 
madame de Monlespan et de mademoiselle de l'ontangc , il 
allait hâter, pour ces jeunes reines de la cour, raclièvcment 
(lu palais dont il ne se doutait pas que la veuve surannée de 
Scarron devait seule prendre possession. Cette roule forme, 
au-dessus de Louvecienne, un rond-point, dont la grandeur 
indique assez que les voitures de Louis XIV y ont aussi 
tourné: il scjnble qu'on soit forcé de les suivre; mais en 
lournant comme elles . on va se jeter sur u\\ mur misé- 
rable pareil ù la clôtmc de quelque pauvre ferme ; franchis- 
sez le gtnchet , et vous contemplerez l'un des spectacles 
les plus étoiuianls que vous puissiez souhaiter. 

Ou se trouve dans une immense enceinte circulaire dont 
les murs, que le lierre ronge, .soutiennent la forêt de toutes 
parts; il semble voir un vaste cirque crcusi; et forlilié au 
milieu des bois, où l'œuvre des hommes est venue s'ajouter 
audacieusemcut à celles de la nature. Des piliers, çà et lîi 
abattus , laissent deviner des portiques qui ont dû orner 
celle entrée; à leur suite, par les trouées que le temps a 
faites, la vue plonge à droite et à gauche, dans des sub- 
struclions plus grandes qui se iierdeul sous l'ombre épaisse 
des arbres. Kn face de la porte par laquelle on a pénétré, 
on découvre une perspective plus surprenante encore; la 
route s'enfonce dans un goulfre , où de tous les points de 
l'horizon la foret paraît s'abaisser ; ces grands arbres, qui 
au milieu même de leur liberté sauvage témoignent, par une 
certaine régularité à moitli> elfacée, qu'ils ont élé jadis plies 
par la hache, semblent se pencher les uns sur les autres du 
haut des gradins d'un amphithéâtre gigantesque, cl s'incliner 
tous vers la puissance (|ui avait forcé la naUu'c , comme les 
nalious, à subir son coniuiandemenl. 

On a hàtc de pénétrer au fond de cet abîme de vcrduje, 
oii tend tout le grand paysage fait de main d'homme , dont j 
on est environné. On descend enlre deux murs qui portent 
les chênes ei les ormes séculaires; on arrive à une seconde 
cncoinlc circulaire que l'on est tenté de prendre pour les 
débris d'ini palais , aux grandes ondulations du tapis de 
verdure qui en cache les décombres. Le peu d'ouverture 
que la perspective a en cet endroit vous avertit de des- 
cendre encore ; et, après avoir traversé des salles de ver- 
dure abandonnées au hasard, vous arrivez h un amas plus 
grand , du haut duquel le regard embrasse un horizon 
(!légant. Les ruines sur lesquelles vous êtes placé alfeclenl 
sensiblement la forme circulaire: et, aussi loin que Pteil 



puisse atteindre, au delà des pentes que vous dominez, au 
delà des plaines qu'arrose la Seine dérobée au pied du 
coteau, les montagnes, suivant les prolongements de la col- 
line de .Sainl-Cormain , arrondisseni encore leurs lignes 
délicates qui fiu'eiit vers les bois do .Montmorency. Celte fois 
vous avez sous les pieds le palais célèbre où Louis XIV a 
caché, au milieu des fêles. In douleur des revers de sa vieil- 
lesse ; et dans toutes ces lignes qui send)lent répéler à plaisir 
la môme com-he hainionieuse , déjà se trahit le plan origi- 
nal qin avait fait de Marly les délices du roi , lorsque , dé- 
goûté de la pompe théâtrale et trop découverte de Versailles, 
il cherchait, dans un abri mieux défendu, des plaisirs moins 
bruyants. 

La route par où on est arri\é jusqu'aux restes du palais, 
en traverse les ruines à l'endroit même où le grand salon 
si vanté , dont Saint-Simon nous a Iransnu's tant do bril- 
lantes peintures , rassendjlait l'élite des grandes dames de la 
cour. Ln charretier qui viejit prendre les dernières pierres 
du pavillon royal, une vieille fejnmc poti.ssant devant elle 
r.'uic qu'elle a chargé de broussailles ramassées dans les 
jardins de Louis XIV, foulent, sans le savoir, le sol que les 
pas de la duchesse de Bourgogne semblaient avoir marqués 
d'mie trace incll'arable. Ce sont les seuls liôlcs qu'on ren- 
conlre dans ces lieux où les honuiies les iilus polis de 
riMiropc formaient autrefois une société choisie au roi de la 
France, l'as même un artiste qui vienne essayer de retrouver 
la beauté sccrèlv^ de ces lieux qui ont captivé les goûts les 
plus ralTiués. Pas même un rêveur qui vienne méditer tout 
co grand pas.sé évanoui. Pas même un bourgeois qui vienne 
riiisulter par .sa curio.sité banale cl goguenarde. C'est le si- 
lencieux dcsi^rt qu'on trouverait <i Spalatro, au milieu des 
Dalmales, aulom- des ruines du palais de Dioclélien. 

On descend du tertre formé par les débris du palais de 
Louis SIV ; au del.'i des salles de verdure ipii fout le pendant 
de celles qu'où a déjà traversées, on aperçoit, à moitié 
debout, à moitié couchés sous l'herbe, les restes des bftti- 
meiits qui correspondaient avec ceux de la seconde enceinte 
circulaire par où on a passé. Derrière le palais, sur la colline 
échancréc , on voit , recouverts par la mousse , les nom- 
breux degrés sur lesquels devait tomber toute «ne rivière 
d'eau. De part cl d'autre, des roules creusées sous les racines 
des arbres cl bordées de grands murs pour soutenir les 
terres, ouvrenl des échappées sur la forêt assujeliie à un plan 
où se répèle toujours la ligne ronde. Mais c'est devant i(^ 
palais même qu'il faut s'avancer |)our retrouver les plus 
beaux endroits des jardins. 

On va en descciulant toujours d'une lerras.se à l'autre ; 
chaque terrus.ie poitait autrefois im parterre, sur les lianes 
duquel se délachait, à droite et à gauche, une allée qui 
faisait tout le lotir du jardin disposé en amphithéâtre. 

Le premier parterre, que le château couronnait, montre 
encore ses arbres surprenants, arrondis autrefois en berceaux 
dont leur base a conservé le pli, épanoids, au-dessus de ces 
anciennes voûtes, en troncs nouveaux, libres et \i:.;0Mreiix, 
qui semblent rouinie luie .seconde foiêt entée sur la pre- 
mière. 

Le second parterre laisse apercevoir (listinclcment les 
deux bassins latéraux dont il était orné. Au milieu des grands 
ormes qui autrefois couvraient de leiu- oiiibra;;e des conques 
élégantes chargées de bronze et de marbre, l'eau, dont on n'a 
pu délruiic tous les conduits, sourd ualurellcment de la 
terre qui a gardé la forme des anciennes c(uislructions; à 
l'endroit où le jet d'eau s'élançait vers le dorac de ces bos- 
quets, des joncs sortent en gerbe épais.se ; les néniqihars s'y 
mêlent et achèvent de couvrir cette mare tranquille qin n'est 
agitée, de temps à autre, (pie par les mains des blanchisseuses 
du village. 

Le troisième et le quatrième parleire oITroiit encore les 
rest(>s des vastes bassins qui en occiqjaient la plus grande 
I>ailie: les formes en soiil noilcnienl dessinées aux yeux par 



MAGASIN PITTORESQUE. 



107 



rabaissoiiuMil du tcnain, et aussi par la vordmo plus fraîclie 
iies'pUiiili's qui poussent plus vives aux lieux autrefois eu- 
graissiîs par les eaux. 

Kn présence île ces ruines encore si reoonnaissaljles dans 
leur dt'yradalion, on se ileniande comment il s'est fait (|u"elles 
aientélc réduitesà ce point et qu'elles n'aii'Ut pas enlièrement 
disparu. Ni les bois qui les entourent, ni l'herbe dont elles 
sont à moitié recouvertes ne semblent plus être loucliés par 
la main de l'homme. Au milieu de ce mouvement rapide de 
la civilisation qui transforme aujoiu'd'hui la surface de la 
France, si près du fover d'oi'i il émane, on a peine à coni- 
preuilre que ce désert demeure inculte, sauvage et Ignoré. 
L'ne ferme cachée dans l'un des replis que la forêt fait der- 
rière le village de Alarly, annonce seule que ces ruines ont 
un maitrc. 

§ 2. Fondation du cnAtEAU de Marly. 

il faut laisser S^iil-Simon peindre, dans son langage ex- 
pressif, ce que Louis XIV voulait faire de Marly et ce qu'il 
en lit : 

Le roi lassé du beau et de la foule, se persuada qu'il 
1) voulait quelquefois du petit et de la solitude. Il chercha 
» autour de \'ersailles de quoi satisfaire ce nouveau goût : il 
« \isita plusieius endroits, il parcourut les coteaux qui do- 
» minent Saint-Germain et cette vaste plaine qui est au lias. 
" On le pressa de s'arrêter à Lucicnnes, mais il répondit que 
11 celte heureuse situation le ruinerait, qu'il voulait un lieu 
11 qui ne lui permit pas de songer à y rien faire. 

» Il trouva derrière Luciennes uu vallon étroit, profond, 
» à bords escarpés, inaccessible par les marécages, sans 
i> aucune vue, enfermé de collines de toutes parts, extrè- 
11 memeut à l'étroit, avec un méchant village sur le penchant 
11 d'une de ces collines, qui s'appelait Marly. Celte clôture, 
1) sans vue ni moyen d'en avoir, fit tout son mérite: l'étroit 
Il du vallon où on ne pouvait s'étendre y ajouta beaucoup; 
Il il crut choisir uti ministre, im favori, un général d'armée. 

11 L'ermitage fut fait : ce n'était que pour y coucher trois 
11 nuits, du mercredi au samedi, deux ou trois fois l'année, 
1) avec une douzaine de courtisans en charge, les plus indis- 
11 pensables; peu à peu l'ermilage fut augmenté. D'accrois- 
11 sèment en accroissement, les collines furent taillées pour 
1) faire place el y bâtir, et celles du bout légèrement empor- 
11 tées pour donner au moins une échappée de vue fort im- 
II parfaite. Enfin en bâtiments, en jardins, en eaux, en 
11 aqui-ducs, en ce qui est si curieux sous le nom de machine 
11 dv Marly , en parcs, eu forêts ornées et renfermées, en 
11 statues, en meubles précieux, en granJs arbres qu'on y a 
Il apportés sans cesse de Compiègnc, et de bien plus loin, 
Il dont les trois quarts mouraient el qu'on remplaçait aussitôt. 
Il en allées obscures subitement changées en d'immenses 
Il pièces d'eau où l'on se promenait en gondole, remises en 
Il forets à n'y pas voir le jour dès le moment qu'on les plaii- 
II lait, en bassins changés cent fois, en cascades de même, 
11 en ligiu'es successives et toutes dilTérentes, en séjours de 
Il carpes ornés de dorures et de peintures les plus exquises, 
» à i>eine achevés, rechangés, et rétablis autrement par les 
Il mêmes maîtres une inliuité de fois; que si on ajoute les 
11 dépenses de ces continuels voyages qui devinrent enfin 
» égaux aux séjours de Versailles, souvent presque aussi 
11 nombreux, et tout ù la lin de la vie du roi le séjour le plus 
Il ordiiiaire, on ne dira pas trop sur Marly eu complanl par 
Il milliards, 'i 

§ o. Pl.AX DES l'AVII.LOXS ET DES JARDINS DE JIARLY. 

Dans cet étroit ermitage où Louis XIV voulait fuir les 
grandeius importunes de Versailles, et dérober sa vie à la 
foule des courtisans, son architecte Jules llardouin-Mansart 
composa en pierre et en marbre, pour l'éternel entretien de 



son orgueil, la plus énorme adulation qui lui ait été adressée. 
Il y (igura le pavillon principal, demeure du roi qui avait 
pris le soleil pour devise, escorté de douze moindres pavillons 
qui étaient comme les douze demeures célestes que traverse 
l'astre du jour. Complice de cette insigne llalterie, Louis XIV, 
chaque matin, visitait en elVet les douze pavillons dont les 
hôtes sortaient à sa rencontre, lui rendaient leurs hommages 
et 'grossissaient successivement sou cortège. Ces pavillons 
rangés des deux côtés des parterres, six d'une part, six de 
l'autre, communiquaient entre eux, et se rattachaient au 
centre des grandes constructions par des berceaux eu fer où 
des tilleuls enlrelaçaienl leurs bras. 

11 semble aussi que ce soit pour rappeler l'emblème du 
soleil , (pie l'arcliitectc ait fait dominer la forme ronde 
dans le plan de Marly. Le principe de tous ces cercles que 
ii'ins avons déjà remarqués, était le grand .salon placé au 
centre du pavillon royal, et qui, comme on peut le voir même ' 
dans le plan partiel que nous avons fait graver, déterminait 
la (igure de la plupart des autres bâtiments. On entrait dans 
ce granl salon par quatre petits salons carrés qui séparaient 
quatre apparlemenls différents disposés aux quatre coins du 
pavillon, rapparlement du roi à droite sur le derrière, celui 
de la reine à gauche sur la même façade, celui du dauphin 
et celui de la daupbine sur la façade antérieure. Chacun de 
ces appartements se composait uniquement d'une anticham- 
bre, d'une chambre à coucher et d'un cabinet au rez-de- 
chaussée. 

Le grand salon qui était le rendez-vous commun de ces 
appartemenls, et où l'on n'ai rivait de chacun d'eux qu'après 
avoir traversé les quatre salons carrés, déguisait le cercle 
sur lequel il était fondé par des pans coupés qui lui donnaient 
la forme octogone. Des huit faces qu'il présentait quatre 
étaient occupées par les portes des petits salons ; les quatre 
autres étaient remplies par quatre cheminées. Au lieu d'avoir 
seulement, comme les ai)partenieiits qui l'eniouiaient, .la 
hauteur du rez-de-chaussée, le .salon s'élevait à l.i hauteur 
totale de l'édilice pour prendre le jour par huit fenêtres pla- 
cées diversement sur les derrières ouverts des quatre faces 
du premier étage. Ainsi il avait deux ordres superposés ; 
orné dans le bas de seize pilastres d'ordre ionique, il était 
surmonté d'un allique décoré par des cariatides en termes 
qui représentaient les quatre Saisons et qui soutenaient de 
leurs mains une riche architrave. C'était sans doute au centre 
de la voûte appuyée sur ces têtes que le soleil avait été repré- 
senté et montrait le point géHérateur de tout le plan. 

Le grand salon octogone était ainsi enveloppé par un pa- 
villon carré ; mais le pavillon carré à son tour repo.sait sur 
une double terrasse octogone que les rampes des petits côtés, '. 
et des hémicycles projetés en avant des deux façades prin- 
cipales tendaient à ramener au cercle. 

Le cercle jiarfait régnait dans une vaste construction qu'il 
fallait traverser pour arriver au grand pavillon ; la partie de 
ce liàlinienl qu'on appelait la demi-lune, et qui dominait 
l'axe de la première ligne des petits pavillons, était consacrée 
aux logements de quelques princes considérables et des plus 
grandes dames en charge ù la cour ; la partie rejetée en 
arrière, et qui achevait le cercle, servait aux communs. Mais 
chacune de ces deux moitiés du cercle avait un prolongement 
rectiligne qui s'avançait vers le pavillon royal; à la suite . 
de la demi-lune, c'était la salle des gardes; à la suite des 
grands communs, c'était la chapelle. De la chapelle à la 
salle des gardes, s'étendait une belle grille dorée qui était la 
grille royale. Ainsi la croix et la hallebarde étaient attachées 
à la porte du roi, pour y représenter les deux puissances qui 
gardaient la monarchie. 

Ces constructions de la demi-lune, de la salle des gardes 
et de la chapelle, avaient leur pendant de l'autre côté du 
château dans deux pavillons privilégiés. Comme la demi-lune 
servait d'habitation aux dames de la cour, ces deux pavillons 
fuient allectés au logement des seigneurs, et on leur en 



40« 



MAGASIN PITTORESQUE. 




l'hiii lU's |in\ liions cl des jardins de Marly. 
A .Tnnd «alon - T., M|.|.aitem<M,l du Hol.— T., ap|..-.i-l.-m«.t cU: la Reine.— D, apparlemcnt du nanphin. — F., app«,i™ienl de la 
l).,upl)ii,c. — F, deml-luuc — G, d.ap«lle. — H, salle d.-s Gardes. — I, bàtim.nls des Sonneurs. — J , prcmiei parlerre. — 
Ji, second parterre.— L, Iroisicme parterre.— M, i|uatiienic parlirrc. — N, les douze pavillons. 



MAGASIN PITTORESQUE 



109 



donnait \c nom. Les pavillons des Seigneurs étaient joints 
l'un à ranii'f, dans les commencements, pai- un mur sur 
lequel le peintre Kousseau, formé à l'école des Génois, avait 



représenté à fresque un prand paysage orné d'arcliitectnrc. 
Celait là cette fameuse perspective dont il est si souvent 
qucsiio]] dans les Mémoires de Saint-Simon. Plus tard on 







Vn des don 

détruisit le mur sur lequel elle était peinte, et on le rem- 
plaça par un grand bâtiment qui compléta les pavillons des 
Seigneurs , et derrière lequel on érigea encore de nouveaux 
communs, conservés eu partie dans la ferme qui demeure 
seule debout parmi ces ruines. 

Lue des plus grandes beautés des jardins était sans con- 
tredit la rivière qui, du liaul de la colline ù laquelle le pa- 
villon royal était adossé, tombait sur soixante-trois marclies 
de marbre, et formait une cascade à larges nappes, admirable 
jiar le volume et par le bruit de ses eaux. Elle fournissait 
; isément aux autres bassins, tous placés beaucoup plus bas, 
et plus nombreux en ce petit espace qu'en aucun autre lieu 
du monde. 

Sur le premier parterre, qui entourait iinmédialenienl le 
grand pavillon, au milieu des lapis de verdure et des salles 
d'ormes et de cbarmilli's, se eacliaicnt de part et d'autre de 
grands bassins, revêtus de carreaux de porcelaine, ornés de 
groupes de marbre, entourés de balustrades dorées. Des 
carpes nageaient dans celte eau pure, el donnaient leur nom 
aux bassins près desquels Saiul-Sininn recMeillit des Mails 
qui caraclériTui lorîeiiirnt la pliy-.;o,i(iiiiie de Louis \IV, 



/.e p?.vnlons. 

De ce premier parterre se détachait une haute allée qui eu 
prolongeait le niveau tout autour des jardins; elle était om- 
bragée d'arbres qu'on coupait bas, et qu'on ployait en 
berceaux. 

Le second parterre, qui offrait deux tapis verts escortés de 
deux grands jets d'eau enfermés dans des salles d'arbres , 
donnait naissance, de part et d'aulre. aux deux grandes allées 
des ISoules, terminées à leur extrémité par deux jets d'eau 
correspondant à ceux du point de départ. 

Le troisième parterre présentait au contraire, entre deux 
lapis verts, une belle pièce d'eau qu'on appelait la pièce des 
quatre Gerbes, parce que quatre jels jaillissaient à ses coins 
arrondis. Des deux eûtes de ce parterre , couraient les deux 
allées des Ifs qu'on avait soin de tailler extrêmement petits 
pour qu'ils n'cjlassent rien à la vue. 

Le quatrième parlerre, qui était le plus bas et qui se trouvait 
pour ainsi dire enfermé enlre les gradins qui se détachaient 
des parterres précé, lents, élait occupé presque eulièrement 
par nue pièce d'eau qu'on appelait la grande pièce, parce que 
c'étail , en effet, la plus vaste de loutes , ou la pièce de la 
grande (Jerbe , parce qu'elle avait le jet le plus fort el le plus 



110 



MAGASIN IMTTOUESQUE. 



élevé, OH la piiVp du Miroir, paice quVllc avait des foiriies 
assez semblables à colle d'une belle shtti de Venise. 

Saiiil-SItiioii se plaiiil quelque pari que dans toutes ces allées 
qui se cùloyaieiit à des niveaux did'éieuls, et qui étaient en- 
core cachées les unes aux autres par des baies loulTues, on ne 
pût causer entre amis sans risquer d'être entendu par des 
oreilles intéressées à n'être pas discrètes. Quand il voulait , 
par exemple, ouvrir son cœur à M. de lîeauvillii'rs, gouver- 
neur du duc di' ISourgofjne, sur les dangers auxquels des 
courtisans nialM-illanls vuulaii'Ut exjxiser ce jeune prince, il 
s'en allait au delà de toutes ces promenades conirc-minées 
peut-être avec dessein. Il trouvait la sdrcté auprès d'une der- 
nière pièce d'eau placée dans un dernier parterre ; sous la 
forme d'une coquille dont on avait essayé d'imiter jusqu'aux 
])lis , cette nacre licpiide rcllélait les deux beaux chevaux de 
Coustou , si connus sous le nom de clicvaux de .Marly, et qui , 
ériyés sur la dernière rampe des jardins, se découpaient 
merveilleusement sur l'azur du ciel. 

§ /|. CÉRÉMOMAl, DE MARLY. 

Connue le changement que lit Louis XIV de ses résidences 
inili(iue le ciian!,'emenl de ses goilis et de ses idées, il n'est 
pas ir.diiïérent de marquer h quelle époque il habita chacun 
de ces palais; c'est ceprudaut ce (|u'il est dillicilc de n(]ter 
avec luécision d'après la plupart des couleniptuains. 

V.n ItiSl. lorsque Louis XIV s'éprit de mademoiselle de 
■■'outan.ue, il habitait encore Sainl-(!ermaiu , nu ti'moiijuage 
de madame de C.aylus. Quoiqu'il eilt commencé depuis louj;- 
temps la construction de Versailles, il paraît qu'il nes'inslalia 
délinitivemcnt dans ce palais qu'en i(\H'2 , année Où le duc 
de liourgognc y naquit, et oï'i Bossuet, qui venait de ftnir 
l'éducation du père de ce prince , lit adopter au clergé de 
France les quatre propositions destinées ù marquer le plus 
haut iioiut de la ])uissance de Loi(is XIV. Mais alors même on 
tiavaillait encore à Versailles, qui ne fut achevé que trente 
ans après. 

S'il en faut croire les mémoires de l'abbé de Choisy, c'est 
eu 1686 que Louis XIV commença fi aller fréquemment à 



Marly. Mais il est certain qu'à cette époque la décoration 
même du nouveau château était terminée ; car dès l'année 
précédente, en 1685, par suite de la révocation de l'édit de 
Nantes, liousscau, qui avait peint \a perspective du bâtiment 
des Seigneurs, et qiii était protestant, avait été obligé de 
quitter le royaume et de passer en Angleterre , où il mourut 
en 16'j3. liien |)lus , l'un des coins du grand pavillon de 
Marly porta le nom d'appartement de la Heine , ce qui 
semblerait prouver qu'il a été fréquenté par la femnie de 
Louis XIV, Marie-Thérèse , morte cependant en l(iS;i. 11 est 
donc à présumer que le château de Marly fut projeté après 
Versailles, mais commença à être habité à peu près vers le 
luèmc temps. 

n Le roi , dit l'abbé de Choisy, nommait ceux qui devaient 
B le suivre ù Marly , et le valet de chambre Eontemps les 
i< logeait deux à deux dans chaque pavillon. On y trouvait 
» tout ce qui était nécessaire à la toilette des femmes et mémo 
11 des hommes; et quand les femmes étaient nommées , les 
« maris y allaient sans demander. Madame de Mainlenon y 
11 faisait grande (iguie : le roi passait toutes les soirées chez 
I) elli'. Il 

Le roi voulait que tous les courtisans demandassent à l'ac- 
compagnera ^(arly, et voidait pouvoirn'accordcr qu'à quel- 
ques-uns d'entre eux cette dislincliun <|Ui était un de ses 
grands moyens de gouverner les hommes. Lorsque Napoléon 
fut drvenu empereur, il introduisit une étiquette encore jilus 
tranchante. Le dimanche, taudis ([ii'il était assis à la table où 
il n'admi'tlait plus que les rois, on lui présentait la liste des 
personnes qui étaient dans l'antichambre, et qui deniandai(^nt 
à passer la soirée au château. Il voulait que cette liste fût 
couverte de noms, et n'accordait cependant point l'entrée à 
tous ceux qui avaient mis leur grand costume pour lui pré- 
senter leurs hommages. 

L'honneur d'élro des MarlJ, tomnii' on disait, était la plus 
grande faveur qu'un courtisan pût attendre de Louis .\1V : 
c'était faire partie de l'intijuité, comme être logea Versailles 
c'était faire partie de la cour. Hacine, dajis ses dernières 
années, ayant renoncé aux Vanités du monde pour se consa- 
crer tout à Dieu, tenait encore à celle-là. Il poussait cepen- 




Plan de Vuu dvs dou/.c petits pavilUms di- Mai h. 

Â, antichambre,- — B, première cliaiulire. — (", liecninlc cli.-inilHe — I), ocaliir rondiilsnnt au premier étage. — E, Imceaux 

en treillages. 



dant la délicatesse si loin , que non content de n'aller plus à 
la comédie, il ne voulait pas que soti lils , qui était genlil- 
honune du roi, et qui avait vingt ans, y allât. Il lui écri- 
vait le 3 juin 1690 : « Vous savez ce que je vous ai dit des 



>i opéras et des comédies ([lie l'on doit jouer à Maily. Il est 
» très-important pour vous et pour moi-même tpi'on ne vous 
1) y voie point... Le roi et toute sa cour savent le scrupule que 
n je me fais d'y aller, cl ils auraient très- méchante o|>iiuon 



MAGASIN PITTOP.ESQUE. 



m 



1) (le vous si , à IMgc que vous avez, vous aviez si pou d'é- 
» (tards iiour moi et pour mes senlinieius... » ^\i\h le mèiiic 
homme Ocrivail à son (ils, le mardi 9 juillet 1097 : « Voire 
>> cousin, qui va partir tout ;"i l'heure, vous rendra celte lettre 

I que j'écris à M. ISoutemps pour le prier de demander pour 
i> moi d'aller à Marly. Ucndez-la-hii le plus tôt que vous 
» pouirez, car il n'y a pas de temps à peidrc. Je n'étais pas 

II trop assmé que le roi allât à Marly cette semaine, M. de 
11 Cavoic, que je croyais hieii informé, ni"ayant dit qu'on n'y 
11 allait (pie la semaine qui \ient. « Coinnio il a peur de ne 
pas solliciter à temps une laveur qu'il sait que peut-iire on 
ne lui accordera pas ! 

Ou allait à Murly le mercredi , et on y restait jusqu'au sa- 
medi. C'était une rèi;lc invariable; le roi passait régulière- 
ment les dinianclies à Versailles, où était sa paroisse; il se 
livrait le lundi et le mardi i'i l'admiration de la foule des cour- 
tisans badauds. Le mercredi il partait pour son Ermitage, où 
il emmenait les invités dans ses carrosses. On ne pouvait 
monter dans les carrosses du roi que quand on avait un cer- 
tain rang. 

11 n'y avait guère non plus à Marly qu'une table, surtout 
pour les dames ; et c'était un titre plus grand encore de man- 
ger avec les princasses. A Marly, toutes les dames mangeaient 
soir cl matin, à la même heure, dans le même petit salon 
qui séparait l'appartement du lioi de celui de la Heine. Le 
roi tenait luie table où se mettaient tous les lils de Fiance 
et toutes les princesses du sang. Il y avait une seconde table 
tenue par le Dauphin, puis une troisième plus petite, tenue 
parla dame qui régnait à la cour, et où l'on se plaidait comme 
on voulait. Les trois tables étaient rondes; et tonte femme 
invitée pouvait en liberté se mettre à celle que bon lui sem- 
blait. Mais au milieu de cette indépendance qui honorait la 
courtoisie du roi , il fallait bien avoir soin de ne pas se mettre 
plus haut que ne comportait le titre qu'on avait , sous peine, 
comme Saint-Simon en donne les exemples, de provoquer 
la colère du prince. 

A Versailles, tout était précis, marqué, séparé ; à Marly, 
il y avait un abandon qui rapprochait les distances, quoi(|ii'd 
ne les suppiimàt pas. Gomme le roi n'y avait que deux ca- 
binets, et encore fort petits, on ne pouvait y diviser, ainsi 
que cela se pratiquait ailleurs, les grandes et les petites en- 
trées. Il fallait attendre dans la chambre du roi, ou dans les 
salons, mêlé avec tout le courtisan, et cette attente prenait 
une grande partie de la matinée, l'our les dames , les plus 
retirées partout ailleurs ne le pouvaient guère être à Marly ; 
elles s'assemblaient pour le diner, et presque jusqu'au sou- 
per elles demeuraient dans le salon. Ouoiqu'elles fussent ainsi 
toute la journée sous les yeux du roi, et, ce qui est peut- 
être dire encore plus, sous les regards les unes des autres, 
d leur était défendu de porter à Marly les toilettes plus rele- 
vées de Versailles. « Le grand habit des dames était banni , 
"dit Saint-Simon.» Et il ajoute que c'était peu pourtant 
que « d'y paraître habillée avec un corps et une robe de 
11 chambre. » Mais la duchesse de CUevreuse , qui était ma- 
lade, fut même dispensée du corps ; il est vrai qu'alors elle 
ne paraissait ni dans le salon ni à la table du roi. 

L'égalité que le roi avait voulu établir à Alarly se faisait 
remarquer même dans les meubles du grand salon. 11 n'y 
avait partout que des tabourets; cepenilant, à l'insu du roi , 
trois sièges à dos de la même étoile, il est vrai, que les ta- 
bourets. Unirent par s'y glisser comme une exception glo- 
rieuse. Le Dauphin, qui avait fait faire le premier, s'en ser- 
vait au jeu; en son absence, la duchesse de Bourgogne s'y 
mit, puis sur un autre qu'on fit faire pour elle à l'occasion 
de l'une de ses grossesses. La duchesse , lille naturelle de 
Louis XIV, et femme de l'hérider du grand Coudé', hasarda 
de demander la permission au Dauphin d'en faire cacher un 
semblable dans un coin , et d'y jouer à l'abri d'un paravent. 
Du de^ princes de l'ambitieuse maison de Lorraine , M. de 
Vaudemonf , ayant pris la liberté de s'asseoir sur un de ces 



sièges à dos pour se mettre hors de rang, il fallut en jiarler 
au roi qui gronda l(! tapissier IMciin d'avoir ménagé aux lils 
de Krance une distinction faite pour é\eiller les prétentions. 
Il y eut cependant des personnes qui obtinrent de singulières 
privautés dans ce salon. En 1705, la princesse des Ursins , 
appelée à la cour do France dont elle avait desservi les plans 
en Espagne , et qui avait besoin désormais de s'y ménager 
son appui, paraissait au s.don de Marly avec un petit épa- 
gneul sous le bras , comme si elle eût été chez elle. Le cour- 
tisan ne revenait point d'étonnement d'une familiarité que 
la duchesse de liourgogne n'eût point hasardée, et encore 
moins de voir dans les bals le roi caresser le petit chien et 
à plusieurs reprises. Pour de moindres hardiesses, le roi 
entrait dans de grandes fâcheries ; mais souvent, dans les 
dernières années, Marly a vu l'orgueil de Louis XIV plier 
plus bas encore devant la nécessité. 

Le roi ne voulait pas (pi'on s'ennuyât à Marly ; et il pous- 
sait si loin ce désir, que vingt-six heures après la mort de 
son frère, enlevé par l'apoplexie en sortant de Marly, où il 
avait eu avec son aîné une scène très-violente , il se prit 
à faire des jeux liii-mènie jiour divertir la duchesse de Uour- 
gogne, et ordonna au duc de ISourgognc d'ouvrir le brelan. 
Le jeu était presque continuel à Marly ; on jouait à la grande 
table en commun, ou à de petites tables séparées, qu'on 
enveloppait de paravents de manière à faire de pelits cabi- 
nets dans la grande pièce. Le bal demeura aussi un des plai- 
sirs les plus vifs que le roi pût se donner, alors même qu'il 
cessa d'y f.dre un rôle. Les danseurs se disposaient dans le 
grand salon, sur le plan d'un carré long fort vaste ; au haut 
bout, c'est-à-dire du c('ilé du salon où les dames mangeaient 
avec le roi, était le fauteuil de Louis XIV. Lorsque le roi et 
la reine d'Angleterre assistaient, on ajoutait pour eux deux 
fauteuils ; puis venaient de part et d'autre, sur des tabou- 
rets , les fils de France et les princesses du sang qui fermaient 
ce rang ; au delà de petit-lils de France , on n'y était pas 
admis ; vis-à-vis étaient assis les danseurs, princes aussi, qui 
étaient conduits par le plus considérable d'entre eux. Des 
deux ccjlés se rangeaient les dames qui dansaient, laissant 
placer les premières , celles qui étaient titrées; derrière le 
roi était le service, c'est à-dire les grands oliiciers en charge, 
et par derrière encore ce qu'il y avait de plus distingué 
parmi les hommes admis à iyiarly. Derrière les danseuses 
étaient les dames qui ne dansaient point , et derrière elles 
les hommes de la cour spectateurs; quelques autres aussi se 
plaçaient derrière les danseurs. Le roi d'Angleterre et la 
princesse sa Sd'ur ouvraient toujours le bal, et tant qu'ils 
dansaient, Louis XIV se tenait debout. Cependant, apri'îs deux 
ou trois fois de ce cérémonial . il demeurait assis à la prière 
de la reine d'Angleterre. (.Hiand ou dansait avec le masque, il 
y avait un peu plus de liberté ; il était alors permis aux lils de 
Franco de se mêler pia-nii le.s dames derrière les danseuses; le 
bal commençait toujours à vis;(gc découvert, et chacun ayant 
le masque à la main ; mais sHl y avait des entrées ou des chan- 
gemeuts d'habits, les personnes qui eu étaient sortaient con- 
duites par un prince, et alor^on revenait masqué sans que 
personne sût qui élaieul IvîS. uias(iues. Le plus grand amuse- 
ment qu'on pût ajouter à ces bals, avec les collations, c'é- 
taient des boutiques où les dames prenaient toutes sortes de 
costumes étrangers, chinois, japonais, etc., et vendaient sous 
ce déguisement des choses inlinies, dit Saint-Simon , et très- 
recherchées par la •< beauté et la singularité. » La musique et 
la comédie étaient plus ordinaires. 

Madame de Maintcnon fut la dominatrice de Marly. Son 
appartement était celui qui avait été destine à la reine , et 
que peut-être Marie-Thérèse habita. Dans les commence- 
ments , (Ile dînait à table, au milieu des dames, dans le salon 
carré qiù séparait son appartement de celui du roi. Mais 
bientôt elle se ht servir chez elle uni' table particulière où 
quelques dames, ses familières, peu nombreuses, et presque 
toujours les mêmes, dînaient avec elle. Saint-Simon, qui donne 



H2 



MAGASIN PITTORESQUE. 



tous CCS (k'iiiils, ;ijoiile : « Au sortir de dîner, le roi entrait 
>' chez madaniedi' Maintcnon, se meltaitdans lUi fauteuil prôs 
» d'elle . dans sa niche qui lUait un canapé fi'rrnc' de trois 
" côli's, les princesses (hi sangsurdes tahourels auprès d'eux, 
11 et dans réloii;nenieiit les diiines privilégiées. On était près 
» de plusieurs caharets de lh<' et de café ; en prenait qui vou- 
" lail. Le roi demeurait là plus ou moins, selon que la con- 
II versation des princesses l'amusait ou qu'il avait alTaire ; puis 
» Il passait devant toutes les dames, allait chez lui, et toutes 
>i sortaient , excepté quelques familières de madame de îMain- 
II tenon. Dans l'après-dinée. personne n'entrait où étaient le 
" roi et madame de Maintenon, que madame la duchesse de 
1) lioiugoRne , et le ministre qui venait travailler. I,a porte 
" était fermée, et les dames qui étaient dans l'aiure pièce n'y 
11 voyaient le roi que passer pnnrsoupcr, et elles l'y suivaient ; 
» après souper, elles le suivaient chez lui avec les princesses, 
11 comme à Versailles. » Ainsi l'antichamhre de madame de 
IMaintenon était le salon où l'arahilion retenait les femmes les 
plus nobles de Krance. 

Louis XIV étant à Marly pour ainsi dire, dans son privé , 
hors de la vue de tous les ambassadeurs étrangers qui n'y 
furent jamais admis, hors de l'indiscrète présence des cour- 
tisans ordinaires , y donnait plus libre essor à ses humeurs 
([ni n'étaient pas toujours aimables, ni même humaines. Il 
en faut lire les traits nombreux dans les mémoires de Saint- 
Simon qui les a recueillis sur place avec un manifeste plai- 
.sir pour dénigrer la Majesté devant laquelle l'Europe .s'in- 
clinait. A Versailles, on voyait le mi ; "i AInrh, l'homme se 



laissait voir; et il s'en fallait que , de pavis mfme des con- 
temporains, l'homme fût aussi grand que le roi. 

§ 5. T)ÉCADENCE DE MAHI-Y. 

Après la mon de l.nuis MV, Marly fut abandonné pen- 
dant tout le liMiips de la hégence. Quand Louis .\V vo\dut y 
retourner, il fut obligé de faire changer beaucoup de parties 
qui étaient dégradées. C'est alors que la rivière qui tombait 
derrière le grand pavillon sur .soixante-trois marches de mar- 
bre, fut changée en un tapis de verdure. Louis XVI alla plus 
rarement encore à Marly, où cependant il était la veille du 
serment du. Jeu de l'aïune. Lu l'absence de leurs hùles royaux, 
ces jardins en recevaient de plus bourgeois. M. de Noailles, 
gouverneur de Saint-llermain, donnait la clef des petits pavil- 
lons à des amis qui allaient s'y installer pour la saison. Lu 
entrant, on signait l'état des lieux; on recevait non-seule- 
ment les meubles , mais la vaisselle aux armes du roi. Si on 
cassait quelque chose , on trouvait à le remplacer avec les 
mêmes armes chez les marchands de Marly. On n'avait be- 
soin d'apporter (lue du linge. Si on avait des visiteurs impré- 
vus , on envoyait chercher ce dont on avait besoin , même 
les lits, chez l'intendant qui remettait tout sur un reçu. Lr. 
révolution surprit là des habitants qu'elle dispersa. On vendit 
Marly après en avoir cidevé les slalue.s (pii forment en grande 
partie aujourd'hui la décoration du jift'din des Tuileries. C'est 
la Convention qui les y fit transporter après y avoir ordonné 
les dessins de ces salles de marbre qu'on voit au milieu des 



^^^> 




ThCS.f*SBÎ1a:rC,LÛHD0N 



Klat actm:l di'S ruines ilu liitiinent des Seigneurs, à Marly. 



quinconces. M. Saniel, qui acheta le château favori de la vieil- 
lesse de Louis XIV, enleva le dôme qui couvrait le grand 
saloti , en arracha le parquet, et trouva par-dessous inie 
source d'eau dont il se servit pour établir une lilaluie. l'his 
tard, on rasa les édifices, on arracha les marbres qui les or- 
naient et ceux des jardins ; on en lit des lots (|u"on vendit 
séparément. Ainsi se dispensèrent , cent après avoir été amas- 



sées , toutes ces richesses dont les ruines mêmes ont été dé- 
truites, et dont il ne reste plus qu'une trace imparfaite im- 
primée sur le sable. 



BUREAUX D'ABONNEMENT ET DE VENTE, 

rue Jacob, 30, près de la rue des l'elit.s-Auguslins. 



Iin|jriiDerie de L. RUrtiwît, rue Jacob, 3o. 



15 



MAGASIN PITTOUKSOUI-:. 



113 



BATEAUX m PAILLE. 




I,e Cavallito, ou Baloaii on paille, mit Ii-s cotes tlii Pérou. — • Des-in eonimunii|ué par M. A. de Lallre. 



Cl» ffcnie de batenii est en usa^e sur la côte du l'éiou, à 
l'endmil où l'on débarque pour se rendre à Truxillo, ville 
situi^e ;■! 2 kilom. environ de la mer, à 8" G' de latitude 
int'iiilionale, et à ">'2Q kilom. de Lima, r^a mer, presque con- 
stamment houleuse, fait chavirer les bateaux ordinaires. 
On les remplace par une espace de radeau que l'on nomme 
ravallilo (o'i petit cheval), à cause de sa forme et de la 
nécessité où l'on est quelquefois de l'enfourcher et de s'y 
cramponner. Le cavallito est construit avec le tolora , jonc 
(|ui croît en abondance an bord des eaux douces, surtout des 
pctils lacs, et qui a les propriétés du liège. 

De même , sur la côte de Coromandel , on se sert du mas- 
soula, petite barque construite en écorces, qui plisse sur la 
surlace des vagues, ou ploie sans se briser sous leur pression. 

Au Sénégal, sur toute cette longue côte de la Guinée, entre 
les embouchures de la Gambie et du Sénégal, où le ressac en 
battant la côte fait décrire au flot des volutes immenses, on dé- 
barque au moyen d'un petit radeau auquel son admirable llexi- 
l)ilité permet de tomber des flots sur la plage sans inconvénient. 

Les indigènes des îles de l'Océanie se servent d'embar- 
cations ou plutôt de flotteurs aussi frêles, aussi souples, pour 
•iller sans danger d'un point Ix l'autre de leurs côtes bordées 
(le récifs de coraux, ou traverser les canaux qui les séparent 
les unes des autres. 

« Au moment où nous allions jeter l'ancre, dit un voyageur, 
deux Cat.imarans parurent tout à coup sur le pont ; ils étaient 
entièrement nus à l'exception d'un mince chilfon et d'une 
sorte de chapeau en feuilles de palmier qui leur sert de boîte 
pour leurs dépêches. Ils étaient à deux lieues au moins du 
rivage, et c'était sur un simple monceau de bois et armés 
d'une seule rame qu'ils avaient fait ce trajet ; bravant l'épou- 

ToMK XV!. — Maks i34S. 



vantable ressac qui s'étend à plus de trois kilomètres du 
rivage, et maniant la rame en cadence à l'aide d'une sorte 
de chant, ces naturels s'aventurent quelquefois à des dis- 
tances considérables, n 

Le navigateur qui mentionne pour la première fois ces êtres 
étranges avait inscrit sur son livre de loch ce qui suit : «Une 
heure de l'après-midi , devant la principale ville du Coro- 
mandel (Madras), vu deux diables jouant avec des bâtons à la 
surlace de l'Océan. Dieu veuille que ce ne soit pas de mau- 
vais augure ! >> 

Ce radeau ne sert le plus souvent qu'aux communications 
entre la terre et les navires mouillés au large. 



SUR LA PEINTURE EN CHINE 

ATELIER d'un PEINTRE CHINOIS CONTEMPORAm. — TRAITÉ 
DE PEINTORE COMPOSÉ PAR UN CHINOIS EN 1681. 

La maison du peintre Lamquoi, qui passe pour le plus 
habile artiste chinois de ce temps, est située dans la rue de 
Chine, à Gmton ; elle est seulement distinguée de celles des 
voisins par une petite tablette noire attachée à la porte, sur 
laquelle sont inscrits, en caractères blancs, le nom et la pro- 
fession de Lamquoi. 

Au rez-de-chaussée est la lioutique ou les travaux ter- 
minés sont exposés pour la vente. Ce sont les dessins sur 
papier de riz qui sont estimés les meilleurs. Ils sont empilés 
les uns sur les autres, recouverts de cages de verre et placés 
auteur de la boutique. Cependant on y trouve aussi plusieurs 
choses qui ne se rapportent pas l\ la peinture, mais qui font 
partie du fonds du commerce de la maison. Telles sont, par 

i5 



H4 



MAGASIN l'ITïOIlIîSQUK. 



exemple, des pierres de diverse sorlc gravées ou sciilplces 
d'une maniî^rc fort cuiiciisc. On tioiive aussi ù aciielcr là 
Ions les ol)jcls niau'riuls (|ni servenl à peindre : jjoilcs ù 
roulcnrs avec brosses, pinceaux, elc. , le tout rouvert avec 
de la soie biotlit!e d"or. Le papier de riz, rantîé en lots 
de cent feuilles, e^t un article important de la vente. Cet objet 
de commerce est tiré de .Nankin, et se vend pins on moins 
cher selon la Rrandeni . 

Un petit escalier, assez scnd)lable à une grande écliellc avec 
une rampe de bois, conduit de la boutique ù râtelier du pre- 
mier étage, i.i, vous voyez à l'œuvre huit i dix Chinois ayant 
les manches retroussées et leur longue qneue de cheveux fixée 
autour de leur tèle, afin de ne pas porter de dommage aux 
opérations délicates qu'ils fonl eu peignant. La lumière est 
inlrodiiite IVanclieuii'ut dans cet atelier par deux lenélres 
prali(piées aux deux exlréniilés de la chand)ie, ((ui n'est pas 
grande et n"a pour tout ornement que les peintures nouvel- 
lement terminées et tapissant les mnrs. 

On remarque parnu ces jK<iiitnres plusieurs gravures d'Eu- 
rope près desquelles sont placées des copies faites par les 
Chinois, soit à l'huile , soU à raquanlle. Ces gravurt-s sont 
ordinairement ap))orl«5<\s par les oOiciers de marine <jui les 
donnc'nten échange ilc dessins eide peintures faits par les 
Chinois. C'est du reste n» sujet d'iMonnenient (pie I.T lidélilé 
et l'élégance avec lesquelles les peiiiii.'s de ce (ciys copient 
les modèles q«'<n< leur jM-opose. Letir coloris en particulier 
est brillant et vrai, ce qni mérite d'être it?marqué, puisque, 
copiant des gravures, rené partie de leur travail est entii^re- 
ment eonlii-c A leur gmit et h lenr jiigenteiil. T.'est donc tin 
laleiil véritable qni les dislingue que K; dioix liarmoiiienx 
des couleui-s qu'ils cr)inl)ineni à leur faniaisie. On voit aussi 
suspendus aux nnirailles des dessins représentant desnavires, 
deshateanx. des villages cl des {jaysages doit! l'apparence est 
parfois assefr. gi-otesqiie. 

I/atelier est garid de longues tables séparées l'une de 
Paulre par un espace rigoureusement calculé i)Our laisser cir- 
ciiler les peintres. Ces artistes chinois ne sont nullement con- 
trariés, du reste, par la présence et la curiosité des étrangers. 
Au contraire ils continuent tranquillement leur travail, nt sont 
même tout disposés à répondre aux questions (pi'on leur 
adresse et à laisser regarder ce qu'ils fonl. Aussi, pour peu 
(|ii'on y apporte d'allention , est-il facile di» saisir et de coil- 
nailre tons les procédés qu'ils eni))loifnt pour nclicvcr ces 
beaux dessins sin- papier de riz si prisés aujourd'hui en 
Kurope. 

Kn I egardani ces Immmes assis sur un petit tabouret devant 
leur table, avec leurs outils rangés en ordre îi cOté d'eux, ou 
est frappé de la propi été et de la délicatesse avTC lesquelles 
ils achèvent chacune des petites opérations qu'ils ont à faire. 
I,es dessins qu'ils exécutent ne sont ni copiés entièrement sur 
d'autres, ni tout à fait originaux, et lUie bonne partie de 
leiu- ensemble résulte d'un travail mécanique. 

D'abord ou choisit une feuille de papier de riz où il se 
trouve le moins <le taches et de trous qu'il soit possible, cl 
dont la graudenr se rapporte avec le prix que l'on veut de- 
mander du dessin, (tuand il se trouve des défauts dans le 
papier, lis Chinois sont fort habiles poiu' les faire disparaître. 
Pour remplir ime déchirnre ou mi trou, par exftriple, ils 
placent den-ière la partie avaiiée m petit morwati de vcire 
humecté, tout à fait semblable ,'1 du nnca, et qui est fait avec 
du riz. Lorsque les bords de la décbinire sont ainsi main- 
tenus, ils intercalent sur le rolé de la Veuilli^ qui doit être 
peint un morceau de papier de riz taillé qui remplit exacte- 
ment l'espace ville. 

()uand le papier est bien préparf, ils passent dessus une 
légère dissolnlion d'alun jionr le rendre apte îi recevoir les 
couleurs, opération que l'on renouvelle plUMCnrs lois fton- 
dant le cours du travail que demande un dessin ; "de telle 
sorte qil'avanl qu'il .soit fini il reçoit ordinairement sept on 
huit couches d'eau aluminée. l.Vd'ei (h; ce minéial sur le 



papier est tout ù la fois de l'empêcher de boire et de donner 
plus de fixité aux couleurs. 

Vient ensuite l'opéralion du tracé, du ilessin, qui est à peu 
de chose près faite mécanicptemeiit et d'après des recettes. Il 
existe des livres à l'usage des peintics chinois, dans lesquels 
ils trouvent des esquisses au trait et même coloriées, repré- 
sentant des lionunes, des animaux, des aibrcs, des jil.uiles, 
des roches et des édifices vus .sons des aspects divers, dans 
dos mouvements variés, jikis ou moins grands et diminués 
en raison du plan perspectif où l'on veut les placer. Ces divers 
objets oll'erts ainsi dans les livres servent de pièces de rapport 
au luoycn desquelles les peintres font leurs tableaux, .\insi , 
pour faire un paysage, ils copient des montagnes de leur 
livre modèli', y choisissent les arbres qid leur conviennent, 
ajoutent des ligures d'hommes, d'animaux, et par ce moyen 
obliennenl des compositions assez variées tout en combinant 
diver.senicnt les mêmes objets. Celle prali<|ue rend raison de 
la ressemblance que l'on observe dans la facture des arbres, 
des roches et même des ligures dans les coiiipusilions chi- 
noises, bien que leur ensemble présente souvent de la variété. 

Les couleurs sont préparées d'avance, cl on les emploie de 
la même manière que quand ou peint à l'huile, en empiltant. 
iiCs teintes, toujours opaques, sont appliquées et mêlées avec 
le plus grand soin. Après les avoir broyées, en les humectant 
d'eau, avec inie molette de \ei ii' sur mi plat de porcelaine, 
on y ajoute de l'alun, puis de la glu pour les l'aire adhérer au 
papier. En Kurope nous préférons la gomme; mais les Chinois 
se servent de glu qu'ils tiennent toujours ciiaude auprès d'eux. 

Un appareil .simple sullit pour leur faire ubleidr ce dernier 
n-sullat. C'est un petit trépied eu fer supportant mi godet du 
diamètre d'un pouce et demi, dans lequel est la glu ; et, pour 
enlretenir le degré de chaleur nécessiurc, le peintre chinois 
allume de temps en temps un moiceau de charbon gros 
comnje une noisette, qu'il plan; sous le godet et remplace 
quand il est consumé. 

IjCs couleurs étant préparées, l'artiste commence par mettre 
les teintes neutres pour masser le dessin. Les draperies et les 
accessoires sont peints d'abord sur le papier. Mais quand on 
veut représenter des ciiairs, les teintes sont mises sur l'envers 
de la feuille, de manière à produire cette transparence de 
coloris que les inintres eu miniature d'Kurope oblietinent 
avec l'ivoire. 

l'our celte partie du travail, il n'est pas très-nécessaire 
q>ie le peintre ihinois consulte sesmoilèles; car, ainsi qu'on 
l'a déjà ilil, celle branche de l'arl, le coloris, dépend enliè- 
remenl du gortt et de l'habileté de l'artiste. Les peintres q;ii 
ont de l'expérience ne copient même pasdu loul. du moment 
que le dessin est tracé. 

.Maintenant il reste à faire connaître de quelle manière les 
Chinois s'y prennent pottr reproduire les détails des objets avec 
tant de soins et d'adresse. Ce genre de perfection résulte tout 
à la fois de l'incroyable dextérilé des peinires et de la nalure 
du pa|)ier de riz (jui protège et facilite celte esjw'ce de travail. 

Les brosses dont on fait usage pour peindre sont sembla- 
bles à celles avec lesquelles on écrit, seulement elles sont 
plus liiivs et les poils sont engagés dans un morceau de 
bambori ou de roseau. La couleur des poils diirerc; ils sont 
blancs, gris et quelquefois noirs. Les pinceaux faits avec ces 
derniers sont les meilleurs. On en trouve quelquefois fi 
Canton ; mais on ignore quel est l'animal qui produit celle 
espèce de fourrure, et l'on dit que quekpies pinceaux, plus 
délicats encore (pie tous les autics, .sont faits avec les poils 
(pu forment la moustache des rats. Les bons pinceaux sont 
très-rares ci fort chers. 

Lorsque l'on peint une partie qui exige lui reilain nombre 
de coups de pinceau plus délicats que ce que l'on pourrait 
produire avec une senlc touche, on emploie deux bross(^s ou 
pinceaux dom on se sert de celte fa{'on : le plus petit pinceau 
est tenn perpeudicidaircmMit sur le papier par le pouce d 
l'index, tandis que relui iqui est plus gros est tenu par les 



MAGASIN l'ITTUI*. lîSljUE 



mêmes doigls, mois dans une posiliim lioiizontak'. llrésulle 
(le celte douille disposition du petit cl du ^ros pinceau qu'avec 
le premier on léfoime le unit, si cela est nécessaire, on fait 
tous les détails délicats, et enlin on applique les couleurs pré- 
cisément où Ton veut; puis qu'ensuite, en abaissant un peu 
la main, le petit pinceau prend la direction horizontale en 
s'éloignauldu papier, tandis qu'avec le gros pinceau humecté, 
mais sans couleurs et placé alors veiticalemcnt, on adoucit 
les teintes qui ont été a|)pliqtiées par le petit. Au moyen 
de celte pratique, on ne dérange |kis la main pour changer 
de pinceau, et la double opération de poser la teinte et de 
l'adoucir se fait avec plus de sûreté et de pi'omptitude. Les 
peintres chinois manœuvrent ce double pinceau avec une 
dextérité singulière. La glu, dont ils se servent de pré'lé- 
rencp à la gomme, a l'avantage, en séchant moins vite, de 
laisser plus de temps pour perfectionner le travail. 

Le défaut le plus grand de la peinture chinoise, relative- 
ment au goût et aux doctrines qui régissent cet art en Europe, 
est l'omission totale, chez les artistes orientaux, des effets de 
la lumière et des ombres. Le modelé leur semble entièrement 
inconnu. Ce système imparfait d'imitation lient à l'idée fon- 
damentale des Chinois qui prétendent représenter les objets 
de la nature non tels qu'ils apparaissent, mais tels qu'ils sont 
cfl'cctivement ; en sorte qu'ils s'efforcent d'imiter en peignant 
comme on imite en sculptant. 

î.!. Delécluze, qui a extrait et traduit ces curieux détails 
d'un ouvrage anglais intitulé : le Fan-qui (l'étranger) en 
Chine, ajoute les réflexions suivantes. 

i( Depuis longtemps, en comparant des peintures chinoises 
entre elles, j'avais cherché à me rendre raison des principes 
d'après lesquels on les compose et on les exécute. La lecture 
du livre du Fan-qui et la vue des albums de Lamquoi ont 
reporté mon altenlion sur ce sujet, f^orsque M. Stanislas 
Julien, noire savant sinologue, me fit voir un livre de sa riche 
bibliothèque chinoise, qui contient tout un traité de peinture 
dont le texte est accompagné de plusieurs volumes de dessins 
gravés au trait , j'avoue que je fus singulièrement étonné ; 
et mon étonnement redoubla, soit en entendant la traduction 
improvisée que le savant me fit de quelques parties du texte, 
soit en voyant l'habileté avec laquelle les modèles d'arbres, 
de montagnes et de paysages en particulier sont traités sur les 
gravures. La première partie de ce traité, qui a cinq cahiers, 
est intitulée: «Tradition de l'art de peindre i)(//ya-3'c/ioi(C)!), 
titre qui paraîtra exact si l'on considère que le rédacteur, 
appelé Li-la-ong-sien-sing, c'est-à-dire le docteur l.i-la-ong, 
y a réuni ce qu'il a trouvé de meillem- dans les ouvrages an- 
ciens et modernes sur ce sujet. Cette édition est accompagnée 
de planches gravées pour la première fois en 1681. Voici la 
distribution des matières. 

)) Table des cinq cahiers: — Liv. 1. fJisserialion sur la 
peinture, en ib articles.— ['réparation et emploi des couleurs, 
26 articles. — Liv. IL Arbres, 19 modèles avec des notes 
explicatives. — l'cuilles, '2U modèles. — Vieux arbres, 9 mo- 
dèles. — Arbres garnis de feuilles, d'après différents artistes, 

— Arbres réunis , 23 mod. — Pins et sapins, 10 mod. — 
Saules, âmod. — Bananiers, lîignonia tomontosa, bambous, 
roseaux, 17 mod. — r>iv. III. l'ierros, 11 mod. — Montagnes, 
12 mod. — ries de montagnes de difféicntes iurmcs, d'après 
divers artistes dont les noms sont cités, 27 mod. — Uoches 
au milieu de courants d'eau, roches escarpées, 11 mod. — 
Sources, cascades, ponts naturels an milieu des montagnes, 
12 mod. — Eaux, nuages, flots, ondes, h motl. — Liv. IV. 
Tersonnages en perspective , 62 mod. — Personnages de 
moyenne dimension et dans différentes attitudes, 32 mod.— 
Personnages de petite dimension , 19 mod. — Oiseaux , 
26 mod.— Murailles et maisons, 26 mod. — Portes, 16 mod. 

— Murailles de ville, ponts, 31 mod. — Temples, pagodes, 
lours, bateaux, ustensiles avec mo<lèles. — Liv. V. Écrans, 
éventails. Z|0 modèles. 

Il La seconde p.irtic, inlilnli'e: « Traditions de la pciuluie 



ou de l'art de peindre » (lioa-Tchouen-eul-tsi] , forme le. 
second recueil et a été imprimée à N'anking, dans la même 
année que la première, en 1G81. Elle ,sc compose de huit 
cahiers, et en tète du frontispice on lit ces mots: u Composé 
d'après les plus célèbres artistes de l'empire. » Du reste, clh' 
ne contient que des modèles d'arbres, de plantes et de fruits 
dessinés avec la plus grande exactitude et dont quelques-uns 
sont colorié.s. 

11 Voici la traduction de quelques-unes des légendes qui ac- 
compagnent les gravures au trait de personnages : — Homme 
qui marche lentement en méditant des vers. — Homme qui 
cueille une fieur de chrysautlicme. — yomme qui grave des 
vers sur le flanc d'une montagne. — Jeune homme qui ren- 
contre par hasard un vieillard, et qui, après avoir causé avec 
lui, le quitte sans espérance de le revoir. — Homme couché 
sur le dos et lisant le Livre des monlagnes el des mers. — 
Homme porlant un lagot, etc. etc. 

11 Telle est l'économie de ce livre où les planches gravées 
abondent. Je les ai observées avec soin, et voici les réflexions 
qu'elles ont fait naître dans mon esprit. En général, le dessin 
y est supérieur à celui des peintures faites sur papier ou sur 
porcel.iine. Il y a même des sortes de plantes, d'arbres, de 
roches et de cascades au milieu des montagnes, où ces objets 
sont rendus avec vérité et dessinés avec un esprit remar- 
quable. La nature des roches est souvent exprimée avec une 
exactitude qui satisferait même un géologue ; et dans la re- 
présenialion des chutes d'eau, qui ordinairement sont en- 
caissées dans des amas de montagnes, la différence des plans, 
la perspeclive du cours des eaux sur les parties planes, ainsi 
que la diminution des arbres, à mesure qu'ils s'éloignent de 
l'œil, tous ces accidents naturels sont rendus au Irait, non- 
seulement avec art, mais même savamment. 

Il Les figures d'hommes ont des attitudes vraies et expres- 
sives ; les oiseaux sont comparativement mieux traités en- 
core, et enfin les végétaux et les montagnes y sont souvent 
représentés avec talent et toujours avec une très-grande vérité. 

1) U n'est pas vrai, comme on le répète sans cesse, que les 
peintres chinois n'aient pas le sentiment de la diminution des 
objets et de la fuite des lignes, à mesui e qu'ils s'éloignent de 
l'œil; car, dans toutes leurs peintures, ces phénomènes sont 
au moins indiqués, et parfois, comme dans ces grands paysa- 
ges avec cascades, dessinés dans le traité qui nous occupe, on 
les trouve rendus avec une grande délicatesse. 

B Mais le traité de peinlme chinois fournit encore une 
preuve plus frappante de l'intention formelle qu'ont les ar- 
tistes de ce pays d'exprimer les apparences en perspective. 
Dans le cahier qui contient les modèles de personnages, 
d'animaux et de maisons, tous ces objets sont présentes suc- 
cessivement de plus petite dimension , à mesure qu'ils 
s'éloignent de l'ceil du spectateur, el l'artiste a eu soin de 
placer les plus grands sur le bord du tableau et de reporter 
toujours plus haut et plus près de l'horizon ceux qui sont 
plus éloignés et qui conséquemmcnt doivent paraître plus 
petits. La science n'entre pour rien dans ce travail ; mais le 
sentiment de la perspective considérée comme art y est au 
même degré que dans les ouvrages de plusieurs grands maîtres 
des vieilles écoles d'Allemagne et d'Italie avant le seizième 
siècle. Je ne crains pas même d'avancer qu'à nos expositions 
du Louvre on voit souvent des tableaux qui, sons le rap- 
port de la perspective au moins, ne sont pas plus forts que 
ceux des Chinois. 

11 Au surplus, quand les personnes étrangères à la peinture 
se plaignent de défauts de perspective, on peut être certain 
qu'elles veulent désigner la perspective aérienne, atmosphé- 
rique. A ce compte, elles ont beau jeu pour se moquer des 
Chinois, qui, par une singularité inexplicable, ont l'air de ne 
pas voir d'ombre sur les corps, puisqu'ils n'en expriment 
jamais, pas même les ombres portées. U est vrai que toutes 
les écoles de peinture, lorsqu'elles naissent dans nn pays, 
adoptent d'aboid '-elle manière. Mais on a de la peine à 



HG 



MAGASIN PlTTOr.KSQUE. 



s'expliquer la perinaueiice ei la transmission de siècle en 
siècle, jusqu'à nos jours, de cel élat de l'ail. Cela lient sans 
doute à des pii'jugés qui ne nous sont point encore conuiis, 
mais qu'il serait curieux d'étudier. 



). Quoi qu')l en soit, par rinspeclion des modèles dessinés, 
de ceux surtout qui rcproiluisenl la nature physique, on voit 
clairenu'iilqu'aiitéiieuremenl à KiSl, il y a eu des artistes ei; 
Chine, ([ui, dans l'imiLaliou exacte des objets naturels, oui 




1 Croiims cMiail du l'ancien lijilt de. ptimiin; cliiuui«', coiiminiii<iué par M. Stanislas Julien. 

montré une science et un talent que l'on ne retrouve pas au l'art en ce pays est dégénéré depuis 1681, époque de la pu 



ménie degré dans les conipusiiioiis fall<'s de nos jours. D'où 
il résulte que si ciïeclivemenl Laniquoi est un des plus ha- 
biles peintres de Cliine aujourd'hui , il la ut en conclure que 



hlication du traité que possède M. Stanislas Julien. I/)rsque 
l'on observe quelques compositions, rares , je l'avoue, où 
l'on trouve un choix heureux de lignes, des combinaisons 



MAGASIN IMTTOUESQUl!;. 



H7 



Ingénieuses de figures et de groupes, et enfin des sujets com- 
pliqués, où Ton saisit une scène bien liée, des gestes et des 
expressions en liarnioiiie entre eux, on a peine à croire que 
ces compositions, rares, je le répèle, soient le résultat du ha- 
sard et l'elTet d'une combinaison analogue 'a celle du jeu 
de patience. Dussé-je compronietire ma critique, j'ajouterai 
que j'ai vu et que je posst'de même i)lusieurs comjwsitions 
chinoises dont la disposition des groupes et l'altitude des li- 
gures ne feraient tort à aucun artiste européen. » 



GAVAUNIE , 
Département des Hautes-P)réuée.s. 

Gavarnic et ses merveilles sont au centre même des l'j ré- 
nées, dans la partie la plus colossale de la cliainc, à la télé 
des eaux qui lormcnt le gave de Pau. Aucun >oyagcur ne 
traverse la vallée de Barégcs sans visiliT cet admirable lieu. 
En partant de Luz on s'y rend par Saint-Sauveur. Le che- 
min, toujours bordé d'un précipice, est si pénible, el si péril- 
leux même en quelques endroits , qu'on ne peut le siùvie 



qu'à cheval ou en chaise à porteurs. Depuis Saint-Sauveur, 
la gorge se transforme en un étroit précipice dont le torrent 
ravage et occupe le fond. Vous voyez deux villages, l'raguè- 
reset (ièdres, isolés el perdus dans la plusallreuse solitude ! 
Les Pyrénées n'olfrent point de site plus lugubre et plus sé- 
vère : vous marchez pendant quatre heures sur la crête dos 
ruines formés par d'iunnenses éboulenienls, dans un silence 
que ne trouble aucun bruit, si ce n'est le roulement des tor- 
rents el le croassement des corbeaux. Lu seul sentier conduit 
i une chapelle déserie et comme abandonnée dans ces mon- 
tagnes. 

Il n'est point de paysage qui s'annonce avec autant de 
grandeur et de majesté que l'enceinte de Ga\arnie; un seul 
des effets bizarres el sublimes qu'on rencontre à chaque pas 
sur la roule sufllrail pour donner de la célébrité à tout autre 
pays. 

En sortant de Gèdres, on moule assez rapidement sur les 
fiancs du Coumélie ; la vallée se rétrécit beaucoup; le gave 
devient plus profond; il mugit davantage, et on aper(;oit 
bientôt, à droite, deux petites cataractes qui se détache«t 
d'un mùlc aride et se préciiiileut en nappes à travers les- 




Pyrénées. — Le Cirque de Gavariiie. 



quelles se décomposent merveilleusement les rayonsdu soleil. 
Un peu plus loin est la cascade d'Airoudet, qui descend de 
la montagne du Saoussa, dont la chute, assez considérable, 
est d'un bel elfet. On atteint ensuite ce grand et terrible mo- 
nument des convulsions de la nature, ce lieu de destruction que 
les gens du pays appellent la Peyrade : expression qui fait 
image comme celle de Chaos, plus généralement usitée. Dans 
l'espace d'un grand quart de lieue, toule la vallée est en- 
combrée par d'énormes blocs de rochers granitiques de dif- 
férentes formes, dont quelques-uns, semblables à des maisons, 
ont de trois à quatre miUe mètres cubes, cnlassés les uns 
sur les autres, se servant mutuellement d'appui, dans le plus 
affreux désordie. 

Ces débris d'un monde en ruines sont le résultat d'un 
éboulement subit, et pro\iennenl des sommités voisines dont 



les (lancs hérissés menacent le voyageur de nouvelles chutes. 
Ou y voit des blocs en partie détachés qui sont près de 
tomber, et qui n'attendent qu'un nouvel ébranlement pour 
se joindre à ceux qui ont déjà roulé du haut des monts 
jusqu'au fond de l'abîme ; ils ont obstrué le passage du 
gave et détourné son cours en opposant à ses flots impétueux 
leurs masses gigantesques. Ce n'est qu'après mille efforts 
tumultueux que le torrent échappe à ces vastes décombres, 
et le mugissement des eaux, dans l'espace profond qu'ils 
occupent, complète sur les sens affaissés, sur l'imagination 
troublée, les cllels de cette scène de désolation ; elle pénètre 
l'àme de l'idée pénible du néant, et la force stoïque du juste 
est presque nécessaire en ce lieu, pour n'être pas accablé 
l)ar son asiiect. 

L'étoniiement augmente sans cesse ; fl devient bientôt de 



118 



MAGASIN PITÏOURSQUE. 



l'admiralioii ù la vuo dos Toiiis du Marbon-, du l'ic Blanc, 
de la IJiéclie de llolaiid, du Ncoiivicille, du Vigiiemale, du 
Mont Perd», le géanl de ces colosses, de ces ciincs prodi- 
gieuses doiii les neiges se perdonl dans les nues. El cepen- 
dant combien Gavainie esl au-dessus de tout cela ! 

On passe de nouveau le gave au pont lîaiygiii, sous lequel 
il se précipite luul entier avec fracas pai nii d'énormes ro- 
chers, et Ton trouve d'abord l'auberge de (iavarnie, puis le 
Tillage du même nom, enlin la rliapelle du lieu, construite 
par les Templiers, et oi'i se voient, sur une poutre, des crânes 
humains qu'on prétend être ct'xw des derniers clievalicrs de 
CCI ordre, égorgés lors de sa proscription en 1312. 

C'est de l'anberge et surtout de la cliapelle que l'on dis- 
lingue, sous le point de vue le plus favorable, les montagnes 
du fond, leurs murs plus que semi-circulaires, les neiges 
qui en occupent les gradins, les rochers en forme de toius 
qui les couronnent , eiilia les nombreuses cascades qui se 
précipitent dans le fond du cirque. On cinirait alors être 
parvenu au terme de sa course et toucher ces objets (jui 
frappent d'étonnement, qudiipi'on en soit encore à trois 
quarts de lieue : tel esl l'ellcl de l'inimensilé de ces parties 
du pins magnifique tableau que présentent les Pyrénées. 

De Gavarnie au cirque il y a près d'une heure de marche, 
cl Ton traverse pour l'atteindre diflérenls bassins dominés 
an levant par divers pics Iriîs-élevés, dont les lianes sont 
converls de sapins, et qui fdrmcnt une rliaine imposante : 
l'Allanlz, la Kurclietla aux trois pointes, l'Aslazona voisine 
du Marboré. Le dernier de ces bassins est le plus remar- 
quable; sa forme ovale, son fond peu inégal et couvert de 
gravier, annoncent qu'il était anciennement le domaine des 
eaux du gave, qui le ravage encore de temps en temps. 
Après ce vallon , on monte sur une petite élévation et l'on 
atteint les restes d'une digue assez, haute, au travers de la- 
quelle s'échappe le gave. 0i"'l<iues pas encore cl on entre 
dans le cirque, ou, pour nous servir de l'expression locale, 
dans VOiile de Gavarnie. 

Ici l'admiration, l'élonnemcnl sont à lem- comble. Quand 
lord linte y entra pnur la première fois, il s'écria : « I^a grande, 
la belle chose!... Si j'étais encore au fond de l'Inde, et que 
je soupçonnasse l'existence de ce que je vois en ce momeni, 
je parliiais sur-le-champ pour en jouir el l'admirer. » L'n 
enlhousiasme subit s'empare , en effet , du voyageur trans- 
porté à la vue de ces formidables lemparls, que l'on croirait 
bâtis par les anciens géants, au pied de ces sublimes tours 
oii c:onil)allircnt autrefois Agramant, f'erragus.Marsile, contre 
les preux de Chailemagne. Au-dessus, l'.oland, monté sur son 
cheval de baluille , transperça une montagne de sa terrible 
épéc, et s'ouvrit un chemin qui devait le conduire chez les 
.Maïues cl à la victoire. L'imagination ne saurait atteindre la 
réalité de ce que l'on a sous les yeux : le Colisée , les pyra- 
mides d'Égyple, les jardins suspendus de Sémiramis, se 
j)résenlenl à la fois 4 l'esprit. Mais que sont tous les cirques 
des lioniains, que sont tons les ouvrages des hommes , au- 
près de cet imposant monument de la nature'? il semble 
qu'elle ait lait un essai de ses forces pour y déployer tout ce 
qu'elle a de granibMir cl de magnificence. Figurez-vous un 
vasle amphilhériire de rocs perpendiculaires, dont les flancs 
nus et horribles présentent à l'imagination des restes de lours 
et de forlilications, el dont le sommet, ruisselant de toutes 
parts, esl couvert d'une neige éternelle, sous laquelle le gave 
s'est frayé une roule. L'intérieur de l'enceinte esl jonché de 
décombres immenses el traversé par des torrents mugissants. 
Kn pénéliant dans l'enceinte, qui autrefois était évidemment 
un granil lac dont les eaux ont rompu les diguescl ont donné 
cours au gave, on jouit d'un coup d'o-il certainement unique. 
On voit le gave sortir du lac du Mont Perdu, se précipiler 
près du vieux |)ont et de ces éternels glaciers, dans l'en- 
ceinte de Gavarnie, déplus de trois cents pieds d'élévation, 
cl se partager ensuite en sept cascades. La plus belle esta 
gauche ; elle lonihc d'une hauteur si prodigieuse et si détachée 



du roc, qu'elle ressemble à une longue pièce de gaze d'argent 
ou à un nuage délié qui glisse dans les airs ; elle en a l'ondula- 
tion, l'éclat et la légèrelé. L'eau dissoute en brume, cl frap- 
pée des rayons du soleil, forme une infinité d'arcs-en-ciel qui 
se multiplient, se croisent cl disparaissent selon la rencontre 
des divers rejaillissements : elle répand en tombant iinu 
rosée cxtrénicinent fine. L'air d'alentour est si hoid que le 
voyageur esl obligé de se couvrir promplenienl cl de boire 
quelque licpieur spirilueuse. On voit ensuite fuir, sous un 
pont de neige, ce gave, qui , d'abord faible ruisseau , mur- 
mure à peine, tout d'un couj) se grossit, prend une couleur 
d'azur foncé, s'élance des loclicrs , enliainc en grondant 
les débris des bois et des monts , et menace d'ensevelir la 
contrée. Au loin s'élève le Marboré avec si's croies bleuâtres, 
le Monl Perdu el d'autres monlagncs, sm- lesquelles l'Ariosle 
a placé le théâtre de ses cliannanles fictions. 



l.liS CHOSES INUTILES. 



KOUVEI.I.E. 



— La diligence de l'aris ! cric un garçon d'auberge, en ou- 
vraiii la porte de la salie à manger du Grand-Pélican , à 
Colniar. 

Un voyageur de moyen âge qui achevait de déjeuner se 
leva préci])ilamnient à celle annonce cl courut à l'enlrée de 
l'hùlel , où la lourde voiture venait en cil'el de s'arréler. Dans 
le même instant ini jeune homme menait la lëlc à la portière 
du coupé. Tous deux se reconnurent el poussèrent une excla- 
mation de joie. 

— Mon i)èrc'. — Camille ! 

A ces deux cris jetés en même temps, la portière lut rapi- 
dement ouverte; le nouvel arrivant francliil, d'un bond, le 
manihepied cl vint lomberdans les bras du plus vieux voya- 
geur qui le tinl longtemps pressé contre sa iwitrine. 

Le père et le fils se revoyaient pour la prenuère fois, après 
une séparation de six années que ce dernier avait dû passer 
à Londres chez un oncle de sa mère. La morl de ce parent 
dont il se trouvait héritier lui pernieltait enlin de rejoindre 
la maison paternelle qu'il avait quittée p«esquc enfant , el où 
il revenait majeur. 

Après le premier attendrissement et les premières qucs- 
lioiis,,M. Isidore Uerlon proposa à Camille de repartir snr- 
le-chanip pour la campagne qu'il habitait prèsde Ilibcauvillé ; 
celui-ci, pressé de revoir le logis on il était né, accepta; le 
cabriolet fut attelé, et tons deux se rennrenl en route. 

Il y a dans ces premières entrevues, à la suile d'une longue 
absence, un cerlain embarras curieux qui entrecoupe l'en- 
irclien de silences involonlaires. Désaccoulnniés l'un de l'au- 
tre, on s'éludie , on s'observe, on s'efforce de découvrir les 
changemenis que le temps a dil apporter aux Idées comme 
aux personnes ; on recherche le passé dans le présent avec 
une sorte d'incertitude inquiète. M. Uerlon siu'lont était 
anxieux de connaîlre le jeune homme qid lui rcvenail à la 
|)kice de l'enfant qu'il a\ail vu partir. Pareil au médecin qui 
examine nu malade, il l'intcrrogeail lentement, observait 
cliaenne de ses impressions, analysait ses moindres paroles. 

Tout en continuant son étude, il finit poiu'lant par se laisser 
eitiporlerau courant de la conversation, el se mit à lui pailer 
de ses propres goûts et de ses occupations depuis son départ. 

Le propriétaire de Ribeauvillé n'était ni un savant ni un 
arlisie; mais, impuissant à produire, il aimait ce qu'avaient 
produit les aulrcs; c'était un miroir qui. sans rien créej', 
rellélait la créali(ni ! aucun élan de l'inlelligence ne lui était 
iadillérent, aucune émotion étrangère. Il s'inléressail à toules 
les découvertes, s'associait à toules les lentalivcs, encoura- 
geait tons les ell'o'rls. Pour lui , vivre n'était point .seulement 
enlieienir l'élincelle que Dieu a mise en chacun de nous, nnns 
l'acrroiire et l'cnllammer aux autres éiincelles. Grûcc aux 
loisirs que lui laisail un riche patrimoine, son activité avait 



MAGASIN IMTTOUESQÛE. 



ni) 



pu s€ développer librement en dehors des préoccupations du 
besoin. N'étant enclmiiié sur ;mcune route , il les avait par- 
courues toutes .Ma suite des travailleurs, soutenant leur cou- 
rage par ses récompenses ou ses synipatliies. 1,'Alsace l'avait 
vu à la tête de cliaquc entreprise formée au profit clés lettres, 
des sciences nu des arts, et les musées de Strasbourg avaient 
été enrichis par ses présents. 

Oans ce monicnl encore , il faisait exécuter des fouilles 
dispendieuses aux lianes d'une colline, où quelques vestiges 
de poierics antiques avaient été découvertes. Il montra en 
passant, à son fils, (a bulle romaine, et lui raconta com- 
ment il n"avait pu l'acquérir de son possesseur qu'en donnant 
en échange nu arpent de ses meilleurs pré'^. 

Camille laissa échapper une exclamation de surprise. 

— Tu lrou\es (|ue je suis bien lini, n'e>t-ce pas? demanda 
M. l'erton qui l'observait. 

— Pardon , mon pèiv.dit le jeune homme, je m'cUcuine 
senlenieut du marché. 

— Pourquoi cela '/ 

■ — Parce qu'il me semble qu'eu IcuUe chose on doit avoir 
égard à l'utilité, et que cette colline aride ne peut valoir mi 
arpent de prés. 

— Je vois que tu n'es pas archéologue. 

Il est vrai ; je n'ai jamais bien compris ce que prouvent de 
vieilles poteries, et quel intérêt on peut prendre à des géné- 
rations élcinles. 

M. Berlou regarda son lils, mais ne répondit rien, .laliuix 
de le connaître à fond, il no voulait pas elTaroucher sa con- 
fiance par un débat. Il y eut quelques instants d'un silence 
qui fut tout à coup interrompu par le cri de Camille. H ve- 
nait d'apercevoir au loin , parmi les arbres, le manoir dont 
il avait reconnu la grande tourelli'. 

— Ah ! oui , cVst mon obseivatoire , dit son père en sou- 
riant; car je ne suis pas seulement antiquaire , mon pauvre 
ami, je me suis fait de plus astronome. 

-^ Vous! mon père. 

— Oui, j'ai Irauslornié notre tourelle en cabinet de tra- 
vail , et j'y ai braqué un télescope avec lequel j'examine ce 
qui se passe dans les astres. 

— Et vous trouvez plaisir à vous occuper de choses qui 
sont hors de votre portée, auxquelles vous ne pouvez rien 
changer, et qui ne vous rapportent rien '? 

— Cela emploie le temps, dit M. Berlon , qui conlinuait à 
éviter une discussion sérieuse. Du reste , lu en verras bien 
d'autres. L ancienne basse-cour a été transformée en volière, 
et le verger eu jardin botanique. 

— Tous ces changemeuls ont dû vous couler fort cher. 

— Et ne me rapportent rien. 

— C'est-à-dire alors que vous les condamnez vous-même. 

— .le ne dis pas non ; mais nous voici arrivés : descendons. 
Le palefrenier accomut pour prendre les rênes , et nos 

deux voyageurs le laissèrent conduire le cabriolet aux re- 
mises, taudis qu'ils entraient au manoir. 

Camille trouva le vestibule i-ucombré de vieilles armes, 
d'échantillons géologiques et d'herbii-rs relatifs à la tlore alsa- 
cienne. 

— Tu cherches une ;>«?(')■(■ pour ton manteau? dit M. I5er- 
ton , qui le voyait legarder autour de lui avec une sorte de 
désappointement. Cela serait, en ellèt , plus utile que mes 
curiosités; mais passons au salon. 

Le salon était orné, depuis les plinthes jusqu'aux corniches, 
de peintures, de dessins rares ou de médaillers. Le proprié- 
taire voulut faire admirer quelques cadres à son fils ; celui- 
ci s'excusa sur son ignorance. 

— Au fait , tout Cela n'a pas grande importance, dit M. I!er- 
lon avec bonhomie; nous sommes de grands enfants que les 
curiosités amusent ; mais je vois avec plaisir que lu as pris 
la vie par le côté pralique. 

— Je lé dois à mon ourle lîarker , (it observer Camille 
avec une inoileslie nn peu ihi'.'iii'ale. 11 se plaignait souvent 



du temps et des trésors dépensés pour les frivoles merveilles 
de l'art , et cherchait en vain qncl profit l'humanité pouvait 
tirer d'un papier noirci ou d'une toile peinte. 

Ils furent interrompus par l'arrivée d'un domestique qui 
annonçait le dîner et qui remit à M. Herton un livre nouveau 
arrivé par la poste : c'élait l'œuvre impatiemment allenduo 
d'un poète favori. 11 se mil d'abord à la parcourir ; mais 
s'arrêlant tout à coup et refermant le livre : 

— Alloiis, dit-il, ne vais-je pas retarder ton diuer pour 
des vers ! L'oncle l'.arker ne me l'aurait point parilonné. 

— J'en ai peur, répondit Camille eu souriant; car il avait 
coutume de demander à quoi servent les poèmes. 

Le père et le fils se mirent !t l.d)lc où la conversation con- 
tinua sur le même sujet. Camille développa librement les 
opinions qu'il devait à l'oncle lîarker; car ce dernier lui 
avait appris à être sincère; seulement celte sincérité prove- 
nait moins chez le vieil économiste de l'adoration du vrai, 
que de l'amour de l'utile. 11 respeciait la ligne droite, non 
parce qu'elle était droite, mais parce qu'il la savait jibis 
courte. Pour lui, le mensonge était un faux calcul, le vice 
un mauvais placement , la passion une dépense exagérée ! 
En toutes choses l'utilité restait la suprême loi. De là je ne sais 
quelle aridité même dans les bonnes actions du vieillard; ses 
vertus ne paraissaient plus que des problèmes bien résolus. 

Camille avait adopté la doctrine de son oncle avec l'ardeur 
que met la jeunesse à accepter l'absolu, r.amenant peu à peu 
toute chose à cette délinilive question : A quoi rcla scrt-il ? 
son raisonnement (qu'il prenait pour sa raison) avait réduit 
les devoirs sociaux à des proportions malhématiques. Ciuéri, 
comme il le disait, de Valiénalion menlalc ajipclée poésie, 
il avait traité la vie à la manière de ce juif qui gratta un ta- 
bleau du Titien , afin d'avoir une toile nclle et qui fût bonne 
à quelque ehose. 

^\. iîerton l'écouta développer ses opinions sans monirer 
ni mécontentement ni impatience. Il opposa quelques objec- 
tions que le jeune houuiie réfuta viclorieusemeni , parut 
frappé de ses raisons, et ne se sépara de lui qu'après avoir 
déclaré qu'ils en reparleraient. 

La fin à ta prochaine livraison. 



LES BÉLEMNITES. 

Les bélemnites sont un des genres de fossiles qui se trou- 
vent le plus abondamment dans quelques-unes de nos pro- 
vinces; et comme ce genre manque alwolument dans les au- 
tres, il n'en est que plus curieux pour toutes, ici par la rareté, 
et là par la mullilude de ses représentants. Ou a été si long- 
temps dans l'ignorance sur la véritable nature des bélem- 
nites, qu'à défaut de la science l'imaginaliou populaire a eu 
tonte liberté à leur égard. De là vient la variété singulière 
des noms sous lesquels elles sont connues. 

Au moyeu âge, lesérudils, qui étaient à peu près les seuls 
naturalistes, pensaient trouver dans les bélemnites des pierres 
dont il est question dans i'héoplirastc et dans Pline, et qui, 
suivant un conte projjagé par ces auteurs , auraient été des 
concrélions de l'urine des lynx. On leur donnait eu latin le • 
nom (\v. Uipis lyncis , iVoii est venu eu français celui de 
pierre de lynx, et en allemand de turlislein. Mais il parait 
que les pierres dont i)arlait Pline u'élaient même pas des 
bélenmites, mais des pointes fossiles d'oursin. 

Telle était au moyen âge l'opinion des savants; mais le 
peuple s'en était formé une plus merveilleuse encore. La forme 
des bélemnites , si semblable à un fer de flèche, avait fait 
croire que telle était leur origine ; mais ce ne pouvaient être 
que des flèches du diable. Aussi pensait-on que leur poudre 
avait une ellicacité souveraine contre le cauchemar et les 
mauvais rêves. Telle est l'étymologie du nom d'alpseliosz 
qu'elles portaient en allemand, et que l'on trouve dans Mer- 
cati. On ne s'en tenait pas là, et l'on voit que dans divers pays 
elles élaienl emiiloyées contre la colique, la pierre, la Uys- 



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MAGASIN PITTOr.KSQUR. 



senlerio, elc. Aillcms enroro, an lieu d'y voir dos lli'-clii's, on y 
voyait dos rliandolles, celles dont on faisait iisa^'e au sabbat, ne 
15 le nom de npectrorum canâeUi' (chandelles des spectres), 
sous lequel elles sont nienlionm'es dans quelques auteurs. 





ïPïs 



m 




r, 



inncrolice. 



B. granulée. 



TU'lemiiilc aigiie. 

L'opinion qui paraît aujourd'hui enroio la plus accr(^dit('-e 
dans les campagnes, c'est que les b^'lemnites doivent leur 
origine à la foudre, soit qu'elles forment le dard avec le- 
quel la foudre se précipite du ciel , soit qu'elles se produi- 
sent à l'endroit où la foudie frappe la terre. De li le nom 
de pierre de tonnerre qui se retrouve dans toutes les lansnes 
de rr.urope; picdrd (Irl rayn en espagnol, thttnderslone 
en anglais, dinniersleiii, flralihleiii en alkniand. 



Oepnis la renaissance jusqu'à ces derniJ'res années , les 
b('lenuiites n'ont cessé de préoccuper les savants. Tant s'en 
faut qu'ils se soient trouvés d'accord h leur sujet : les trois 
règnes de la nature se sont en quelque sorte disputé ces fos- 
sili's, ceux-ci en faisant des minéraux , ceux-h'i des végétaux , 
d'autres enfui des animaux. C'étaient ces derniers qui avaient 
raison. Mais quels animaux ? IjCs uns en font la corne d'un 
gros poisson analogue au narval, les dents d'un crocodile 
ou d'un<' espèce de haleine , les épines dorsales de quelque 
animal inconnu; les autres des espèces de zonphyles, comme 
les fimgites et les astroïlcs, ou des pétrilications de vers ma- 
rins analogues aux holothuries , ou même simplement des 
tuyaux de vers marins. 

Qui entendre ? On raisonnait sans principes. La premiJ-rc 
idée vraie énoncée sur les hélemniles est due h Ehrart, qui 
la consigna, en 172i , dans un mémoire intitulé : Visxericilio 
itiaugiirtilisde lielemniti/t suecieis. h posait eu principe que 
res corps n'étaient que l'enveloppe des alvéoles d'un cocpiil- 
lage analogue aux nautiles ou aux ammonites; mais qui , au 
lieu d'èlre recourbé comme ceux-ci , était droit. C'est l'opi- 
nion qu'adopta Linné dans son Système de la nature. A la 
lin du dernier siècle, la connaissance des héleninitcs fit nu 
nouveau pas, grâce à Deluc, qui, après avoir étudié les num- 
nudites et constaté qu'elles formaient , comme l'os des seiches, 
une coijuille contenue dans le corps même de l'animal , appli- 
qua aux hélemniles le uiêuie principe. C'est ce qui a doinié 
la clef de leur constitution. 

Les b('lemniles sont composées de deux cônes s'endioîlant 
l'im l'antre, l'un toujours plein, d'une structure rayounée, 
formant l'enveloppe, l'autre qui a ordiuaiiemenl disparu eu 
laissant un vide , et qui était formé d'une série de petites 
cellules séparées l'une de l'autre par des cloisons extrême- 
ment minces. On en compte jusqu'à cinquante dans un cône 
de deux pouces, ouand on scie longitudinalemeut le cône 
plein , on s'aperçoit qu'il est constitué par une série de 
couches déposées les tmes sur les autres comme une série 
de petits cornets emboîtés, cl que la hase de ces cornets cor- 
respond aux petites cellules du cône extérieur. Toutes les 
cellules communiquent ensemble par un petit canal cylin- 
drique qui les traverse, et qui est presque toujours très-difli- 
cile à reconnaître. C'est ceque l'on nomme le si])hon. Aujour- 
d'hui, grâce à la découverte, parmi les espèces vivantes, d'une 




Coiipi- lonjiluHii.ili' , et roiipe transversale a 



coquille nommée la spirule, les naturalistes sont en position 
de se rendre parfaitement compte du rôle que jouaient ce 
siphon et ces cellules dans l'organisation de la hélemnite. 
L'animal se construisait successivement des cellules de plus 
en plus grandes, à mesure qu'il grossissait, et demeurait en- 
•vcloppant le tout, comme on le voit d'ailleurs par diverses 
impressions vasculaires qui sont restées à l'extérieur de la 
coquille. Celle-ci jouait à son éganl le rôle de lest, d'os et 
de vessie aéiiennc. 

Il y a un tràs-grand nombre d'espi-ces de bélemnites; on 
les rencontre dans tons les terrains de la formation secon- 
daire, et leur apparition semble déjà préparée dans les terrains 
intermédiaires par lesorthocères,qui ont avec elles beaucoup 
de rapports. M. de Blainville a mfme remarqtié que plus les 



ilivLM-ses lianti- 



d'niie î'i'IriiHiito husiée. 



couches auxquelles appartiennent les hélemnites sont an- 
ciennes, plus leurs cloisons ont de développement , ce qui 
les rapproche de plus en plus des orlhocères. Klles dispa- 
raissent dans les terrains tertiaires , et l'on ne connaît plus 
aucune espèce vivante de ce genre, il y a des espèces qui n'ont 
que 2 à 3 centimètres , tandis que d'autres ont jusqu'à 
(iO centimètres de longueur. Celles que l'on trouve le plus 
onlinairement à la surface du sol sont des pointes brisées 
qui n'ont guère que 5 à 6 centimètres. 



liBRKADX u'ABOtNr.HElST ET DE VEME, 

me Jacob, ^0, près de la rue des l'elils-Augnstlns. 



Inqinnu'ne de L. Miktihit, nie Jacol) , 3o. 



10 



.MAGASIN l'lTTUP.l':SUUK. 



fil 



LE MATAMOr.E. 
Vu\i-i lu liililii Jfs dix picimercs aiiiiéts. 



\:â 




D'npiès Aljialiam Bosse. 



C'est le fameux capiiau .Mataïuoros {Tue-Mores) des comé- 
dies espagnoles, fanfaron, lodomont et plus que gascon, 
vainqueur de géants, dompteur de monstres, n'ayant qu'à 
paraître enfin pour tout réduire en poudre : 

Le seul bruit de mon nom renverse les murailles, 

Defalt les escadrons et gagne les batailles. 

Mon cinii-age invaincu contre les empereiu's 

N'arme qi.e la moitié de ses moindies furt-urs. 

D'un seul eoinniandement que je fais aux ti-nis Partiites, 

Je dé[)en|)le l'Etat des plus beureux mouartiues; 

La foudre est mou canon, les dt-stiiis mes soldats; 

Je coiicbe d'un revers mille enueniis à Ijas. 

Ainsi s'exprime ce vaillant lorsqu'il repose son conrago en 
racoutanl ses e.\pli>ils. t^rneille , dans l'illuiion vuinlquc , 
îo.rttWI. — Avr.iL iS-iS. 



nous a donné une excellente imitation du personnage espa- 
gnol ; on ne peut pousser plus loin réellement l'inspiration 
et la verve de la forfanterie. 

Il est vrai que je rêve et ne saurais résoudre 

Lequel je dois des deux le premier mettre en psudre, 

Du grand sopbi de Perse ou bien du grand mogol... 

Voilà sa seule liésilation; il délibère par oii et par qui sa va- 
leur commencera à faire rage. Faut-il aller raser une mon- 
tagne dans les Indes , ou dépeupler la Norvège ? Devons- 
nous changer d'abord la face de l'Europe, ou mettre l'Afrique 
dans les fers ? — Tandis que ce héros doute encore , notis 
vovoiis un bonhomme, un Cassandre, un Géroiite armer de 
bâtons trois ou quatre vuicls en leur recommandant d'étriller 

iG 



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MAGASIN PITTORESQUE. 



fort vl ferme notre pourfciideiir. Et celui-ci, aussitôt, de 
s'iVlipser sous prétexte de ne pas comprometlie sa vaillance 
avec une telle canaille. 

Les voilà; saiivons-iious! IS'on, je ne vois poisoiinc. 
Avatirons liai-Jiniciit. .. 'J'otit If corps me fiissonne. 
Je les eiilcnJs, fuyons !... I,e veut faisait a: hinit. 
IVlat-cliuns suiis la faveur des ombres tle la nuit. 

Ce ([u'il y a de plus plaisant, c'est que le ])eisonnaf;e tllill 
par cioire lui-mèiiie à ses propres vanteries. Il sent bleu IJU II 
a peur, mais il prend son elTroi pour une (N'Iaillaiice de BOIl 
roulage, et lorsque Clindor, qui jouait au;iri's de lui le rôle 
de coidident, entre eu pleine révolte, et devient rodoniont à 
son tour : — Cadc'diou ! s'écrie Matamore, 

Ce cotpiiu a marché dans mon ombré ; 

Il s'est fait tout vaillant d'avoir suivi mes pas. 

La tradition du théâtre nous aj)prcnd que ce rOle (le Mata- 
more lit la fortune de t'Itlusion comique , pièce aSBPiî faible 
d'ailleurs, et dont le romanesque est souvent Voisin ilc l'in- 
sipide. Les bravades formidables du ca|)itail et sa jliteuse 
déconlilure avaient pour les contemporains (m lillérét co- 
miiiue qui n'est plus aussi sensible pour noufS; La l'orraillerie 
régnait alois à la cour, à la ville, à rAcadéinie inOme : elle 
était pour ainsi dire passée dans les nueurs fran(;alses ; Pt 
le sage auteur des Ma.riinci' , La Itoclicfoncaiild j jwrlait de 
faire la guerre aux dieux pour obieliii' un regnid de sa 
dame. Corneille, en imitant It; type esjiflgnol ) ne se tiou- 
vait donc pas si loin de la réalité; entre SOI! Malamore el les 
rodomonts du jour, il n'y avait que là distance qui sépare la 
;ai-icatnre du porlrail. 'J'éiilniii l'Illiislre Sctidéry, seigneur 
.le Lagarde , qid tenait sa plume d'une n)ain j son épi'i' de 
l'autre, el qui appelait en duel Corneille pour lui prouver, 
i'estoc et de taille, que le T/rf était une détestable liajïi'die ; 
témoin encore cet admirable exlravaganl nninltié l'.yranode 
Bergerac (l) ! Celui-là , du moins, n'était pas uli faux blavn ; 
il avait soutenu tant de combats singuliers qtl'll li'en savait 
plus le nombre ; non content de .ses projjies quel elles ^ il 
s'immisçait vaillamment dans celles des adlleS; dl qlland il 
n'avait pas été sur le pré, il croyait avoir |1flidil sa journée. 
Son triomplie, attesté par des gens dignes de foi , fut d'avoir 
mis en tuile , à lui seul , un pelolon de ceilt boinmes dont il 
tua deux et blessa .sept !... Mais si sa Valeur produisit de 
pareils liants fails. quelle forte dose de Isascoiinade nous y 
voyons mêlée ! Lu vérilé, et bravoure il part , Cyrano est le 
frère jumeau du Matamore ; Corneille il'a eu, polir faire i)arler 
dignement son personnage, qu'il Iradilîie en vers la prose de 
ce grand diicllisic qui cherchait noise aux paysans quand il 
ne pouvait plus .se battre avec ses atllis. — Cyrano avait reçu 
de la nature un nez exorbilant; tHalbeiir à ceux qui sem- 
blaient prendre garde à ce ladieiix net ! malbenr aussi à ceux 
qui ne le regardaient jias ! 

Voici un extrait d'une leltrc de Cyrano qui peut soulenir, 
ce semble, la comparaison avec les vers de Corni'ille, et (|ui 
figurera également bien au-dessous de cette ligure fracas- 
sante de .Matamore que nous avons donnée, u II faudroit , je 
pen.sc, monsieur, que Dieu accomplit quelque chose d'aussi 
miraculeux que le souhait de Caligula, s'il vouloit (inir mes 
querelles. Quand tout le genre humain scroit érigé en une 
léte, quand de tous les vivants il n'en resleroit qu'une, ce 
seroit encore un duel qui me resteroit à faire... Vraiment il 
faut bii'ii que, voire départ ayant déserlé l'aris, l'herbe ait crd 
par toutes les rues, puisqu'en quelque lieu que j'aille , je me 
trouve toujours sur le pré. Je m'imagine ([uelquefois être 
devenu porc-épic, voyant que personne ne m'approilie sans 
se piquer... Ne voyez-vous pas aussi qu'il y a maintenant 
plus d'ombre sur l'iKirizon qu'à votre départ ; c'est à cause 
que depuis ce temps-là ma main en a tellement peuplé l'enfer 
qu'elles regorgent .sur la terre!... » 

(i) Viiy., sm- Cyrano de lie rgeiac , lu Table déccnnali-. 



FAUIUCATION DU PLOMB DE CHA.SSE. 

Les projectiles dont on fait usage pour la chasse sont faits 
avec du plomb, el portent le nom de lialieg ou plomb de 
chasse. Ordinairement on ne charge qu'une seule balle à la 
fois, tandis que le nombre et la grosseur des grains de plomb, 
composant une charge , sont proportionnés i la grosseur de 
l'animal qu'on veut tuer. 

'l'olit le monde connaît la manière de faire les balles. On 
se Sell d'un petit moule divisé en deux parties semblables 
qu'on écarle ou (|u'on rapproche l'une de l'autre, au moyen 
de deux branibcs assend)lées comme celles d'une paire de 
ciseaux. Ouand le imUal qu'on y a coulé est refroidi, il sullit 
de couper le jet le plus près possible de la surface de la balle 
qui se trouve alors terminée. Ainsi, avec un moule et une 
cuiller en fer pour faire fondre le métal , on peut fabriquer 
des balles partout 011 l'on voudra. 

On procède lotit atilreiiient à la fabrication du plomb de 
chasse, qui nécessite des bâtiments et des appareils appro- 
priés demi la réunion constilue une usine. Cela seul suflirait 
déjà pour établir une grande dillérence dans la fabrication 
des balles et du plomb de chasse ; mais il en existe encore 
une aussi grande d.uis la préparatinn de la matière première 
et les maiiipulalidiis qui ont l'Ié Iniiglemps tenues secrètes, 
et dont nous allons essayer de donner une idée. 

Tous les grains de plomb employés pour la chas.se n'ont 
pas la même grosseur, cl, suivant celle de l'animal qu'ils 
se proposent de tuer , les chasseurs les appellent plomb 
de loup, plomb de liéeie, de perdrix, ou cendrée, quand 
il est deslliié aux pelits oiseaux. Dans le commerce, on en 
dislingue dix numéros, depuis le n° qui est le plus gros, 
et qui a li milliniMies de diauièlre , jus(iu'au n" 9, qui est le 
plus petit, et qui n'a qu'un demi-millimètre de dianièire. 
Celui des nuniéios intermédiaires déciuil par deini-milli- 
iHètie. 

l'nur faire le plomb de chasse, ou, connue on dit, pour 
grdnuler le plomb, on le verse, quand il est fondu, dans des 
/)rt,«>'(if»'CS ou cas.scroles en tôle à fcuid plat, percées de trous 
ronds dont le diamètre est égal à celui des grains qu'on veut 
obti'iiir. L'alelicr dans lequel on fail celle opération esl situé 
ordinairement au soinniel d'une lour (1) , au bas de laquelle 
on iilice une cuve remplie d'eau destinée à recevoir les grains 
de plomb à mesure qu'ils s'éeliap|ieiit di'S passoires. Celle dis- 
position est indispensable pouiqui' les grains aient le temps de 
se ri'froidir pendant leur ehule, e| pour amortir le choc, afin 
d'éviter leur déforltialion. La hauleur de la chute varie sui- 
vant la grosseur des grains , qui se solidilient d'autant plus 
rapidement qu'ils sont plus petits. Du n° U au n" 9 , une 
chute de 'M mètres est sufiisanle, tandis qu'il en faut une de 
50 pour les plus gros érhaulillons. Mais le métal pur ne .se 
granule pas , c'esl-à-dire que les gouttes qui passent par les 
trous de la pa.ssoire ne prennent Jias la forme spliéri(pie. On 
a rec(Uiiui que, pour qu'il jouisse de cette propriété , il faut y 
ajouler une certaine quanlil(! de sulfure d'arsenic (connu 
sous le nom de réaUjar) , qui varie de .'j à A millièmes , sui- 
vant que le plomb est plus ou moins aigre , c'est-à-dire allié 
avec de l'antimoine. 

On opère habituellement à la fois sur 2 000 kilogrammes 
de plomb, qu'on met dans une chaudière en fonte placée sur 
un fourneau. Ouand la fusion est rom|)lète, on ajoute le 
réalgar par portion, en ayant soin de brasser le mélange 
après clia(|ue addition jiour le rendre plus inlime. C'est ce 
qu'on appelle former le bain de fonle. Pendant la fusion 
de l'alliage, le bain se couvre de crasses métalliques que l'on 
recueilli' pour les placer sur le fond des passoires. Ces crasses 

(i) l'.ii France, <^'est dans la jelie lonr de SainI- Jacques la Ilou- 
clicrie, il l'aris, qu'on a élahli la lueniièrc usine à fal,iii|uci- du 
ploinl) de cliassc. C'est aussi dans celle même tour, aiijinnd'hiii 
encore ni ilisée par celle indusUie , qu'anIrcTois lilaise Pascal fil 
ses expériences sur la chute des corps. 



MAGASIN PITTORESQUR 



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sont poreuses, ei le nu-lnl en s'inlilliaiit au travers se divise 
en goulU'Silonl la fonnc se réi;iilarisc en piissaiU par les Irons 
lies passoires. 

On ne peut arriver Ihédriqiieinenl à ajouter au plomb la 
qiiantiti! convcnalile d'arsenic ; mais on y parvient facilement 
en essayant kgranulagcct en examinant la forme des prains. 
Si la proportion d'arsenic est trop (,'randc, le grain a la forme 
d'une lentille; si nu contraire elle est trop faible, le grain 
est aplati d'im côté et présente nn creux dans le milieu, 
forme qu'on désigne sous le nom de coupe; enfin , quand la 
proportion d'arsenic est beaucoup trop faible, le grain s'al- 
longe, présente encore un creux vers le milieu et forme la 
queue. 

lAipération du graniilage terminée, on retire do la cuve, 
placée au bas de la tour, des gi'aiiis de toutes les grosseurs, 
mélangés de grains défectueux ; tous ces grains ont conservé 
lenr éclat métallique qu'ils perdent prompteuient en séchant, 
et de plus leur surface est couverte de légères aspérités. 

Pour faire le Iriaye des grains, on les met dans un tamis 
circulaire dont le fond est formé par une plaque de tôle 
mince percée de trous d'un diamètre égal à celui des grains 
qu'on veut séparer des antres , et qui est nécessairement le 
plus petit. En employant successivement des tamis dont les 
trous vont en giossissant comme les numéros des grains, on 
arrive facilement i réunir séparément les grains de divers 
niuiiéros. 

Quant ù ceux qui sont défectueux , c'est-à-dire allongés 
ou aplatis, on les isole des autres en les plaçant sur une table 
à rebords suspendue à des courroies. On imprime à cette 
table un mouvement oscillatoire qui fait rouler tous les grains 
dont la rondeiu- est parfaite vers un des cotés de la table 
d'où ils tombent dans une caisse destinée à les recevoir, 
tandis que les autres restent sur la table ou roulent oblique- 
ment d'un autre coté. 

Enfin , pour lustrer et polir les grains, on les met dans un 
petit tonneau placé sur un axe horizontal , en ajoutant un 
peu de plombagine. On imprime ensuite à ce tonneau un 
mouvement de rotation que l'on continue jusqu'à ce que le 
plomb ait acquis le poli et le lustre convenables. 



Le bien est la fin des arts et des sciences; le premier des 
biens est donc la fin de la première des sciences ; or celte 
science est l'économie sociale : le premier des biens se trouve 
donc dans l'ordre politique. Ce bieji c'est la justice, c'est-à- 
dire l'utilité générale. 

Aristote, Politique, 1. Ifl, c. 8. 



ÉGRA. 
Fin. — Vov. p. 99, 

Égra est une assez jolie petite \ille de 9 000 âmes, bâtie 
en pente sur la rive gauche de la rivière du même nom. Elle 
renferme encore quelques hôtels assez riches pour donner 
un dernier vestige de son opulence dans les siècles passés. 
Ses fortifications étaient autrefois considérables, mais elles ont 
été en. partie démantelées sous Napoléon. Le château, élevé 
sur un roc abrupte et muni de hautes et solides murailles, 
forme cependant toujours un poste militaire. 

C'est dans ce château que se voient les plus anciens mo- 
numents d'Égra. Le principal est la vieille tour nommée le 
burg. Elle est faite d'énormes quartiers de lave sur une 
épaisseur de trois à quatre mètres ; c'est un des plus anciens 
établissements des Francs contre les Slaves. On sait en effet 
qu'Égra formait sous Charlemagne la résidence des mark- 
gratfs , ou gardiens des frontières dans le Nordgau. Aussi ne 
peut-on s'empêcher de contempler avec une sorte de véné- 



ratiiiu cette puissante masse , premier et indélébile mo- 
niniient de la civilisation dans ces montagnes couvertes 
auparavant de forêts sauvages et étrangères sans doute 
jusqu'alors à tout édifice de pierre. L'autre constniiiiou est 
une très-jolie petite -chapelle en style roman du treizième 
siècle, attribuée aux Templiers , mais avec plus de vraisem- 
blance aux chevaliers de la Croix, et située aussi dans l'en- 
ceinte du château. Elle est divisée en deux étages qui 
coniuiuuiqucnl entre eux par une large ouverture pratiquée 
dans la voûte, et dont l'un, celui du rez-de-chaussée, est en 
granité et l'autre eu marbre blanc. Le tout est dans un parfait 
état de conservation. C'est dans le clocher que se trouvait , 
selon la tradition, l'observatoire où Waldslein venait, avec 
son astrologue, interroger le ciel sur ses destinées. 

La fondation de la ville remonte au dixième siècle. Ce ne 
fut d'abord qu'un simple appendice au château habité par les 
margraves de Vobburg. 

Au milieu du douzième siècle, elle passa des mains île cette 
famille dans celles des llohenstaufeu, à litre de dot, lors du 
mariage de l'enipereiu' Frédéric avec Adél.iïdc de Vohburg ; 
mais elle revint bientôt à la Bavière, engagée par l'iiifortiuié 
Conradin à ses oncles de Bavière, lors de son expédition en 
Italie. C'est sur ces princes qu'Ottocar 11, roi de Bolièuie, la 
conquit en 1265. La première charte d'allVanchissemeiit de la 
commune d'Égra remonte à ce souverain. Elle est du h mars 
1266. C'est aussi à ce souverain qu'appartient l'actif par 
le(|uel Égra se détacha du domaine de la couronne de 
Bohème pour s'incorporer au cercle de l'empire. Pressé 
d'argent , Ottocar avait engagé la ville à l'empire poiu- luie 
somme de 7 000 marcs, et par un traité intervenu en 1277 
entre les parties, il l'ut convenu (pie la \ille et son district 
resteraient définitivement à l'empire. Depuis lors, l'histoire 
nous montre qu'elle a été fréqueiiuiient aliénée par les 
empereurs, mais simplement comme un gage sur lequel ils 
prétendaient ne pas abandonner leurs droits, .'^ans entrer 
dans le détail, on conçoit asse? que celte possession ait été 
un sujet continuel de guerres pendant tonte la durée du 
moyen âge. 

Ce qui caractérise Égra , c'est la niultiuule de familles 
riches et puissantes qui s'y réunirent de bonne heure pour 
y faire leur résidence. C'est ce qui eN.|)lique la rareté des 
châteaux dans le.s einirons: les châteaux étaient dans l'en- 
ceinte même de la ^ille. C'est ce que l'on nommait les 
maisons nobles. Il y a témoignage que quelques noms re- 
montent au onzième siècle. Ces maisons ne possédaient pas 
moins leurs droits sur le revenu des campagnes, mais par 
des contrats écrits ; et comme elle ne pesaient pas d'aussi 
près sur leurs paysans, il fut plus aisé à ceux-ci de se sou- 
lager peu à peu , et le tout ne tarda pas à se réduire à ce 
que l'on nomme encore aujourd'hui le droit de sac, c'est-à- 
dire à une simple redevance en nature. Crâce à un tel con- 
cours , la prospérité de la ville ne dut pas tarder à prendre 
un haut développement. Le commerce et les matières de luxe 
y trouvaient un poste non-seulement favorable en temps de 
paix , mais sûr en tcmi>s de troubli's et d'invasions. Les 
margraves de Vohbourg y résidaient habituellement , et les 
chroniques gardent mémoire de la fréquence des visites des 
rois de Bohème et des empereurs. La constitution de la com- 
mune, bien que favorable à bien des égards à la bourgeoisie, 
se ressentait pourtant du rôle important île la noblesse dans 
les origines de la ville. La noblesse s'y était ménagé une 
part de roi. Le gouvernement était confié à quatre bourg- 
mestres prenant la présidence alternativement, et à un sénat 
composé d'une centaine de membres qui ne pouvaient être 
clwisis que dans les anciennes familles nobles de la ville. 
Les revenus étaient administrés sous la surveillance de ce 
sénat , et l'on ne pouvait appeler de ses décisions qu'à 
l'empereur. 

Cette constitution communale subsista jusque sous le 
règne de Mai ie-Tliérèse. Mais à cette époque la ville , par 



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MAGASIN IMTTOIIESQUE. 



suile de son l'iat de diScadence, éla»i anivéc ù un déficit 
consiiliîiablo, le Koiiveincnient impéiial se lit rendre compte 
de la sitiialioii el piit les délies à sa charge en imposaiil par 
conlie nn rcinanieiiieul dans la eonsliliilion. I.e séiial fui 
riîdiiit à (jualre binM^'incslres, quatre adjoints, qnalre jnrés 
cl lin syndic: el ipielques années ajurs uni' nouvelle ordon- 
nance ne laissa plus subsister qu'un bnnrsjnieslrc et cinq 
conseillers à la nominalion de reinpereiir. C'est nn bien 
faible vestige de rancienne liberté. 

C'est an quatorzième siècle, sons le règne de rcmpereur 
Charles IV , (in'flgra paraît avoir alteini son plus hanl degré 
de prospérilé. On y voyait trois faubourgs, défendus par des 
tours Cl des murailles comme trois villes disiincles, et séparés 
de la ville principale par des arbres et des jardins. Attirés 
par des circonslances si favorables à leur industrie, les 
juifs avaient fini par s'y amasser en grand nomlirc. Ils y 
faisaient la banque et le commerce; el, tant par i'i'pargne que 
par l'usure, ils n'avaient pas lardé à y concenlrer entre 



leurs mains des richesses considérables. Leur nombre 
s'élevait au quart de la population totale de la ville. Ils y 
avaient nonseulemenl leur synagogue et leur cimetière, 
mais ils y enlrelenaienl une cour de justice et une haute 
école de tbéologi<' comme celle de Cracovie. Une telle for- 
tune, chez une race aussi délesiéc au point de vue religieux 
el indusuiel, ne pouvait manquer d'excilerau plus haut point 
les passions haiiK'uses du bas peu])le et de la bourgeoisie. 
Un incident détermina l'explosion. I,e jeudi saint de 1350, un 
franciscain ayant fait dans la grande église le sermon sur la 
passion, alluma si bien par son éloquence la fureur des 
assislanis contre les persécuteurs de Jésus-Christ, qu'un sen- 
timeiil unanime de vengeance , trop bien préparé par leS' 
précédents, éilala loul à coup contre celle race maudite. L'» 
paysan , saisissant la croix sur raul<'l , la leva an-dessus des- 
tètes de la foule en s'écrianf. « Quiconque est vrai «Urélieni 
vienne avec moi venger le sang de Jésus ! » Les juifs, saisi» 
à l'improvisle dans leurs maisons par celte foule exaltée,. 




Vue dn ))Oul d*I'"ijra, 



furenl assommés jusqu'au dernier, l'.ien ne fui éi),irgné, ni 
femmes ni cMifaiils. I.e massacre principal eut lieu près de 
la grande place, dans une rue sombre (|ui porte encore au- 
jourd'hui le nom de rue de la Morl. 

Cet alTreux massacre, qu'on pourrait bien comparer à la 
.Saint-Barthélemy, s'il ne s'éiait accompli sans l'aveu du 
sénat, fit perdre immédiatement à la ville une grande partie 
de son importance. Ce fut l'expialion. Un cri unanime d'in- 
dignalion s'éleva dans tonte la lîobéme. L'empereur 
Charles IV imposa à la ville une forte amende. Les houigeois 
de Prague, j.doux de ceux d'Kgra , profilèrent de l'occasion 

pour 1 ■ inlerdire dorénavant le droil de commerce parmi 

eux ; la ville d'KIbogen leur imposa un péage; el bien que 
d'aulres juifs n'eussent pas lardé à revenir sur celle tenc 
encore mouillée du sang de leurs frères , pour y reprendre 
le bénélice des affaires ; bien que l'empereur, sur les suppli- 
cations du sénat, eût assez vite calmé son ressenlimenl, et 
rendu à la bourgeoisie ses anciens droits, jamais la ville ne 
se léinli'gra comiili'lemenl. 

A un demi-siècle de là , commencèrent les troubles des 
llussiles. Ce fut Kgra qui devint le quarlier giuiéral de 
l'armée rassembléi' p.o l'enipercnr. La bourgeoisie fui rude- 
ment obligée h coniribuer aux charges de la ciierri- : elle dut 



accroilre les forlificalions de la ville, enlrelenir un corps de- 
troupes i'i ses frais. Enfin , Jean /.iska el ses lerribles paysans 
pénétrèrent dans l'F.gerlaud (pi'ils mirent à feu et à sang ; 
ils pillèrent el incendièrent les faubourgs; et la ville , après 
avoir perdu dans divers engagemeiils une partie de ses ci- 
toyens , ne se lira de leurs mains que moyennant une 
rançon considérable. La chuledu proleslanlisme conliniia la 
ruine d'Kgra. La réforme y avait d'abord fait fureur. Non- 
seulement la majeure partie de la bourgeoisie, mais les 
moines eux-mêmes, s'étaient rangés avec enthousiasme 
sous Lulher. I\lais, trop éloignée de l'Allemagne du nord 
pour se soutenir hors de la domination de l'empereur , la 
ville fui hienlôl réduile à rentrer sous le joug de l'figlise; el 
la ri'action dirigi^e par les jé'suiles n'y fut pas moins im- 
pilovable (pie dans le reste de la Robéme. La guerre de 
trente ans, durant laquelle elle servit à plusieurs reprises de 
quarlier général à Waldslein, qui y périt enfin, fut le cou- 
ronnement de ces infortunes successives. 

C'est ainsi que cette ville florissante est peu à peu des- 
cendue au degré de vulgarité où elle se trouve aujourd'hui. 
Klle n'a plus à craindre de grands revers. Abritée dans ses 
inonlagnes. elle ne forme plus un centre assez imporlant pour 
que les puissances aienl jamais à s'en disputer bien sérien- 



MAGASIN PITTORESQUE. 



125 



sciiiciil la possession. Le dernier sitcle a cependant encore 
vu des'arniées se réunir pour sa conquête. Un des premiers 
actes des l'Yançais , dans la p;ucrie de la succossinn , fut de 
l'investir; et après un siège assez vivement poursuivi, elle se 



rendit 5 Maurice de Saxe en avril 1742. Nous y mîmes 
garnison et noire drapeau y flotta jusque dans rautomne de 
17/13. La vieille tour de Cliarlcmngne en garde mémoire. 
Son sommet est i esié surmonté de quelques murs blanchis 




Vue (lu château de Seeberg. 



qui sont les débris d'une batterie établie par les Français sur 
ce poste élcv(\ 



LES CIIO.SES IiNUTfLES, 



NOCVEI.r.E. 



(Fin Voy. p. iifi.) 

Le lendemain et les jours suivants, M. Berton ramena, en ef- 
fet, l'entretien sur le même sujet, cédant de plus en plus conmie 
un homme que gagne la persuasion. Camille devenu profes- 
seur de son père s'exaltait dans ce rôle singulier, et redou- 
blait d'éloquence en se sentant triompher. Enfin , obligé de 
s absenter pour visiter quelques parents établis dans le voi- 
sinage, il laissa M. Rerton romplétement converti. 



Son absence dura huit jours : ce temps avait suffi pour 
faire épanouir les bourgeons et fleurir la campagne. Lorsqu'il 
revint, le printemps éclatait partout dans sa jeune splen- 
deur. On voyait les hirondelles nager dans le bleu du ciel 
avec des cris joyeux, les chants des paysannes s'élevant des 
lavoirs répondaient à ceux des pâtres égarés dans les friches, 
et la brise attiédie, qui faisait ondoyer les blés verts, secouait 
sur tous les chemins les senteurs de l'aubépine, des pri- 
mevères et de la violette. 

Malgré son insensibilité systématique pour toute poésie , 
Camille ne put échapper complètement à celle de ce réveil 
de h créalion. Sans y prendre garde , il se laissa aller aux 
charmes de la lumière, du chant, des parfums ; une émo- 
tion iiivolonlaire le gagna , et il arriva au manoir dans une 
sorte d'enivrement. 



126 



MAGASIN PITTORESQUE. 



Il rciicoiilra son iii'ic au miliou <lii paitoiio qui seivait 
de cour d'eriliéf. M. r.orloii l'Iail l'iitouii' d'ouvriers aiixiiurls 
il faisait anaclier les llciiis t'I coiipi'r les aibiisles. Deux IBas, 
qui ombrageaieiil les feiuMrcs du rez-Ue- chaussée de leurs 
touffes cmbaum(!es, venaient d'Otre abattus pour faire des 
fagots. 

liC jeune homme ne put retenir un cri de surprise. 

— Ah! te voilà, dit M. Uerton en l'apercevant ; paibleu ! 
tu arrives à propos ; viens jouir de Ion triomphe. 

— Mon triomphe! répéta Camille qui ne comprenait point. 

— Ne vois-tu pas que je suis devenu ton disciple , n'prit 
le propriétaire de Kiheauvillé ; j'ai beaucoup réfléchi à ce que 
tu m'as dit , mon cher, cl j'ai compris que l'oncle Barkcr et 
loi vous aviez raison. Il faut retrancher de la vie les choses 
inutiles. Or les fleurs et les arbustes sont dans un jardin ce 
que sont les poèmes dans une bibliothèque ; et , comme tu 
le (lisais très-bien , à quoi peut servir ini poème !... à moins 
que ce soit à allumer le feu comme mes lilas. Mais viens , 
viens, tu verras bien d'autres changements ; j'ai mis à profil 
ton absence, et j'espère ipie lu seras content de moi. 

Kn parlant ainsi , M. lierlon passa familiércmeut uu de ses 
bras sous celui de C.unille, et le lit cnlrer au manoir. 

Le vestibule avait été débarrassé des curiosités qui le rem- 
plissaient autrefois, el on leur avait suhslilué des garde- 
cannes, des crachoirs et des purle-nianleaux. Au salon, lotis 
les dessins el toutes les peinlines avaiejit égalemenl disparu ; 
la muraille, complètement nue, avait élé blanchie à la chau>i. 
Des meubles unis et rectangulaires remplaçaient les sièges à 
la Louis XIII, les bahuts gothicpies cl les dressoirs renais- 
sance qu'on y voyait auparavant. 

i\l. Berlon jeta Ji sou lils un ri'gard rayonnant. 

— Eh bien! dit-il, lu ne m'accuseras pas celle fois de 
sacrifier aux merveilles frivoles de l'art; noiro salim n'a plus 
que ses quatre murs dont personne ne peut conlesler l'uti- 
lité. Nous aurops IJ mainienani une place loiiie trouvée pour 
.suspendre nos graines potagères, accrocher nos fusils ûU 
déposer nos sabots. 

Camille voulut hasarder quelques objections, i)iais son 
père lui ferma la bouche en lui rappelant l'anatlième pro- 
noncé contre « le papier noirci cl les toiles peintes qui n'a- 
n valent jamais élé d'aucun prolit pour riiumanilé. n 

Les changements, du reste, ne s'étaient point arrêtés au 
salon ; la maison entière avait subi la même Iranslonnation. 
Ce qui n'avait pour bul que de plaire avait été impiloyablo- 
mcnt sacrifié. Tout avait désormais nu usage journalier , 
positif; l'agréable s'était partout eflacé devant le nécessaire !... 

M. Berlou , qui montrait celle nouvelle organisation avec 
un certain orgueil, avertit Camille qu'il n'en resterait point 
là. .Son parli-rrc di'truil all.dt être translcniné en liasse-eour, 
son jardin botanique en parc à fumiers. La nouvelle deslj- 
naiion qu'il devait donner à son observaloire n'était point 
encore arrêtée ; il balançait enire tm mouliJi à vent el un CO^ 
lombier ! 

Camille stupéfait de l'exagération de la réforme, mais ar- 
rêté par les principes qu'il avait professés Ini-nième, s'abste- 
nait d'applaudir, ne pouvant blâmer. 

\oulant enfin sortir d'endjarras en parlant d'autre chose , 
il demanda s'il ne lui était point arrivé de lettres d'Angle- 
terre. 

— Je crois bien qu'on en a présenté , dit son père , mais 
comme tu n'as là-bas aucune allaire, j'ai donné ordre de les 
refuser. 

— Que dites-vous 1 s'écria Camille ; j'atlendais des nou- 
velles d'un de mes meilleurs amis (pii avait promis de me 
tenir au courant de la question d'Irlandi' ! 

— Bah ! reprit M. lierlon avec indillérence ; quel plaisir 
pciix-lu trouver à l'occuper de choses qui sont hors de ta 
portée ? L'Irlande n'cst-elle point pour toi ce qu'étaient pour 
moi les astres? ic .Ses révolutions ne le rapportent rien tl tu 
» n'y peux rien changer, « 



— Mais j'ai l'intérêt de mes sympathies ! objecta le jeune 
homme. 

— l'euvenl-elles te servir on servir à l'Irlande? demanda 
tranquillement M. ISertou ; penses-tu que tes prévisions in- 
lluenl sur sa destinée , que tes vœux lui soient de quelque 
secom's ? 

— Je ne dis pas cela. 

— La dépense de ports de lettres n'est donc utile à per- 
sonne? Le reconnaître, c'est la condamner loi-même. 

Camille se mordit les lèvres, il était battu par ses propres 
armes et se trouvait d'aulant plus irrilé de l'êlre. Cette rigou- 
reuse application de ses doctrines avait l'air d'un chàlinienl. 
Il prit (h', l'humeur, et, sans attaquer les principes, il se mit 
à critiquer en détail les changements projetés ou accomplis; 
mais M. Herton avait tout prévu el trouvait réponse à tout ; 
enfin Camille à boni d'objections prétendit que le parterre 
ne pouvait convenir à sa nouvelle destination , et' qu'une 
basse-cour devait êlie pavée. .Son père se frappa le front. 

— Parbleu 1 tu as raison, s'écria-l-il , j'ai justement pour 
cela ce qu'il me faut , des dalles de six pieds. 

— Où cel.i ? demanda le jeune homme. 

— Dans le pelit cimetière de la chapelle, il y a les pierres 
tombales de notre famille (pii ne servent à rien... 

— Et vous voulez en faire des pavés? s'écria Camille. 

— i'ourquûi pas ? 'l'ieudrais-tu par hasard à de vieilles 
pierres, et nilloi'esserais-tu à des générations éteintes ? 

— Ail! e'pp est trop! s'écria Camille, vous ne parlez 
point sérieusement, mon père ! vous ne pouvez croire que 
les insliiicts, les goùls, les Bcntimcnls doivent èlre soumis 
à l'arithmélique grossière de l'intérêt; vous ne pouvez vou- 
loir que l'ànie Inimaiue ilevienno un livre eu partie double 
où les chilïres seuls décidepl. Je comprends loin mainteuaul ; 
ceci est une leçon. 

— Ou plutôt un exemple, dit M. IJerlou on prnnanl la m liu 
de son fils. J'ai voulu le montrer oCl coaduiseiit les doc- 
trines de l'oncle Jiarker, e{ dans quel déuAinent laissait 
l'abondance des seules choses utiles, ^'ouhlie jamais la sainte 
parole que lu as entendu répéler dans Ion enfance : h'hmnixe 
ne vit poiiil scithiiwnt de pain, c'esl-à-dire do ce qui est 
nécessaire à sa vie matérielle ! Il lui faut de plus tout ce qui 
nourrit l'âme: la science, les aria, la poésie! ce que vous 
apjieleï les choses inuliles sont précisémenl celles i|u| don- 
nent du prix aux choses utiles ; celles-ci eulrelleuneiil la vie, 
lus aiilres la font aimer. Sans elles le monde moral devien- 
drai! semblable à une campagne sans ver^lure , sans Heurs 
cl sans oiseauK- Une des sérieuses dilïéiuiiees qui distinguent 
l'hoiunie de la brute est précIsémoiU ce besoin d'un supiM-flu 
inimaUHiel. il prouve nos aspirations plus élevées, notre pen- 
chant vers l'inliui , cl l'existence de celle porliou de nous- 
mêmes qui cherche sa salisfacliou au delà du monde réel, 
dans les suprêmes joies de l'idéal. 



Il 



POÉSIE SUÉDOISE. 

I.E CHATEAU KT I.A CHADMIÈRE. 
Par niaJame Lekncren. 

.le n'habite qu'une humble cabane rustique; mais cette 
rabane est à moi , et il faut qu'on courbe la tête pour y entrer. 

Sou toit ne s'élève qu'à quelques pieds au-dessus du sol ; 
mais à quelque dislaiiie, dans le parc, est un château su- 
perbe. 

Là réside un seigneur iiiquicl dans son faste et son opu- 
leiu-e; mcji je dors paisihlemenl , mais lui n'en peut dire 
anlant. 

C'est un homme de cour, voilà son malheui-. Il porte une 
étoile brillaute sur la poitrine; mais, le pauvre seigneur! 
combien il a peu de joie ! 

J'élais, par une belli! soirée, assis devant ma cabane, 



MAGASIN PITTORESQUE. 



427 



quand toiU à coup j'entends aboyer sa meute qui traverse la 
brujrrc. 

Sa seigneurie s'avance vers moi , tandis que je clianiais 
avec bonlieur les bonlt's de la Providence. 

C'était un cliansun que j'avais faite moi-même pour louer 
le Dieu qui nous donne la paix et le contentement, la santé 
et le pain quotidien, le repos après le travail, et les jours 
sans inquiétude. 

Le seigneur s'arrêta le fusil à la main en écoutant mes 
chants ; j'iMai mon bonnet , et il continua son chemin en me 
remerciant. 

Vn soupir s'échappa de ses lèvres^ Ah ! je l'entendis. Ce 
soupir voulait dire : — Donne-moi ton cœur joyeux et prends 
mon château. 

.Mes yeux s'élevèrent vers celui qui a fait ainsi le partage 
des biens de ce monde : les palais aux grands , la gaieté aux 
petits. 



VERS DE CHARLES LAJIB SDR SOiN NOM. 

Le mot anglais Lamb signifie agneau. Charles Lanih, mort 
11 y a peu de temps sans postérité , écrivain charmant dont 
toutes les œuvres, images de sa vie, respirent la bonté et l'in- 
nocence, a composé sur son nom un sonnet dont voici la tra- 
duction : 

11 D'où viens-tu, mon doux nom, nom porté sans tache 
par mon père et par le père de son père { nos souvenirs de 
famille ne remontent pas plus haut) , nom qui dois bientôt 
fmiravec moi dont la destinée n'est point d'être père? l'cul- 
être, dans les plaines de Lincoln, quelque berger conduisant 
sans malice son innocent troupeau fut , en moquerie de sa 
naïveté , baptisé de ce nom par ses joyeux compagnons du 
village; peut-être aussi, au retour des champs sacrés de la 
Palestine, fier de glorieuses victoires remportées contre les 
Infidèles, quelque vaillant seigneur prit ce surnom en l'hon- 
neur de l'emblème divin de sa foi. Mais, humble ou illustre, 
quelle que soit la source d'où tu viens, aucune action de 
ma vie ne tachera jamais ta blancheur, mon doux nom ! » 



Ceux à qui j'avais donné la meilleure part de mon ûme 
reposent dans le tombeau ; mais quoique les joies et les dé- 
lices de ma vie soient ensevelies avec eux, je n'ai pas fait de 
mon cœur un cercueil pour y sceller à jamais toutes les af- 
fections douces et tendres et n'en plus rien laisser sortir. Une 
longue et profonde douleur n'a fait qu'allèrmir et développer 
en moi la bienveillance, la fraternité; le malheur ne nous 
est envoyé que pour tremper et affiner notre nature. 

Ch. Dickers. 



LA RE.SP1RATI0N. 



La respiration de l'homme se compose de deux opérations 
bien distinctes. 

Dans l'une il dilate sa poitrine, dans l'autre il la resserre ; 
dans la première il aspire, dans la seconde il rejette une cer- 
taine quantité d'air. 

Mais cet air rejeté au dehors est-il le même que celui qui 
a été introduit à l'intérieur? Évidemment non. S'il sortait 
tel qu'il est entré , sans avoir subi aucune modificalion , à 
quoi aurait-il servi ? Pourquoi la nature nous aurait-elle con- 
damnés à aspirer et expirer continuellement , et cela sans 
aucune utilité? 

Ainsi l'air respiré doit avoir, en totalité ou en partie, subi 
une modification ; et par suite , si sa nature n'est plus la 
même , il ne doit plus être propre à la respiration. Aussi , 
chacun le sait , quand plusieurs personnes ont respiré dans 
un appaitement fermé de toutes parts, un certain malaise se 



fait sentir, la respiration est gênée , et il devient nécessaire 
d'ouvrir portes ou fenêtres. C'est que chaque personne con- 
court à prendre l'air respirable , et à rejeter ensuite de l'air 
impropre à la respiration. 

Ainsi , dans une salle complètement close , ou l'air exté- 
rieur ne pourrait pénétrer, la vie ne serait pas longtemps 
possible; tout l'air serait bientôt devenu irrespirable. 

Mais si l'homme et les animaux altèrent coniinuellement 
l'atmosphère, si de plus cette almosphère est limitée, si elle 
ne s'élève (comme on le démontre) qu'à quelques lieues au- 
dessus de nos tètes , quel danger ne courons-nous pas? Au 
bout d'un certain temps , tout l'air devrait être altéré , et 
nous péririons. 

Mais une atmosphère de dix à quinze lieues , environnant 
la terre de tous cotés , représente une quantité d'air im- 
mense. L'air impur que les hommes et les animaux versent 
continuellement n'est rien auprès de cette immensité. 

En outre, voici un phénomène bien remarquable. 

Les plantes respirent aussi , mais bien dilTéremment. 

Les feuilles des plantes présentent à leur surface une foule 
de petites bouches que les naturalistes ont appelées slomates, 
et par lesquelles l'air entre et sort alternativement. Cet air 
doit subir dans la feuille une modification ; quelle en est la 
nature? 

Pour répondre à cette question , plaçons une plante au 
milieu d'un air parfaitement pur, d'un air où ne se trouve 
aucun des produits de la respiration aniuialc : nous verrons 
la plante dépérir. 

Au contraire, faisons vivre une plante sous l'influence de 
la lumière solaire, dans un air où les animaux on; longtemps 
séjourné : la plante végétera avec vigueur, et de plus , cet 
air, qui pour nous était impur; sera devenu plus propre à la 
respiration animale. 

Que conclure de là? 

L'atmosphère la plus propre à la respiration des végétaux 
est précisément celle qui est altérée par la respiration des 
animaux. 

L'atmosphère la plus propre à la respiration des animaux 
est précisément celle qui est altérée par la respiration des 
végétaux. 

Ainsi nous sommes conduits à la découverte d'un travail 
constant de la nature , travail bien digne d'admiration. Le 
règne animal et le règne végétal élaborent constaminent 
l'atmosphère ; chaque règne purifie l'air nécessaire à la vie 
de l'autre , et , par une des plus belles lois de la création , 
assure la prospérité commune. 

Lien admirable ((ui uni! ensemble les deux règnes! har- 
monie merveilleuse qui perpétue leur bien-être mutuel ! Qui 
n'a senti son âme s'épanouir avec délices en respirant l'air 
si vif des campagnes? Cette pure jouissance n'est-elle pas 
cotnme une révéiation de ces secrets sublimes de la nature? 
Et celte révélation, la science n'a eu qu'à la confirmer, 



QUELQUES DOÎilNÉÈS DÉ GÈOGnAPHIE PHYSIQUE. 
(Voy. 1S47, p. 3u2, 396.) 

HADTEURS MOYE-NNES, LONGUEURS COMPARÉES ET DIRECTIONS 
DES CHAINES DE MONTAGNES. 

La représentation graphique des points culminants et des 
hauteurs moyennes des principales chaînes de montagnes, 
est un de ces résultats ingénieux dont .M. de llumboldt a 
enrichi le domaine de la physique du globe. ,\ous avions, dès 
la première année de notre publication (1833, p. 209), ex- 
primé par une figure les hauteurs relatives des principaux 
points culminants du globe. .Notre but est différent aujour- 
d'hui : nous voulons représenter les longueurs et les hauteurs 
relatives des plus grandes chaînes de montagnes, et non pas 
seulement de quelques points isolés. Telle est la Lignification 



128 



MAGASIN PITTORESQUE. 



de la nouvelle l'iRurc que nous mettons sous les yeux de nos 
Iccleurs. On voit ki d"un >oul coup d'd'il les liaulcurs di- faite 
de diiréicntes chaînes de montagnes évaliiih's par les liauteiiis 
moyennes des cols et des passages , ainsi que leurs sommets 
culminants. On remarque que parmi les ])riucipaux soulève- 
ments de r»!corce du glolje , la chaîne des Alpes est la plus 
petite en hauteur, et qu'en ce qui concerne cette donnée 
physique , on a les résultats suivants : 

t-ii luctrcs, iUj<|iuil^- 

Alpes suisses ^S5o loou 

Pyrénées '^450 1041 

Audes de Quito 3'Juu i5A'. 

Cordillère otxidenlale de Bolivie. 45oo 190.', 

— uniiitule — 4O110 iyo8 

Himalaja i?'" 2o4i 

Il ressort enfin de notre ligure que, à une exception près 
qui a lieu pour les Pyrénées (car celte chaiiie est, e,i moyeiiue, 



plus haute que celle des Alpes), les points les plus culminants 
se trouvent dans les faites les jjlus élevés ; que la cime la plus 
haute des Pyrénées atteint à peu près le faîte des Andes de 
Quito, et qui' la cime la plus haute des Alpes atteint juste le 
niveau du faite moyen de l'Himalaya. 

On formerait la hauteur du Mont-Blanc en plaçant le 
Brockcn ( voy. 1833, p. 3/|l) sur le Néthou; celle du Cliim- 
borazo, en plaçant le Schncekoppe sur le Mont-Blanc ; celle 
du Djavaliir, avec le l'uy-de-fiôine sur le Chimborazo; celle 
du Uhavalagiri, avec le Saint-Gothard sur le Cliimhorazo. 

Les Andes de Bolivie, d'après les mesures de M. i'entlaild, 
ont été ajoutées au tableau de M. de Iluniboldt. Leur sommet 
le plus élevé, le Nevadode Sorata (7 'JOO mètres), n'y a pas 
été porté , parce que la hauteur moyenne du faîte de la Cor- 
dillère, au-dessus de laquelle il s'élève, n'est i)as encore 
connue. 

On peut partager les chaînes de montagnes, d"après leurs 
longueurs, en quatre classes. En voici réuuméraliou avec 



yoiju 



Andes de Bulivia 
Andes de Quito 



Pyrénéi-s »• 





Longueurs et liaulcius niii,,u:nî iK 1 

I, Aconcagua (Cliili). — î, Cl 

l'indication de ces longueurs et des dire 
qu'elles alTerient : 

I.,.8..>-..,. 
<.. kilom. 

o j Cordillci'e des Andes i 1 n<.o 

l Himalaya S gou 

fAUai G 'îoo 

2" < Tliian-schau 4 *''5o 

'Taurus 4 000 

'Kùen-luii 3 400 

Allcgliauys 2 (5oo 

l GaUes orientales ' Inde) . . . . 2 y. 00 

3° ^ Oural i 8Jo 

I Alpes Scandinaves 1 77.^ 

Galles occidentales ( lude), . . i 63o 

VCarpaUics 1 G3o 

/Chaîne du Brésil i 180 

Alpes d'Europe x 100 

Pialkau, Hémus i luo 

1 Caucase r i<to 

ICIiaîne syrienne i 100 

„ y Chaîne occidentale de la ceinture 

* \ qui hume l'Europe à l'ouest, i 040 

j Apennins 1 040 

f Sieri-a de Paritna i 040 

Cordill. du littoral deVeuezuela 8()o 

Atlas 8yo 

^Pyréuèes 400 



20(10 

Alpes suisses 

1 ouu 



tiMiiiiialils. U'apres 
Ijoraio. — 3, Dhawalagiri. — 4, Djavaliir. — 5, Gualalieri. — 6, lllimani. 



i|,uli ■ ii.u.i -, lie ni(iiilii|;urs. Ilaiileurs de leni» pi 
iM. Alexandre de HuuiliolJt. 



ctiuiis niovennes 



Sud-Nord. 
K.S.K.-O.N.O. 

O S O -K.N.E. 

Ouesl-Ksl. 
0.>.0.-E S E. 

t)uest-Est. 
S.O -N.E. 
.S.O.-N E. 

Sud-Nord. 

S.S.O-N.N E. 

Sud-Nord. 

S.E.-N O. 

S O.-N.E. 
O.S.O.-E.N.E. 
O.N.O.-E S.E. 
O.N.O-E.S.R. 

Nord-Sud. 

S.S.O-N.N.E. 

N.O.-SE. 

Oucst-Esl. 

Ouest-Est. 

S.O.-N.E. 
E.S.E.-O.N.O. 



ÉTEHDUE COMPARATIVE DES RÉGIONS ÉLEVÉES ET 
DES RÉGIONS BASSES. 

T,es superficies absolues des régions des deux espèces sont 
expiiinccs en kilomètres carres dans le petit tableau suivant , 



pour lesdillérentes parties du monde, à re.xceplion de l'Océa- 
nie, au sujet de laquelle on a trop peu de renseignements , 
surtout eu ce qui comeine le continent australien. 



Europe 

Asie 

Afiiqiie 

Aniériipie du Nord. 
Amérique du Sud . 



KEGIONS 
montui'usrs. 



Kilom. r.nir 

157 800 

1 802 000 

I 22 4 000 

600 200 

220 500 



RKGIONS 



(le ))l;iiiiij 



Ki|..m. cm. 

3f) t 000 
9O5 5oo 
607 800 
572 800 
880 Joo 



iUP''oiir 

entti- Irs S". 

p( r'i< les (1rs 
trgioci Iiiiisrs 
rt drs région* 

iiiontueu'ea. 



,5 ; I 
: 1,8 



(luant à ma méthode de ne me iioint ménager, elle est 
toujours la même. l'Iiis on se soigne et plus le corps devienl 
délicat et faible. Mon mi'tier veut du travail cl de l'action ; 
il faut que mou corps et mon esprit se plient à leur devoir, 
il n'est pas nécessaire ipie je vive , mais bien que j'agisse ; 
je m'en suis toujours hien trouvé. Cependant je ne presciis 
cette méthode i personne cl me contente de la suivre. 

Kr.ÉDÉKIC II. 



BUKEALX d'abonnement ET DE VE.ME, 

rue Jacob, oO, près de la rue des retits-Augustins. 



Impriiiicrie de L. MAKiinnr, rue Jacob, 3o. 



17 



MAGASIN PITTOP.RSQUE. 



129 



I.F. CERCLE rHANÇAfS A ROME. 




Salle de lecliire du Cercle Français nouTellement tonde à Rome, 



On peut juger, par les eaiix-foilcs de Callot et par les ta- 
bleaux de Moïse Valentin, du (jenre de vie que menaient en 
Italie les peintres français au commencement du dix-seplii^me 
siècle. En compagnie de tous les condottieri d'épée, de plume 
ou de pinceau dont la Péninsule fourmillait alors , nos com- 
patriotes italianisés hantaient d'habitude les cabarets, et, 
disciples déréglés du Caravage , reproduisaient dans leur 
peinture l'extrême matérialisme de leurs mœurs. La réaction 
que le Poussin, pendant son long séjour à Rome, détermina 
contre l'école caravagesque ne s'arrêta pas à la peinture ; elle 
s'étendit jusqu'aux habitudes morales. Nos peintres ne se mi- 
rent pas sans doute à vivre avec l'austérité dont ce maître leur 
avait donné l'exeniplo ; toutefois quelque chose de la sévérité 
de ses principes passa dans leur vie, et l'on fut plus assuré 
désormais de les trouver dans les musées que dans les hos- 
ttries. Pendant ce temps, la tradition italienne dégénérait. 
l'Italie épuisée ne produisait plus de peintres, et l'on y fai- 
TomeXVI.— AïRiL iR',8. 



sait déjà plus de catalogues que de tableaux. Les œuvres de 
ses maîtres dégénérés continuèrent cependant 5 exercer snr les 
nôtres une fascination singulière et peut-être fatale; mais 
comme, en définitive, l'idée n'était pas le côté brillant de l'art 
italien, son inlluence se réduisit peu à peu à une question de 
forme; on vint encore en Italie pour y apprendre à peindre, 
mais non à vivre et à penser. C'est pourquoi, depuis le 
Poussin, nos artistes italiens n'ont jamais cessé de se préoccu- 
per de la France et de se réunir dans un but de patriotisme. 
On s'est toujours assemblé dans quelque établissement public 
pour s'y entretenir non des œuvres de l'Italie, mais de ce que la 
France disait et pensait. Avant le Cercle des Arts, le Ca/fe 
Greco était le rendez-vous habituel des artistes français à 
Rome. Comme il était en possession de cet honneur depuis 
un temps assez long, il est peu de peintres de notre époque 
qui n'aient été ses hôtes plus ou moins assidus. Pour ne par- 
ler que de ceux qui ne sont plus , citons Léopold Robert qui 

«7 



150 



MAGASIN PITÏOKKSQUE. 



venait y oublier ses doiiles el sa miilancolie , cl .Siijiilou (jui 
s'y reposail de ses lunes contre Miclii^l-.\iit,'e. I,e Caffe (Jreco 
n'éUiit guère di-coié que de ces souvenirs ; suiv.int un liinioin 
oculaire , • c'élait une salie en forme d'omnibus , oriice de 
petites tables semblables à des tabourets, <iu'ou portait à bras 
tendus, ou qu'on faisait circuler sur le bout de ses pieds. >. 
Kaule de nniux, c'iUail là qu'où venait Olre français, mais 
jusqu'à neuf lieuns seulement. «A neuf heures , le s"";"" 
(le l'élablisseineiit arrivait comme le couvre-feu, et balayait 
indistiiiLlemenl les tables, les baiics , les bouts de cigares et 
les consommateurs, n 

La fondation d"uu cercle où l'on pill èlro Français loul à 
son aise était devenue à la fois une question de nécessité et 
d'amour-propre. Outre qu'il était dillicile de s'en tenir aux 
agréments surannés du Ca/fe Grrco, il était humiliant de 
rester, en fait de nationalité, en arrière de l'Alleniagne qui 
avait déjà son cercle à llomi', cercle composé de qualj e cents 
membres à peu près, mais véritablement très-ludes(iue ; car 
on ne peut y être admis qu'avec im cei lilicat de germanisme 
en boimo forme. 

Sur la proposition de M. Moore, amateui' distingué, et île 
(luelques artistes , un cercle fraucais fut donc Inauguré à 
Itomc , le 22 janvier lli!i(i, dans mi local modeste. Un un 
plus tard, ce local était devenu aussi insuflisunt que le café 
(!rec lui-nièinc, el la société avait rc(;u de si nombreuses 
marques de sympathie qu'elle dut songer à chercher un 
plus vaste théâtre, l'our subvenir aux frais d'installation 
une exposition fut résolue , el la |)liipart desariisles français 
alors résiliant à Home s'empiessrrenl d'y contribuer. Celle 
exposition produisit 5 OUO U: Grâce ù ce trésor , la Société 
s'installa délinilivemcnt au rez-de-chaussée du palais Mujno- 
iielli, place d'Espagne, dans le quartier de Hume le |)1lis 
fréqueuté de lu ville moderne. 

Le rez-de-chaussée se compose de (|uatre pièces : un vesti- 
bule , une salle de lecture, une salle de café et un salon de 
iiuislque. La Société y reçoit tous les journaux et toutes les 
revues. La salle de lecture est en même temps une salle 
(l'exposilion iiernianeule. Le chilire des ventes sesl élevé 
l'année dernière à plus de 11) OUU fr. ; c'est beaucoup si l'on 
considère que l'on n'achète plus guère que des aquarelles et 
des dessins dans la patrie de Uaphaèl. Le règlemeul du cercle 
est libéral comme l'esprit de la Trauce. ÎSos artistes n'ont 
pas jugé qu'il filt bon du s'emprisonner dans sa nationalité ; 
ils ont voulu se montrer hospitaliers jusque sur le sol étranger. 
A (luelque pays qu'où ui)parlienue , ou est admis dans lu 
Société , pourvu qu'on lui soit présenté par l'un de ses 
membres. L'n article du règleaieut, remarquable à d'aulres 
litres, est celui qui interdit les jeux de hasard. L'abonnement 
an Cercle e»! d'une piastre (5 fr. 50 cent. ) par mois , ou six 
piastres par au. l'our rurliste l'année ne dure guère que six 
mois à Kome, de septembre à mars ; après quoi l'on ras- 
semble ses études et l'on repasse les Alpes, Comme le disait 
David dans l'une de ses lettres, l'Italie est une terre qu'on 
ne peut plus épouser. 



HYGIÈNE DU SOMMEIL. 

Le Magasin pittoresque reçoit de ses abonnés un grand 
nombre de lettres. Leur olijet est varié : ce sonl des encou- 
ragements, des éloges , quelquefois des crili(|ues bienveil- 
lantes, souvent des questions, des indications de sujets que 
le correspondant désirerait voir traités par les rédacteurs. 

Quelle doit être la durée du sommeil '/ (|uellc heure faut- 
il adopter pour le lever el le coucher '! Tel est l'objet de l'une 
des lettres les plus récentes. 

Ces (luesiioiis ne sont pas oiseuses ; elles touchent aux 
régies les plus importantes de l'hygiène domestique , c'est- 
à-dire de l'art de conserver notre santé et de prolonger 
notre vie. Les gens du monde ne savent pa« assez combien 



des écarts de régime même légi'rs deviennent funestes lors- 
qu'ils se reproduisent souvent, l'our un bomnicsain et doué 
d'un bon estomac, manger une fois plus qu'il n'a besoin, 
sans qu'indigestion s'ensuive , n'est pas même une impru- 
dence, llippocrale permellait un excès par mois ; mais dé- 
passer loiis les jours, ne filt-ce que d'un dixième, la 
quantité d'alimenls nécessaire à la réparation des forces, 
c'est s'exposer infailliltlement à voir lOl ou lard les fondions 
digeslives piofondément troublées. L'iusullisance de l'ali- 
menlalioii produit des résultais diirérenls, mais qui ne sont 
pas moins désastreux. Veiller une nuit , se livrer pendant 
quel<|ucs jours à un travail excessif, soit des membres, soit 
du cerveau, ce n'est pas coniprometlre sa sanlé ; mais des 
veilles prolongées, une conlention d'esprit habiluelle, sou- 
tenue sans relâche pendant des mois entiers , un travail ma- 
nuel Incessant, sans intervalle de repos, sont des excès qui 
alléreronl infuilliblenn:nl avec le temps la conslluiliou la plus 
vigonieuse. Ces préliminaires établis , on comprendra que 
les puinls d'hygiène que nous allons irailer ne manquent ni 
d'inipoi lance, ni d'ulililé. 

Les allci natives du jour et de la nuit sont indispen^al;les à 
la sanlé de l'homme. Uaiis les régions polaires, où le soleil liill 
sans inlerruplioii pendant les nmis d'été , tandis qu'une nuit 
d'une longueur égale règne pendant l'hiver, le sommeil est 
incomplet , agité dans ces deux saisons. Les insomnies sont 
également cruelles en hiver et en été ! en hiver, les habilanU 
cherchent à prolonger la veillée ; eu été , ils ne se couchent 
qu'à la dernièie exlrémilé, car le sommeil full leur paujiiii e, 
soit (|ue le soleil brille toujours au-dessus ou ipt'il reste (\u:hé 
au-dessous de l'Iiori/.on. L'iniaginalion n'a aucune part à ces 
insomnies, les petits enfants y sont sujets conuiic les grandes 
personnes, el souvent l'on est obligé de les envoyer dans des 
régions plus tempérées. Ces faits nous apprennent sullisam- 
meut que les alternatives du jour el de la uull doivent nous 
guider dans la dislribulion de la veille et du sommeil. Veiller 
la niiil , dormir le jour, est un régime évidemment anti-hy- 
giénique. Mais il est également évidenl (|ue nous ne saurions 
nous coucher et nous lever toujours avec le soleil; nous 
dormirions Irop peu en été, Irop loiigtcmiis en hiver, lin 
moyenne , sept heures de sommi'il sonl sutlisantes pour un 
adulte. Il est des hommes (|ui peuvent se conlenler de six 
heures ; Il en est d'aulies dont la sanlé en exige huit. La lon- 
gueur du sommeil doit être , en généial , proportionnelle aux 
elforts et aux fatigues de la journée. Que celle fatigue soit 
le résultat d'elforis iiitellecliiels ou d'un travail physique, 
la conséquence est la même. Aiirès un sommeil long el répa- 
rateur, l'homme de lellres el le manieuvre sont ég.ilement 
bien disposés à faire de bonne besogne. .Mors seulement 
l'esprit est préseut et le.i metnlnes .sont dispos. Il n'est aucun 
de nos lecteurs qui ne connaisse un de ces hommes qui se 
pii|ueiit de se lever uvec le soleil eu été, et avant lui en hi- 
ver, après quatre à cinq lieures de sommeil, l'our peu ([u'ils 
soient immobiles , assis ou même debout, dès que leur utten- 
tion n'est plus fortement excitée, on voit leur paupière se 
fermer, leur télé s'iucliner et leur intelligence s'engourdir, 
laiulis qu'ils cherchenl insiincli veinent à dissimuler aux yeux 
des assislanls la torpeur qui les gagne, el à ressaisir de loin 
en loin lelil<le la < on versa lion ipii leur échappe. Ne pas dormir 
lui ti'inps suflisant, c'est se condamner à n'être jamais bien 
éveillé, c'est renoncer également aux bénéfices du sommeil 
et aux avantages de la veille. Q)iic chacun donc satisfasse ù ce 
besoin dans les limiles (fue comporte sa conslilution ; qu'il 
cherche à abréger les heures de sommeU, car c'est ajouter 
du temps à sa vie; mais qu'il ne se propose point pour mo- 
dèle des natures exceptionaelles et des exemples .souvent 
peu authentiques. C'est en employant judicieusement le 
temps de la veille , el non pas en le prolongeant sans ulililé , 
qu'on laissera le souvenir d'une vie ulileuienl remplie. 

il est dillicile de tracer des règles générales sur les heures 
les plus convenables pour se lever ou se coucher. Le genre 



MAGASIN PITTORESQUE. 



151 



d'occupation , les nëcessitcîs de la profession de chacnn , ses 
forces, sa consliUitinn , certaines disposilinns particulières 
des Imliituiles contracti'i!s dès rcnfiinre, nindificront ni'ces- 
snirenient tout ce que nous dirons à cet épard. Nous nnns 
bornerons donc îi des indications gc'nt'rales dont chacun 
pourra faire son profit en les accommodant à son individiia- 
litc'. En él(5, II est bon de se lever de Imnne heure, entre 
quatre et six heures, afin de profiler de la fraîcheur du 
malin , car c'est le mnnienl du jour où elle est le moins forle. 
On se pri'paii' ainsi quelques heures de repos pour le milieu 
du jour, où l'esprit et le corps sont égalemeal impropres au 
travail. Toutefois nous ne sommes pas partisan de la airsle; 
nous ne croyons pas qu'il soit sain de dormir au milieu de 
la journée, du moins dans nos climats; ce sommeil est peu 
ri5parateur, ei suivi le plus souvent de malaise, de pesanteur 
de tSte , d'amertume dans la bouche , etc. Le soir on ne pro- 
longera pas la veillée , sans quoi l'heure du lever se trou- 
verait ni'ccssairement reculée. F.n hiver, nous adopterons 
une rî'gle complètement différente. Rien de plus déraison- 
nable, selon nous, que de se lever sans nécessité absolue avant 
le jour pendant la saison froide. r)'al)ord il faut s'éclairer 
avec une lampe ou une bougie; les yeux passent brusque- 
ment de l'ohscurilé la plus profonde à une liuniftre dont 
l'éclat les blesse à cause de la proximité du foyer, et dont 
l'insudisancc les fatigue du moment que ce foyer est plus 
éloigné. I,'homme riche sesl se lève dans une chambre échauf- 
fée ; les hommes de classes moyennes et inférieures passent 
brusquement de la chaleur du lit à une température relati- 
vement beaucoup plus basse. Ce contraste est d'amant plus 
sensible que pendant le sommeil la circulation est moins 
active, et que l'estomac est encore vide. De \h ce sentiment 
de froid si pénible , ce frissonnement qui s'empare de tout 
lo corps. Ij'bomme dans la force de l'âge, l'ouvrier éner- 
gique qui veut remplir une longue tâche dans un temps li- 
mité, le négociant surchargé d'affaires, le savant qui pour- 
suit un problème, l'homme de lettres dominé pariuie pensée, 
peuvent braver ces petits inconvénients; mais l'enfant, l'ado- 
lescent ne le peuvent pas, et tous les gens sensés, tous les 
médecins devraient s'élever contre cette coutume barbare qui 
force des enfants, dont la croissance n'est pas achevée, à se 
lever avant le soleil dans les joiu-nées froides de l'Iiiver. Reste 
des habitudes monastiques qui servaient dr^ règle dans les 
collèges du moyen 5gc, cet usage absurde s'est perpétué jus- 
qu'à nous par droit de routine. Qu'il me soit permis d'invo- 
quer ici les souvenirs de tous ceux qui ont reçu l'éducation 
universitaire. Quel travail utile peut-on attendre de malheu- 
reux enfants réveillés pendant la nuit , se levant tout transis, 
puis se rendant dans ime classe encore froide, où la lumièie 
douteuse des quiiiquets, mêlée à celle de l'aube, produit un 
jour blafard? A peine éveillés, à peine réelia\iffés , le C(eur 
sur les lèvres , les yeux boulTis et larmoyants , qu'espère-i-on 
leur apprendre , lorsque leur corps est soulTrant , el leiu' in- 
telligence engourdie? .l'en appelle également aux maîtres et 
aux enfants sin- l'inutilité parfaite de cette classe du matin ; 
j'en appelle aux médecins sur les causes de certaines ophlhai- 
mies rebelles, de diarrhées chroniques, de fièvres inleriuit- 
Innies légères, de rbiunatisiiies , de coqueluches obstinées, 
dont certains enfants sont affectés. A quoi bon d'ailleurs les 
habituer ,'\ un régime ipie les usages du monde les forceront 
à changer. Pi l'on ne veiU pas allongei- le temps du sommeil, 
oii serait l'inconvénient de les faire veiller une heure plus 
lard, et de les coucher à dix heures au lieu de neuf. Mais il 
faut que la routine soit bien invétérée, puisqu'on soumet à 
celte règle même les élèves des écoles normale et polytechni- 
que, qiû tous, à coup sflr, désireraient prolonger la veillée, 
an lieu d'interrompre leur travail au moment où l'excitation 
salutaire du cerveau leur en faciliterait l'achèvement. 

La c!ian)hre à coucher doit être aérée , le plafond élevé ; 
si le lit n'occupe par, un angle de mur, il est bon de l'en- 
tourer de rideaux eu hiver. T.es personnes qui ne sont sujettes 



n! aux catarrhes ni aux rhumatismes, peuvent coucher dans 
une chambre froide. Toutefois, il est bon qu'en hiver sa tem- 
pérature ne descende pas au-dessous de 10' centigrades. Le 
lit sera légèrement incliné, de manière que la tète soit plus 
hante que h's pieds. T^n matelas de laine en hiver, de crin 
en été, sont préférables à tout autre coucher. Il est bon que 
la tète soit un peu élevée, et les hommes livrés aux travaux 
de l'esprit devraient toujours préférer les traversins et les 
oreillers remplis de crin . à la plume qui <iétermine l'afllux 
du sang vers la tête. 

Nous.ne parlerons pas ici de l'intervalle qni doit séparer 
le sommeil des repas du soir oti du malin. Ce sera le sujet 
d'un article sur V hygiène dm rrpni. N'ous nous borne- 
rons à ime seule prescription , c'est qu'il est éminemment 
malsain de se coucher iinmédialcment après avoir mangé. 
Nos pères soupaicnt, et les médecins étaient souvent déran- 
gés pendant la nuit pour des indispositions qui n'avaient 
point pour cause la quantité ni la qualité des aliments ingé- 
rés, mais cette détestable habitude de se coucher immédia- 
tement après souper, he matin, on ne doit pas rester long- 
temps à jeun ni prendre en se levant un repas substantiel. 
Du reste , nous cbercberons à donner quelque règle à cet 
égard dans l'article que nous avons annoncé. 



t'ii prince qui veut être aimé de ses sujets doit remplir 
les principales charges et les premières dignités de son État 
de personnes si estimées de tout le monde qu'on puisse trou- 
ver la cause de son choix dans le mérite. Tels gens doivent 
être recherchés dans toute l'étendue d'un État, et non reçus 
par importnnités , ou choisis dans la foule de ceux qui font 
le plus de presse à la porte du cabinet des rois ou de leurs 
favoris. Si la faveur n'a point de lieu aux élections, et que le 
mérite en soit le setd fondement, outre que l'I^tat se trouvera 
bien servi, les princes éviteront beaucoup d'ingratitudes. 
Le cardinal de RiciiF.LtF.L'. 



La tolérance pour ce qu'on condamne est un commence- 
ment de dépravation ; c'est la preuve que notre ceeur s'accli- 
mate dans les almnspiières impures. On a beau envelopper 
sa froideur des beaux noms de patience et de charité : qui 
mal a déj.'i cessé d'aimer assez Je 



ne hait plus beaucoup le 
bien. 



ANTIQIUTKS ASSY(\IENNK.«. 

Premier article. 

Il y a un demi-siècle les arts de l'ancien monde étaient à 
peine connus. Quelques statues grecques, quelques rares 
monuments égyptiens apportés en Italie par les liomains de 
l'F.inpire et retrouvés dans les ruines des palais et des 
cirques, étaient les seuls témoins de ces époques reculées 
que la lecture de la P.ible el d'Hérodote nous fait à peine 
entrevoir. L'expédition scientifique qui accompagnait notre, 
armée a déchiré le voile qui recouvrait l'histoire des 
pharaons ; |c sol de la Grèce, de l'Etrurie, de l'Inde, a livré 
de riches dépouilles à ses explorateurs. L'immense empire 
d'Assyrie restait seid plongé dans l'oubli. On pensait géné- 
ralement que ses villes dont les prophètes hi'brçux vantent 
la puissance et la richesse avaient pour jamais disparu de la 
surface de la terre, lorsque d'heureuses circonstances que 
nous .liions faire connaître ont révélé au monde savant, aux 
artistes, une mine toute nouvelle de précieux documents. 

I. nisTor.iQUE nr. r,\ DKCOi'VEr.TK. '' 

Le gouvernement ayant jugé utile d'établir un consulat à 
Mossoul, choisit pour occuper ce poste M. P.-E. Botta, qui 
partit au commencement de l'année 18û2. Ce fonctionnaire, 
qui déjà avait vi-^ité divers pays ile l'Orien!, «e promettait de 



432 



M A G A S I K PI T T 11 !•: S QUE. 



(aire dos recherches sur la rive orienlalc du Tigie, en face 
de Mossoul, dans ces Heux oi'i les ailleurs anciens cl les Ua- 
dilions, coaliiuiés par des Iraces encore évidentes, s'accor- 
dent à placer Miiive, Tanlique capitale de la monarcliie 
Assyrienne. 

Suivant le voya;,'eur anglais Hicli, l'enceinlcde Ninive, qui 
embrasse une étendue de terrain d'environ deux tiers du 
lieue de large, sur inie lieue un tiers de long, est formée de 
deux murs séparés i>ar un fossé encore bien conservé ; dans 
l'espace que renferment ces fortilications, construites en blocs 
immenses, des fouilles ont fait retrouver quelques subslruc- 
lioiis , paruu lesquelles étaient des briques et des dalles de 
gypse, les unes et les autres chargées de caractères cunéi- 
formes. On avait aussi découvert, dans la partie nord-ouest 
de Peuceinlc , à un endroit où la muraille est plus haute et 
plus épaisse que partout ailleurs, un immense bas-relief re- 
présentant des ligures d'hommes et d'animaux. Tous les ha- 
bitants de Mossoul allèrent examiner ce curieux échantillon 
de l'art assyrien, qui fut ensuite mis en pièces. 

M. Uulta songea d'abord à faire exécuter des fouilles dans 
le monticule sur lequel est bàli le village de Muiouah, situé 
dans l'enceinte qui vient d'être décrite et qui est le dernier 
reste de la ville célèbre dont il a conservé le nom. Mais le 
nombre et l'importance des maisons qui couvrent ce monti- 
cule ne permettaient pas de faire des travaux que repoussaient 
d'ailleurs les jjrijugés religieux des habilauts. Là en ellet est 
construile la mosqué de Kabi-louues, qui, suivant ime tradi- 
tion locale, renferme, comme sou nom l'indique, le tombeau 
du proiihèle Jouas; c'est un lieu sacré aux yeux des mu- 
sulmans. 

M. liolta dut donc porter ses recherches sur un autre 
point, et il choisit pour commencer ses opérations le mon- 
ticule de Koyoundjouk, situé au nord du village de Muiouah 
auijuel il est joint jiar les lestes d'une ancienne muraille en 
briques crues. Celte vaste éniinence est une niasse évideni- 
inenl arlilicielle et, suivant l'opiuioii du savant consul, elle 
a dû supporter autrefois le princij)al jjalais des rois d'Assyrie. 
A la face occidentale et l>rès de l'extrémité méridionale di' 
cette colline , quelques briques de grandes dimensions, liées 
avec du bitume, semblaient indiquer le site de constructions 
antiques, cl c'est là qu'au mois de décembre de IS/i'J les 
fouilles furent commencées. 

J,es ouvriers mirent au jour de nombreux fragments de 
bas-reliefs et d'inscriptions; mais rien de complet ne vint 
encourager M. lîolta, qui, malgré les dépenses que lui occa- 
sionnait cette entreprise et en dé|)it des ai)parences défavo- 
rables, n'en continua pas moins pendant trois mois ces re- 
rbi'rches presque infructueuses. 

Cependant ces tiavaux atUrèrent rallenlion, et un uabilant 
de Kborsabad apporta deux grandes bricpies avec inscription 
cunéiforme, trouvées auprès de sou \illage, olhantà M. Dolta 
de lui en procurer autant qu'il le désirerait. 

Trois mois plus tard, c'est-à-dire vers le 20 mars 18i3, 
notre consul, fatigué de ne trouver dans le monticule de 
Koyoundjouk que des débris sans valeur, et se rappelant 
les briques de Kborsabad, envoya dans cette localilé quelques 
ouvriers i)Our tàter le terrain. Trois jours après un des 
ouvriers vint dire que l'on avait trouvé des (Igures et des 
inscriptions. 

Le village de Kborsabad est .situé à environ seize kilomètres 
au nord-e.st de Mossoul, sur la rive gauche de la petite 
rivière nommée Kliausser, qui vient se jeter dans le Tigre en 
traversant l'enceinte antique de Ninive. Il est bâti sur un 
monticule allongé de l'est à roucst; rcxtrémilé orientale se 
relève en un cône que l'on croyait moderne ; rextrémité oc- 
cidentale se bifurque, et c'est sur la pointe septentrionale de 
celte bifurcation que les ouvriers de M. liotta lirenl leurs 
premières découvertes. 

On mit à nu d'abord la partie inférieure de murailles 
parallèles, qui semblaient déterminer un passage d'environ 



trois mètres, au bout duquel se trouvait une salle dont les 
parois étaient couvertes de bas-reliefs représentant des 
combats. M. Botta ayant fait creuser un puits ù quelques pas 
plus loin, on trouva immédiatement trois bas-reliefs qui 
ollrirenl les premières figures comj)lètes. Ce fut dans celle 
exploration que M. Botta déeimvril deux autels et les restes 
d'iuie façade (pii dépassait le niveau du sol. 

Les premiers mois de lS/i3 lurent employés à poursuivre 
des fouilles qui avaient produit d'aussi intéressants résultats; 
M. Butta en adressa la relation circonstanciée i M. Mohl qui 
s'empressa de la communiquer à l'Académie des inscriptions 
cl belles lettres. Bientôt, sur la demande de MM. Vilet , 
Letrounc et IMohI , une somme de 3 000 francs fut mise par 
M. le ministre de l'intérieur à la disposition de M. Botta qui 
put dès-lors donner jilus d'activité et d'étendue à ses travaux. 
Il fallait cependanl triompher d'obstacles sans cesse re- 
naissants ; l'insalubrité du climat, causée par le voisinage de 
terrains marécageux , avait mis en danger la vie du consul 
et des ouvriers qu'il occupait, mais la mauvaise volonté de 
l'autorité locale opposait des emiièchi'mcnls bien plusdilliciles 
à surmonter ; ce fut une lutte de tous le> jours, des négocia- 
tions sans cesse ù recommencer. Malgré cela les travaux 
furent menés jusqu'au mois d'octobre, époque à laquelle 
Mehmed, pacha de Mossoul, interdit formellement la conti- 
nuation des fouilles. Avec sa permission expresse, M. Botta 
avait fait construire à Kborsabad une petite maison dans la- 
quelle il logeait quand il allait visiter les ruines. Le p.iclia 
|irélendit que cette habitation était une forteresse élevée pour 
dominer le pays, et il informa la l'orle de cette eiiiconstance, 
alfectant de considérer les excavations archéologifiues comme 
les fossés de cette citadelle imaginaire. 

M. Botta écrivit alors à M. l'ambassadeur de France à 
Conslanlinople, pour l'avertir de ce qui se passail, et en al- 
tendanl qu'un ordre dti gouvernement turc le mit à même 
de terminer les fouilles , il acheva la copie des inscriptions 
déjà découvertes et lit transporter dans la cour de sa maison 
tous les bas-reliefs qui lui parurent dignes d'être envoyés en 
l''rance. 

M. Botta avait adressé à Paris des dessins fort exacts d'un 
certain nombre de bas-reliefs, mais en même temps il avaii 
exprimé le désir d'être secondé par un artiste qui put 
copier toutes les sculptures qu'il serait impossible de trans- 
porter en France. L'Académie des inscriptions et belles 
lellres appuya cette demande et choisit .M. F'Iandin, peintre 
qui avait déjà rempli une mission eu l'erse, l'ar décision 
des 5 et V2 octobre 1S.'|5 , MM. les ministres de l'intérieur 
et de l'instructioa juibilipie ouvrirent un nouveau crédit 
allcclé à la continuation des recherches; ils décidèi'eut en 
outre (|ue toules les seulptures qui' leur état <le conservation 
recommanderait à rallenlion seraient expédiées en France, 
et qu'une publication spéciale ferait cunnailre au inonde 
savant cette précieuse découverte. 

Grâce à l'insistance de l'ambassadeur de France, la l'orte 
(init par accorder rautorisalion de poursuivre les travaux. 
Les habitants de Kborsabad reçurent la permission de vendre 
leurs maisons et d'alli'r s'établir momentanément au pied du 
monticule. Les fouilles iiurent être reprises à la eondilion de 
rétablir, lors<iu"elles seraient achevées, le terrain dans seul 
état primilif afin que le village iiùt être rebâti sur le mcnic 
emplacement. Knlin un commissaire turc fut envoyé à 
Mossoul pour prévenir de nouveaux empêchements. Toute- 
fois ce ne tut que le U mai ISi'i que M. Flandin , arrivant 
de Conslanlinople, put apporter à M. Botta les lirmans qu'il 
réclamait depuis sept mois. 

A la même époque un grand nombre de chrétiens nesto- 
riens, chassés de leurs montagnes par les Cordes, vinrent se 
réfugier à Mossoul et dans les villages des environs. M. Botta 
voulut soulager leur misère en utilisant leur travail, et ces 
hommes robustes et dociles lui apportèrenl un concours 
d'aulant plus précieux , qu'il élail dillicile de se procurer 



MAGASIN PITTORESQUE. 



133 



dans le pays le nombie d'ouvriers nécessaire. Tous les ob- 
stacles élant levés, il fut possible, vers le milieu du mois de 
mai 18/i4, de recommencer les fouilles si longtemps aban- 



données foK-émcnt , mais qui cette fois purent être conduites 
jusqu'à la fin d'octobre sans interruption. Pendant quelque 
temps, prts de trois cents ouvriers furent employés i dé- 




Une salle ilu Musée ass)rieii nouvellfiiieut fondé au Louvre. 



blaycr le sol auquel chaque jour on arrachait d'inappréciables 
dépouilles. M. Flandin dessinait les bas-reliefs à mesure 
qu'ils sortaient de terre, mesurait toutes les parties du mo- 
nument et recueillait les diverses noiions qui lui permettront 



d'en rétablir le plan primitif. En môme temps M. Botta 
copiait, avec non moins d'activité, les nombreuses inscrip- 
tions cunéiformes qui couvraient les murailles. 
On dcct)uvrit successivement tout ce qui subsistait de 



1.-Î4 



MAGASIN PITTORESQUE. 



lYdifico jusqu'à ce (lu'on filt arrivô ,'i ini puiiit où il nVxisInil 
plits que dos miiraillcs do l)ri(|iips privc'os , depuis iino 
t'poqiio lrè<!-iTculi5o probablomcnt , des dnljos do gypsf 
scnlpli'os donl elles avnient élé rp\/lues. A la fin du mois 
d'ociobie 18iû, roxliiiinalioii du palais de Kliorsal)ad pou- 
vait flre considi'rL'f comme aciievéc , et M. lîolia mit un 
terme aux travaux. 

Conformi'menl aux ordres du Roiiveniement, les innreeaux 
de .sculpture les plus remarquables cl les mieux c.onserv('.s 
furent choisis pour être envoyi^s en France. M. lîolla avait 
à les faire transporter à Mossoul , puis à Kagdad. 11 s'agis- 
sait d'elVeciuer ce transport et de francliir les seize ki- 
lomètres qui si'pareni Kliorsabad de Mossoid. Celte opi^ra- 
tion ('lait d'autant plus p^inihle que des pluies continuelles 
avaient détrempa le chemin ; les roues d'un chariot qu'il 
avait fallu construire enfonçaient dans la houe jusqu'aux 
essieux, sons la charpe de blocs de gypse dont quelques-uns 
jièsent douze mille kilogrammes. Il avait f[6 impossible de 
faire con.sindre des cai.sses assez .solides; on recouvril la 
surface scii1pt(<e des bas-reliefs avec des poutres, reliées par 
des écrons à des pièces de bois correspondantes placZ-es 
contre la face poslc^rieure. Ce moyen a parfaitement ri^ussi 
et les monuments sont arrivés à leur desiinalion sans avoir 
éprouvé le plus Ii'per dommage. 

M. Rolla, ne pouvant se prornrer nn nombre siirtisanl de 
buffles de trail , eut recours aux bras des nestoiicns, et les 
• ■(Torts rdunU de deux cents hommes sufTirent à peine pour 
traîner certains blocs ; les plus dilTiciles à motivoir étaient 
aussi les plas intéressants, c'est-à-dire ces magnifiques tau- 
reaux il face humaine dont l'emploi dans la construction des 
portes est un trait caractéristique de l'arrliilecture assyrienne 
et perse (voyez p. 13.'!). 

Il éiait tombé, peudanl l'hiver de I8.V1 à 18.'|5, IrJ-s-peu 
de neige dans les montagnes ; aussi le Tigre fut loin'd'.itleindre 
sa haiiieiir ordinaire, ei même il conimenc, 1 à dérroîire bien 
avant l'époque accoutumée. Il était donc urgent de protilcr 
des hautes eaux pour envoyer fi Bagdad les caisses destinées 
au Miis^e, car leur dimension exigeait des radeaux d'une 
grandeur innsitée, dont la préparalion {h Mossoul , les kfti-ks 
ou I. idéaux sont formés de pièces de bois fixées sur des 
outres) pouvait entraîner un reiard qui eûi fait ajourner le 
dèpari It l'année suivante. 

Enfin , au mois de juin 1 865, huit mois après l'arlièvenienl 
des fouilles , les sculplures avaient été amenées sur le bord du 
fleuve, et, au moyen d'un plan inrliné pratiqué dans la berge, 
embarquées sur les hetekn. A la fin de mai , les monuments 
extraits du monticule de Kliorsahad étaient déposés h Bagdad, 
chez le consul de France, M. I.cewe-Weimars, qui pendant 
près d'une année les eut sous .sa garde; car les nécessités du 
service ne permirenl pas plus lô! l'envoi d'un hAliment de 
l'Étal , et ce ne fui qu'au mois de mars 1840 que la gabare 
le Cormoran arriva h lîassnra. M. Lceve-Weimarspril le soin 
de faire conduire l"s caisses sur le Tigre, juscju'au lieu où le 
navire avait dil les allenilre , et au comnienremenl de juin 
elles parlaient pour la France, où elles arrivèrent nu mois de 
décembre. Apr^s avoir tnnch(< h Rrest, le Cormoran vini 
au Havre où l'on débarqua la première collection de grands 
monuments assyiiens qui eût encore éié apportée en Eiuoiie. 
Par ordre de M. le minisire de l'intérieur. M. P,olla élail 
allé sur\eilli>r le transbordement des sculptures sur le cha- 
land destiné à les faire remonter jusqu'à Taris, où elles ont 
été déposées sans accident au mois de février 18Û7. 

Le 7 mai 18iG, M. Crémieiix présenta h la Chambre des 
députés un rapport très-circonslancié sur le projet de loi qui 
devait .sanctionner les dépenses déjà faites et ouvrirnn crédit 
extraordinaire pour la publication des dessins de MM. Jtotla 
el Flandin. On .sait que les chambres accordèrent les crédils 
nécessaires pour assurer .'1 notre pays la posse.ssion de mo- 
numents d'un art inconnu jusqu'alors, fournissant ainsi aux 
arliïtns et U tous ceux qui s'ofcupent du monde ancien un 



sujet fécond d'observations et d'études. Nous donnerons dans 
un second article nu aperçu de ce que renferme actuellement 
le .Musée assyrien du Louvre. 



Lies CAVF.S W. ROQUEFOKT 

( Aveyrnn). 

Dans le Rouergue, à trois lieues à peine de la ville de .Saint- 
AITrique, .s'élève au milieu de hautes montagnes un petit village 
dont le nom est souvent prononcé à nos tables. Nous voulons 
parler de PoqueforI, modeste hameau de cent feux ?i peine, qui 
doil sa répulation européenne aux excellents produits de .ses 
caves, à ses fromagos. 

L'origine de l\oqiierort se perd dans les nuages du passé, 
aussi Iden que la date des premiers essais des caves. M. de 
fiaujal , dans .son savant ouvrage sur le Uouergue, pense 
qu'elle remonte à 1070, au règne de T'iiilippe I"; et il base 
celte as.serlion sur une charle des archives de Conques. Ce- 
pendant il esl permis de supposer qn'anléricurement les liabi- 
lanls du pays tiraient déj.'i profit et tilililé de ces caves, 
l'riniilivement propriété de tous, elles devinrent sans doute, 
pu- l'usage ou l'abus, propriété parliculière. Le fromage était 
apporté .'i la cave ; il y séjournail quelque lenips moyennant 
re<levance aux propriélaires; puis le fermier venait repren- 
dre son bien. Mais bi<'ntôt le fermier vpn<lil .son fromage bru! 
aux négociants de Roquefort. Les uns el le.s autres y^roii- 
vèrent avanlage. Ce mode fut adoplé ; il continue de nos 
jours. 

Les raves de Pioquefiiri son! situées au-dessous du niveau 
du sol, couvertes de rochers gigantesques. F.lles comprennent 
plusieurs comparlinienls où l'on a pu établir jusqu'à cinq 
étages; les unes sont naturelles (au nombre de vingl-lrois), 
les antres artificielles (au nombre de onze). 

La température (i) n'est pas la même dans chaque rave ; 
ce qui ne laisse pa.s d'influer diversement sur le fromage. 
Dans les unes, sa maturité esl plus prompte; réciproque- 
ment el par couséqueni , pour qu'il atteigne le degré de per- 
fection désirable, il Itu faut un séjonr succes-sif dans chacune 
de ces caves. 

Commen! se prodiuseni ces effels di(lerents7 On lie peut 
que les attribuer >i des courants d'air glacial qui .s'épanchent 
dans ces soulerrains à travers des fissures irrégulières, ou- 
vertes dans l'intérienr du roc, et donl la profondeur n'est 
pas susceptible de mesure. Pour la variation de température, 
l'explic^ition est plus facile : dans les unes, l'air, .s'épan- 
chanl dans ce» énormes souterrains, perd de .son calorique 
au contact d'amas d'eau, el devieni humide; dans les 
autres , il rencontre des terrains sers et augmente ainsi la 
somme de son calorique. 

Le fromage de lloqueforl est fait avec du lait de brebis ; 
après avoir trait le lait , on le pa.sse à travers un linge, et 011 
le coagule J une température de -!- 20 ù 25" R. Le caillé .se 
forme: on l'agite fortement une demi-heure. I^c petit lait 
se sépare, se précipite au fond de la chaudière, d'où on le 
transvase. On met alors le caillé dans des moules, où il reste 
dix heures à peu près ; on a préalablement soin de répandiesur 
la première couche du p:iin moisi qui forme ces marbrures, 
signes dislinclifs des fromages de ItoqueforL On l'égoutle avec 
soin, et lorsqu'il a acquis une cerlaine consisiame, on l'en- 
lève des moules. On le laisse un jourentier entre deux linges; 
on le porte enfin à Roquefort , où il se vend généralement 
1 fr. le kilogramme. 

A la réception des fromages Ji la cave, on les superpo.se 
trois par trois , et on les snle d'un C(Mé. Lorsque le sel a pé- 
nétré, on renverse les formes, et sur l'autre cAté on opère 
de même. Huit jours après, on enlève la première couche, 

(i) La icmpéiainre liygromélri'pie est. ternir moyen, de fio"; 
la lemncraUtrr lIi«rmomolriqiir, de -f 4" R 



MAGASIN PITTOUKSUUE. 



1Ô5 



le plus souvent l'ti pulrcfactioii ; puis l'on place lus fiojiiuges 
sur if cùlt! , à uue dislauce de 10 ceuliuiclres. Us se couvrent 
alors d'une moisissure bluuclie; on les racle tous les quluze 
jours, et au bout d'un certain temps ils revêtent leur robe 
dOliuilive. 

Le village est bi\li en amphilliéùtre et adossé à d'énormes 
quartiers de roches qui forment un plateau fort éle.vé, et dans 
lesquelles s'ouvrent les caves, llien d'intéressant dans l'inté- 
rieur du village ; mais les rocliers sont curieux à visiter, suf- 
lout la grotte des l''ées, qui renferme une belle quanlilé de 
stalactites et de stalagmites. Celte grotte a 1800 mètres do 
profondeur; il est dangereux de la parcourir sans guide, 
car de profonds abîmes s'ouvrent à cliaque pas. Du sommet 
le plus élevé de ces rochers ( le Cambalou, élevé à 500 mètres 
au-dessus de la vallée) , l'on découvre un pays pittoresque, 
mais sévère. Le sol est gris, pieireux, aride; quelques 
bruyères seules interrompent cetle Iriste monotonie, et il 
semble que de cette terre, désolée par les orages, la Provi- 
dence a exilé la vie. 



ralogique, c'est-à-dire l'apparence extérieure, qui autrefois 
y jouait le premier rôle. Des roches de mcnic .'igc et de même 
origine dilVérent entièrement d'asiicct, tandis que des roches 
tout à fait semblables appartiennent à des périodes très-dilfé- 
renles. Le marbre de Carrare ressemble à des calcaires de la 
plus ancienne formation , et cependant ce n'est qu'un cal- 
caire des étages supéiieurs de la période secondaire : pour 
le géologue, c'est un calcaire du Jura. 



AGE GEOLOGIQUE DU MAKBKE DE CAKKAHE. 

Le marbre de (iirrare est célèbre; c'est un très-beau cal- 
caire blanc , légèrement cristallin , et très-propre au travail 
de la scniptuie. Aujourd'hui encore, malgré les carrières de 
marbre blanc trouvées eu France, c'est celui que nos artistes 
recherchent le plus. Depuis longtemps la formation de cette 
roclie remarquable a attiré l'attention des géologues. Sa 
texture cristalline , l'absence complète des fossiles, sa liaison 
dans sa partie inférieure avec des schistes talqueux et même 
des micaschistes chargés de grenats, avaient fait croire qu'elle 
était d'une très-liaute ancienneté. Ou la regardait comme 
le type des calcaires primaires , c'est-à-ihre forjnés aux 
époques les plus reculées de l'histoire du monde. 

Mais eu étudiant avec plus d'attention les montagnes des 
alentours, qui se composent en grande partie de couches cal- 
caires pénétrées de coquilles fossiles, on s'est aperçu que, 
dans le voisinage de certaines fentes remplies par des sub- 
stances aucieimement fondues par la chaleur et injectées de 
l'intérieur de la terre, les couches calcaires, par l'ellct de 
la calcinatiou particulière qu'elles ont subie dans le temp* 
de cetle iiijecdou , ont perdu leurs caractères ordinaires pour 
prendre une couleur blanche , uue textui e cristalline , et se 
dépouiller même de loutcs leurs coquilles qui se sont comme 
dissoutes dans la pile , pour devenir en un mot tout à fail 
semblables au marbre de Carrare. L'étendue sur laquelle la 
roche calcaire est ainsi modifiée se trouve propoitiouneUe 
aux dimensions de la fente, ce qui se conçoit, puisque la 
quantité de chaleur a dû se trouver elle-même eu rapport 
avec ces dimensions. De là. par induciion, et d'autres con- 
sidérations géologiques veuiiul encore à l'appui, on n'a con- 
servé aucun doute que la masse de calcaire blanc et cristaHiii, 
exploitée sous le nom de marbre de Carrare, ne lût simple- 
ment un cas particulier de ce curieux phénomène de calci- 
natiou dont il y a tant d'autres exemples aux alentours. 
Comme il y a, tout auprès, des masses considérables de l'an- 
cienne roche ignée , il est tout naturel que le pliénomène 
se soit développé eu ce point sur une échelle plus vaste. 
Une expérience pratique, connue depuis longtemps, donne 
d'ailleurs à ces vues géologiques loute assurance : c'est que 
si l'on prend une pierre calcaire quelconque, de la craie, par 
exemple , et qu'on la place dans mi canon de fusil herméti- 
iiuement fermé, ce canon de fusil, soumis à une forte cal- 
cinalion, présente dans sou intérieur , après le refroidisse- 
ment, non plus de la pierre en poussière, mais une petite 
baguette d'un véritable marbre provenant de la transforma- 
tion opérée par la chaleur. 

Le marbre de Carrare est un des plus intéressants exemples 
que l'on puisse citer du peu de valeur que possède aujour- 
d'hui, dans les classifications géologiques, le caractère minc- 



DE L INFLUEiN'CE I>E L OPIMON DES HOMMES ECLAIRÉ.S, 

C'est à l'influence de l'opinion de ceux que la multitude 
juge les plus instruits , et à qui elle a coutume de donner sa 
confiance sur les plus importants objets de la vie, qu'est due 
la propagation de ces erreurs qui , dans les temps d'igno- 
rance , ont couvert la face du monde. L'astrologie nous on 
offre un grand exemple. Ces erreurs inculquées dès l'enfance, 
adoptées sans examen, et n'ayant pour base que la croyance 
universelle, se sont maintenues pendant très longtemps, jus- 
qu'à ce qu'enllu le progrès des sciences les ait détruites de 
l'esprit des hommes éclairés, dont ensuite l'opinion les a fait 
disparaître chez le peuple même , par le pouvoir du l'imita- 
tion et de l'habitude qui les avait si généralement répandues. 
Ce pouvoir, le plus puissant ressort du monde moral, élablil 
et conserve dans loute une nation des idées entièreniLiil 
contraires à celles qu'il maintient ailleurs avec le même em- 
pire. Quelle indulgence ne devons-nous donc pas avoir pour 
les opinions différentes des nôtres , puisque cette différence 
ne dépend souvent que des points de \ue divers où les cir- 
constances nous ont placés! Éclairons ceux que nous ne ju- 
geons pas assez instruits; mais auparavant examinons sévè- 
rement nos propres opinions, et pesons avec impartialité leurs 
probabilités respectives. 

Laplace , Calcul des probabilités. 



DE LA CRITIQUE. 

C'est son droit oie mettre en saillie les défauts comme les 
beanlés des leuvres qu'elle étudie. Beautés et défauts lui sont 
une égale lualière à d'utiles enseignements. .Mais s'il fallait 
choisir, je voiulrais préférer une critique amoureuse du beau 
ne sachant rien autre chose que toujours, comme l'abeille 
bulijier le niie'l et la cire parnu les lliutrs ; je la préférerais 
cette autre critique qui, comme certaines mouches ignobles, 
passe sur loiH <:e <iQ'il y a de bon et s'arrête com,l>laisamment 
sur tout ce qu'il y a de mauvais. 



CETTE, 

Uf|iarleiiieiit de l'Hérault. 



Le pied des Pyiénées est uiu aux grandes embouchures du 
l'iliône par une longue plage basse que l'on aurait bien de la 
peine à distinguer de l'horizon si on la voyait au loin de la 
mer. A peu près au ndiieu de ce rivage plane, un peu à droite 
de l'enlrée de l'Hérault, s'élève une haute colline qui produit 
un tel effet dans cette région de terres busses qu'on en a fait 
uue monlague, et que les llomains à la suite des Galls l'ont 
nommée Setius nions, le mont Set, que l'on écrit et que l'on 
prononce aujourd'hui d'une manière un peu dillérente. Jadis 
cette gibbosilé calcaire , au sein de laquelle se cachent de 
curieux fossiles, était sans doute uue lie que l'action des flots 
jointe à celle du temps ont réunie au continent voisin en 
créant peu à peu la longue et étroite langue de terre qui sé- 
pare le vaste étang de Thau du golfe du Lion , et dont elle 
fait partie. La position de Cette a fourni au célèbre Vernet un 
tableau bien connu; soit par la route de Bézicrs , soit par 
celle de Montpellier, on n'y pi'u! arriver qu'en traversant 



1 JG 



MAGASIN PITTORESQUE. 



étang sur une longue rlinussée en forme de pont qu'on 
appelle la Peyrade. Depuis 18i0, un chemin île fer, jetant 
sa voie au-dessus de ces lagunes, l'unit ;"i Montpellier. 

longtemps il n'y eut sur ce rivage isolé qu'une popu- 
lation peu nombreuse réunie dans un hameau du uiéme 
nom qui est à un quart de lieue de la ville actuelle. Celle ne 
date p:is de loin : louis XIV en est le fondateur, l/iugénienr 
constructeur du canal du Languedoc , le célèbre niquet 
(voy. la Table des dix premières années) , fut aussi celui de 
ce nouveau port. Un délroil peu profond, établissant la com- 
munication entre l'étang et la mer, isolait la montagne du 
côté de l'orient : lliquel en lit l'entrée du canal du Languedoc, 
continué h travers l'étang même , entre deux digues qui dé- 
terminent son lit, et il construisit la Peyrade, qui la niellait 
en relation avec le leste du pays; enfin il jela les fondements 
du port. C'est un bassin fermé par un mole , une jetée et un 
brise-lames : le mole , qui règne devant la ville et la cache 
presque au navigateur, a environ 5G5 mètri's ; la vue que 
nous donnons est prise à son origine ; une batterie de canons 
Cl une tour sur laquelle s'élève le phare se trouvent à son 



autre extrémité. La jeli'c dite de l''ronlignan s'avance à ren- 
contre du mole, et l'espace ménagé entre eux forme l'entrée 
du bassin. Celui-ci esi. |)rotégé par un fort appelé citadelle 
de liichelieu et par le fort Saint-Pierre. Les sables que le 
lîhône transporte sur la côte nuisent beaucoup au port de 
Cette. Le développement incessant qu'y prend le commerc 
en a nécessité l'agrandissement , et on y a exécuté dans ces 
derniers temps des travaux iniporlants. 

Cette est aujourd'hui un des principaux poris marchandsde 
la Méditerranée, et l'entrepôt du commerce de presque tous 
les départements voisins ])our l'exportation des productions 
de leur sol ou de leurs fabriques, ainsi que pour l'importation 
des denrées qu'ils tirent du dehors. On y entrepose surtout une 
grande quantité des vins et des caux-de-vie du I^anguedoc. 
Par le canal du Midi, par le Uhône cl la Saône, elle reçoit les 
produits de territoires très-éloignés , et ses relations .s'éten- 
dent à toutes les parties du monde. Les salines des pays en- 
vironnants y attirent beaucoup de navires du nord de l'F.u- 
rope. 

Cette est en quelque sorte le port de Montpellier, a\ec 





Vue Je Celle. — Dessin de Mord l'ati'i. 



qui elle est en relations innssanles ; relations (pii n'ont fait 
que s'acctoitre par rétablissenient du chemin de fer. 

Ses principaux articles d'importation et d'exportation sont 
les peaux de tontes espèces , les laines , le froment , les lé- 
gumes et les fruits secs , les résines indigènes brutes , l'huile 
d'olive , les bois de construction , le liège brut et ouvré , le 
coton , les marbies , la houille, les fontes et fers, les vins et 
caux-de-vie. 

C<!lie possède un chantier de construction, mie saline, une 
verrerie, des fabriques de cendres graveléi's, de chandelles, 
de sirop et de sucre de raisin, d'e,iux-de-vic, d'eaux de sen- 
teur et de parfums, de liqueurs renommées, et entre autres 
d'huile et de er^Hnc de rose et de menthe. On y fait la pèche. 



la salaison des sardines , et une grande quantité d'excellents 
tonneaux. 

Avec tous ces éléments de prospérité. Cette a vu augmen- 
ter d'une manière notable sa population, qui s'élève aujour- 
d'hui a 15 000 âmes. 



BtJRF.AtJX D'ABONSEMEBT ET DE VENTE, 

rue Jacob, 30, près de la rue des Petits-Augustins. 



Impr.mrrie de I,. MiHTm.T. r-ie Jarol. , 3o. 



18 



MAGASIN PITTORESnUE. 



^57 



LE JOUUNAL DE L'AÏEUL. 




Dessin ini'Jil Je Cliai Ici. 



Le giand-pèrc lit son journal ; il le lit jusqu'au bout ; il n'en 
passerait pas une ligne. C'est par le journal que sa chaumière 
à lui , paysan ele la frontière , se rattache au grand pays de 
France ; c'est son point de communication avec le monde ; 
c'est le télégraphe électrique qui soudain attendrit son œil au 
sentiment des malheurs communs , qui fait battre son cœur à 
ridée de la gloire du pays ; c'est avec son journal qu'il gour- 
mande les potentats, qu'il gouverne l'Europe, délivre les 
peuples asservis, calme les passions orageuses, regrette le 
passé , espère en l'avenir. Non , il n'en passera pas un iota , 
pas même les annonces de l'immense cité et les grands 
rabais de la librairie , qui le font rêver de la science qu'on 
pourrait acheter à ses petits garçons, « Pour un picotin d'a- 
voine on en aurait gros! pense-t-il ; l'ànon n'en deviendrait 
pas plus maigre et les bambins en seraient plus savants. » 

Mais le temps lui manque pour un choix si souvent en- 
trepris , si souvent resté en balance : un bruit connu vient 
distraire son attention. Le petit chariot a crié sur le sable; 
l'essieu de bois a chanté sa dissonante chanson , et toute une 
nichée d'enfants vient s'ébattre au soleil , à côté du grand- 
père. Ses yeux ont quitté les lettres moulées, malgré tout 
leur attrait , et par-dessus ses lunettes , il contemple de frais 
visages qui parlent aussi d'avenir. L'attelage a marché en 
bonne intelligence; le chien en limonier, la fillette en cheval 
de trait ; le marmot roule avec majesté, serrant le polichi- 
nelle sur son cœur ; l'harmonie est entière , et le jeune co- 
cher, le plus fier de la bande , tient son fouet comme il ferait 
un sceptre, si Ton en pouvait tenir nn. 

» Que le soleil est bon ! que les eiifanis sont gais ! » se dit 

TwME XVI. — AvRrr 1S4S. 



le vieillard , et ce n'est plus seulement avec ce large monde 
que communique son âme épanouie , c'est avec l'inconnu , 
c'est avec l'infini ! Il ne pense plus, il sent, il jouit. Ce ne 
sont plus les intérêts des nations qui enchevêtrent ses pen- 
sées, les ambitions du savoir qui préoccupent son esprit. Un 
mélange de douces émotions lui vient réchauffer le cœur ; il 
a été enfant aussi, heureux des mêmes jeux ; ses petits-fils 
en verront un jour d'autres, auxquels d'autres encore succé- 
deront , et dans cette chaîne non interrompue , tous s'ani- 
meront, palpiteront au sentiment de ce qui est beau, de ce 
qui est bien ; dans tous, se développeront les chaudes et 
tendres affections qui moralisent l'homme ; tous auront eu 
des parents à soigner, des enfants ù protéger, et l'âme hu- 
maine aura grandi chez tous. 



LF, HAMEAU DE GOUST , 

DANS LES PVRÉNÉF.S. 

La république de Saint-Marin est, dit-on, la plus petite de 
toutes les républiques : je ne le crois plus depuis que j'ai vu 
Goust 

Le hameau de Goust, à l'extrémité sud de la vallée d'Ossau, 
cette fraîche Tempe des Pyrénées, est situé ou plutôt perché 
au sommet d'une de ces hautes montagnes qui dominent les 
Eaux-Chaudes, au-dessus desquelles il s'élève â une hauteur 
de plus de onze cents mètres. 

On gravit la montagne de Goust par une rampe taillée 
sin- l'escarpemcnl nrienlal, qu'on a fort adoucie, et que j'ai 

iS 



438 



MAGASIN IMTTOUESQUE. 



ironv(<e encore assez anliie. Il f.iut, pour s'y tenir, avoir le 
pied nionlapnnrd. 

Ce liameaii, (|iilrnnsiste en (lin .^ douze maisons (lenon)l)re 
en Ml toiijour» le m<'inc do mémoire traditionnelle), est 
liabité par aillant de familles , dont cliarnnc h son jardin , 
son champ, ,sa prairie, le tout en miniature. On diiait d'une 
couronne végétale posée avec, grâce sur le front sérieux du 
rocher : l'hiver, celte couronne est de neige. 

Sur celle oasis aérienne vivent entre le ciel et la terre , h 
rinsu des géographes , et presque à l'iusu d'eux-mêmes , & 
peu près cinquante individus, formant un petit état auto- 
nome , gouverné par un petit consiil d'anciens , sans l'avis 
desquels il ne s'entreprend rien dans la tribu, qui décident 
de tout avec l'autorité de l'expérience, et dont la sagesse 
t'ait loi. 

Au reste , ce conseil de Oérontes , qu'on consulte et qui 
jugent à domiiile , espi"'cc de haute-cour pastorale qui ne 
siège jamais, ne doit pas Cire fort occupé à (ioust, où il n'y 
R ni de grands intérêts i concilier , ni 4Ç grands criiues à 
punir, ni même de grandes vertus à récoinpenscr. On y naît, 
ou .s'y marie, on y meurt tout uniment. C'est une pxistsijçp 
sans événements, ui)e vie sans épisodes. 

Quoiqu'il» n'aient pas un prêtre dans leur hameau (de 
médecin ils s'en passent) , )es liabllants de Coust ne .sont 
pas pour cela privés des secours de la religion, qui viennent 
les trouver quand ils .soijt malades, et ijuc. bien porlanls, ils 
vont chercher ù I.aruns, cette capitale cliréliemiede tous les 
pics et précipices de la contrée jusqu'au pic di( i^jidi inclu- 
sivcNU'Ul, pi oi'i ils sont liaptisés, mariés el enterrés. Pour le 
baptême et le inariage , nulle dilliculié; le; iipi|yi:aux-i)é} 
.sont portatifs, cl les jeunes époux n'opl pas bc!iiC)i|i qu'on le^ 
porte. Mais pour les morts il a fallu .s'ingénier. (,.ors dune 
qu'il y a un mort à (ioust , coiiiinc la pioniagne est eu 
quelque .sorte verticale vers .son point culminant, et .se refuse 
nu développement d'un convoi , on s'est avi.sé d'un moyeu 
qui, je pense, n'est en u.sage nulle autre part dans la cliré- 
tienté ; et ce moyen consiste à faire glisser le long du rocher 
le cadavre dans son cercueil, lequel est reçu plus bas par le 
prêtre qui prie. Le cortège funèbre s'achemine de la .sorte 
vers le cimetière de liaruns, dont le ressort s'étend jusqu'à 
l'extrême frontière. 

Du reste on vil très-longtemps à Goiisl, où il n'est pas rare, 
que les pères voient leurs enfants et leurs petits-enfants 
jusqu'à la troisième et quatrième génération. Le docteur 
Gayet, qui était aussi historien, rapporte (1) qu'à l'époque où 
il érrivait (IGOii) , il venait de uiourir à Coust un vieillard 
né en 1482. Ces vigoureux montagnards se modèlent plus 
ou moins sur ce type exemplaire de longévité, qu'ils ont 
toujours devant les yeux. Aussi les centenaires sont-ils à 
peine remarqués à Oou.st ; ils y font plutôt règle qu'exception. 

Les naturels de Goust ne sont pas tellement confinés sur 
leur rocher qu'ils ne fassent de fréquentes appai itions aux 
Kaux-Cliaiides, où ils vont vendre le lait de leur.'» vaches et 
les légumes de leurs jardins; ils se répandent même dans 
toute la vallée pour les choses qui eu valent la peine, pour le 
inariage , par exemple , celle grande r ircon.slance de la vie. 
' -iDDH- ils ne peuvent pas se marier entre eux, élaiil presque 
tous cousins ou parents aux degrés prohibés ; comme ils sont 
trop pauvres d'ailleurs ))oui' entier en négociation avec la 
rj)ur de home, dont ils n'ont peiil-êlre jamais entendu parler, 
force leur est, lorsqu'ils veulent .s'établir, de descendre dans 
Ossau pour y clierchcr une compagne, qu'ils emmènent 
ensuite en triomphe au jiiclioir de Coust. lin échange, la 
rdie de la montagne, recherchée par le pâtre de la vallée, 

(i) Dans sa Clii'oniqiie septcnnaire de l'Iiistoir* de la paix 
enirc le» roi» de France et d'Espagne, l'an 1604. 

' ayei , aiinclié k la sœur de Henri IV, f;aihrrine de Nararre, 
qui se plaidait aux Eaux-Chaudes autant .Tii moins que von aïeule 
M.nr;;iieriie, a»ait drt voir Coiisi, r|iii est anjonrd'liiii . ni plus ni 
moins, V (pi'il était d^ son if^mps. 



suit aux terres basses et lointaines l'époux par qui elle a 
été choisie, s'expatriant du rocher natal, que l'hymen même 
el la douce materiiilé ne lui feront pas oublier. Kt ce mou- 
vement réciproque d'allants et de venants qu) montent et 
qui descendent, véritable flux et rellux, est ce qui maintieiJl 
à peu près toujours au même point la popi(lalion de Gûqst 
depuis des siècles. 

C'est aussi depuis des siècles que celte peuplade privilégiée, 
qu'on prendrait pour un dan écossais, conserve ses mœurs, 
ses traditions, ses usages , son bonheur enfin, qii'cUe a mis 
hors de toute atteinte dans la région éthéré^. 

Vous n'y trouverez ni grands ni peiits, ni pativrcs ni riches, 
ni malircs ni serviteurs. Les notabilités sociijles les plus orfltr 
naires n'y .sont pas même connues de nom. Ces bonnes gens 
ne conçoivent bien qu'une .seule supériorité, Dieu. Il y ace- 
pendant à (Ioust un garde-champêtre, à peu près inutile 
dans l'endroit, et qui est plutôt établi pour les Kaux-Chaudes, 
où il va tous les jours, dans la .saison, faire la police. C'est 
le grand dignitaire de Goiist : pn ne s'en (|n|iicraii pas à le 
voir. 

.Sauf celle exception, qui n'eq est p^i ((ije cfl vérité, i| 
serait dilBçilc (J'apercevpir h Goust la if\\\\^ pelitJï puance 
d'inégalité entre les personnes; il n'y et} !| p3« davantage 
entre les propriétés, qui sont, à la culture près, tidie.s qu'up 
les lit lors du partage primitif. Il en résulte que lu ch^nip ou 
le pré du voisin, avec lequel d'ailleurs o» 111; serait !'as 
beaucoup plus avai)(é quand on se l'approprierait, ij'éiaijl 
ni plus grand ni meilleur que celui qii'qii piissèdc soi-même, 
l'idée ne vient pas seulement de le convoiter; ce qui fijit qi((; 
le tien et le mien ne sont jamais en quercl|g à (jpti^t) ui^ 
cl^acqn se trouve heureux de ce qu'il a, s^m ipiiDie, regardi'r 
ce qui apparticpt aux antres. 

Voilà donc un peiii goijïcrnement qui dure c( qui prp^- 
père, bien qu"évidt;mment fondé sur |a double égalité ii}di- 
viduelle et territoriale. Et notez que ce ij'e.^t pas ici une 
vainc abstraction , une utopie arrapgée à plaisir, mais une 
réalité bien visible, bien palpable : c'est l'étal démocratique 
réduit à sa plus simple expression, où il n'y a h redouter ni 
les orages, ni même les brises populaires, et où tout se passe 
doucement en famille. 



ÉTUDES DE GÉOGRAPHIE ANCIENM;. 
m. 

LE MONDE DE STRABON. 

19-7 AV. J.-C. 

.Snile cl fin. — 'Voy. 1847, p. »3S. 

Sirabon n'admet comme habitables que les zones tempé- 
rées, et sur celte portion du globe voici la place qu'il as- 
.signe à la terre habitée : 

« 11 est évident que nous habitons dans l'un des deux hémi- 
sphères , el que c'est dans l'hémisphère septentrional. Que 
nous nous étendions dans les deux hémisphères, cela est im- 
possible: car, dirait Homère, 

Qui donc traverserait et ces fleuTes immenses, 
Kt d'abord l'Orcan? 

Odj-st., I. XI, i56-i57. 

Puis la zone torride? Mais dans notre terre habitée il ne se 
trouve ni Océan qui la traverse en entier, ni région bnllée 
par le soleil ; il n'y a non plus aucune de ses parties pour 
laquelle les aspects célestes soient opposés à ceux qui, comme 
nous l'avons dit, caractérisent la zone tempérée .septentrio- 
nale. 

» L'hémisphère septentrional renfermera (stir une luappe- 
monde) deux quarts du globe terrestre que sépareront l'é- 
qiiateur et le cercle qui passe par les pôles. Dans chacun de 
ces deux quartiers il faudra conf-evoir un quadrilatère dont 



MAGASIN PITTOUESQUE. 



139 



les côlés se trouveront tracés , au nord , par une nioilié du 
cercle paralli'lc à lY'quatcur {au ) et voisiu du pùle ; au sud, 
par une niuilié de Téquateur {bb) \ .'i l'est cl ù l'ouest , par 
deux seguieuis de cercle égaux cl opposés du cercle qui passe 
par les pôles (ce, dd). 



/^oV, 




J'tîlc 



Fig. .. 

)i Ce sera dans Tiui de ces quadrilatt-res, el peu importera 
lequel, que nous placerons la terre liabilée, partout envi- 
rounce de la mer, el semblable i une île. Les sens et la rai- 
sou, tomme nous l'avons déjà dit, nous assurent qu'elle est 
telle. 








Fig. 2. 

>■ .Sa plus grande longueur, terminée presque partout par 
une mer où l'on n'ose naviguer parce qu'elle est trop vaste 
et qu'on y serait privé de tout secours, n'est que de 70 000 
stades (11 111 kilomètres ), et sa plus grande largeur se 
trouve bornée à moins de 30 000 stades (i 762 kilom.) par 
les climats que le froid ou la chaleur rend inhabitables. » 

Strabon démontre alors avec détails les raisons sur les- 
quelles sont basées ces dimensions, el il termine eu disant : 
« Ainsi , la longueur de la terre liabitée est plus que double 
de la largeur. 

" Kous disons que sa figure ressemble à une khlamtjdc (1), 
parce que lorsqu'on la parcourt en détail, on trouve elVorti- 
vement que sa largeur se rétrécit beaucoup vers ses extrémi- 
tés , surtout dans sa partie occidentale. » 

l'ythias parait avoir été, dans ses excursions vers le Nord, 

(i) Espèce de manteau des anciens Grecs. Sirabou revient 
plusieurs lois sur celte idée qu'il affectionne, el c'est pour l'avoir 
oublié que Giisieliu, qui a cependant donné le meilleur Iraré de 
sou système géojiapliiciue (voy. i8l6, p. î'i5', ne lui a pas con- 
servé sa foi me véûlablc, telle que lions l'avons rétablie dans la 
petite mappemonde ci-dcisus. La carie de juillet i S46 udus a 
clé atti-ibuee par eirnu' 



jusqu'en Islande, qu'on appelle Thulé. uMais, dit Strabon, 
je peu.se que dans cette partie les bornes septentrionales de 
la terre liabitée ne sont pas, à beaucoup près , si reculées. 
Les relations modernes ne parlent d'aucun pays plus sep- 
tcnlrioual qulerne (Érin, l'Irlande), lie située au Nord, 
mais proche de la lîretagne, et où le froid est si rigoureux, 
qu'à peine est-elle liabitée par quelques peuplades absulu- 
iiienl sauvages et misérables. C'est donc là , suivant moi , 
qu'il faut lixer les bornes de la lerre habitée. » 

Quant aux limites australes, il les fixe au parallèle de la 
Cinnamophore (l'Abyssinie méridionale), u que nous savons, 
dit-il, être la plus méridionale des contrées habitables, ce 
qui fixe le commenccnienl de la zone tempérée, ainsi que 
celui de la terre habitée, à 8 800 stades (1 400 kilotnèlres ) 
de l'équateur. » Ces limites sonl indiquées sur la petite carte, 
fig. 1, et sur la grande, lig. 3, par les lignes ponctuées a,a,b,b. 

« La terre que nous habitons et que partout la mer exté- 
rieure environne, embrasse un grand nombre de golfes que 
cette mer forme sur les différentes côtes qu'elle baigne. 

I) Parmi ces golfes , il y en a quatre qui sont fort grands : 
l'un, et c'est le plus septentrional, s'appelle tantôt mer Cas- 
pienne, et tantôt mer Hyrcanienne ; deux aulrcs, savoir, le 
golfe arabique el le golfe persique, formés par la mer mé- 
ridionale, se trouvent presque directement en face , celui-ci 
de la mer Caspienne , celui-là du Pont-Euxin ; le quatrième, 
bien plus considérable encore que les trois premiers , est ce 
que nous appelons la mer intérieure ou notre mer. Celle-ci, 
commençant du côté de l'ouest, au détroit des Colonnes d'Her- 
cule (détroit de Gibraltar), après s'être prolongée vers l'est 
dans une largeur inégale, finit par se diviser elle-même eu 
deux golfes, ou plutôt en deux mers, dont l'une s'eiifouce 
sur la gauche et se nomme le Pont-Euxin ; l'autre se corn 
pose de la mer d'Egypte , de la mer de Pami)hylie et de la 
mer d'Issus. 

» Ces quatre grands golfes, formés par la mer extérieure , 
ont tous une entrée assez étroite; mais surtout le golfe Ara- 
bique et celui qui commence au détroit des Colonnes d'Her- 
cule ; l'entrée des deux autres n'est pas aussi resserrée. 

» La terre qui embrasse tous ces golfes se divise en trois 
parties. 

» De ces trois parties l'Kurope est celle dont la conligura- 
tion est la plus irrégulière : la Libye est celle dont la ligure 
offre le moins trirrégularités; l'Asie , sous ce rapport, garde 
en quelque sorte le milieu. 

» Pour toutes les trois parties, l'irrégularité plus ou moins 
grande de leur conliguralion provient de celle des côtés in- 
térieurs des mors qui les baignent. » 

Ici commence une description fort étendue de la mer 
Méditerranée, dans laquelle ."^trabon indique les limites et les 
étendues précises dos différentes parties de ce vaste bassin. 

«.Maintenant, ajoiile-t-il ensuite, il faut décrire les pays 
qui, l'entourent , cl nous commencerons par le côté d'où nous 
sommes partis pour la décrire elle-même. 

» En entrant par le détroit des Colonnes d'Hercule (le dé- 
troit de Gibraltar) , on a sur sa droite la Libye jusqu'au Ml , 
et sur sa gauche , à l'opposile , l'Europe jusqu'au Tanaïs 
(le Don ou Tane). 

» Et l'Europe et la Libye se coiiloiident toutes deux avec 
l'.^sie. 

» Nous parlerons d'abord de l'Europe, tant parce que cette 
partie de la lerre est celle dont la forme est la plus variée , 
que parce que son climat est plus favorable à l'industrie et 
à la civilisation des peuples, et qu'elle communique aux deux 
autres la plus grande partie de ses propres avantages. 

» En effet, PEurope est partout habilée, excepté dans cette 
petite portion qui reste déserte à cause de l'excès du froid ; 
je parle des contrées voisines (la Kussie septentrionale) des 
pays qu'occupent les peuples nomades, sur les bords du Ta- 
naïs, du Paliis-Maioiide et du Borysthène. Parmi les contrées 
habitables, coUi's qui sont froides ctiiioiil.igneu'îes si'mbloni 



<40 



MAGASIN IMTTOUKSQUK. 



p:ir leur iialurc se refiiscr à de boiis élablisscmojils ; loiilcfois, 
|i:ir de sagi's instiliuions, la vie la plus sauvage et les maniis 
mêmes des biittaiiils s'adoiicisseiil. Ainsi a-l-oii vu les (iiecs, 
par leur sagesse eu fail de gouvenicment , par leur a|ililude 
aux ans et leur inlelligeuic daus tout ce qui a.nirihue au 
Iwulicurde la vie, transforuier eu liabilalious llorissaules les 
moiilagiics et Ici roclicrs qu'ils occupaicul ; aiusi a-ton vu 
le3 Honiaius, après avoir soumis des nalious d'un caractère 



naturellement féroce, parce que l'a prêté du sol , le défaut de 
ports ou d'autres causes pareilles rendaient leur pays jires- 
(|ue iuliahilable, établir des rapportsde société entre des peu- 
ples jusqu'alors insociables et civiliser les plus barbares. 
Dans la position de l'Kuropc , où le pays est ouvert et le 
climat tempéré , la nature même des lieux contribue à pro- 
curer Ions ces avaul;rges. lit comme les babitauls de meil- 
leurs navs sont portés à la paix , tandis que ceux de pays 




o.nicciUTHr 



looiSladcs 76Millfs£ojnainSt 2SlicueS- 



n 



;. 3. La Ga.Je de SU J.on et des H.un,ains du lenips d-Augnslc, — Ue^suiée d'après le texte de l'iciivain grec par O. Mac Cartl.y. 



moins bons sont tous vaillants cl guerriers, les uns cl les 
autres se fournissent des secours réciproques, ceux-ci par 
li'urs armes, ceux-là par leur industrie, leurs arts et leurs 
insiiiutions. S'ils ne s'aidaient mutuellement, ils ne pour- 
raient manquer de se nuire ; et sans doute, dans celte lutte, 
les peuples guerriers remporteraient par la force, à moins 
que les autres ne fussent en état de les accabler par le nom- 
bre. Or, îi cet égard , l'Kuropc est assez favorablement dis- 
posée : partout cntrccoiipéu de plaines et de montagnes, elle 



offre aussi partout le génie cullivalein- et politique à côté du 
génie guerrier; mais les peuples pacifiques y sont les plus 
nombieux ; c'est le goût de la paix que l'on y voit dominer, 
ce qui est dû en partie à la prépondérance successive des 
r.recs, des Macédoniens et des Hoinaius. 

» Aiusi donc l'I-uropc, soit dans la paix, soit dans la guerre, 
se suffit complélcment à elle-même , puis<iu'elle ne manque 
ni de soldats, ni d'habitants , ni de citoyens lixés dans les 
villes. Mais son principal avantage , le voici. De tous les ali- 



MAGASIN PITTORESQUE. 



141 



ments nécessaires i la vie, c'est l'Europe qui produit les 
meilleurs ; des méiaux, elle possède tous ceux qui sout utiles ; 
elle n'a besoiu de chercher ailleurs que les parfums et les 
pierres précieuses dont la joifissance ou la privation ne fait 
rien au bonheur de la vie. Ajoutons qu'elle abonde en bétail , 
et nourrit peu d'animaux féroces. 

>> Telle est, en général, la nature de ce continent dont nous 
allons détailler les différentes parties. 



» La première, à partir du couchant, csll'lbéric (l'Espagne). 
Sa forme ressemblant h celle d'un cuir de bœuf, nous pou- 
vons dire que sa tète, tournée vers l'orient, se joint i la 
Celtique (la France); les monts appelés Pyrénées servent de 
limites entre les deux pays. Du reste, l'ibérie est entièremcul 
baignée par la mer : savoir, dans la partie méridionale jus- 
qu'aux Colonnes d'IJercule , par notre mer, et de là jusqu'à 
l'extrémité septentrionale des Pyrénées, par la mer atlantique. 




Jotaui Je- 



MIKHo m t?rrj .ZSLl. 



OMa.i:.L\ti-f/iu (UCr JùujiJSSJ 



Fi;;. ;. Caile rcclifiie de la Guule du temps d'Aiiguste, telle que Sliabon eut pu la dessiuer. — Diessée par O. Mac Caitliy. 



» Après l'ibérie vient la Celtique qui s'étend vers l'orient 
jusqu'au Rhin. Ce qui borne le côté septentrional de cette 
contrée, c'est le détroit Britannique (la Manche, à laquelle 
les Anglaisent conservé son nom antique, Brilish Channel). 
Quant au côté oriental , il est tracé par le Rhin, dont le cours 
est parallèle aux Pyrénées. (Strabon croyait que cette chaîne 
courait du nord au sud. ) 

" Le côté méridional est borne en partie par les Alpes f|iii 
joignent le Kliin, en partie par l.i mer iiilOrieure (Méditer- 



ranée). Ce côté renferme le golfe appelé Galatique ( golfe du 
Lion) , sur lequel sont situées les villes si célèbres de Mar- 
seille cl de Narbonne. 

Il A la pointe de ce golfe, il y en a un autre nommé pareil- 
lement Galatique (golfe de Gascogne), et tourné vers le nord , 
ainsi que vers la Bretagne. C'est dans l'espace qui sépare les 
deux golfes que la largeur de la Celtique se trouve le plus 
n'Irécie. L'isthmo a moins de 3000 stades (Û76 kilomètres) , 
mais plus de 2 000. Au milieu de cet isthme, on rencontre 



143 



BIAGASIN PITTORESQUE. 



une clialDC de inonlagnes perpendiculaire aui Pyréniîcs, la- 
quelle se nomme le uionl h'emmene (les Ce venues) , et se 
lermiue piécisémenl au milieu des plaines de la Ollique (1). 
u Les Alpe», monlagnes fort (îleMÎcs, liaceiil une courbe 
dont la convexit<; est terminée vers les plaines de la Celtique 
( France ) el vers le nient Kemiiiene ; la concavité regarde 
la Ligystique (comté de Nice et duché de Gènes) et Tltalie. 
u L'Apennin est une cliaine de montagnes qui , traversant 
• l'Italie dans toute sa longueur du nord au sud , abouiit au 
I détroit de Sicile. 

• Les premières terres de Tltalic sont les plaines qui , du 
pied des Alpes, s'étendent jusqu'au lond du golfe Adria- 
tique et aux pays voisins (le Piémont et la Louibardie ; ; le 
! reste forme une presqu'île longue et étroite que l'Apennin, 
' comme nous venons de le dire, traverse d'un bout à l'autre. 
» Après la Celtique et l'Italie, le reste de l'Europe s'étend 
vers l'est et se trouve divisé en deux par l'ister (le Danube) 
qui coule de l'ouest à l'est , et va se rendre dans le Pont- 
Euxin. 11 laisse à gauche toute la Cermanic ( l'Allemagne ) 
qui commence au lihin,toutle pays des (îètes (Valakie), 
ainsi que celui des Tyrjgètos, des lîastanies, el des Saiiro- 
mates jusqu'au Tanaïs (Don ou Tane) et au Palus-Maiotide 
(mer d'Azov : ,Molda\ie, ancienne Pologne et Russie sud- 
ouest) , à droite tome la Tlirace (Bulgarie , lenié , lloum- 
Mi), l'Illyric (Illyrie moderne et liosnie), la Macédoine, et 
enlin la Ilelladc ( Thessalie, Albanie, tirèce). 

» Asie. Au Tanaïs et au Palus-Maiolide counneuce la partie 
de l'Asie située en deçà du Taurus , après laquelle vient 
immédiatement la parlie de ce même continc'iil située au 
delà du Taurus ; car l'Asie étant coupée en deux pur la clialne 
des montagnes du Taurus, que l'on voit s'élejidre depuis 
les caps de la Pampliylie jusqu'aux rivages de la mer orien- 
tale, habiles par les Indiens, el ceux des Skylhes (juilcs avoi- 
sinenl , les (irccs ont dil nalurellejneiil appeler Pays en deçà 
du Taurus , tout ce qui est au nord de ces montagnes, et 
Pays au delà du Taurus, tout ce qui est au midi. 

» Dans la première de ces deux vastes régions sont les 
Maioles, tribu sauromate, les Sauroniatcs eux-mêmes , les 
Skylbcs, les Akhaiens, les Ziglies, les Uéniokhes, qui soûl 
répandus enlrc le l'onl-Euxin et la mer Caspienne; puis les 
montagnards du Caucase (Tclierkesses, Lesyhis), les Ibères, 
(les Géorgiens), les Albancs {Dcif/hisldne) ; à Tesl de la mer 
Caspienne les IJyrkaniens {Mazandevùne) , l's Pariliyaiens 
( Khorassane ) , les Baklriens ( Ualiih ) , les Sogdicns ( la 
Jioukharie); à l'ouest, la Colchide, l'Arménie , la Kappa- 
pokic , tous les i)ays situés entre le llalys el l'Archipel , l'Asie 
mineure en un mol. 

» Après ces régions et ces peuples , vieiuienl ceux qui se 
trouvent au delà du Taurus. Parmi ces peuples, les pre- 
miers sont les Indiens : de toutes les nations de l'Asie , ils 
forment la plus nombreuse et la plus llorissante; ils s'éten- 
dent jusqu'à la mer orientale et à la partie méridionale de la 
iner allantiquc (océan Indien). 

» C'est dans celte dernière parlie de mer, au point le plus 
reculé vers le nord , et en face de l'Inde , qu'est située la Ta- 
prohane (Ceyian) , Ile non moins grande que la lirctagne. 

1) A roccideut de l'Inde, en Jaissanl les montagnes à droUe, 
on entre dans u/ic vaste légion mal peuplée , à cause de la 
stérilité (lu sol (l'Afgli.inislaue) ; elle est occupée par dilTé- 
renles nations absolument barbares, que l'on appelle Ariane, 
et qui sont réij.indiies depuis les inontagiii's jus(iirà la Gé- 
drosie (Ualoulchisldne) el à la Karmanie (le Kermàne). 

M De là on trouve du côté de la mer les Perses , les Susiens, 
les Babyloniens, jjlacés, les uns sur les autres, sur les bords du 
golfe Persiquc, et divers petits peuples silHis aux environs 
de ceux-là; du côté des montagnes, les Partliyaicns, Mèdes 

(i) Ou peut voir par ce qui piécèJc cumbien lis idées de 
Strabou sur la Gaule sont criouées. Il les dcvcluppe duus sou 
livre IV, «I nous les a\Jiii Icxuiilleiiitiit IroJuilrS iJaus lai cai le 
ci-juinlc. 



et Arméniens, dont une partie habile dans le sein méiue des 
montagnes différentes contrées liniilruphes de ces dernières. , 

Il Vient ensuite la IMésopolamie, et après la Mésopotamie les 
pays situés en deçà de l'Euphrale , savoir , toute l'Arabie 
heureuse, bornée par le golfe Arabique, pris en entier, et par, 
le golfe Persique; tout l'espace qu'occupent les Skcuites (Bé- 
douins), ainsi que les Pbylarks (tribus soumises à un chef), 
vers l'Euphrale et la Syrie. 

Il Depuis le golfe Arabique jusqu'au Nil habitent des Aithio- 
piens et des Arabes. A ceux-ci louchent les Aigyplicns, au- 
dessus desquels on rencontre d'abord les Syriens , puis les 
Cilikiens, et ensuite les I.ycaoniens cl les Pisidiens. 

Il Afrique. A l'Asie succède la Libye : elle tient à l'Egypte 
cl à l'Aithiopie. 

» Des dilVérenles côles de la Libye , celle qui borde la mer 
intérieure, depuis Alexandrie jusqu'au voisinage des Colonnes 
d'Hercule , forme pour ainsi dire mie ligne droite , sauf l'en- 
foncement des Syrles, sauf peut-être encore les sinuosités de 
quelques petits golfes et la saillie des caps qui masquent les 
golfes. 

11 La côte qui baigne l'Océan , à partir de l'Aithiopie , dans 
la longueur d'un certain espace, se prolonge dans une direc- 
tion jjarallèle à celle de la côte de la mer intérieure; mais 
ensuite les parties méridionales du continent se rétrécissent, 
et les deux côtes (peu à peu) se lapprochent : elles forment 
à la 'lin une espèce de promontoire aigu qui s'avance un peu 
au delà des Colonnes d'Hercule , et doHHC en quelque sorte 
à la Libye la ligure d'un trapèze. 

>• Suivant toutes les relations, et d'après le récil que nous a 
fait à nous-mêmes Cnei us Pison, qui a corn mandé dans le pays, 
ce continent ressemble à une jieau de panlhère; car il est 
comme moucheté par des cantons habiles qu'isolent des 
terrains arides et déserts. Les Aigyplieus appellenl ces cantons 
Auases (oasis). 

» La plupart des peuples de la Libye nous sont mal connus; 
il est rare que les armées ou même les voyageurs y pénè- 
trent fort avant. Peu d'habitants de l'intérieur viennent com- 
mercer avec nous, et leurs rapports ne sont ni complets ni 
croyables; touteluis voici ce qu'ils débilenl. 

Il Les peuples les plus méridionaux s'appellent Aithiopicus. 
En remoiilaut les principales nations que l'on trouve ensuite, 
on doit ciler les Garamantes (le Fezzane actuel), les Pharuses 
(grand oasis du Toudl) , les Kigrites (oasis méridionaux du 
Sahara algérien), et plus haul encore les Gailoules. Kon loin 
de la mer, ainsi que sur la cùle même, veis l'Egypteel jusqu'à 
la Cyrénaïque, habitent les Marmarides. Au delà de la Cyré- 
naïqiie et de Syrtes, on rencontre les Psylles, les Nasamons 
et quelques tribus de Gailoules , ensuite les Sinles el le» 
Byzaciens, répandus jusqu'au pays de Carlhage; pays vaste 
et qui touche à celiù des peuples nomades (l'Algérie) , dont 
ceux que l'on connaît le mieux sont les Massalieus et les 
Massaisylicns. Les plus reculés sont les Maurousiens (Maro- 
kains du nord). 

Il Depuis Cartilage jusqu'aux Culonneb , le lerriloire est fer- 
tile ; mais dans cette partie les animaux féroces abondent , 
comme dans tout l'intérieur de la Libye. Selon toute appa- 
rence , telle est la cause qui a longtemps empêché quelques- 
uns de ces peujiles de se livrera l'agriculture: et de là on 
leur aura donné le nom de nomades. Aujourd'hui , devenus 
singulièrement adroits à la chasse, et de plus aidés des Uo- 
mains qu'anime un goilt décidé pour les thériomakhies 
(combats de bêles sauvages) , ils ne sont pas moins habiles à 
détruire les animaux qu'à dominer la terre. » 

Après Strabon, les connaissances géographiques des anciens 
ont peu gagné en étendue. Le vaste lableau Iracé par cet 
écrivain peut donc être considéré comme n'préscntaut à peu 
près le monde anli(pie dans sa plus large e\])ressiiin. Il avait 
y;; millions de kilomètres carrés, soixaule-itiuix fois la gran- 
deur de la l'rance, la moitié au plus du vieux coutinenl, le 
quart à peine de la surface des terres connues aujourd'hui. 



MAGASIN PITTORESQUE 



143 



LA SOURCE DE LA SEINE. 

Ce n'est point a Saint -?cinc, comme on l'a imprimé 
souvent , que la Seine prend sa source : c'est 5 deux lieues 
de Clianccaiix , petit village de la CcMe-d'Or, situ»! sur la route 
de Paris îi Dijon. 

On s'enfonce, ri droite, dans l'intérieur des terres, et apriïs 
deux heures de m;irc,he on parvient dans un charmant vallon 
resserré entre deux monlaijncs, qui l'ont partie de la chaîne 
des monis de la Cote-d'Or. On suit une pente assez douce ; 
on s'arrête , et là , sur le revers septentrional d'un pic cou- 
vert de hois, d'un bassin formé de fûts de colonnes antiques 
jaillit ini ruisseau qui descend avec rapidité et s'unit à d'au- 
tres ruisseaux inférieurs aussi faibles que lui (1) : c'est la 
Seine. Ce mince lîlet d'eau mérite encore bien peu ce nom; 
mais bientôt il va devenir un grand fleuve qui, plirs que 
tout autre, est un fleuve français. La Siîine ne naîl pas sur 
une terre étrangère comme le Pdiùne ou conmie le lîliin ; 
elle ne va pas arroser nos voisins comme l'Escaut ou comme 
la Moselle; elle parvient à l'Océan sans avoir traversé d'au- 
tres plaines, baigné d'antres villes, réfléchi d'autre ciel. 

Son berceau , c'est la Bourgogne avec ses riants coleaux de 
pampres; plus loin , Paris la voit calme, majesiueusc. quit- 
tant comme h regret les imposants marronniers des Tuileries. 
En passant, elle côtoie les solilaires ombrages de Saint-Ger- 
main, les agrestes collines de Vernon , Piouen , la ville de 
Rollon , les jardins de la Meilleraic , les ruines de Taiicar- 
ville, etc. La mer l'appelle; elle court, elle vole, elle rejaillit, 
le flot l'étreint et l'enlève. 

Voulez-vous des cond)ats? La Seine est française ; le bruit 
des armes , le cliquetis des épées lui est familier : le canon a 
fait retentir autour d'elle les échos ; partout où s'élève un sile 
vit la mémoire d'un siège, d'une bataille. Bar-sur-Seine \ous 
racontera sa lutte avec Tioyes ; Chàtillon , Nogent , Gorbeil , 
Pont l'Arche, vous feront souvenir de leur- glorieuses résis- 
tances, P.ouen de ses assauts , les Andelys de son château 
Gaillard. C'est au pont de Montercau que la hache de 'l'an- 
neguy du Chàtel frappa Jean sans Peur ; c'est au pont 
du Louvre que le pistolet de Vitry abattit le ?naréelial 
d'Ancre. 

En 1763, on découvrit à l'endroit où s'échappe la source 
une petite galère en bronze, qui est maintenant au musée de 
Dijon. Le président Ruffey crut voir dans ce relief un ex-volo 
anciennement placé dans un petit temple élevé en rhoimcur 
de la Seine. Des fouilles récemment faites ont prouvé que le 
savant archéologue ne s'était pas trompé. On a trouvé des 
pieds, des jambes, des torses, des fûls de colonnes et plus de 
trois cents médailles romaines. 

A quelle religion appartenaient ceux qtu rédilièrent ce 
temple ? Nul ne le sait, et le doute est permis, car la Seine 
a son histoire fabuleuse aussi bien que sacrée. 

La Seine , dit l'une , fille de Bacchus et nymphe de Cérès , 
suivit dans les Gaules la déesse des blés, lorsqu'elle cherchait 
Proserpine par toute la terre. Un jour, en courant sur les 
bords de la mer, la Seine fut aperçue et poursuivie par Nep- 
tune. Elle invoqua Bacchus et Cérès, et aussitôt son corps 
se fondit en eau et fut changé en fleuve. 

De païenne , la Seine devint chétienue; elle eut pour par- 
rain le vénérable abbé de Saint-Seine, qui fonda en 500 la cé- 
lèbre abbaye de ce nom. En temps de sécheressi!, des'prières 
élaient adressées à saint Seine. Une messe élail dite au pied 
d'une croix iilantéc à la source du saint patron. Aujourd'hui 
il ne resie plus aucun vestige de la croix. 



(i) Une Mnjlaiiie de sources, et nou une seule, forment la 
Seine. I.a plus élevée est appelée communémeEit la source de la 
Seine. 



LETTRES D'AUTISTES. 

■Voy. les Tables de 1845. 

DEUX LETTRES DU DOMINIQDIN. 

Dominique Zampieri, plus connu sons le nom du Domi- 
niquin, élaitune de ces natures refléchies, tendres, ingé- 
nieuses , capables de rappeler les plus beaux ouvrages de 
l'art, dans li's derniers joursde son histoire. Elève d'Augustin 
Carrache, il avait été formé par lui à la subtilité. Mais plus 
patient et pins délicat à la fois que son maître, il pouvait plus 
obtenir du travail, et mieux rencontrer dans son cœur. La 
Communion de saint Jérôme était regardée comme un chef- 
d'œuvre de l'art par le Poussin dont le jugement a été con- 
firme. .Mais ce chef-d''œuvrc même fut méconnu par le siècle 
qui le vit produire ; et c'est dans un grenier où on l'avait 
relégué que i^oussin allait l'étudier. Le Doniiniquin, objet de 
jalousie pour ses rivaux et de dédain pour ses contempo- 
rains, cherchait des délassements dont il nous a laissé lui- 
même la confidence. Il écrit à l'Albane, qui s'est inimorlalisé 
en répandant sous de beaux ombrages tous les petiis dieux 
d'Anacréon : 

A François Aîbani, à Bologne. 

« N'ayant aucune société, ni aucune dissipation, je me suis 
adonné il y a quelque temps à la musique, afin de me pro- 
curer un peu de plaisir; et, afin d'en entendre, j'ai fait 
quelques instruments, entre autres un luth et une cymbale ; 
je fais faire en ce moment une harpe, avec tous ses genres, 
diatonique, diromalique et harmonique, chose qui, jusqu'à 
présent, n'a pas encore été inventée. Mais les musiciens de 
notre siècle n'en ayant aucune idée , je n'en ai pu trouver 
aucun qui sache en tirer des sons harmonieux. Je suis fâché 
que M. Alessandro ne soit plus en vie. 11 avait dit que je n'en 
viendrais pas i bout, puisque Luzzasco l'avait cherché iiiii- 
lilemenl. Le prince de Venosa et le Stella, qui passent pour 
les premiers musiciens de ce pays, sont venus à Naples, et ils 
n'ont pu s'en servir. .Si je vais à Bologne, je veux faire faire 
un orgue de celle manière. » 

DoMiNiQDE Zampieri. 

Le Dominiquin n'employait pas seulement l'inquiète cu- 
riosité de son esprit à faire des instruments de musique, dont 
il paraissait ensuite impossible de se servir. 11 avait tourné 
son intelligence vers les questions les plusardues de la théorie 
de son art, comme on pourra le voir par la lettre suivante 
qu'il adresse à l'intendant du cardinal Aldobrandini, son 
bienfaiteur. 

À François Angeloni, à Rome. 

« J'espérais recevoir, par l'arrivée de mess. Jean-Antoine 
Massani, le discours qu'écrivit Mgr. Agucchi, dans le temps 
que nous demeurions ensemble. Je m'occupais , dans ce 
temps-là, à distinguer les maîtres, à faire des réflexions sur 
eux, sur les manières des écoles de Rome, de Venise, de la 
Lombardie, et de celles de la Toscane ; mais si les soins obli- 
geants de V. S. ne viennent pas à mon secours, je désespère 
d'y réussir. J'avais deux ouvrages sur la peinture, de Léon- 
Baptiste Alberti, et de Jean-Paul Lomazzo; mais ils se 
perdirent avec d'autres objets, lorsque je partis de Rome. 
Faites-moi le plaisir de me les chercher; et, si vous les 
trouvez, je vous prie de me les acheter. 

» Je ne sais si c'est Lomazzo qui écrit que le dessin est la 
matière, et la couleur la forme de la peinture. Il me paraît 
que c'est tout le contraire, puisque c'est le dessin qui donne 
l'être aux objets, et qu'il n'y a rien qui ait une forme hors de 
ses contours précis. Je n'entends parler du dessin qu'autant 
qu'il est une terminaison et la mesure de la quantité ; enfin, 
la couleur sans dessin n'a aucune consistance, et ne pourrait 
rien exprimer. 



144 



MAGASIN l'ITTOUESQUB. 



» II me paraît aussi que c'est Lomazzo qui dit qu'un homme 
dessiné de grandeur naturelle ne serait pas connu par le seul 
dessin , mais bien en y ajoutant le coloris qui lui est propre : 
mais cela est encore f.iux, puisque Apcllcs, h l'aide d'un seul 
fhaibon, lit le porlrjit de celui qui l'avait introduit dans un 
repas donni! par un roi, ce qui éloiina prodisieuscnient le 
monarque. Ce que nous avons dit suflit pour la sculpture, 
qui n'a pas de couleur. I.e nu^nie auteur dit encore que, pour 
faire lui tableau parfait, Adam et f;vc sufliraienl : l'Adam 
ilcssiné par Micliel-Angc, et colorié par le Tiiien ; l'ICvc 
dessinée par Hapliaël, et coloriée par le Corrége. Voyez 
maintenant quelle chute fait celui qui erre dans les premiers 
principes, n 

Dominique Za.mi'if.ri. 

Voici enfin un grand peintre qui disserte et subtilise ou- 
vertement à propos de son art. Il a voulu ri'ncliérir sur les 
plillosopliesqui s'étaient rencontrés avant lui. béon-Iîa|)tiste 
Alberti, élevé au quinzième siècle, au milieu de cette école 



académique qui s'était formée i Florence sous la surveillance 
des premiers Médicis, avait cherché à joindre, dans une 
éjmque tout érudite , la théorie à la pratique. Lomazzo , Mi- 
lanais, devenu aveugle de bonne heure, avait cherché à se 
dédommager par la pensée des jouissances qu'il ne pouvait 
plus demander au pinceau. Le Dominiquin les commente tout 
en faisant des chi-fs-d'ccuvre. 

Ilu moins le Dominiquin relève-t-il avec justesse les 
erreurs de ses prédécesseurs. C'est la philosophie d'Aristotc 
(|ui a établi dans les choses la grande distinction de la ma- 
tière, fonds inerte, et de la forme, principe de vie et de dé- 
termination des êtres. Cette distinction, mal appliquée par 
l.omazzo au dessin et à la couleur, est parfaitement entendue 
par le Dominiquin. Il a raison de dire que si la couleur est 
la matière de la peinture, le dessin en est la forme et la vie. 
Il a bien raison encore de tourner en moquerie cette sorte 
d'ainalgaine impossible que l.omazzo voulait essayer en accou- 
phiiit dans le même tableau quatre manières aussi différentes 
que celles de Michel-Ange, de Haphaël, du Titien et du 




Miiiée du Louvre. — Tableau du Dominiqum. 



Corrége. .Si lom que l'école des Carrache ait porté l'éclcc- 
lisme, le Dominiquin comprend qu'on ne peut le réduire à 
cette sorte de jmUaposiiiou des styles les plus disparates. Il 
juge que c'est parla fausseté de ses premiers principes que 
Lomazzo a été conduit ?i cette extrême erreur : il ne s'apejçoit 
pas qu'il i)artage lui-même les premiers principes de l'éclec- 
lismc, et que s'il n'en admet pas b's mauvaises conséquences, 
c'est qu'il est retenu k temps par le goût, plus puissant que 



tous les raisonnements pour conduire les peintres, et moins 
sujet à les tromper. 



BDREACX d'abonnement ET DE VENTE, 

rue Jacob, 30, près de la rue des Petits-AugusUns. 
liiiprimcric de L. Martuiet, rue Jacob, 3o. 



19 



MAGASIN PITTOIIESQUI^. 



l/i5 



PUOCION , 

TABLEAUX DD POUSSIN. 




Les Ccmlits de Phocion. — Passage pnr le Poussin. 



La vie ei la iiiorl de Phocion , racoiUiks par Philarque , 
ont inspiré an Poussin deux de ses plus belles coniposilions. 
Celle que nous l'eprocluisons ici porte ces mots pour légende : 
J'hocionis posi )no}tem in hdc imagine redivivi fortunœ 
séries (Suite des destinées de Phocion qui revit dans cette 
Image). — C'est une sorte d'apothéose philosophiiiue , 
sans éléments surnaturels , mais qui ressort de la composi- 
tion même du paysage. Tous les détails ici ont une significa- 
tion symbolique ; tontes les panies du tableau concourent à 
former cette noble allégorie de la sagesse et de la vertu 
éprouvées tour à toin- par la bonne et la mauvaise fortune. 
I.i-bas , derrière ces collines qui se couronnent de grands 
édifices, est la ville de Périclés, la brillante .Athènes, séjour 
tumultueux où se réunissent les séductions et les dangers 
de la vie, artne toujours ouverte où se pressent et se heurtent 
les flots humains. Le sage , dès qu'il a satisfait aux devoirs 
du citoyen , se retire de la mêlée ; il cherche, loin des am- 
bitions avides, le repos du coeur et de l'esprit, et, redeman- 
dant ^ la nature la simplicité d'àinc que les villes altèrent , 
il habite le temple élevé de la sagesse , au pied des monts , 
en face de riants ombrages , sous un ciel doux et pur. Mais 
vous voyez des nuages se former au-dessus de la montagne ; 
toujours les sommets sont frappés de la foudre, et la demeure 
du sage est trop près du ciel pour ne pas attirer l'orage. 
Phocion le philosophe sera visité souvent par l'infortune. La 
patrie sollicitait la valeur de son bras , les lumières de son 
esprit ; il quitte sa retraite chérie pour combattre l'étranger, 
pour faire entendre le langage d'un homme de bien i ce 
peuple d'Athènes trop prompt à écouter les llatteurs. Kn ré- 
compense de tels services, quel prix demande-t-il ? Le droit de 
retourner aux champs , où le travail et la méditation parta- 
gent toutes ses heures. Le peuple admire d'abord une vertu 
Tiuis x\ I. - JI.u t8.lS. 



si pure ; mais un jour vient où il en est offusqué ; jaloux de 
cette grande âme sur laquelle aucune prise no lui est laissée, 
il condamne le héros philosophe à boire la cigiie. Comme 
OEdipe entrant dans le bois sacré où il doit trouver la mort, 
Phocion s'avance d'un pas ferme vers la tombe. Il dort 
maintenant sous cette pierre, à l'ombre de ces arbres qui lui 
prêtaient jadis leur frais abri , dans ces belles solitudes où 
il venait souvent rêver sur les vanités de l'homme et l'in- 
constance de la fortune. 

L'elfet de cette belle peinture est saisissant ; l'idée des vi- 
cissitudes de la destinée , impuissantes à (lécliir un grand 
cœur, ne saurait s'exprimer avec plus de noblesse et de 
dignité. L'âme de Phocion anime réellement tout ce paysage ; 
les lointains y sont d'une grandeur menaçante: sommets 
sourcilleux, roches abruptes, nuages au ciel ; mais le calme 
s'arcrott à mesure que nous descendons vers les premiers 
plans ; des scènes douces et des aspects tranquilles nous 
conduisent par degré jusqu'à ces ombrages épais, sous lesquels 
le sage est couché dans sa dernière demeure, au sein du repos 
éternel. L'apaisement mesuré de cette peinture rappelle les 
mots d'un grand poète expirant : Comment vous sentez-vous? 
lui demandait-on.— De plus en plus paisible!... ce furent 
ses derniers mots. 

Dans une lettre bien connue , Poussin , fixant lui-même 
les préceptes de son art, dit que la matière d'un tableau 
n doit être noble et qu"il faut la prendre capable de recevoir 
la plus excellente forme. » Pour lui , un paysage n'était pas 
seulement la représentation pittoresque d'un beau site ; il vou- 
lait donner un sens à la peinture des objets matériels; il savait 
prêter à la nature ce langage qui parle aux yeux. Comme 
dans son admirable tableau des Bergers d'Arcadie, où nous 
voyons un tombeau s'élever au milieu de la pins riante cam- 

'9 



iAi\ 



MAGASIN PITTOUESQUR. 



pagne , ici cVst onrorc me Imiilm qui borne l'hcuiciix pay- 
sage. Parioul le peintre m(^nap;e ces contrastes pliilnsoplii- 
qucs; parioiit il unit le senliniont de l'iuinianili' au sentiment 
(le la nature et conserve tmis ses droits ii l'iMre pensant, à l'rire 
moral, sans rien Oter .uix images naturelles de leur richesse 
ni de leur simplicil«'. Aussi le paysage, tel qu'il l'a conçu, est- 
il rt'cllemcnl le genre le plus iinhle cl le plus grand ; il n'y a 
qu'un artiste supérieur qui puisse y prétendre, parce qu'une 
telle composition réclame en quelque sorte l'universalité du 
talent. 

l/antre tahicau du Poussin, consacré également h retracer 
la vie et la mort de Phocioii , forme le digne pendant de 
celui dont nous venons de parler, et nous devons le retracer 
ici en quelques mois. La Ic'^gende latine exprime cette même 
idée de la vertu aux prisos avec le destin : l'horinnis vir- 
lulis per ulranuine farltinam IMim eaploralœ imago 
(Image de la veilu de l'hocion tant de fuis éprouvée par 
l'une et l'antre fortune). — Au dernier plan, la ville, les 
édilices entremêlées de houquels d'arbres; un temple, sou.s 
les portiques duquel défile une pompeuse théorie, pour 
figurer les victoires et les ovations du graïul capitaine ; puis, 
çà cl là, dans la campagne , diverses scènes représentant les 
travaux du labourenr, les exercicesdu guerrier, les entreliens 
ncs sages, les plaisirs dus pasteurs; enliu, au premier plan, 
dans un elieniin aride et solitaire, le corps de l'Iioeinn porté 
sur une civière, les restes mortels du liéros pliilosoplie cou- 
verts de son manleaii ei conduits sans bonneurs au lieu de 
Ja sépulture. 

Nous n'essayerons pas de fixer notre choix entre ces deux 
œuvres de génie, expriiuant «ne même idée, mais qui n'ont 
de commun l'une avec lantre que l'inspiralion philosophique 
de l'artiste et la supériorité, toujours égale, de son pinceau. 
Les deux tableaux ensemble forment une œuvre complète , 
dont les parties ne peuvent se séparer : l'un nous retrace 
plus précisément la vie et la mort de l'hocion ; l'autre, 
comme nous avons dit, est une sorte d'apothéose, où les 
faits retracés tout à l'heure se trouvent presque dégagés de 
l'élément réel. U peintre, épris de ce sujet , l'a de plus en 
plus idéalisé , i mesure qu'il sentait s'élever son inspiration. 



UN PRÉCEPTE DE LA FOM'AINE. 



— Ainsi , c'est convenu , maître Jouvencel, je vous trou- 
verai demain k I.yon, cbez le notaire cliargé de la succession 
Troussa id. 

— Kl les cent cinquante mille francs prêtés au défunt vous 
seront rendus sur la présentation du reçu que vous avez si 
heureusement retrouvé. 

— Heureusement , en effet , car je l'ai cbercbé huit jours 
dans les papiers de mon frère ; une négligence , un hasard , 
pouvaient l'avoir fait détruire, ou seulement l'avoir égaré. 

— Ce qui revenait au même , puisque dans huit jours la 
jirescrlption aurait été acquise contre vous. 

— Aussi me suls-je cru ruiné. 

— Vous? 

— Si sériensemer/t , que le jour où la quittance a été re- 
trouvée j'allais ao>'pter la direction d'un coiuptoir an .Sé- 
négal. 

— Oii vous seriez mort de la fifcvie... Allons, tout est 
pour le mieux, et vous devez élever un aulel à la l'ortnne. 

En parlant ainsi , le jeune avocat avait remis ses gants et 
8'avançait vers la porte de l'auberge avec son interlocuteur, 
dont la casquette cl le paletot de voyage annonçaient le pro- 
chain départ. Tous deux allaient prendre congé l'un de 
l'autre , lorsque les regards de maître .louvcncel tombèrent 
sur un mendiant assis près du seuil , et qui semblait se 
CliaufTer au soleil couchant, 



C'était un vieillard .^ figure socratique, portant en bandou- 
lière un sac rapiécé, cl qui feuilletait un vieux recueil des 
Kables de La Tontaine , dont les tranclies frangées et les 
marges salies prouvaient le long usage. 

— Eh! c'est le père Loriot , dit l'avocat en muiitrant h; 
mendiant à son compagnon ; vous ne vous douleriei! point , 
à cette tournure. (|ue c'est un savant. 

— Et nialheineusemenl on croirait, à la tienne, que tu es 
un homme grave , dit le vieillard, qui releva la tête: mais, 
La Ednlaine l'a dit , 

D'un ai'ocat ignorant 
C'est la rnl)e (ni'nii saint'. 

Jouvencel se niit îi rire. 

— Entendez-vons? s'écria-t-il , voilii qu'il commcnre ses 
citations du fahnlisle! Il en a pour toutes les occasions ei 
pour touti's les personnes; car le père Loriot n'épargne qui 
que ce soit : c'est le Diogène du pays .seulement il n'a pas 
de lanterne. 

— Parce qu'à force de rencontrer des avocats j'ai renoncé 
5 chercher un homme, répliqua ironiqueinent le vieillard. 

Le voyageur le regarda avec surprise. 

— Ah I vous ne vous attendiez pas à cela , reprit .Touven- 
cel. Le père l^oriot connaît son histoire aucienne ; il vous 
fera même des citations latines si vous lui donner, de (inoi 
acheter de l'eau-de-vie ou du tabac ; car, tel que vous le 
voyez , il prise comme un Suisse et boit comme un trom- 
petle. 

— Hélas! dit plaisamment Loriot, quand on n'a pas le né- 
cessaire, il faut bien s'accorder uu peu de superflul Mais ou 
vous juge d'après la réussite : 

Selon que vous serei puissant ou misérable , 

Les jugements de cour vous rendioiii blanc on noir. 

— Et d'où vient que vous n'avez point le nécessaire ? <Ic- 
manda le voyageur intéressé. 

— De mes sottises , répliqua brièveinent I^oriot : j'étais 
trop pauvre pour avoir même des défauts , et je me suis 
permis des vices. 

I.e nioiule est plein de gens qui ne sont point plus sages! 
Tout petit prince a dfs ambassadeurs; 
Tout marquis vent avoir des pages. 

— Et VOUS avez gardé ces vices tout en les reconnaissant. 
Mais alors, à quoi vous servait votre intelligence? 

— A savoir que j'étais un imbécile. 

(;'esl-i'i-dire (|ue vous condamnez le mal, et que tout en 

le enndamnaiil vous y persistez? 

On tout ! c'est le mal qui y luct de lentélement. ,Ie ne 

tiens pas îi lui , mais il tient à moi , et comme il est le (dus 
fort, impossible de le faire me lâcher; 11 reste mon maître! 
Et vous savez l'axiome : 

Notre ennemi, c'est notre maître ; 
Je vous le dis en bon français. 

.Maître Jouvencel éclata de rire. 

Oh! vous n'aurez jamais le dernier mol avec notre phi- 
losophe , dit-il; il a un précepte de î.a Fontaine tout prêt 
pour chaque circonstance. 

Et prenant le voyageur îi part avant de le quitter, il ajout.i 

^ demi-voix : 

— Prenez garde; le drôle s'émancipe aisément. Il com- 
mence par les mauvaises raisons et finit par les insolences; 
ce sont de ces chiens avec lesquels il ne faut jouer qu'i'i 
distance. 

Le mendiant n'avait pu entendre la recommandation de 
Jouvencel : mais il la devina sans doute, car il le suivit d'un 
regard peu amical, et, secouant la tête : 

— Va , va , murmura-t-ll , démolis-moi dans l'esprit du 



MAGASIN PITTORESQUE. 



147 



bourgeois; bavarde cl calomnie. Quand on a un élal , il faut 
Ijien s'enirctenir la main. Je le connais de \ieille daie. 

Ari'icre ceux dont la bouche 
Soiiine le chaud et le froid. 

M. Raymond, qui avait entendu ces dernières paroles, se 
retourna. 

— Vous soupçonnez bien facilement , p^re Lnriol , dil-il 
avec la douce i^ravilc qui lui c'iail liabiluclle. 

— C'est que j"ai les cheveux gris, répliqua le vieillard ; 
rexpérience fait deviner le mal. 

— Mais la charité doit faire croire au bien, reprit 
M. Uayrnond ; ramerlume ne remédie h aucune position et 
les rend toutes plus douloureuses ; causons donc un peu 
comme des amis , et je pourrai peul-èlre vous servir. 

Alors même que le ton bienveillant du voyageur n'tùt 
point encouragé à la conliance. Loriot était trop ]iarleur pour 
rcluser nue occasion de raconter son hi.sloire el de développer 
riiunieur salirique dont il s'était fait une philosophie. .Son 
auditeur comprit bien vile en écoulant son récit, que celte 
vie avait été dérangée, comme tant d'aulrcs, moitié par l'im- 
prévoyance moitié par le hasard ; que de premières fautes 
s'étaient insensiblement transformées en fâcheuses habi- 
ludes et avaient amené le cruel châtiment que subissait au- 
jourd'hui le vieillard. 

L'âge el la connaissance des liommes, loin d'endurcir l'âme 
de M. liaymond, l'avaient remplie de miséricorde. Le coupable 
puni était surtout pour lui un mallieureux, el il songeait 
moins à sa faute qu'à l'adoucissement de sa peine. 

Il s'était assis sur le banc de pierre près du père Loriot 
qu'il regardait avec compassion. 

— Ainsi vous êtes maintenant seul au monde, lui dil-il, et 
sans autres ressources que la générosité des bons cœurs. 

— Ce qui fait que je meurs de faim, acheva ironiquement 
le vagabond; mais c'est ainsi que les choses sont réglées ici 
bas : 

Jupiii, ^luur clia{|ue état, mil deux tables au monde : 
L'dJioil. le vii;ilaiit et le furl suut assis 

A lu première, et les petits 

Mangent leur resle à la seconde. 

— Pourquoi n'avez-vous point demandé une place dans le 
nouvel liospi<i' de la Verpillière? 

— Ab bien oui. nue place! s'écria Loriot, le bourgeois 
s'imagine qu'il sullit , pour l'obtenir, d'en avoir besoin ! on 
ne reçoit que ceux qui sont riches ou bien recommandés ! 
maintenant, les hospices, c'est lait pour ceux qu'on protège 
et non pas pour les pauvres gens. 

M. liaymond sourit et lira de sa poche un portefeuille de 
chagrin, sur la couverture duquel était incrusté» une petite 
miniature. 

— Eh bien, je vous protégerai moi, dit-il doucement; j'ai 
contribué à la fondation de l'hospice pour ma petite part , 
cl, d'après l'acte de fondaiion , j'ai le droit d'y faire recevoir 
un pensionnaire ; je n'eu ai point encore usé , je le récla- 
merai à votre profit. 

— Le bourgeois parle-l-il sérieusement ? demanda Loriot 
étonné. 

— Si sérieusement qu'il vous suffira de porter au direc- 
lew, quicstde mes amis, le billet que je vais écrire. 

— Et je serai reçu à l'hospice ? 

— Où vous resterez jusqu'à la fin. de vos jours, pourvu 
que vous vous soumettiez i l'ordre de la maison. 

— L'ordre de la maison ! répéta le vieillard , n'est-ce pas 
de faire trois repas , de coucher dans des draps blancs et de 
se chauffer les jambes au soleil? Par ma foi, je n'ai rien à y 
redire ! mais je ne puis croire encore à tant de bonheur. 
Qu'ai-je fait, monsieur, pour que vous m'accordiez une pa- 
reille laveur? 



— N'êtes-vous point pauvre et délaissé 7 reprit M. Raymond 
en souriant; je veux vous prouver que la vie n'est point 
toujours nue mauvaise plaisanterie, et qu'il ne faut point 
s'aigrir contre elle et contre les hommes. 

En parlant ainsi il détacha la feuille sur laquelle il venait 
d'écrire au crayon, cl la remit au vieux mendiant avec 
quelques recoin mandations. 

Loriot écoula lout en silence , comme s'il eût voulu 
s'assurer qu'il n'était point le jouet d'un rêve; enfin il re- 
garda le voyageur en face, el secouant la tète : 

— On a raison de dire que les plus vieux apprennent 
toujours quelque chose, reprit-il enlin ; j'étais arrivé jusqu'f» 
soixante-cinq ans sans savoir ce qu'on appelait bonté dans le 
monde ; maintenant ça ne sera plus pour moi un mot , ça 
sera une chose ! Votre nom , monsieur ? afin que je con- 
naisse au moins celui qu'il faudra remercier eu moi-même. 

M. Raymond se nomma et mit à profit l'espèce d'ailcn- 
drissemeiU du vieillard pour l'encourager à des habitudes 
plus régulières. 

Pendant leur entretien la nuit était venue; on ne tarda 
pas à apercevoir au loin , sur la roule , deux lumières qui 
semblaient accourir et à entendre les clochettes des chevaux: 
c'était la diligence de Lyon qui arrivait ! Le voyageur se leva 
vivement, prit congé du vieillard, et se dérobant à ses re- 
merclmenls rejoignit la voiture qui venait de s'arrêter pour 
le rclai. Les chevaux furent changés en quelques secondes, 
el le gigantesque équipage repartit à grand bruit de foHPci et 
de grelots. 

Tous les compartiments de la diligence s'étant trouvés 
occupés , M. Raymond avait dû monter sur la banfpn'tte où 
il trouva un seul compagnon de route, drapé jusqu'aux 
yeux dans un large manteau; il s'effoiça d'abord d'échanger 
avec lui quelques-unes des remarques banales qui servent à 
lier les passagères connaissances de voyage; mais l'inconnu 
répondit à peine et resta caché dans son enveloppe. Con- 
vaincu après plusieurs essais qu'il n'en pourrait rien tirer , 
notre voyageur s'arrangea pour se tenir compagnie à lui- 
même. 11 repassa d'abord, dans sa pensée, la liste des affaires 
qui l'appelaient à Lyon , ht au clair de liiue la revue de son 
portefeuille, et après s'être assuré qu'il renfermait bien toutes 
les pièces dont il avait besoin, il se mil à rêver à ce (|ii'il fe- 
rait de ces cent cinquanle mille fiancs qui allaient transformer 
si heureusement sa vie. 

Tranquille désormais sur le sort de sa famille , il pourrait 
obéir à ses généreux instincts, consacrer tonte son intelli- 
gence et lout son temps aux malheureux qui n'avaient pu 
avoir jusqu'alors que ses loisirs, employer enlin son existence 
entière à la douce tâche de conseiller el de bienfaiteur ! 

Bercé par celle espérance , il laissa .son esprit s'égarer de 
rêverie en rêverie jusqu'à ce que le sommeil le gagnai. 

Les premières clartés du jour le réveillèrent. 11 regarda 
autour de lui, cl, à son grand élonnement, il se trouva seul. 
Son silencieux compagnon s'était fait descendre sans doule à 
un des relais franchis pendant la nuit. 

Lyon apparaissait déjà dans les brumes du matin, et peu 
après on s'arrêtait à l'holel des .Messageries, où M. liaymond 
se fit servir à déjeuner en attendant l'heure du rendez-vous. 

Cette heure arrivée, il trouva chez le notaire .M. Jouvcucel 
qui l'avait précédé. Après la présentation et les politesses 
cPusage, celui-ci le pria de produire son titre. 

— Voici, dit .M. Uayinoud, en cherchant dans sa poche. 

— Il est de la main de Troussard lui-même , fit observer 
Jouvencel au notaire , et je l'ai vérifié hier. Tout est eu 
règle... 

M. Raymond l'interrompit par une exclamation. 

— Qu'y a t-il? demandèrent en même temps l'avocat et 
le notaire. 

— .Mon Dieu ! aurais-je perdu mon portefeuille 1 balbutia 
le voyageur qui élail devenu pâle. 



148 



MAGASIN IMTTUUKSQIIIÎ. 



— Perdu ! ou philol iion... on me l'a volé, rcprii-il, en se 
frappant le front. 

— Que dites-vous? 

— Oui, oui, j'en suis sur niaintcnaul... je l'ai ouvert 
devant ce compagnon de route qui se cachait avec tant de 
soin... il a aperçu le billot de bamiuc qu'il renfermaitct aura ' 
profilé de mon sommeil... 

— Mais qu'est devenu cet homme ? 



— Parti... en chemin... t:\ns que je l'aie vu... je ne sais 
uù... ah! je suis dépouillé, ruiné, perdu! 

La fin à la prochaine licraison. 



L.\ BANNIEUE DE JEANNE DARC. 
Il ne s'agit point ici de la bannière que Jeanne Darc 
portail dans les combats , et qui d'après son interrogatoire 













Ijanilicrc processionnelle de Jeanne Darc, — 



était de toile blanche ou houcassics semée de (leurs de lis , 
avec une sphère, deux angi's, et ces mots écrits au-dessous : 
Jésus, M.vria. La bannière dont nous donnons le dessin 
était celle que Ton portait au seizième siècle dans les pro- 
cessions qui se faisaient tous les ans pour célébrer la déli- 
vrance de la ville d'Orléans. M. Verynaud-Komagnesi, qui a 
publié sur ce sujet un travail curieux auquel nous em- 
pruntons nos détails , fait observer que les nimbes qui 
environnent les tètes des saints au lieu d'auréoles i rayons , 
la forme dc« lettres des versets en caractères romains mi- 



nuscules , li's cartouches , la manière de marquer les abré- 
viations, prouvent que cet étendard a été peint sous 
Louis XII ou sous François 1". 11 ne peut être de beaucoup 
antérieur au commencement de ce dernier règne , puisque 
les grandes écoles bâties par Louis XII en 1/|98, se trouvent 
indiquées dans la vue d'Orléans peinte sur une de ses faces, 
ni postérieur aux trente premières années du siècle, puisqu'on 
y voit la porte Saint-Laurent telle qu'elle subsista jusqu'en 
1529. L'annaliste Hébert rapporte d'ailleurs que Louis XII et 
François I" firent présent 5 la ville d'Orléans de plusieurs 



MAGASIN PITTORESQUE. 



1-49 



bannii'rcs, parmi lesquelles se trouve celle doul nous nous 
occupons. Elle servit dans les pi-ucessious jusqu'au temps 
des troubles religieux , oti la chronique locale cesse d'en 
parler. Enfin ca 1715, se trouvant lacc'réc par la vétusté ou 
par les protestants, elle fut remplacée et reléguée dans les 
greniers de l'IIôtel-dc-Ville. Ce fut là que M. Desfriclies la 
trouva en 1789. Cachée pendant la icvolutioii , puis re- 
vendue avec de vieilles toiles , elle tomba enfin entre les 



mains de son propriétaire actuel , .M. Vcrgnaud-Roniagnesi. 

Celle bannière est peinte des deux côtés, elle porte encore 
ses franges de soie couleur d'or et la trace des clous qui la 
fixaient à un bàtou transversal. 

Sur une des faces , la ville d'Orléans est peinte en 
camaïeu et vue du faubourg du Portereau; elle y est 
figurée avec détail telle qu'elle existait au seizième siècle , 
depuis la porte Saint-Lauioni ou Barcntin actuelle jusqu'à 




à Oi léanâ , au sei/ième siècle. 



la porte de Bourgogne. Sur le devant sont agenouillés six 
dchevins de la ville, deux docteurs de l'uuivcisilé, un prêtre 
en surplis et des religieux de différents ordres. 

Au-dessus deux auges tendent vers la ville des couronnes 
d'olivier. Plusieurs des versets que l'on chantait dans la 
procession du 8 mai , en commémoration de la délivrance 
d'Orléans par Jeanne Darc , sont cités dans des cartouches 
placés à droite et ù gauche ; ces versets sont: « Humiliasli 
» superbos in brachio virtutis iuœ, inimicos meos disper- 
» sisti (Ton bras a liumilio les superbes, tu as dispersé mes 



M ennemis) ; A Domino factum est islud; est et mirabile in 
i> oculis nostris (C'est Dieu qui a fait ce miracle, nos yeux 
n ont été émerveillés) ; Super ii am inimicorum meorum 
» extendisti manum liiam et salvum me fecil dexlera tua 
ti (Tu as étendu la main sur la colère de mes ennemis et ta 
» droite m'a sauvé) ; Liberator meus es. Domine, a genlibus 
1) iracundis insurgeniibus in me (Tu es mon libérateur, d 
Il Seigneur, tu m'as sauvé des nations irritées qui se soule- 
II valent contre moi), a 
L'autre face de la bannière représente six persounngcs 



150 



MAGASIN I»1TTUIU:S(JUE. 



lie grandeur |>i'csi|iic r.aliiu'lle. Au a-nlrc esi la Vierge qui a 

sur SCS Ki'iioux l'ciifaiit Jésus. Celni-ci lit'Qt d'une niuin un 
r-iiljan UoUaiit sur lequel se irouvc le verset Ecaginubu 
ijladiUiii inciiin ri intiificiet eos vianus mea (Je dégaî- 
riei.ii !uun ^lai»e. el mon bras les luer.i); deraiitic main il 
lient un anneau (l'alliance qu'il passe au doi^'l de Cliailes Ml. 
Ln prclal, saini Diriis ^ans doute , est |(lac:é derrlire le loi 
qu'il siinijle |)ieiiilie scius sa prolei:lion ; de l'aulre côté est 
saint Ait;uan, painm de la ville <l'Oiléaiis, el enlin, à genoux 
'.is-ii-vis du loi, Jeanne d'Aïc eu coslnmc de gueire. 

La banniire entière a deux uiMits de hauteur sur un 
•né.tre cinquante centimètres de largeur. Les peintures sont 
soignées et remarquables d'expression , niais altérées dans 
plusieurs parties. 



j lni-!iiénie les inagistrals par lesquels la république doil Olre 
gouvernée. Mais si peu à peu ce peuple se dépravaut vend 

[ ses suffrages et conlic le gouvernement à des iKiniines ré- 
piéliensibles et criminels, le pouvoir de conférer les inagis- 
iratmes doit être justement retiré à ce peuple, et il rentre 
sous remjjire d'un petit nombre de bons, u 



TÉMOIGNAGI- \)K SAINT TIIOMA.'- 

SLH I.A l'KItrKCTimi.lTK. 

On attribue généralement à Pascal les premiers principes 
de la doctrine de la perfectibilité, qui, plus ou moins direc- 
Icnienl , joue désormais un si grand rôle dans les choses hu- 
maines. Il compare la suite des générations à un seul homme 
qui vivrait toujours, et qui, ne cessant de penser, s'élèverait 
MUS le savDJr j)ar un progrès continuel, (ietlc [jensée si juste 
el si prufoMile a déjà été citée dans ce recueil. Mais les ra- 
cines de la perfectibilité sont si faciles à découvrir tant par 
la réflexion que par les faits mêmes dont l'histoire est rem- 
plie , qu'il y aurait lieu de s'étonner que le moyen âge, qui 
a tellement scruté toutes les idées, n'en eût rien entrevu. 
Aussi croyons-nous qu'on lira avec intérêt sur ce sujet nu 
passage tiré de la Somme de saint Thomas, et demeuré in- 
connu , à ce qu'il semble, aux divers auteurs qui se sont 
occuiiés dans ces diruiers temps des origines de celle graiule 
doctrine. Il apparlienl à la question 97 de la seconde division 
de la première partie , question intitulée : Du changement 
des lois. Apiès avoir exposé les objections peu valables de 
ceux qid piélendent que les lois bumaines doivent dehieurcr 
inaitr-r.ibies, il prend ce passage de saint Augustin : « La loi 
temporelle, quoique juste, peut être juslcment changée .selon 
les temps: » et, sur celte autorité, il établit le développe- 
ment suivant qui, dans son double point de vue, contient , 
eu efTet, tous les principes de la doctrine de la perfectibilité. 
«Je léjioiids, dit l'illustre théologien, qu'il faul dire que 
la loi humaine est une conceplion de la raison pai- laquelle 
sonl diriges les actes humains ; et d'aïuès cela, il pput y avoir 
deux causes pour que la loi humaine soit justement changée ; 
l'une vient de la part de la laisoii , l'aiUre de la part des hom- 
mes dont les actes .sont réglés par la loi. 

» Ue la part de la raison . atlendu qu'il parait naturel à la 
raison humaine de pajvenii' graduellemrnt de l'impaifait an 
parfait. C'est ainsi ipie nous voyons d.ms les sciences spécu- 
latives , que cenx ipii ont philosophé les premiers ont ensei- 
gné diverses choses imparfaites, qui ensuite ont été enseignées 
plus parfailemenl par leurs successeurs. Il en est de même 
dans les choses pratiques ; car les premiers qui se sont appli- 
qués à trouver quelque chose d'utile à la communauté des 
hommes, ne pouvant pas tout observer d'eux-mêmes, ont 
iustitui' diverses choses imparfailes, en défaut sur une mul- 
titude (le points , el leurs successeurs les ont cliangi'es et en 
ont iusUtué d'autres qui peinent s'écarter à de moindres 
égards d(! l'ulilili': lojnmune. 

» Ile la pail des liommcs dont les actes sont réglés par la 
loi , la loi peut être changée avec droit eu raison du change- 
ment des conditions humaine» au.xquelles , à cause de cette 
variation des choses diverses, elles deviennent convenables. 
C'est ce dont saint Augusiin pose un exemple au premier livre 
du Libre arbitre. Si un peuple est grave et discipliné, gardien 
diligent de l'iitililé comniuue, nue loi peut être jnslenient 
porléc, iwr hupielle il soit permis j uii Ici peujile de créer 



: LK l'ICTMOLK KT I.K NAPIITr. 

Le pétrole est lui des i)iO(liiils les plus singuliers du régne 
minéral. Comme l'iiuliqiie l'étymologie de son nom, c'est 
une huile qui sort de la pierre. Elle est rouge-brun, légère- 
ment visqueuse, et tellement combustible qu'un cor|)s enr- 
Hammé (pi'on en a))[iroche l'allume avant même de U 
toucher. 

Il en existe une variélé encore plus remarquable (ju'on 
nomme le naphte. Celle-ci, encore plus Uuide, puisqu'on l<i 
prendrait pour de l'eau, est parfaitement transparente et 
iiHolure. Klle est cependant plus légère el surnage par con- 
séquent à la surface de l'eau. L'es.sence de térébenthine en 
donne irès-bien l'idée, el si bien que dans le commerce ou 
commcl souvent la fraude d'introduire dans le naphte une 
certaine quantité de cette essence. 

Le pétrole est plus commun que le naphte. 11 y a des 
couirées oi'i il est employé pour l'éclairage. Le plus souvent 
il joue dans l'indusuie le rôle de goudron, c'est-à-dire qu'il 
est appliqué à enduire les bois et les cibles qui doivent être 
exposés il l'humidité. Quelquefois il sert à graisser les tou- 
rillons et les engrenages des machines; maLs généralement, 
pour le rendre plus propre à cet usage, on le mêle avec un 
peu de graisse. Tel est en France le pétrole que l'on tire de 
Cabian, dans le département de l'Iléraidt, et qui porte le nom 
de cette localité. Lnlin l'on a prétendu que c'était avec du 
pétrole qu'avaient été cimentées les fameuses murailles de 
briques de Babylone : ce qui n'est [leul-être pas bien dé- 
montré, bien que très-possible, puisque le pétrole est abiui- 
dant aux alentours. 

Le naphte à cause de sa rareté a encore moins d'usages ; 
on s'en servait autrefois en lairope pour la préparalion de 
certains vermifuges, mais il n'a plus guère cours aujourd'hui 
que dans la pharmacie des Asiali(pies. Les chimistes en lirejit 
certains services dans les laboratoires à cause de la pro- 
priété qu'il [lossède de préserver les corps de toute o\\géna- 
lion, alteniln qu'il n'est qu'un composé de carbone et 
d'hydrogène. Dans les localités (u'i il en existe de source on 
l'utilise pour l'éclairage, comme le pétrole; et c'est ce ipii a 
lieu notamnienl à l'arme au moyen d'une source assez abon- 
dante découverte eu iGOO au village d'Amieno. On assure 
que le naphte entre dans la composition du célèbre vernis de 
la Chine connu sous le nom de laque, mais de quelle ma- 
nière, c'est ce qu'on ignore. Suivanll'KnejcIopédie japonaise, 
U'. pétrole sert à la fabrication de ces encres solides connues 
sous le nom d'encre de Chine : peut-être le naphle aurait-il 
un rôle colorant analogue dans la confeelion de la laque. 
Les sources de pétrole les plus abondantes que l'on con- 
naisse sont situées dans l'empire Birman, près de l'Iraouaddi. 
Selon le rapport de Symes dans son ambassade ii Ava, il 
existe dans une seule localité cini| cent vingt puits qui four- 
nissent annuellement 600 UOO ninids de pétrole. Les princi- 
jiales sources de iiaphtc se trouvent près de Bakou sur la 
nier Caspienne. On retire d'une seule de ces sources jirès de 
L'ôO kilogrammes de naphte par jour, et le khan de Bakou 
relire anu'uellemeut du produit total des sources environ 
180 000 francs. 

Il est probable que ces deux substances qui, cliimique- 
menl parlant, ne sont que des bitumes Hquides, proviennent 
de la distillation souterraine par des feux volcaniques d'an- 
ciens produits de la végétation enfouie par araas pui^sanls. 
Le phénomène serait le même que celui qui, dans la distilla- 
tion du bois, nous produit le goudron. 



.. 



MAGASIN F'ITTonKSnUK. 



151 



MKMOIIiES I>K GlIiBOM. 

C.iblinn, aiitciir di' la (■('IM)re HUtrtire de la décadence 
et de 1(1 chiite de l'empire rntiinin , a ^cvH sur sa vie pt sur 
■SCS l'crits des MiMiiniics lif": -pstiini^s. On les a traduits 
l'ii l':m V. 

n 11 nous paraît, dit le traducteur, qu'il y a peu d'écrits 
plus faits que celui-ci pour Otre mis entre les niaius des 
jeuues gens qui s'adonnent 5 la culture des lettres. Il est 
propre à diriger ceux qui se pr(?parent à écrire, el à y faire 
renoncer peut-être ceux qui écrivent sans s'y être préparés. 
Non-seulement ces Mémoires enseignent comment Ion écrit 
et l'on compose, mais on y apprend comment on doit étu- 
dier, et même comment on doit lire, r.ibboii dit quelque part 
avec cllusion qu'il ne cliangernit pas son goût pour la lecture 
contre tous les trésors de l'Inde. Tous ses soins ont eu la sa- 
lisfaclion de ce goilt potn- objet; il n'a jamais été véritable- 
ment occupé d'autre cliose. Sa bibliolbftque, ses livres, voil;^ 
sa grande alTaire. Cependant ce n'est pas un égoïste , c'est un 
biimme sage qui applique la raison et les attributs de juge- 
ment et (te prévoyance qui le distinguent, à affermir le ter- 
rain <le la vie, et à le disposer de mani(''re à y asseoir solide- 
ment l'édilicp qu'il se propose d'y élever pour son usage. Sa 
vie est celle d'im bomme qui l'a réfléchie, qui l'a ordonnée, 
qui en a lait une affaire; en «n mol, qui a vécu en y son- 
geant, et non pas sans y songer, comme il est le plus com- 
mun. 11 a dirigé vers un seul but toutes ses combinaisons , 
soit économiques, domestiques ou locales. Pour toute profes- 
sion , cet accord doit être recommandé ; et le même fruit y 
est atlacbé. L'art de vivre se compose en très-grande partie 
(le l'observation de ces r^gles. Nous ne combinons pas assez 
notre vie ; nous la laissons tout au hasard. Le Caraïbe , a -t-on 
(lit, vend son lit le matin, ne |irévoyant pas qu'il en aura 
besoin le soir. Mais à combien de Fran(;ais arrive-t-il de son- 
ger même à faire le lit de la vie? » 

Ces réflexions du Iraducteurdonnent une juste idée de l'uti- 
lité que l'on peutretirerde la lecture des Mémoires de Gibbon, 
et nous ne pouvions mieux faire que de les citer pour appeler 
l'attention .sur les extraits que l'on va lire. 

,Ie suis né, dit Gibbon, à Putney, dans le comté de Surry, le 
27 avril de l'an 1737, et je suis le premier enfant du mariage 
d'Edouard Gibbon, écuyer, et de Judith Porten.Mon lot pouvait 
être de naître esclave, .sauvage, paysan ; et je ne puis réfléchir 
sans une émotion de plaisir à la bonté de la nature qui a placé 
ma naissance dans un pays libre et civilisé , dans un siècle de 
.-.cience et de pliilosophie, dans une famille d'un rang hono- 
rable et décemment partagée des biens de la fortune. 

.l'ai été suivi de cinq frères et d'une sœur, qui tous ont été 
moissonnés dans leur enfance. J'ai regretté profondément et 
sincèrement ma sœur, dont l'existence fut asssez prolongée 
pour que je me rappelle de l'avoir vue aimable enfant. Ma 
constitution était si faible , ma vie si précaire, (ju'au baptême 
de chacun de mes frères, la prudence de mon père fit répéter 
mon nom d'Edouard pour qu'en cas de mort de son lils aîné 
ce nom patronymique se perpétuât toujours dans la famille, 
l/'altention la plus tendre suflit à peine pour conserver et 
élever un être si frêle ; et les soins de ma mère n'avaient laissé 
que de souffrir quelque interruption par la naissance succes- 
sive des six autres enfants , et par la dissipation du monde 
dans lequel le goût de mon père et son autorité sur elle l'obli- 
geaient (le se répandre. Mais les soins maternels étaient sup- 
l)lcés par matante miss Catherine l'orten, au nom de laquelle 
je sens une larme de reconnaissance tomber sur ma joue. 
Ma faiblesse excitait sa pitié ; son attachement se lortiliait 
par ses peines et par leur succès ; et s'il y a des personnes, 
comme j'ai la confiance de présumer qu'il yen a , qui se ré- 
jouissent de ce que je vis, qu'elles .s'en tiennent pour rede- 
vables à cette chère et excellente femme. Elle a employé bien 
des jours pénibles et solitaires aux patientes tentatives de 
toutes lés manières de nie lortilier et de )n'amuser ; (^lle a 



passé bien des nuits d'insomnie, assise au liord de mon lit, 
dans la craintive attente que chaque heure bit ma dernière. 

.aussitôt que l'usage de la parole eut disposé à l'instruction 
ma raison enfantine, on m'en^^eigna la lecture, l'écriture et 
l'arithmétique. J'étais distingué pour la pr(miptitude avec 
laquelle je multipliais et je divisais, de tête seulement, des 
somines de plusieurs chiffres. Après ces éludes préliminaires 
faites i'i la maison ou à l'école de Putney, je fus remis, 5 l'âge 
desept ans.auxmainsdeM. John Kirkby, qui remplit environ 
dix-huit m(jis l'office de mon précepteur particulier. Il était 
père de famille et pauvre. Son savoir et sa vertu l'avaient fait 
accueillir par mon père. Malhemeusemenl un jour, en lisant 
les prières dans l'église de la paroisse, il oublia le nom du 
roi George. Mon père , sujet loyal , le renvoya avec quelque 
regret ; et je n'ai jamais réussi à savoir comment le pauvre 
homme avait fini ses jours. Ce n'était pas assurément im 
précepteur ordinaire. Ma tiop grande jeunesse et son prompt 
départ m'empêchèrent de recueillir tout l'avantage de ses 
leçons; mais elles étendirent mes notions d'arithmétique, 
et me laissèrent une connaissance nette des rudiments anglais 
et latins. 

Dans ma neuvième année, je fus envoyé à Kingston , siu' 
la Tamise, dans une école d'environ soixante-dix jeunes gar- 
(;ons, tenue par le docteur Wooddeson. Il n'y a pas, dans le 
cours de la vie , un changement plus remarquable que le 
passage que fait un enfant, de l'abondance et de la liberté 
d'une maison opulente, à la diète frugale et à l'étroite su- 
bordination d'une école; de la tendresse des parents, de la 
soumission des domestiques à la rude familiarité de ses ca- 
marades, souvent à la tyrannie des plus avancés en âge, et 
à la volonté absolue du maître. De telles épreuves peuvent 
fortifier l'esprit et le corps contre les atteintes du sort; mais ma 
réserve timide fut étonnée de la foule eldu tumulte de l'école. 
Le manque de force et d'activité ne me rendait pas propre 
aux exercices du corps auxquels se livrent les enfants dans 
leurs jeux, et je n'ai pas oublié combien de fois, en 17Û6 , 
j'ai été bafoué et étrillé pour les péchés de mes ancêtres torys. 
Grâce à la méthode d'instruction ordinaire alors , et au prix 
de quelques larmes et d'un peu de sang, j'arrivai h la con- 
naissance de la syntaxe latine ; bientôt après on me mit 
dans les mains un .sale exemplaire de Cornélius Nepos et de 
Phèdre, dont je fis péniblement la construction , et que je 
parvins à comprendre assez confusément. I/" choix de ces 
auteurs n'est pas sans jugement. Les Vies de Cornélius Nepos, 
l'ami ri'Atticus et de Cicéron , sont écrites du style de l'âge 
le plus pur ; sa simplicité est élégante , sa brièveté abon- 
dante. Il peint les hommes el les mreurs; et avec de tels 
éclaircissements , que tout professeur n'est |ws , à la vérité , 
propre à donner, ce biographe cla.ssique peut initier un jeune 
écolier à l'histoire de la Grèce et de Home. L'usage des fables 
et des apologues a eu l'approbation de tous les âges depuis 
l'Inde ancienne jusqu'à l'Europe moderne. Ils offrent sous 
des images familières les vérités de la morale et des exem- 
ples de prudence; et l'entendement le moins avancé (pour 
prendre en considération les scrupules de r>ousseau) ne sup- 
posera ni que les bêtes parlent, ni ne doutera guère que les 
hommes puissent mentir. La fable représente le véritable 
caractère des animaux ; et un habile maître peut tirer de Pline 
et de Buffon plusieurs agréables leçons d'histoire naturelle ; 
science bien adaptée au goi1t et à la capacité des enfants. La 
latinité de l'hèdre n'est pas exempte de quelque aUiage rie 
l'âge d'argent; mais sa manière est coneise, polie et senten- 
cieuse. I;'esclavc tlirace respire avec discrétion le souffle de 
la liberté, et il a, avec un sens profond, un style clair. Mais ses 
fables, après un long oubli , fmcnt publiées pour la première 
fois par Pierre Pithou, d'après un manuscrit altéré. Les tra- 
vaux de cinquante édilems déposent contre les défauts de la 
copie et en faveur de l'original ; et plus d'un écolier a été fustigé 
pour avoir mal saisi un passage (jue Renlley ne pouvait rétq-> 
blir, ni Biirmann érlaircir, 



152 



MAGASIN IMTTOKKSQUE. 



Mes études fiiieiil trop fiéqucminciU intcrionipiies par la 
maladie, cl après doux années de résidence réelle ou suppo- 
sée i l'école de Kingston , je fus dénnitivemcnl rappelé à la 
suite de la mort de ma mtre, occasionnée, dans sa trcnle- 
hultlème année , par la naissance de mon dernier frère. Je 
n'oublierai jamais la scène de ma prcinièrc entrevue avec 
mon père, quelques semaines après ce fatal événement : le 
silence imposant, la chambre tendnc de noir, les torches en 
plein jour, ses sanglots et ses larmes, ses louanges de ma 
mère, " une sainte dans les cieux; n comme il m'adjura so- 
lennellement de chérir sa mémoire et d'imiter ses vertus, et 
la ferveur avec I iqiielle il m'embrassa et me béait comme 
le seul gage qui survécût de leur miion. I/orage de la pas- 
sion sechangea insensiblement en une mélancolie plus calme; 
mais ses plans de boidieur furent détruits pour jamais. Il 
renonça au tumulte de ron<lres, à la maison trop fréquentée 
de Putuey, et s'ensevelit dans la solitude rurale ou plutôt 
rustiqucdc Buriton , d'où , pendant plusieurs années, il sortit 
rarement. 

C'est à Pulney, dans la maison de mon grand-père mater- 
nel , que je passai la plus grande pallie de mon temps pen- 
dant la vacance des écoles, pendant le séjour de ma famille 
à Londres, cl enfin après la mort de ma mère. Durant l'an- 
née 17/18, qui suivit cet événement , je jouis de la société de 




Portrail-silhouclte de Gibbon. — D'oprè? l'estampe |il;irc'o cr. Ii'lc 
de ses Mémoires. 

matante miss Catherine Porton, la véritable mère de mon 
esprit autant que de ma force physique. .Son bon sens naturel 
était fortifié par la lecture des meilleurs livres anglais, .'^a 
tendresse indulgente, sa franchise et ma curiosi>é naturelle 
rapprochèrent bientôt les dislances entre nous. Comme des 
amis du même âge, nous conversions sur toutes sortes de 
sujets familiers ou abstraits; son plaisir ri sa récompense 



étaient d'observer l'essor de mes jeunes années. C'est à ses 
aimables leçons que je rapporte mou amour précoce de la lec- 
ture, que je n'échangerais pas pour les trésors de l'Inde. Avant 
ma sortie de l'école de Kingston, j'étais familiarisé avec l'Ho- 
mère de l'ope et les Contes arabes ; deux ouvrages qui plai- 
ront toujours par la peinture animée des mauirs des liom- 
mes , et les prodiges dont ils sont pleins. Je n'étais pas 
capable alors de discerner que la traduction de l'ope est un 
portrait enrichi de tous les mérites, excepté de celui de la 
ressemblance à l'original. Les vers de Pope accoutumaient 
mou oreille à l'hariuonie poétique. La mort d'Hector et le 
naufrage d'Ulysse me lircnt coniiaitre des émotions nouvelles 
de terreur et de pitié ; et je me disputais .sérieusement avec 
ma tante sur les vices et les vertus des héros de la guerre 
de Troie. U'IIomèrc à Virgile, la transition était facile ; mais 
je ne sais comment le pieux Knée ne s'empara pas avec au- 
tant de force de mon iinaginalion ; et je lus avec beaucoup 
plus d'intérêt les métamorphoses d'Ovide, surtout la chute 
di' l'harton et les discours d'Ajax et d'Ulysse. Dans la biblio- 
thèque de mon grand-père, je feuilletai plusieurs auteurs 
anglais, jioëtes et voyageurs. Je dois noter cette auni'e, la 
douzième de mon âge, comme la plus favorable à la crois- 
sance de ma stature intellectuelle. 

(Le grand-père maternel de Gibbon, qui était commerçant, 
ayant perdu sa fortune, miss Catherine Porten, sa lille, fut ré- 
duite à ouvrir un i)ensionnat de garçons pour l'école de West- 
minster, (iibbou devint son premier élève, mais pourquel(|ues 
années seulement. La faiblesse de sa santé ne permettait pas 
de le souiiietlre à la disci])liiie comuiuiie. On l'envoya suc- 
cessivement aux eaux de lîalli et en d'autres endroits où il 
piil (|uelques leçons de professeurs particuliers. Il .s'instrui- 
sait lui-même beaucoup sans y prétendre, en donnant chaque 
jour un grand nombre d'heures à la lecture). 

Toutes les fois, dit-il, que j'étais passablement quitte de 
douleur ou de danger, la lecture, une lecture libre et décou- 
sue, faisait l'emploi et le soulagement de mes heures soli- 
taires. Par degrés, mon avidité en se calmant s'attacha de 
préférence à l'Iiisloire, et je dois rapporter mou goût domi- 
nant à la lecture assidue de l'Histoire universelle , dont les 
volumes parurent successivement. Cet ouvrage inégal , et un 
traité d'Hearne, le tUiide historique , me dirigèrent et me 
tournèrent vers les historiens grecs et latins , vers ceux du 
moins qui étaient accessibles à un Anglais qui ne pouvait lire 
que dans sa langue. Tous ceux que je rencontrai , je les dé- 
vorai avidement, depuis rilérodolc estropié de Lilllebury 
et l'estimable Xénoplioii de Spelman , jusqu'aux pompeux 
in-folio du traité de Gordon, et un Proiope mutilé du com- 
mencement du dernier siècle. IJes historiens anciens aux 
historiens mi}deriies, je ne lis qu'un saut : je lus avec 
ardeur llapiii , Mézerai, l)a\ila, Machiavel, l'eré Paul, 
liower ; et j'avalai du même appétit les descriptions de 
l'Inde , de la Chine , du Mexique et du Pérou... Je n'avais 
pas quinze ans, que j'avais épuisé tout ce qu'on peut aj)- 
prcndrc en anglais, touchant les Arabes, les Perses, les Tar- 
lares et les Turcs. De telles lectures vagues et sans choix ne 
pouvaient pas m'enseigner à penser, à écrire, à me con- 
duire ; et le seul principe qui jeta i\n trait de lumière dans 
ce chaos indigeste, fut une attention raisonnée et soutenue 
à l'ordre des temps et des lieux. Après tous ces travaux mal 
réglés, j'arrivai à l'université d'OxIord avec un fonds d'éru- 
dition capable d'embarrasser un docteur, el avec une igno- 
rance de beaucoup de notions élémenlaires qui ciIi fait rou- 
gir un petit écolier. 

l.d suile II une nuire lirrainon. 



Bi'RKAtjx d'abon.nemi;.\t et de veme, 
rue Jacob, oO, près de la rue des Petits-Augusllns. 

Im[inmerie de I.. Mvbtiiht, rup J.irob, 3o. 



20 



MAGASIN PITTORESQUE. 



155 



VISITE DANS LES PUlSOiNS , 
AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. 




Intérieur d'une prison au di\-5t'iiticme siècle. — D'après Aiiraliam TiOsse. 



Autrefois il élail aussi oi'dinaiie qu'il est rare aujourd'liui de 
visiter les prisons et de porter aux malheureux captifs des 
consolations et des secours. La charité avait ses entrées dans 
tous les cachots, excepté pourtant dans ceux où l'on gardait 
les prisonniers d'État. Souvent même les gens haut placés , 
les plus nobles personnages dérobaient une heure à leurs 
plaisirs ou à leurs affaires pour venir visiter ces tristes 
séjours. Ils y étaient attirés les uns par la pensée de quelque 
bonne œuvre , les autres seulement par la curiosité de voir 
les lieux horribles dont on faisait , au dehors , tant d'atfreux 
récits. 

Dans un commentaire de l'ordonnance de 1560, par un cé- 
lèbre jurisconsulte, on lit cette sombre description : u Au lieu 
de prisons humaines , on fait des cachots , des lasnièrcs , 
fosses et spelunques, plus horribles, obscures et hideuses 
que celles des plus venimeuses et farouches bestes brutes, 
où on les fait roidir de froid, enrager de maie faim , hannir 
de soif et pourrir de vermine et de povrelé, tellement 
que si par pitié quelqu'un va les voir, on les voit lever 
de la terre humoureuse et froide , comme les ours des tas- 
nitres, vermoulus, bazanés, emboufis, si chélifs, maigres 
et défaits, qu'ils n'ont que le bec et les ongles. » — Une 
pareille peinture semble trop horrible pour être vraie ; on est 
disposé à accuser d'exagération celui qui l'a faite , et l'on 
ne peut croire que la loi chrétienne ait jamais souffert de si 
épouvantables barbaries. Cependant ces horreurs dont les 
légistes se plaignent sous le ri-gne de Charles IX, nous les re- 
trouverons cent ans après dans les cachots de Vincennes et de 
la Bastille, sous le règne du grand roi, et malgré tous les pro- 
grès que la civilisation avait pu faire depuis un siècle. Ici, il y 
a vingt mémoires accusateurs au lieu d'un ; les prisonniers 
n'ont pas craint de dévoiler le mystère alTrenx des prisons, 
Tome XVI. — Mai 184S. 



ils ont laissé des livres pleins de leurs pi'opres douleurs et 
des crimes de leurs geôliers. 

Parmi ces diverses relations de captivité la plus curieuse 
sans doute et la plus riche de délails est celle du poète 
Cnnstanlin de nenneville, lequel resta onze ans 5 la Bastille, 
de 1702 à 1713. Son livre, intitulé De l'inquisilion fran- 
çoise, retrace, avec les souffrances de l'auteur, celles aussi de 
ses compagnons de prison ; avec l'affreuse misère de tous 
ces infortunés, la tyrannie, la cruauté, l'avarice abominable 
de leurs gardiens : c'est une histoire complète de la Bastille 
durant ce laps de quelques années, et nulle part ne se trouvent 
des documents plus précis sur le régi:ne des anciennes pri- 
sons. Nous eniprunlerons seulement les principaux traits à 
ce douloureux tableau. 

Les prisonniers de distinction, illustres par leurnaissance 
ou par leur rang, avaient seuls droit à une chambre parti- 
culière, dans la prison; les autres captifs étaient enfermés 
plusieurs ensemble, au hasard et péle-méle, le sage avec le 
fuu, l'honnéto hoinme avec le vicieux, le philosophe avec le 
voleur de grand chemin. De quelque consolation que soit 
pour un inalboureux la présence d'un compagnon d'infortune, 
mieux vaudrait mille fois l'isolement que la société perpé- 
tuelle d'êtres immondes ou insensés , et ce n'était pas une 
des moindres barbaries des geôliers que d'inlllger à un 
captif la compagnie de tel ou tel autre prisonnier, dont la 
violence, la sottise ou la grossièreté devaient bientôt mettre 
à bout la plus grande constance. C'est ainsi que de Renneville 
fut enfermé avec trois fous furieux, que les geôliers s'amu- 
saient encore à aiguillonner. Les fous forçaient leur malheu- 
reux compagnon de s'associer à toules leiu's extravagances, 
le mullraiiaient horriblement , menaçaient même de ruiner 
sa raisou par le spoclacle continuel de leur démence. Voici 



fr)i 



MAGASIN IMTTOHESQUÈ. 



les vers (|ii'il ^liiva sur Iîi porte de leur rhaiiihre r.ommiinc 
pour (li'pliirer l'exlri'iiiili' de s:i cnndilion : 

Priil-on poii«*ir pins loin la fiiriMir rt la lage.' 
N'esl-re pas sMr(>nssrr les plus rrucls lyraix, 
Qui clrlorraiflil les morts pour les joinilre an\ vivant*, 
(Jur (reiift'rnipr iri triiis Inus avc<' iiii «a-c !' 

Les Ions , cependant , élnicnl moins à craiiiilie que les 
espions. Souvent il arrivait dans une chambre nn nouveau 
prisonnier qui mettait tons ses soins à capter la confiance de 
ses cnriq)a','nons: hienlùl on s'ouvrait a lui, et dès le lende- 
main (es conlidenres êiiienl répétées au fîouvernem-. non 
sansr|ni'lqiies mensorijiesel quelques calomnies, dont l'espion 
cliarReail la vérité pour faire valoir sa propre délation. 

De la situation matérielle des prisonniers ei du régime 
auqiu'l ils étaient soif.ilis on peut juger par les calculs sui- 
vaiils. calculs que nons a laissés la statistique contemporaine. 
— Il y avait à la Itasiille des prisonniers de tout prix , jus- 
qu'à vingt-cinq francs par jour; en moyenne, c'était une 
pistole (pie le roi dcirmait pour cliaciiii des captifs. Or, le 
gonveriieur ne dépi'nsait pas plus de 'JO sous pour la nnnrri- 
inre de chaque prisonnier: soit 'JOO francs pour deux cents 
prisonniers, lesquels coiltaieiit réellement an In^or 10 francs 
par tête eu moyi'nne, cVst-à-dire 2 000 frain's par jour; 
rcslaienl donc I 800 francs de bénélice quotidien pour le 
gouverneur ; encore faudrait-il faire entier en ligne de 
compte les gains t'normes qu'il réalisait sur ceux des prison- 
niers (pii étaient an cachot; ceux-là, réduits an pain et à 
l'eau . ne coûtaient qu'un son par jour au gouverneur; 
aussi le lieutenant llernavlllc appelait-il ingénieusement les 
cachots ses deniers elnirs. I,e même olfii-ier avait imaginé 
tontes sortes de jeOnes et de carêmes à l'usage des pri- 
sonniers, et dont il tirait, pour son propre compte, de belles 
écnnomles. 

Il semble qu'un ollicier prenait le gonvernement d'une 
prison d'fitat pour y faire sa lortunc ; Vincennes et la Bastille 
pouvaient être inscrits sur la feuille des bénéfices... Livrés à 
tes mains avares, que devenaient les infortunés captifs? A 
quel déinimenl incroyable n"élaient-ils pas réduits? « Kn pins 
d'onze ans , dit de Itenneville, je n'ai eu qu'un senl justau- 
corps de revéclic ; j'ai eu pendant prés d'onze ans les mêmes 
bas; j'avais encore h mes pieds, peu avant que de sortir de 
lalîastille, les mêmes souliers que j'y apportai.» Pendant 
ces onze années, il ne put disposer que d'une pièce de six 
sous, libéralité extraordinaire d'un des geôliers. La plupart 
des prisonniers étaient couverts de haillons hideux, ou 
même complètement nus ; pour se garantir du froid, ils se 
drapaient avec les couvertures de leur lit ; mais un jour 
Dernaville fit enlever toutes les couvertures sous pri'texte 
t]n'(in prisonnier s'était servi des siennes pour s'évader. 

l'our contenir ces malbeureiix , auxquels l'excès de la 
misère aurait pu prêter une résolution désespérée, les geôliers 
avaient recours aux traitements les plus féroces; ils acca- 
blaient les prisonnier» de coups de nerfs de bœnf; il n'était 
(pieslion dans la prison que de bras et de jambes cassés, de 
prisonniers qtii devenaient fous ou qui mouraient dans les 
tortures. Cei'lain prisonnier, par exemple, ayant étranglé un 
de ses compagnons, lesta huit jours au cachot , tout nu, 
avec le cadavre de sa victime attaché sur ses genoux. 

Être mis an cachot, c'iHait le pins redoutable de tous les 
supplices. .Sous mie voùlc obscure, de l.iqiielle suintait une 
eau glaciale, le prisonnier gisait accabli; par le poids de ses 
fers, et aux prises avec la faim et le froid, il y avait l.\ une 
chaîne qui pouvait ceindre un homme par les reins dans nn 
cercle de fer et qui s'allachail à une autre chaîne fixée dans 
le pavé du cachot. Joignez à cela un allreux collier pesant 
seul cinquante livres; le prisonnier qu'on chargeait de ces 
fers, au bout île trois heures, av.iit la chair entamée. 



I \ l'ItftCKPTE DK l,\ IONTAIM:. 



NOUVFMT. 



l'in. — Vuv. p. I \Ci, 

V.n parlant ainsi, M. r.aymond .s'était laissé tomber sur un 
fanleuil ; la sueur perlait sons ses cheveux gris et ses lèvres 
tremblaient. Il joignit les mains avec une expression de dés- 
espoir et d'accablement si poignante que le notaire lui-même 
fui saisi. Il voulut le rassurer en lui faisant espérer que le 
portefeuille était senleinent égaré ; mais M. Uaymond secoua 
la tête. 11 se rappelait maintenant des circonstances auxquelles 
il n'avait point d'abord pris garde , et qui levaient ses 
diuites. Tout endormi il avait cru sentir une niain glisser 
sur sa poitrine, .Ses yeux s'étaient rouvert.'* et, dans son demi- 
sommeil, il lui avait semblé voir l'inconnu à ses côiés. Alors 
cetie perception confuse n'avait éveillé chez lui aucun 
soupçon , mais maintenant tout s'expliquait. Le vol une fois 
consommé , riioinmc au manteau avait craint d'être dé- 
couvert et s'ét.iil lait descendre à la première mai-on de 
poste. Or tout espoir de le rejoindre était maiiiteiiant à peu 
près perdu, et. dilt-on y parvenir, les papiers dont il n'avait 
pu profiter éiaicnl sans doute déjà détruits. Le retard seul 
sndisait d'ailleurs puisque dans quelques jours la prescription 
allait rendre toute réclamation impossible. 

Krappé à la fois de toutes ces r.iisons , M. r.ayinond avait 
compris , du premier coup , la grandeur du désastre et en 
était resté comme étourdi. On ne passe point ainsi impuné- 
ment de l'cxtrènie prospérité à l'extrême détresse. Car l'àme 
soull're, encore plus que le corps , de ces iirusqucs ciiange- 
ments d'almospbèie. 

Mailre Jonvencel tenta bien linéiques consolations vul- 
gaires , mais M. Haymoiid ne l'entendit même pas. Il se 
trouvait en proie à une de ces luttes intérieures dont nos 
seules forces peuvent décider l'issue, frappé snbilement 
dans toutes ses espérances , il s'efforçait de réagir contre le 
découragement, il se débattait dans son mallienr, comme un 
naufragé chez qui survit l'instinct de la conservation. Re- 
devenu enfin plus maître de lui, il comprit que son premier 
soin devait être de l.iirc tontes les rcclicicbes dont il pouvait 
attendre quelque succès. 

Il courut d'abord à l'auberge où il était descendu , puis 
aux Messageries , mais sans retrouver aucune trace de ce 
qu'il cherchait. On ne put même lui donner de iinseignc- 
nienls sur son compagnon de voyage, pris et laissé entre 
deux bureaux , .sans que son nom ni .sa destination eussent 
été in.scrits sur la feuille du conducteur. Il apprit seulement 
qu'on l'avait descendu après la Vevpillière et qu'il semblait 
se diriger vers Meyzieus. M. Ilaymond s'y fit conduire aus- 
sitôt , cberclia , prit des informations ; le tout inutilement ! 
personne n'avait vu l'homme an manteau , et il fallut re- 
venir il Lyon après avoir perdu tout espoir. 

Les recherches de la police , qui avait été avertie dès le 
premier moment, ne furent pas plus heureuses. Quelques 
jours se passèrent sans amener aucune découverte. M. Ray- 
mond était à la veille du terme fatal qui rendait le litre 
lui-même inutile: il ertt désormais fallu presque un miracle 
pour le sauver. Il jugea prudent de n'y point compter et se 
décida il prendre un parti di'sespéré. 

La proposition qui lui avait été laite de diriger un comptoir 
au Sénégal, pouvait encore être acceptée ; la place se trouvait 
libre , les avantages olferts étaient siiflisants pour assurer sa 
femme et ses fdles contre la misère. i\I. Ilaymond n'en de- 
manda point davantage. Résolu au sacrifice, il écrivit à la 
maison de Marseille qu'il acceptait .ses conditions. 

Ce ne fut point sans un douloureux serrement de cœur 
qu'il cacheta cette lettre avec laquelle il envoyait, pour ainsi 
dire, à ceux qui l'achetaient, son indépendance, sa santé, sa 
vie. Au moiiiciil d'écrire l'ailnsse, sa main tienibla: il vit 
passi'r rnpiileiiK'iil ili'vaiil si's yeux les douces images dU 



.\l.V(i.\Sli\ IMTTUr.ESQUK 



155 



buiiliiMir clomeblique et des loisirs luboiicux qu'il s'ét.iit 
pidiiiis. Il piMisa à ses lilk'S , (|u"il voulait iuslniire , à si\s 
t'Uuks piDJclôes, iiu bien (iii"il espéniil accoinplir, ot, luiilgrij 
lui , SCS yeux se moiiillèicnl : niuis celle espèce de dcfail- 
liiiiée ne lima qu'une niinnie. I.e senlinienl de la rcsponsa- 
bililé iei)ilt presque aussilùl loul suu cjupire; il se dit que 
les alleclions luinialnes ne dev.iii'nt pas seiilenienl nous 
donner des joies, mais qu'elles nous iniposaienl des devoirs, 
■ cl, lalleind par l'applandissenienl de sa eoneience, il écrivil 
rapidiinoiil l'adressi' el se leva pour se rendre liu-mème à 
la posle. 

Il ouvrail la porte de sa chambre, lorsqu'une voix qui ne 
lui l't.iit jias inconnue se lit entendre au bas de l'escalier ; elle 
insistait en le nommant: — Je vous dis que je veux le voir, 
que je ne le dérangerai point! c'est à cause de mon costmne 
que vous me refusez ? .Mais si vous aviez jamais lu La Fontaine 
vous sauriez que l'on doit se garder 

De jii^ei it ■^ i;eiis sur la inine. 

A celte dernière cilaiion M. liaymond reconnut le père 
Loriol, et comme, tout en parlant, celui-ci avait conlinné à 
mouler, ils se lion\èrent bientôt face à face. 

— Kli ! voiei le bourgeni., ! reprit gaiement le vieux men- 
diant , en ôtant le bonnet de laine dont il était coi lié ; sur 
moii àme! j'arrive quand il allait partir. 

— Ali! c'est vous, mon iipii, dit Uaymond; comment 
n'éles-vous (loint à la VerpiUière? Aurait-on, par basard, 
refusé de vous recevoir à l'hospice V 

— l'aili's excuse, répliqua Loriot, j'y suis depuis huit jours, 
et la jneuve c'est que je porte le costume de l'établissement. 
Je ne l'aurais peut-être point choisi, mais je l'ai accepté tel 
qu'il est, jugeant que l'admliiislraiion est comme la provi- 
dence , qui 



Sjil ce qu'il Muub i.uil iiiifiix iim- iiuii>. 

— Alors qin vous amène à Lyon'/ 

— Et bien , et vous remercier donc ! s'éeria le vieux 
mendiant; me prenez-vous pour un païen que vous me 
croyez capable d'oublier ce que vous avez fait on ma faveur? 
On a beau avoir le cuir taimé , il reste toujours quelques 
points qui sentent quand on les chatouille. 

— .Merci ! dit liaymond touché, votre démarche prouve 
que j'ai bien placé ma protection. 

— Ça , c'est mon opinion ! reprit Loriot avec une dignité 
boullunne; on ne m'a jamais reiulu justice dans le monde... 
mais s'il faut tout dire, je ne suis (las venu seulement pour 
vous remercier. 

— l'uis-je vous rendre quelque service '.' 

— ^on , bien obligé , c'est pas ça : il s'agit de toute une 
histoire! .Mais le bourgeois allait sortir; s'il veut que je lui 
tienne conqiagnie je lui conterai la chose en route. 

-^ t'oit , dit .M. Uaymond. 

Lt descendant l'escalier , il se dirigea avec l'ancien vaga- 
bond vers le bureau de poste. 

— Voici donc l'alTaire, reprit Loriot , sans s'apercevoir de 
la préoccupation de son interlocuteur. Vous saurez qu'il y 
a deux jours, j'ai rencontré au cabaret de ISourgois oi'i j'allais 
pour régler un ancien coinple en-, fui de chrétien ! je n'en 
fais plus de nouveau) , j'ai rencontré, dis-je , un particulier 
si bien couvert que son elboeuf m'a tout île suite donné d.nis 
l'œil. Car, hélas ! nous sommes tous les mêmes : 

Nmi5 taisons cas du bran, nous méiiri^Liiis l'iilile. 

Quoi qu'il en soit, je me sins dit : Ça n'est pas naturel 
ijn'un drap lin vienne , comme ça , boire à l'auberge des 
blouses ; et pour en avoir le coeur net je me suis fait servir 
un litre près de lui , le tout par curiosité et dans l'intérêt 
de mes études philosophiques. 

— i;h bien? deiiianda .M. liaymond toujours ilislrail. 

— Kh bien, le bourgeois élail si peu causeur (ju'il l'allait lui 



arracher les paroles du gosier comme on débouche les bou- 
teilles... c'est-à-dire de force... de .sorte que j'ai bienlol dû 
y renoncer et que je me suis dit comme le fabuliste : 

Il rsl tein|is de reprendre Ijaleliie ; 
Les longs Ouvrages me font peur. 

— Alors vous n'avez rien appris ! 

— llien, d'autant que pour éviter me. questions il a pris 
l'air occupé et s'est mis à vérifier ce qu'il avait dans ses 
poches. C'est alors que j'ai remarqué un petit poitehuiillei 
posé jiar lui sui' la taliie. 

— Un porlelenille ! répéta .\l. Uayinond en tressaill.ml. 

— De peau de chagrin, avec un petit niéilaillon de liunine 
sur la cou\erliire. 

— Ciel ! 

— Je l'avais déjà remarqué quand vous m'avez écrit \o!re 
recommandation; j'ai reconnu sur le champ la miniature. 

— Et vous n'avez point deviné que le puitefeujlle m'avait 
été volé ! 

— Je m'en suis douté d'abord, et puis j'en ai été sùi' 
quand j'ai vu qu'au premier mot sur ce sujet , le paroissien 
se levait tout ellaré. 

— Et vous ne l'avez point arrêté! s'écria M. iUivumiul 
palpitant. 

— Impossible ! il est parti comme une balle. . . sans iireiuli e 
même le temps de paver sa consommation. 

— De sorte que vous ne savez ni qui il est, ni ce qu'il est 
devenu ? 

— Non, j'ai seulement mis la main sur le porlrleuille. 

— Que dites-vous? 

— Le voici. 

M. l'.aymond le .saisit avec un cri de joie , l'oinrit d'une 
main convnisive , fouilla les compartiments et en relira h" 
reçu lie cent cinquante mille francs! 

A l'exclamalion qu'il poussa , le vieux mendiant s'airèUi 
coiut. 

— Ça vous 1 end donc sérieusement service? denianda-l-il. 

— Ah! vous me sauvez! s'écria M. Uaymond qui tremblait 
d'émotion ; ce portefeuille , ce billet , c'est tout le repos 
et toute la jiiie de l'avenir que vous me rendez, sans eux 
j'étais forcé de quitter les êtres que j'aime , d'aller au loin 
alfrouter des périls inconnu- ; la lettre que je tiens là el que 
j'allais faire partir était, selon loute apparence , mon arrêt do 
mort; vous l'iivez rendue inutile! désormais tout s'arrange 
et, grâce à vous, je reste au milieu de mes habitudes et de 
mes joies. 

11 expliqua alors rapidement à Loriot rimporlance du 
billet renfermé dans le porteleiiille. Le meniliaul Irappi ses 
mains l'une contre l'autre. 

— Dieu me sauve ! j'aurai donc fait un bnireux, une fois 
eu ma vie ! s'éci ia-t-il attendri, et ça se trouvera être le seul 
homme qui ail été bon pour moi ! allons, je vois bien ipi'il y 
a une Providence ! 

— Et cette Providence nous aura servis tous deux , lepril 
M. Uaymond en saisissant la main du père Loriol, car je 
veux que vous partagiez mie aisance que je vais vous devoir... 
désormais nous ne nous quitterons plus. 

— Un moment, interrompit Loriot , vous m'avez pro4égi', 
il y a huit jours , sans me connaître et par bon cœur , au- 
jourd'hui je vous rends service par hasard ; c'est ma récom- 
pense et je n'en veux point d'autre. Si vous n'aviez point 
tiré votre poitefenille pour écrire celle recommandation qui 
m'a a.ssuré le feu el l'eau, comme disaient les anciens, je 
n'aurais pu le reconnaître et vous le rapporler. Votre bonne 
fortune est donc la conséquence de votre bonne action. Ua- 
contez seulement l'anecdote à vos cnfanis pour leur prouver 
que La Fontaine a raison, et que chez les hommes cnuiinç; 
chez les bêles : 

On ;i soM\i-iil licsoMi d'un [itiis puiil que soi, 



15fi 



MAGASIN PITTOHKSQUK, 



LE VAISSEAU AMIKAL L'ALEXANDRE, 

NAVIRE D'ANTOINE A I.A BATAILLE D'ACTIUM. 

Au pied d'Aciium, cap de l'Épirc qui s'avan(;ali dans le 
polfed'Anibracle, Auguste rcmporla sur Antoine, Tan 31 avant 
Jésus-Christ , la victoire cc'ltbrc qui lui donna Tompire. 

En intîmoirc de cet événement 11 fit construire la ville de 



Nicnpolis sur remplacement de son camp. Son triomphe 
fut aussi consacré par un temple ?i la fortune élevé à Pré- 
nestc : le fragment curieux dont nous publions le dessin existe 
encore à l'un des angles de ce monument. 

Les têtes d'Antoine et de C.léopJlre , sculptées dans la 
décoration de l'acrostilium , partie de la proue du navire, 
sont .seules conservées intactes, grâce à leur peu de relief; 
au contraire, les tètes des figures en pied d'Auguste et 




Bai-relief du temple de la Fortune à Préiiesle. 




d'Agrippa, qui étaient de ronde bosse, ont disparu et sont 
restituées ainsi que toutes celles des officiers qui sont sur le 
pont. 

Le crocodile qui décore les ouvrages de métal dont est 
garni le rostre ou taille-mer, est l'enseigne de l'amiral de la 
Hotte alexandrine. 

Le centurion ou pilote se tient h l'avant , au-dessus du 
portrait diadème de Cléopâtre et prts de l'antenne du 
navire. 

Les figures d'Auguste et d'Agrippa sont posées sur le 
sataslrona, tiUac , bordage assez large pour qu'il filt pos- 
sible d'y combattre facilement. 

Derrière le pilote on voit une tour de bois qui donne une 
rlée de la dimension énorme de ce navire à deux rangs de 
i.imes. 

Les avirons sortent du navire par dos orifieesiiue ferment 
lies sacs de peau tixés par des clous de faron à empérher 
ICau de s'y iiitioduiri'. 



Plusieurs autres navires suivaient le vaisseau amiral ; le 
profil de l'un d'eux se voit encore à droite devant les rames. 

Nous avons ajouté au dessin de ce bas-relief les portraits 
d'Antoine et de Cléopâtre de la dimension même de la gra- 
vure par Piranesi , et des monnaies d'Auguste et d'Agrippa 
dont le sujet se lie à cet événement. 

1. Monnaie frappée 5 Alexandrie .'i propos de la création 
de la flotte alexandrine qui se composait de cinq cents vais- 
seaux réunis par Antoine , auxquels Cléopittre en avait 
ajouté deux cents. A l'aide de cette flotte, Antoine se pro- 
mettait de donner à la reine l'empire du monde. Au droit on 
lit: 

M. ANT. iMP. COS. DES. CLKOPATRA ( Marc-Antolnc , 

empereur désigné consul. Cléopâtre). Les portraits conjugués 
d'Antoine et de CléopAlre , léics à droite. Au revers: 
l'ii.'Krlr.CTUS CLASs|is. Cominandanl de la flotte. On voit re- 
présenlé le vaisseau amiral l'Alexandre. 

'2. l'orli.iit de Cléopâtre à la base de racrostilium. 



I 



MAGASIN PITTORESQUE. 



157 



3. Portrait d'Antoine à l'extr(5miti5 supérieure de l'acros- 
tilium. 

â. Denier d'argent d'Anguslc et d'Agrippa , portant 
la tète laurée d'Auguste avec celte légende : avgvstvs ces. 
XI (Auguste, consul pour la onzième fois). Au revers la tète 
d'Agrippa portant un rostre de navire à l'avant de sa 
couronne murale, m. agrippa, cos. m. cos. lentvlvs 
(Marius- Agrippa, consul pour la troisième fois. Lentulus, 
consul ). 



LE MOiNT DORE, 
Département du Piiy-de-Dome. 

Le poiut culminant de la France centrale est le picde Sancy, 
montagne volcanique comprise dans le groupe du mont Dore; 
celte chaîne occupe le sud-ouest du département du l'uy-de- 
Dùme. La belle vallée qui commence au pied du pic de Sancy, 
et qui a donné son nom aux montagnes qui rcnlourent , était 




-'C.ciujrht 



Village et vallée du mont Dore. — Les chiffres de la légende ci-dessous indiquent le nombre des oiseaux placés comme signes 

de renvoi dans la gravure. 

I, grande cascade (dans le ravin). — », roc du Cuzeau, 1737 mètres. — 3, puy de Cascadogne, 179S mètres. — 4, pau de la Grange, 
1783 mètres; et pny Fenand, 1857. — 5, pic de Sancy, 1889 mètres. — 6, le Capucin et son prisme basaltique, 1473 mètres. 



déjà célèbre du temps des r.omains. Les ruines d'un temple 
ornent aujourd'hui la promenade du village des Bains , et 
l'une des sources thermales porte encore le nom de puits 
de César. Pour entrer dans cette vallée , on passe au pied 
du puy de Dôme, au-dessus du village de la Barraque, 
et on quitte la grande route pour côtoyer les puys de 
Lamoréno, de Laschamps , de la Meye , de Lassolas et de 
la Tache , dont le vaste cratère a 53 mètres de profondeur. 
Au pied de ce volcan éteint e^t la propriété de Piandanne, 
charmant domaine qui semble un oasis au milieu de ce 
désert. 

A partir de Randanne, on suit un vaste plateau où l'on ne 
rencontre que des huttes dont l'aspect misérable serre le 
cœur ; la plupart ne sont même pas des chaumières : elles 
sont couvertes en gazon. C'est à ce hameau de Pessade que 
commence , à proprement parler , le groupe du mont Dore. 
En sortant du village, on aperçoit dans les gorges des mon- 
tagnes de vastes flaques de neige qui , au mois de juillet et 
d'août, indiquent la hauteur où l'on s'est élevé insensible- 
ment. La première montagne que l'on rencontre est le puy 
Baladon ou puy Plat ; la roule qui passe i sa base même 
a dans cet endroit 1 i37 mètres de hauteur : aussi n'est- 
nlle fréquentée que pendant les deux mois de juillet et d'août. 
Kn effet, la Croix-Morand, vaste plateau marécageux qu'elle 
traverse ensuite, est célèbre par de nombreux accidents. Les 



écirs ou tempêtes de neige s'y renouvellent très-souvent dans 
la mauvaise saison , et les tourbillons de poussière glacée 
qu'elles soulèvent engloutiraient promplement l'imprudent 
voyageur sous des amas de neige qui ont souvent 15 et 
20 pieds de profondeur. On aperçoit les puys de la Croix- 
Morand (1522 mètres), de Guéry, au pied duquel un 
lac occupe la cavité d'un cratère éteint, .'^ur les flancs de 
Pyanne se trouve le hameau le plus élevé du mont Dore ; 
il est situé à 1 3/il mètres d'élévation absolue. On descend 
ensuite très-rapidement au milieu de la forêt de sapins 
qu'on nomme bois Cliancau jusqu'au village de Prends- 
ry-garde , au-dessus duquel le puy Gros (1 Z188 mènes) 
semble surplomber. Les arbres dérobent à la vue de la 
route la cascade du Quereilh dont on est si rapproché , 
et celle du Rossignolet qui touche presque la roule. On 
tourne au village de Prends-t'y-garde, et l'on entre dans la 
vallée du mont Dore. 

C'est un magnifique spectacle que celle déchirure pro- 
fondedont les bords taillés à pic sont argentés de tant de cas- 
cades, et dont les cimes gigantesques du Sancy et les gorges 
de l'Enfer ferment l'extrémité méridionale, tandis qu'au fond 
la Dordogne serpente au milieu des prairies. Le village est 
adossé au puy de l'Angle ; il est composé d'une centaine de 
jolies maisons pour la plupart converties en hôtels. Les 
toitures y sont de pierres épaisses de couleur bleuâlre; l'éta- 



.158 



MAGASIN IMTTOr.HSgUE. 



bllsscmonl thermal est une coiislniclion solide doiit l'ai- 
chilccliiie sévî-re s'iiarnionisu bien qvec les iiiajesliietises 
et faioiidies beaiilés de la naliire criviionnaiite. Une pclilc 
promenade circiilaire, orni'e de ruines romaines, s'duvre à 
IVxliOniilé (le la prineipale rue. On a devant soi le Capucin, 
lénornii' roclier flanqué d'une aiguille l)asalli(|ue dans la(|uelle 
i'Imaginalion des liabitanls veut bien voir la lurnie d'un 
religieux. On traverse la Dordognc sur un pont suspendu 
pour atteindre le bois de sapins qui se trouve à sa base. Les 
sources du niont Pore sont au nombre de buit. Voici, d'aprts 
le docteur lîertrand, médecin de l'établissement, leurs noms, 
leur température et le volume de leurs eaux par minute ; 



Souicu .Saiiil€-Mar^ 


u';nlu , 


froide. 




SoiirCf du Tainlioui 


, 


froide. 




I'(iiilaiiie Caroline, 




46° cent. 


.; ^ lilres 


l'ains de (x'^ar, 




45° 


■'. t 


r.iand-I'.aiu, 




41° 


3H 


lîaiii KaiiiunJ, 




42° 


:3 


Source Rih'iiv, 




4ï" 


12 


Fontaine de la Ma 


dcleiiie, 


45°,;. 


lUO 



'i'outes ces sources se ressemblent assez par leurs qualités : 
elles sont incolores, onctueuses au toucher et inodores; leur 
saveur e.st d'abord acidulé , puis salée ; exposées à l'air et en 
repos, elles se convient d'une pellicule frisée et nacrée, 
composée de silice , et déposent un sédiinenl jaunâtre assez 
abondant. 

.\u-dessus du village , la grande cascade du minit Dore 
tombe (lu haut d'un rocher dans une espèce de cirque qui 
fait angle lenlranl dans la vallée. La hanleur de la chute 
n'est que de L>6 mètres; mais le ruisseau roule encore le long 
des rochers et continue à former ainsi une immense cascade 
jusque dans la Hordugne. Derrière la nappe d'eau est une 
vaste caverne oii l'on peut aller s'asseoir presque sous le 
torrent ; un peu plus loin est le ra>in des Égravats, formé 
par l'éboulement d'une montagne qui s'est précipitée dans 
la vallée. On passe ensuite au pied du roc de Cuzeau , et 
''on arrive en face de la jolie cascade du .Serpent si bien 
tionimée ; on la prendrait pour un serpent d'argent qui 
glisse à travers les arbres et les lleurs. De l'autre côté, à 
droite , se dressent le Capucin et le puy de Cliergue; puis, 
à cOté de quelques burons, espèces de chalets où on fabri- 
que des fromages, on découvre le vallon de la Cour. Les ro- 
chers du Portail et des Kerncs le séparent des gorges d'Enfer, 
immense chaos de coluniics basaltiques qui s'élèvent d'un ra- 
vin profondoi'i le soleil ne pénèlrequ'à peine, etoù l'on trouve 
une neige qui ne fond jamais. C'est en face de ces ravins 
que finit la vallée du mont Dore, et que l'on commence à gra- 
vir les lianes du puy de Cascadogne et du pan de la Crange. 
On arrive à une esi)èce de marais où s'élève un tas de neige 
épais, et qui fond rarement. Un ruisseau .sort de dessous une 
arcade formée par la glace rt se précipite en cascade dans la 
vallée, en laissant entre ses eaux et le rocher unecavilé où se 
trouve une mine d'alun inex|)loitahle par sa position. Ce tor- 
rent se nomme la Dore; elle donne son nom à la montagne 
du mont l)ore, et se réunit, immédiatement après sa chute, 
à un autre ruissraii également tombé des flancs du rocher, 
et appelé la Dogue. Leur réunion forme la Dor-Uixjne. 11 est 
assez rare que les neiges éparses sur ce plateau par masses 
qui ont souvent 5 et 6 pieds d'épaisseur fondent compléte- 
menl ; même au milieu de l'été on peut franchir à cheval 
l'arcade glacée d'où sort la Dore. C'est à coté de ces neiges 
que se dresse le .Saucj ; ses pentes émaillées de fleurs, cou- 
vertes d'une végétation vigoureuse , conirasieiit singulière- 
ment avec les marais glacés qui l'entourent. A sa base souille 
un vent si violent que, dans certains moments, il serait im- 
prudent de le braver ; on serait renversé de l'arèle que l'on 
suit après avoir abandonné ses chevaux, et l'on pourrait 
tomber du c<")lé du sud-ouest d'une hauteur presque perpen- 
diculaire de 1000 mètres. Les pentes duSaucy sont très-escar- 



pées; il faut quelquelois s'aider des mains pour arriver à 
son sununet. 

Arrivé à celle liaiileur, on est sur le point le plus élevé dé 
la rrance cenliale ; le regard domine les cimes arrondies du 
ruy-de-Donie et les âpres sommets du CanUil. La vue s'étend, 
d'un côté jusqu'à Nevers, de rautrc jusqu'à Monlauban ; 
elle se perd, à l'ouest, dans un horizon sans lin ; à l'est , elle 
traverse plusieurs ondulalioiis de terrain et ne s'arrête que 
devant un vaste rideau qui s'élève à une distance immense: 
ce sont les Alpes. Autant on a souffert du vent et du froid 
pour atteindre l'étroit plateau où l'on se trouve , autant 
on souffre de la chaleur du soleil lorsqu'on y est iiir- 
venu; mais lorsqu'on la brave pour rap|)rocher ses regards 
sur les objels environnants, on est surpris de Voir que les 
monlagnes qu'on admirait de la vallée s'eflacen' et se con- 
fondent. On voit de distance en distance des cratères éteinis 
et remplis de l'eau bleue et limpide des lacs Cbau\el , 
l'avin et Kstivadon. Le lac Chambon apparaît au loin à 
l'extrémité de la vallée de Chaudelour; une montagne cache 
aux regards la ville de Bessc et le village de Vassivière, 'cé- 
lèbre par sa chaiiellc et ses côtelettes de mouton ; au-dessous 
on voit béantes les gorges de l'Enfer, bien dignes de leur 
nom, et la vallée où l'on redescend enchanté , avec l'éton- 
nement de ne point rencontrer un plus grand nombre de 
touristes dans celte contrée si pittoresque. 



11 y a deux mondes : l'un où l'on s('journe peu et dont l'on 
doit sortir pour n'y plus rentrer; l'autre où l'on doit bienlôl 
entrer pour n'en jamais sortir. La faveur, l'autorité, les amis, 
la haute réputation , les grands biens , servent pour le pre- 
mier monde ; le mépris de toutes ces choses sert pour le 
second. Il s'agit de choisir. La ISjiuyéke. 



CASIMIR DELAVIGNE. 



Jean-Krançois-Casimir Delavigne naquit au Havre en 
1793. Enfant indolent et timide, ses premières années ne 
furent point d'un brillant augure ; il étudiait avec répugnance, 
il apprenait dillicilement et semblait condamné d'avance à 
la médiocrité. Tandis que son frère aîné faisait l'orgueil 
de la famille par ses succès de collège et qu'on rêvait déjà 
pour lui de hautes destinées , le jeune Casimir servait 
d'ombre au tableau: u 'i'oi , — disait son père, toi, mon 
pauvre Casimir, tu continueras mon commerce de faïence. » 
Singulier pronostic, que le poète se rap|)elait eu souriant, 
lorsqu'il l'eut si bien démenti! Delavigne ne fut donc rien 
moins qu'un enfant sublime: ■< Je voudrais qu'on médise, 
demandait Johnson , ce qu'ils deviennent Ions ces petits 
génies de douze ans, dont personne ne parle plus eusuile. » 

Cependant M. Delavigne le père n'avait pas voué tout de 
suite son (ils Casimir au connneice de la faïence ; il l'envoya 
avec ses hères achever ses études à Paris et eut lieu bientôt 
de se féliciter de l'heureuse mélamorphose opérée dans 
l'esprit de son second fils. A mesure qu'il avançait dans ses 
études, le jeune Casimir prenait un goût plus vif poiu' le 
travail littéraire; déjà se développaient en lui les premiers 
germes de ce talent qui devait porter de si beaux fruits, lin 
rhétorique, il obtint de brillants succès, et composa, à l'oc- 
casion de la naissance du roi de Home, un dithyrambe qui 
fut remarqué de l'empereur. Le Monileur lit même à celli' 
pièce de vers l'honneur de l'insérer. 

Au r^ortir du collège, Casimir Delavigne obtint un emjjloi 
modeste dans l'administralion des douanes. Mais sa vocalii.n 
poé!ique était di'Jà décidée; sa mi»e, encore inconnue, 
n'attendait qu'une occasitm propice pour se révéler avec 
éclal. — 1,'empire touchait à sa ridne; trahie |)lut6t que 
vaincue, la France voyait l'étranger envahir le sol sacré de 
la patrie. Ce fui une immense douleur nationale, et ceux 



I 



MAGASIN PITTORESQUE. 



IfiO 



d'onlro nous qui ont i^\f li^inoins df celle S'"'Ti<l<*'li'f^'"'ï ^f 
r.ippillpnl oncoro nvir roli'i-c la pn'sfiicp de Pcnnemi \icln- 
rieiix (•niiipc' an niilieti de nos villes, diiiis les palais et les 
jiirdiiis de l'ai is. Cnnimc BéianKei', le jeune Delavi'^nc s'in- 
spira du deuil public et tout à coup il j()iij;nll ses gc^ndrenx 
accents à ceux de notre immortel chansonnier ; il osa aussi 
Ini, en face des vainqurnrs, révcillei- les nobles souvenirs de 
la patrie ; sa premi('Ti' Afcusniimne était une liynine fnnthre 
à riionnenr des glorienx vaineiis de \Valeiloo : 

On liil iprcii li'Ç v(i\aiit coMcli(\- sur la poussière, 
D'un rf>[MTt (li»utoiii-rux fV:ippé par tant d'exploits, 
l/ciinerni. l'ii'il li.vo Mir leur hvf guiMiièi-e, 
I.fS rrgard.l siins jn'iir p(iur la piniiicie fuis. 

Les applandissenienls de la France entière répondirent à 
ces admirables strophes. Un tel succès devait doubler l'in- 
spiration du jeune pocle. Dclavignc se mit tout entier au 
service de la cause lil)érale et patriotique; il évoqua les tra- 
ditions plorienses de notre histoire , il appela les bénédic- 
tions du ciel sur les drapeaux de l'Italie el de la Grèce qui 
se levaient en armes contre leurs oppresseurs; il dressa 
dans ses vers un monument à la mémoire du héros de 
Missolon^hi, il pleura l'exilé de Sainte-Hélène ; enfin il fut 
l'interprète de toutes les sympathies françaises, l'harmonieux 
écho de toutes les espérances, de toutes les nobles émotions 
qui , pendant ces quinze années , firent battre le cœur de la 
patrie. — Au théâtre son premier essai avait été un véritable 
triomphe ; l'auteur des Mcssénicniies apportait sur la scène 
la même inspiration qui avait animé jusque-là toute sa 
poésie ; c'était encore l'amour de la pairie et de de la liberté 
qui respirait dans sa tragédie des Vêpres sicitiennes, et, à 
part le mérite littéraire de la pièce, les passions politiques 
du temps furent pour beaucoup dans ce succès vraiment 
prodigieux. 

A cette époque , la révolution qui allait se produire dans 
notre littérature se faisait déjà pressentir: elle ne tarda pas 
à éclater avec une extrême violence. L'empire avait été le 
dernier âge de l'imitation classique ; à en juger même par 
ses œuvres les plus brillantes, l'école impériale ne devait 
pas laisser d'héritiers ; l'art vieilli trahissait un véritable épui- 
sement; les règles n'étaient plus qu'un procédé stérile; la 
langue, enfin, l'idiome de la poésie et de l'éloquence, la 
langue noble, comme on l'appelait encore, semblait une 
source larie , ou plutôt un instrument usé qui languissait 
sous la main du talent. Une telle décadence appelait néces- 
sairement une régénération. Aussitôt que la paix eut ramené 
les esprits vers le culte des lettres , les novateurs se présen- 
tèrent en foule ; il prétendaient rél'ormei' l'art tout entier et 
s'atlaquaient aux principes les plus respectés jusqu'alors, 
u Deux siècles (rimitalion classique, disaient-ils, ont dû suf- 
fire à l'esprit français pour s'approprier l'œuvre entière de 
l'anliquilé. Aujourd'hui nous sommes appelés vers d'autres 
conquêtes, 'l'audis que la France imitait les anciens, ailleurs 
se développait librement le génie moderne: l'Angleterre, 
l'Italie, l'Espagne, l'Allelnagne s'enrichissaient de produc- 
tions originales; Shakespeare, Dante, Gœthe, Cervantes 
ouvraient des routes nouvelles à l'imagination et à la poésie. 
Essayons donc de nous délivrer de cette trop longue servi- 
tude littéraire ; brisons les barrières qui nous enferment dans 
une imitation exclusive, et, sans répudier noire passé, gref- 
fons sur l'arbre classiqiK les vigoureux rameaux de l'art 
moderne; que notre génie , d'exclusif qu'il a été jusqu'ici , 
devienne syuipathique ; qu'il cherche une puissante origina- 
lité dans l'union de tous ces éléments divers, qu'il forme 
'enfin un art suprême en fondant, les uns avec les autres, 
jtous les procédés, tous les systèmes, tous les principes, 
toutes les poétiques anciennes ou modernes , étrangères ou 
françaises, n 

Tels étaient le sens et la portée de cette grande réformn- 
tion littéraire, justifiée sans doute et p.u- la (h'cadenre de 



l'art classique , et par les nouveaux besoins de l'esprit 
français. Ou'importe que les novateurs eux-nièmi'S, lors- 
qu'ils passèrent de la théorie à la pratique, aient oiUré leur 
propre système , méconnu tout le passé de notre littérature, 
et substitué uniquement l'imitatfon étrangère , anglaise , 
espagnole ou allemande, à l'imitation classique? Nous ne 
regardons ici que le principe même de la rénovation litté- 
raire, principe qui aurait dû consister, non pas à déposséder 
le génii' français de ses anciennes conquêtes , mais seulement 
à lui en assurer de nouvelles, non pas à le dénaturer complè- 
tement, mais 5 le rajeunir conformément à sa propre nature. 
T.uidis que les chefs du romantisme poussaient toutes choses 
à outrance, Delavigne, élevé dans l'école classique, disciple de 
Delille qu'il a chanté, redevable enfin de ses premiers succès 
à cette imitation classique désormais proscrite, Delavigne 
qui savait communiquer avec son temps par l'esprit aussi 
bien que par le cœur, s'ouvrait sans résistance à la nou- 
veauté contemporaine. H se plaçait entre les deux écoles 
rivales, subissait celle double influence et la faisait tourner 
an profit de son talent ; il accueillait les innovations heu- 
reuses qui venaient rajeunir la vieillesse de l'art , il puisait 
volontiers à celte source de Jouvence; mais il ne divorçait 
pas avec les anciens modèles ; surtout il se renouvelait avec 
mesure et craignait d'olfenser par un excès de hardiesse le 
génie de notre littérature et celui de notre langue. C'est là 
l'originalité incontestable de son œuvre poétique. Delavigne 
offre un premier essai, timide sans doute, de cette concilia- 
tion des deux arts rivaux que doit réaliser l'avenir. 

Mais le poète, se plaçant ainsi entre les deux camps, devait 
s'attendre à trouver des ennemis de l'un et de l'autre côté. 
I^es nllra-classiques , qui considéraient toute nouveauté 
comme une hérésie , ne pardonnèrent pas à Delavigne ses 
tentatives, sages et mesurées pourtant, d'émancipation litlé- 
raire , et l'auteur de Lotiis XI ne put échapper au crime 
de témérité , dont Voltaire lui-même avait été si souvent 
accusé par les amateurs exclusifs des règles et des tradi- 
tions. D'autre part, l'école romantique ne voulait voir dans 
Delavigne qu'un classique déguisé; ù ses yeux, le poète 
n'avait rien fait tant qu'il lui restait quelque chose à oser , 
et les partisans extrêmes de l'innovation ne pouvaient s'ac- 
commoder de cette demi-hardiesse, de cette audace prudente 
qui distinguaient l'œuvre poétique de Delavigne. Aussi la 
jeune critique épuisait-elle ses traits contre lui; elle le pre- 
nait sans cesse en flagrant d('lit de classicisme , et l'accusait 
de faire toujours en arrière autant de pas qu'il en faisait en 
avant; bref, comme dans cette école des réformateurs l'ori- 
ginalité, l'invenlion, la poésie, le style même étaient au prix 
d'une abjuration complète du passé et d'un parti pris con- 
stant de tout sacrifier à la nouveaulé, peu s'en fallait qu'on 
ne refusât à Casimir Delavigne les plus vulgaires qualités de 
Vécricain , je ne dis pas du poifle , car ce litre était réservé 
avec jalousie aux chefs de la nouvelle littérature. 

Aujourd'hui les passions littéraires se sont bien calmées, et 
la postérité, déjà commencée pour Delavigne, a fait justice de 
ces critiques odieuses à force d'être exagérées. Au lieu de re- 
procher au poète sa timidité , sa réserve dans ce genre mixte 
qu'il eût la gloire d'inaugurer, n'est-il pas plus juste d'ap- 
plaudir à la nouveauté réelle de son entreprise poétique et 
au pressentiment du vrai qui poussait Delavigne dans une 
route que nul autre, avant lui, n'avait frayée ? 

Que si, d'ailleurs , nous cessons de considérer le lôle que 
Delavigne a pu jouer comme novateur littéraire, pour ne plus 
regarder que son talent en lui-même , abstraction laite des 
influences et des théories contemporaines, nous nous accor- 
derons tous à louer la beauté de sentiments , la noblesse de 
pensées, la dignité d'esprit et de cœur qui animent et hono- 
rent l'œuvre entière de Delavigne ; nul ne nous contredira 
non plus lorsque nous vanterons son habileté scéniqne. l'in- 
génieux usage qu'il savait faire de tous les moyens de la 
comédie el du drame, h's iuspiralions pathétiques qu'il a 



IGO 



MAGASIN IMTTOllESQUE. 



troiivées iliins Louix XI, Uaiis les Enfants d'Edouard , 
ilans Marina Fuliero; les cxcclloiitos ppinlmcs de mœurs 
qu'il a tracées dans les Comédiens cl dans VÉcolc des 
vieillards ; la scnsibilili! cl la verve spirituelle , l'énergie et 
la gaieté qu'il a déployéeg tour à tour dans la tragédie, dans 
le drame et dans la comédie ; les qualités enfin de son style 
loujours élégant et pur avec une abondance naturelle , un 
goilt parfait , et une grande variété de nuances. Delavignc 
avait dil son premier succès à la généreuse inspiration de 
patriotisme et de liberté ; sa muse ne cessa jamais d'être 
fidèle au culte de l'honneur, à la religion du devoir ; elle sut 
p.uler le langage de la vertu , exprimer les sentiments les 
plus nobles et les plus délicats et rester pure de cette fausse 
morale dont la nouvelle littérature avait infecté le roman et 
le drame. Chez Dclavigne , le talent conserva toujours sa 




Casimir Delavignj. — l'.uslp par Daud d'Angers. 

dignité, méprisa les tristes succès du scandale, et, dans les 
jours de trafic littéraire , se respecta trop lui-môme pour 
s'abaisser aux œuvres basses. Comme écrivain, l'auteur des 
Metséniennes continuait les modèles de nos deux siècles 
classiques , sans s'asservir i eux, mais les imitant pour être 
original à son tour. Selon lui , la réforme littéraire devait au 
moins respecter la langue, et il demandait avec Boileau que 
la langue fat toujours sacrée même dans les plus grands 
excès de l'innovation. La langue, en efTet, est esclave de ses 



origines ; elle a des racines profondes dans le passé , dans 
les mœurs, dans les coutumes ; de là son caractère exclusii', 
sa force de répulsion qui s'exerce envers toute nouveauté 
qui ne s'accorde pas avec elle-même et que ne réclame pas, 
d'ailleurs, la nécessité du jour. La plupart des grands écri- 
vains de notre époque n'ont pas eu assez égard à cette résis- 
tance invincible de la langue ; ils ont abusé souvent du 
néologisme , sans y rien gagner , en somme , qu'un succès 
de surprise. 

Après avoir esquissé les principaux traits do talent de Ca- 
simir Delavigne, il nous reste à dire quelques mots de sa vie 
et de ses ouvrages : c'est une suite de dates à donner simple- 
ment. Le bonheur, a-t-on répété souvent, n'a pas d'histoire ; 
Delavigne fut un de ces talents heureux, tout entiers à l'é- 
tude, au travail, et dans l'existence desquels il n'y a d'autres 
événements que le succès de leurs œu- 
vres. Après son premier triomphe dra- 
matique , Dclavigne composa ses Comé- 
diens , peinture ingénieuse et piquante. 
L'année suivante (18'21), te Pana vint 
mettre le comble ;'i la réputation du jeune 
auteur. Delavignc, admis alors sur notre 
première scène , y fit représenter son 
excellente comédie de l'Êeole des Vieil- 
lards, 'i'alma remplissait le rôle de Dan- 
ville , et I\Tris ne l'avait jamais vu jouer 
un personnage de comédie. Le succès 
dépassa l'espérance publique. Ileçu avec 
acclamations au sein de l'Académie , Dc- 
lavigne vit pillir un instant sa fortune dra- 
matique : la Princesse Àurélie n'obtint 
qu'un demi-succès; il y a poiu-lant beau- 
coup d'esprit et de grâce dans celte pièce ; 
mais elle est plutôt faite pour la lecture que 
pour la scène. En 1829, Marina Falieru 
marque brillamment le premier pas de 
Delavigne dans la voie des innovations où 
l'attendent les grands succès de Louis XI 
(1832), des Enfants d'Edouard (1833) , 
et de don Juan d'Autriche (1835). A 
partir de ce dernier ouvrage , le talent du 
poète semble se refroidir et perdre de sa 
vivacité; une Famille sous Luther, la 
F'ille du Cid, la Popularité, avec des 
qualités éminentes encore, n'eurent pas le 
même bonheur au théâtre de leurs ainées. 
Déjà la santé de Delavigne était menacée ; 
l'écrivain se sentait gagné, avant l'âge, par 
la vieillesse et la souffrance. 11 partit , ac- 
compagné des siens , avec l'espoir de re- 
trouver la santé sous un climat plus doux ; 
mais tout i coup les forces lui manquèrent 
au milieu de son voyage , et il s'éteignit 
sans avoir eu le temps de confier au pa- 
pier le secret de .sa dernière tragédie , 
composée tout entière dans sa mémoire. 

Voici bientôt quatre ans que les lettres 

ont perdu Casimir Delavigne ; son nom a 

reçu cette consécration suprême que la 

tombe seule peut donner au talent ; il est 

inscrit glorieusement dans notre Panthéon littéraire , o1 il 

nous restera deux fois clier, parce qu'il rappelle l'alliance 

si rare d'un beau talent avec un caractère pur, d'un esprit 

d'élite avec un noble cœur. 



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161 



LE BENEDICITE DE CHARDIN. 




Il csl une partie du siècle de Louis XV qui nous serait 
restée presque inconnue sans le pinceau de Chardin, ^l5 
dans la bourgeoisie ouvrière (son père était menuisier), élevé 
par elle , vivant au milieu d'elle , il s'est plu à retracer les 
simples imagcsdesa viedclousles jours: scènes d'ordre et de 
calme, mœurs douces et pourtant sérieuses, Iioiinètcs, d'une 
classe complètement à part de cette cour brillante , légère , 
dont les faiblesses et les fautes ne nous ont été que trop 
fidèlement transmises. Chardin a écrit en sa langue de 
peintre , de poète , avec son doux coloris , son imitation 
exacte , consciencieuse , une tout autre histoire, celle qui se 
passait sous ses yeux, celle qui charmait sa vie ; histoire vé- 
ritable du pays, non celle d'une noblesse dégénérée. 

Ici nous pénétrons avec lui dans l'intérieur d'une chaste 
bourgeoise. Il est midi ; de sa main blanche, laborieuse, la 
ToHi XVI. — Mu ,843. 



jeune mère a servi le repas apprêté par elle; appuyée siu' la 
table, elle dicte à ses deux enfants le lienedicite; la corncllc 
bien mise, le mouchoir posé avec goût, les longues manchettes 
de mousseline, le soulier à rosette, ne trahissent-ils pas le ca- 
ractère de cette jeune femme? La netteté de ses vêtements ne 
fait-elle pas pressentir l'ordre digne et modeste de sa vie ? Elle 
conserve dans sa maison les traditions d'honneur, de piété, les 
nobles instincts, le saint respect de la famille ; du luxe d'eu 
haut , elle n'a pris qn'une chose : le bon goilt. Elle est le 
type de ces milliers d'autres femmes auxquelles les hommes 
rigides, honnêtes, contient leur honneur, leur joie, leur nom, 
leurs enfants, et dont la présence est une bénédiction ])our le 
seuil qu'elles ont une fois passé. 

Chardin s'est complu à révéler ces obscures et méritantes 
vertus, à les fixer pour toujours sous un radieux rayon de 

21 



iG-2 



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soloil ; ?.)» iinio di'bonlaiit A pliins linids a reproduit sans 
cesse, partout, cette souriante \ic du devoir; en vain, sous 
ses yeux, marquises, ducliesses, comtesses font miroiter leur 
soie; en vain les plumes ondulent , en vain se balancent les 
i!venlails,en vain se pi'nclienl les cous i;racicux; s'il lui 
arrive d'Otre oblipé de traverser ce flol doré à coquettes 
manières, à palauts propos , à esprit fin , musqué , c'est pour 
rentrer avec un nouveau bonheur, un nouveau respect dans 
renjjjire de ces dignes ménagères, pour admir.cr avec un calme 
joveux !ei:rs doux mnnvemenis. leurs paisibles visages, leurs 
rolHis de laine si propres , si bien ajustées ! 

A Walteau les di-jeuners sur llierbc' , les promenades au 
clair de lime, la caprieieuse beauté du jour avec Tél.'gant ca- 
valier de Kon choix, ti-s danses sons la feuilléc de bergères et 
bergers titrés: mais à Cli.ndin riionnéle et paisible inté- 
rieur , la niJre qui brosse l'habit de son fds avant de l'envoyer 
à l'école , la mère apprenant à bégayer le nom de Dieu h 
sa petite, couvée. Il imite le calme avec calme, la joie avec 
joie, la dignité avec dtfcnilé. Il somi)le qu'un siècle ne puisse 
contenir deux histoires si ditrérentes ; cependant elles se cô- 
toient. Chacune a eu son historien , tous deux hommes de 
;;énie. I.e brillant chatoiement de Walleau a trop souvent 
éclijisé la douce clarté de Chardin. Ébloui par ra'.'açanle co- 
(IMClterie de la marquise, l peine s'arréte-t-on devant l'hum- 
ble bourgeoise; et pourtant quel plus profond, quel plus 
doux mystère que cette suave peinture renfermant les vrais 
trésors de la vie liumaine : honneur, ordre , économie ! 



UN EPISODE DE LA VIE DE NEWTON. 

Newton n'était Sgé que de quarante-cinq ans lorsqu'il 
publia, en 1687, la première édition de son immortel ou- 
vrage des Principes niaihétnatiques de la philosophie na- 
turelle. 11 est à remarquer que depuis cette époque, ce 
génie profond, infatigable jusqu'alors , ne donna plus de 
travail nouveau sur aucune partie des sciences ; qu'il se con- 
tenta de faire connaître ce qu'il avait composé longtemps 
auparavant, en se bornant 5 le compléter dans les parties 
qui pouvaient avoir besoin de développements. 

Une circonstance aussi singulière dans la vie d'un grand 
homme est de nature à exciter l'attention. Cependant elle 
semble avoir échappé à Fontenelle lorsqu'il prononça l'éloge 
de .\ewton devant l'Académie des sciences qui avait choisi le 
géotnètie anglais, eu 1G99, pour l'un de ses associés étran- 
gers. Mais elle frappa vivement un savant illustre qui, après 
Kontenelle, est le seul auteur français d'une notice sur Newton. 
Chargé de la rédaction de cette notice pour la Biographie 
universelle , M. liiot soupçonna que l'étrange interru|)lion 
surviMioe dans les travaux do Newton pouvait tenir à inie al- 
tération des facultés mentales, suite du chagrin vicjleiil que 
lui avait causé la perte fortuite de manuscrits précieux. Ce 
fait, si di'plorable, de l'anéanlissemeiil |)r('sque complet d'une 
(les plus sublimes inli'Iligences (pii aienl honoré l'espèce hu- 
maine, ce fait ignoré jusqu'alors, confirmé aux yeux de 
M. r.iot par beaucoup d'inductions, fut bientôt complélement 
démontré par une note manuscrite d'IIuygens, retrouvée par 
M. Van Swinden, et communiquée à M. lîiot. « On trouve, 
dit M. Van Swinden , dans les manuscrits du célèbre 
iluygens un petit in-folio, qui fait ime espèce de journal 
dans li-qucl Iluygens avait coutume de noter dilférentes 
choses; il est coté ç n° 8 dans le catalogue de la bibliolbèquc 
de l.eyde, p. 112. Voici ce que j'y ai trouvé écrit de la 
propre main de Iluygens, qui m'est parfaitement connue par 
le nombre de ses manuscrits et de ses lettres autographes 
que j'ai eu l'occasion de lire. « Le 29 mai 109/i, M. Colm, 
écossais, m'a raconté que l'illustre M. Newton est tombé, il ! 
y a dix-huit mois, en démence, soit par suite d'un trop 
grand excès de travail, soit par la douleur qu'il a eue d'avoir ] 
\a consumer par un incendie son laboratoire de chiniie et 



plusieurs manuscrits imporlanis. M. Culm a ajouté qu'à la 
suite de cet accident, «'étant présenté chez l'archcvè(iiie de 
Cambridge, ot ayant tenu des discours qui montraient l'alié- 
nation de son esprit, ses amis se sont emparés de lui, ont 
entrepris sa cure, et l'ayant tenu renfermé dans son appar- 
tement, lui ont administré, bon gré, mal gré, des remèdes au 
moyen desquels il a recouvré la santé; de sorte qu'en ce mo- 
ment il rciiommeiice à comprendre son livre lies principes, n 

Il existe à Cambridge un journal manuscrit écrit par un 
certain Aljrahamde la l'ryme, qui était élève de l'université 
pendant tpie Newton avait le giade de Fellotc au collège 
de la Trinité. Voici mie note qui en est extraite: 

<i 1092. février 3. .le dois lar-oiiler ce que j'ai entendu 
aujourd'hui. Il y a iri \\n M. Newton , fellow du collège de 
la Trinité, que j'ai vu souvent, et qui est très renommé pour 
son savoir, étant un très-excellent mathématicien, physicien, 
théologien, etc., etc. De tous les livres qu'il a jamais écrits, 
il y en avait im sur la lumière et les couleurs, fondé des 
milliers d'expériences qu'il avait été vingt ans îi faire, et qui 
lui coûtaient bien des cnlaines de livres sterling. Cet ou- 
vrage qu'il prisait tant, et dont on faisait tant de discours, à 
eu le malheur de périr, et li'élre enlièretnenl perdu, jii^:e- 
lueiit lorsque le savant auteur allait y mettre la dernière 
main. Cela arriva de la manière suivante: Dans une matinée 
d'hiver, M. Newion laissa cet ouvrage sur la table de son 
cabinet, parmi d'autres papiers, pendant qu'il allait i'i la 
chapelle. La bougie, que malheureusement il avait laissée là 
aussi sans l'éteindre, alluma, on ne sait comment, quelques 
papiers , ti'où le feu gagnant le susdit livre le consuma en- 
tièrement avec d'anlres écrits précieux; et, ce (|iii est tout à 
fait étonnant, il ne fit aucun autre dommage. Mais quand 
M. Newton revint de la chapelle, et vil ce qui était arrivé, 
chacun crut qu'il deviendrait fou. Il en fut si troublé qu'il 
ne revint pas à lui pendant un mois... ^i 

."^i l'on se rappelle que, jusqu'en 1752, Pannée légale 
anglaise commençait le 25 mars, et que, par conséquent la 
véritable date de l'écrit cité est 1693, les termes mêmes de 
cet écrit prouvent que l'événement avait dû arriver au 
moins un mois et guère plus de deux mois auparavant. Ci' 
document concorde donc de la manière la plus remarquable 
avec le manuscrit de Iluygens, qui, le 29 mai 169i, fait 
remonter cet événemeiil à l'uviron dix -huit mois aupa- 
ravant. 

Suivant une tradition qui a paru à M. lîiot assez vraisem- 
blable , ce serait un petit chien appelé LHamant qui, en 
rcnver.sant la boitgie allumée sur le bureau, pendant l'absence 
de Newton, aiu-ait été la cause de l'incendie; et dans le pre- 
mier saisissement d'une si giandc perte, Newion se serait 
conlenté de dire : « Oh ! Diamant , Diamant , Itl ne sais pas 
le mal ipie lu m'as fait! i> Mal terrible, en ellét, d'abord 
pour' la science qui a perdu là des matériaux qu'elle ne 
possède peut-être pas tous encore aujoui'd'bui iiiénie ; ensuite 
pour riiominc illustre qui, lliM-hissant bienliH sous le poids 
de sa douleur , ne se releva jamais complètement du coup 
qui lui avait été porté. 

M. Biot, auquel nous empruntons ces curieux détails, a 
réuni, h ce sujet, une quantité de preuves que l'on poln'rait 
trouver surabondantes si, par une aberration singulière, cer- 
tains savants anglais n'avaient pas cru l'honneur de leur 
nation intéressé à repousser tonte possibilité de démence 
dans la vie du grand Newion. Citons quelques-unes de ces 
preuves. 

Dans ses oeuvres imprimées en 1093, Wailis annonce 
qu'il a appris qu'un écrit de Newton sur la reclilication des 
courbes, vient de périr dans les Hainmcs. 

Mais ce qu'il y a de fort curieux, c'est que M. lircwster, cé- 
lèbre par ses travaux siu' l'optique, allègue, pour combattre 
l'opinion de M. Biot, des lettres écrites par Newton en 1693, 
lettres qui prouvent de la manière la plus évidente un dé- 
rangement des facultés mentales. Or la maladie de Newtou 



MAGASIN l'ITTORESQUE. 



It;:j 



ayiiul toiiimencé en <li-ct?ml)ro 1()92 ot s'iUanl proloiigi'c 
assez loiiplciiips pour cpi'il ne rcpi'il l'in!Pllit;oni'P compIMe 
de ses piiiiiipes ipie dix-huit mois pins laid, (■."est-à-dirc 
\ers le milieu de U)9.'i,K's lellrcsapparlionnent précisément 
à l'époque fatale dont il s'agil. Ainsi d'ahord, le 13 septembre 
li)93, Newton écrit à M. l'epys, secrétaire de l'amirauté, dans 
des ternies si singuliers que M. IVpys ne s'y trompe pas, 
l'i, pensant que Newton est devenu fou, s'cnquiert du fait 
avec beaucoup de ménagements. Newton lui-même apprend 
.'i M. Millington, rinlcrmédiaire diargé do celle mission dé- 
licalp, qu'il a écrit une éliaiige lollrc à M. l'epys et qu'il en 
est très inquiet ; qu'il était dans un élat de maladie qui avait 
lorl aiïecié sa tOle, et qui l'avait tenu éveillé depuis cinq 
nuils consécutives ; qu'il demandait pardon en assurant qu'il 
élail irès-lionteux d'avoir élé si brutal... Le docteur lîrewsler 
dll que M. l'epys fut pleinement rassuré par la réponse de 
Millington contenant, en substance, toutes ces choses. « Nous 
croyons, ajoute M. Biot, que peu de lecteurs seront de cet 
avis... » 

Deux lettres adressées à Locke, les lli septembre el 5 oc- 
lohre 1G90, sont du même genre el conduisent aux mêmes 
conclusions. I.ocke, frappé de l'élrangeté de la première, 
répondit pourtant , et sa réponse est empreinle de tous les 
■cnlinients cpie pouvait faire naître l'annonce d'une si triste 
hilualion. Ce l'ut celle réponse qui provoqua la seconde lettre 
lie Newton, ainsi conçue : 

Monsieur, 
Il L'hiver dernier, en donnant trop souvent pri's de mon 
feu, j'ai lini par déranger mes habitudes de sommeil ; et une 
maladie qui, l'été dernier, a élé ici épidémique, a poité ce 
dérangement au point que, lorsque je vous écrivis, je n'avais 
pas eu DUC heure de sommeil depuis une quinzaine entière, 
el pas une minute depuis cinq jours. Je me souviens que je 
vous ai écrit ; mais pour ce que j'ai dit de votre livre, je ne 
m'en .souviens pas. Si vous voulez m'envoyer une copie de 
ce passage, je vous l'expliquerai si je puis. 
1) Je suis votre très humble serviteur, 

Js. Newton. 
)i Cambridge, octobre 5, 1(393. n 

« En voilà assez , en voilà trop sans doute , poursuit 
M. Biot , pour constater ce point d'histoire littéraire. [I n'y 
a pas un de c<-s documents qui ne s'accorde à montrer l'in- 
liirtuné Newion dépouillé de celle sublime intelligence qui 
l'avait élevé au-dessus des autres hommes, et souirrant, dans 
la plus noble partie de lui-même , les communes afflictions. 
On voudrait ici détourner ses regar<ls, cl se borner à méditer 
un tel exejuple de la faiblesse de l'homme... » 

Qu'on niius permette ici quelques réllexions. Newton . 
ilaus lotit le iiHus de ses travaux, parait avoir eu im soin 
tout parliculier de cacher .ses découvertes , tant qu'il n'en 
avait pas lire lui-même toutes les conséquences possibles, 
(.'est ainsi qu'après avoir imaginé, avant 16G5, le calcul des 
fluxions qui lui fournissait des moyens nouveaux pour ré- 
soudre des questions inabordables jusqu'alors, il mit ce 
trésor en réserve. En 1676 seulement, la correspondance de 
I.eibnilz lui avant indiqué que le savant hanovrien possédait 
de son ciilé une analyse semblable , il s'empresse de Irans- 
luetlrc à son rival lui-même un anagranune qui cache le 
l'oiidcment de la sienne. Lcibnilz , au contraire, répondant à 
Newton liî '21 juin 1677, n'emploie ni anagramme ni détours ; 
il expose-simplement cl franchement sa mélhodo, et, moins 
de sept ans après, la publie dans les Actes de Leipzig: plus 
désireux d'enrichir la science d'un instrument nouveau, qui 
devait profiler à d'autres qu'à lui , que de garder pour lui 
seul un secret qui devait lui faire parlager avec Newton une 
inconlestuble .supériorité sur tous leurs rivaux. 

I^ense-t-on mainleiiaiu que les vingt-huit années qui 
b'élaicnt écoulées entre la ilécouvci;e ^iu imKuI des iluxions 



et l'incendie causé par la maladresse du chien, eussent été 
nécessaires pour la mise au jour de résultats impo: lanls, 
autres que ceux qui étaient consignés dans les Principes? 
N'est-il pas probable que, dans ces précieux manuscrits, 
produit de tant de veilles, de si laborieuses rechncbes , de 
tant d'ingénieuses expériences, il y avait bien des découvei les 
.scientifiques parvenues depuis longtemps à maturité, et qu'il 
eilt élé utile de publier plus tc'it ? I,a perle eût-elle été aussi 
grande si Newion eût livré à la publicité, sans craindre 
de l'ournir des armes à ses contemporains, les découvertes 
qui pouvaient en engendrer d'autres? Ce n'est point ainsi 
que procédait notre Descarles, toujours soucieux de prép.uer 
des voies nouvelles à l'espril humain , et comprcriant si bien 
qu'on a plus de droits à la reconnaissance de la pnsléiilé 
lorsqu'on cherche à l'éclairer que lorsipi'oii clierciie à 
l'éblouir d'un trop vif éclat. 

Si ces réflexions étaient fondées, nous trouverions la perte 
funeste qui troubla la raison du grand Newion plus triste 
encore par les causes premières tenant à l'imperfection de 
caractère du savant , que par les effets qui déprimèrent si 
fort la puissance de cet incomparable génie. I.e maliieur qui 
le Irappa n'aurait alors été qu'une juste punilion de l'avarice 
avec laquelle il gardait pour lui scid les trésors de science 
que la nature lui avait départis. Nul n'a le droit d'exploiter 
uniquement à son profit les avantages ou les dons qu'il lient 
de la providence : or le génie est le plus précieux de ces 
avantages, le plus rare de ces dons. 



LA SALLE DES ANCEl'ItES DE TUOUTMÈS III, 

A LA BIBLIOTHÈQUE NATIOXAI.K. 

Thoutmès lit est un des plus illustres pharaons de la dix- 
sepiième dynastie. Son règne, qui commença vers l'an 1700 
av. J.-C, et qui dura trenle-qualrc ans, a laissé des traces 
glorieuses dans toute l'Egypte et la Nubie : sur celte terre si 
riche de souvenirs, son nom s'associe à un grand nombre de 
monuments importanls : Iléliopolis, Coplos, Élélhya, Apollo- 
nopolis, Mcmphis, Ombos el Élépbantine ont tour à tour at- 
tiré l'attention du pharaon , et lui rendent aujoind'liui en 
renommée ce qu'il leur donna jadis en splendeur. 

Bien que les divers é.lilices qu'on trouve répandus en 
Egypte et en Nubie aient tous leur mérite et Icui' perfection, 
l'œuvre la plus célèbre de Thoutmès !II est le Thotilmo- 
séiiim , appendice imporlanl dont il dota le palais superbe 
des anciens rois de Misra'im (1) , autrefois debout au milieu 
des temples fastueux de Tbèbes, aujourd'hui couché dans la 
poussière des décombres de Karnac. 

Le rftoy(i»osf(i(m élail spécialement destiné au culte do- 
mestique et à quelques autres nécessités d'un intérieur royal. 
Outre d'autres parties dont il serait oiseux do faire ici la des- 
cription, on y voyait un vaste promenoir aboulissanl par son 
exirémilé sud à plusieurs petites salles parmi lesquelles se 
trouvait la salle des Ànccires. Ce sanctuaire, long d'environ • 
huit pieds sur autant de large, est décoré de quatre rai»gées 
de bas-reliefs superposés : chaque rangée renferme quinze 
figures assises et de profil, dont huit sont tournées d'un côté 
et sept de l'autre , de manière à se trouver, à chaque extré- 
milé, face à face avec une représentation colossale de Thout- 
mès III, coiffée du clafl , revêtue d'une shantci , et offrant 
à l'auguste assemblée des tables chargées de victuailles et de 
fleurs. 

On sait que les Égyptiens professaient une très-grande vé- 
nération pour les morts. En quittant la vie humaine les rois 
de l'Egypte montaient au rang des dieux, et leur image re- 
cevait les honneurs d'un culte de second ordre dans le tcm- 



(i) Nom que les livres saints donnent à l'F.jypte , et d'm'i eil 
dciivè le mot it7rt.^r, p,ir lequel les Aiabei Jesitjnent le Claire. 



16-4 



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plo de quelque divinili! plus piiissanlc. I/ncte de dévotion 
roj^ale lepréscnlO par la salle dos AncOtiva n'a donc rien dVx- 
Iraordinaii'o , mais il osl caraclérislique. Il semblerait que 
■rhoutii>ts III, uon satisfait de ce souvenir pieux et de cette 
muette adoialion , avait fait élever au milieu de sou oratoire 
basiU'oliltriquc un petit autel de granit rose, et qu'il y dépo- 
sait des olliandes véritables ; car, en faisant des fouilles sous 
l'aire uiéiiic de la salle des Ancêtres, on a trouvé des fra;;- 
meiils (le cette pierre accusant la forme d'un aulul , de fort 
petili; dimension. 

Dire comment le sani'tuaire et le palais sont lombes de leur 
gloire jUMju'i servir de matériaux pour bàlir les salpètriéres 
(le Méliéniet-Ali, serait écrire l'histoire du pays. Us ont eu le 
sort de Tlièbes ; et , sans qu'un tremblement de terre ait 
éteint ses foyers et fait fuir ses habitants, sans que la lave l'ait 
comblée toute vivante comme Ilerculanum et Slabic , sans 
que la cendre des volcans l'ait étouffée comme l'ompéi, 
'l'iièbes , frappée par des causes morales comme par luie 
foudre in\isible, est restée debout longtemps avec ses tem- 
ples, ses palais et ses édilicesde toute espèce, implorant vai- 
nement de SCS dieux détrônés une population, une fune, alin 
(le reprendre son rang parmi les merveilles du monde. 

Il y a un denii-sièclc à peine que la plupart des monu- 
ments de cette ville magnifique pouvaient encore élrc res- 
taurés complétcjiient, ainsi que l'altestc l'ouvrage publié par 
la commission fran(;aise ; mais on serait bien douloureuse- 
ment surpris si , arrivant en figyplc l'esprit plein de l'image 
brillante religieusement conservée par les savants fran(;ais , 
on se trouvait face à face avec la réalité actuelle ! Le Tboiit- 
mobéiimi, comme le reste du palais pharaorien, a élé Iraiis- 




Ij Salle des Anci-Ires, à Karna», 

formé en une sorte de rarrlrre \ lleur de terre ; et si la salle 
(les Ancftres ne s'.-taii polju trouvée i)rotégée par sa mena- 
(;antc arcliilravc qui promeltait d'écraser le profane dévasta- 
teur, ses sculptmes disséminées , brisées , cmporléi-s loin de 
lu , auraient été entièrement i)erdues pour la science , sans 
avoir comme beaucoup d'antres une jilace éternelle dans le 
recueil entrepris par les ordres de lîonaparte. 

Notre première gravure donnera une idée de létat où 
était cetic relique archtîologiquc, et expliquera la crainte très 



fondée que des pierres gigantesques , à peine sotitenues par 
des mius vingt loissécidaires, devaient iiispirer aux Fellahs, 
inaccessibles d'ailleurs, comme on le pense bien, à tout sctt 



^-flflOHïEOâ^è^î^ 



*' î''ytit»»itri»WM»|J 
iiOMiiiitiiitdiiMriri 



S 



LlUiiiiiMuilIlitiiil' 
' HiiiiliiiitliK'MIl' 



'\\V.'.V.V,JV 




l'iirliiiil (le ThouKiiej lit. 

liinrnl (le \Oii('ialiou pour les augiisles débris de la vieille 
Kgypte. 

I.c premier dessin de la salle dos Ancêtres fut publié en 
1825 par M. J. llurlou {li.irrpla hicfO(]h/pliica). Après 
lui, Wilkinson ( lùriracis from ttcceral hieioghjphical 
suhjccl.'f), l'iosellini [Monnutcnli slorici);cl enlin Lepsins 
{Arisiculildcr Wicldifjslen Uikuncicu), en parlèrent cl ac- 
compagnèrent leur description de planches plus ou moins 
exactes; les moins mauvaises sont celles du savant allemand, 
'l'ouïes ces reproductions signalent ime lacune qui tient la 
place d'environ quinze rarloiicbes. M. l'rissc d'Aveimes, ù 
qui nous devons les dessins dojit nous donnons ici l'expli- 




CarlourliC renfermant les noms et prénom» de Tlioutmès III. 

cation , voulant compléter une page aussi intéressante de 
l'histoire égypiicnnf, fit exécuter, en 1838, des fouille» dans 



MAGASIN PITTORESQUE. 



!G; 



nm^ricur et autour de la salle des Ancêtres, et dut se con- 
vaincre, d'aprOs sa propre expérience , de rinulililé de toute 
rcclicrclie subséquente ; néanmoins le monument était encore 
assez beau et assez intéressant pour mériter ratlention du 
monde savant, et le voyageur archéoloRue s'en éloigna bien 
a regreL Plus d'une fois sans douic, il était revcna dans les 



palais de Karnac pour saluer l'oratoire de Thoutmf's , lors- 
qu'en 18/|3 il apprend que Méliémct-Ali a imposé la surface 
entière de l'Kijyple d'un quintal de pierre par feddan : la 
destruction du tabernacle pliaraonien lui paraît imminente , 
et il se décide à l'enlever secrètement. 
L'entreprise n'était pas aussi facile qu'on pourrait le croire ; 




GUSTAVE BARKY. 



Paitie de la Salle des Ancêtre". — Dessin de M. Prisse. 



les murs, privés de leurs épaulements, écrasés par leurs sol- 
lites et une monstrueuse architrave , étaient ébranlés et pa- 
raissaient devoir tomber au premier choc ; d'autre part , les 
pierres , fendillées en tous sens malgré leurs solides agrafes 
de bots, laissaient à peine espérer la possibilité d'un sciage. 
Le temps pressait cependant. Le gouverneur, Sélim-Pacha , 
était absent; mais il devait revenir, et, d'un moment à l'au- 
tre , arrêter une opération qui devait seulement parvenir à 
s'clTecluer à l'aide de précautions infinies. 11 avait fallu d'a- 
bord maçonner des épaulements pour soutenir les parois de 
la salle, et même construire, avec des briques crues, un petit 
talus sur lequel on devait faire glisser des traves de plus de 
quatre mètres de longueur. Quinze Arabes avaient peine à 
remuer ces énormes pierres, et malgré les mesures les plus 
prudentes deux ouvriers furent blessés assez grièvement en 
essayant d'amener jusqu'au sol le pesant plafond de la petite 
salle de Thoulmès IIL La salle étant entièrement découverte, 
on descella les pierres , et le sciage fut exécuté avec adresse 
CI promptitude sous la direction d'un bon tailleur de pierre 
amené du Caire par M. Prisse. 

Les bas-reliefs étaient déposés au fur cl h mesure dans des 



caisses construites à cet elTet sur les lieux mêmes. Vingt-sept 
caisses furent ainsi successivement transportées dans la tenta 
du voyageur. Ce ne fut qu'après de graves difficultés de toute 
naiure qu'il fut possible de faire embarquer ces précieuses 
antiquités. 

Malgré les précautions sans nombre qu'on avait prises pour 
le transport, trois pierres ont été trouvées brisées à l'ouver- 
ture des caisses, et une quatrième était à peu près réduite en 
poudre. Cet accident n'a pas été irréparable , grâce à des 
estampages en carton faits sur les bas-reliefs avant de com- 
mencer une série d'opérations fort difficiles. 

A part ce détail , la salle des Ancêtres fut reçue à la Bi- 
bliothèque nationale dans l'état où elle était en sortant du 
Thoutmoséium ; et l'éclat des peintures eût fait encore l'ad- 
miration des archéologues après trente-cinq siècles d'exis- 
tence , si les caisses mal refermées n'étaient restées pen- 
dant tout un hiver dans la cour de la bibliothèque exposées 
aux injures du climat de l'Occident. Il eu est résulté une 
altération déplorable : ce que trois mille ans de soleil et 
de poussière n'avaient point fait , six mois de pluie et de 
neige l'ont commencé a>ec tau t de vigueur, qu'un sccoiid 



16U 



MAGASliN l'ITTUHESQUK. 



hiver auiail laissé les bas - ivliofs i-nlic'ioim'iil ilccoloi<!s. 

l,a salle des Aiict^ies tl« Tli<>iitm;s III a iStc u-sUiilic.! sous 
la direction el d'après les plans do M. Prisse, sauf une porte 
du pur style égyptien de l'époque, qu'il avait fait placer, et à 
lacpiell.' on a suljslilué un Kiand vitrawe qui d.'tiuit l'iiar- 
uiouie de lenseuible, i^t\ éclairant tous ks l)as-reliers d'une 
Uniiitro trop éyale cl trop vive, ol eu ôtant .'i celle pellle re- 
traite son aspect silencieux et vénéiv. Ou a remplacé la picue 
réduite en poudre par un estampage colorié, et oji a condilé 
la lacune signalée déjA en 18'J5 par un léger trait au lougi; 
dans le genre égyptien. 

La salle des Ancêtres contient la r.préscnlalion de soixante 
rois avec leurs noms et leurs préinmis. 

Nous avons lieu de croire que tous ces rois forment , non 
point des dynasties régulicres et complètes, mais une succes- 
sion de princes distingués par riioiitmès lil dans les dix-sept 
premières dynasties de Tlièbes et dans d'autres restées iu- 
ronnues jusqu'à ce jour; choix arhiliairemenl fait peut-être 
par le pharaon, ou d'après certains principes dont nous n'a- 
xons pas connaissance. Celle conviction ressort nécessaire- 
ment de la comparaison faite entre l'ordre de la salle des 
Ancêtres et celui de la table d'Abydos et des deux tableaux 
(11- famille d'Anmunopli I"'. On sait <iuc la table d'Abydos, 
dressée par ordre de l'.amsès le C.rand, représente la dynastie 
dans l'ordre de la succession au trône : or, les cartouches de 
la salle des Ancêtres sont U'iu d'olbir une concordance par- 
faite avec ceux de la table d'Abydos , bien qu'on y letrouve 
fréquemment les mêmes noms. 

Kn commenc;ant par le bas, le premier carloucbe à gauche 
renferme le prénom d'Osoriasen on losorlasen 1", le plus 
célèbre des pharaons de la dix-septième dynastie. Viennent 
ensuite d'autres prénoms de la nu'ine dynastie ou des dyuas- 
lies antérieures ; mais aucun n'est précisément le même que 
celui domié par Manétlion. 

Une antre particularité de ce tableau historique est le mé- 
lange des noms et des prénoms, mélange d'autant plus em- 
barrassant qu'on ne peut y voir ni négligence ni manque de 
savoir • il y a dans tous les textes de l'époque pharaonique un 
esprit d'ordre et de clarté incompatible avec cette supposi- 
tion : il faut donc absolument reconiiailre dans celle interpo- 
^lliou rintenlion d'établir une disliintion dont le sens nous 
érhappe. 

Ta partie droite du tableau repri'si'nte luie suite de rois 
nimplélement inconnus , à l'exception d'un petit nombre de 
noms trouvés çù et là sur des scarabi'es, sur des vases ou sur 
tout antre objet sculpté. La salle des Ancêtres est le premier 
uionumeut où nous les possédions réunis. Oudqi'cs archéo- 
logui's , auxquels le petit .sanctuaire de l'boutmès III n'était 
point connu, ont cherché à classer ces anciens pharaons dans 
1,1 vingt-cinquième dynastie. Ce seul fait peut donner une 
idée de l'importance du documiiil mouumental acquis à la 
Irance par M. l'risse. 

. Nous donnons dans notre seconde gravure un portjait de 
'.llioulmès m. La physionomie est noble; les traits sont 
corrcct.s. te front est élevé, le nez légèrement aquilin et fmc- 
mcul dessiné , les lèvres plutôt minces qu'épaisses , et dans 
celte tête lieu n'accuse les traces des alliances éthiopiennes 
contractées par plusieurs des ancê,lres directs de ce roi. Une 
ligure aussi intelligenle, aussi douce, s'accorde parfailemenl 
avec l'histoire de ■Ihoutmès III , ([ui lit de gramies choses 
l)endant sou règiuî , éleva des monniueiUs , conquit des na- 
tions, 1 1 ne rrnnril pas chaque pierre de son propre éloge , 
ainsi que l'avaient fait .Ménéiibtiiali l", l'.amsès II et llamsès 
Méiaraon. i.c choix des appell.dionsqui lui furent appliquées 
forme à lui seul un magnifique éloge , car son prénom le 
plus ordinaire est le titre de Dieiifaileiir du monde. 

Notre troisième gravure est un cartouche renfermant les 
noms et prénoms de Thoutmès III. 

La quatrième gravure représente lui des côtés de la salle 
des Ancêtres et la moitié de la parlie qui fait face h l'enlrée. 



l.'.iriisie égyptien n'a évidemment pas cherché à dessiner un 
porirail de cbaque roi ; Thoutmès III seul est représenté avec- 
quelque soin, cl saligure reproduit assez bien les linéaments 
des autres portralls do ce priiice. M. Prisse tradnil ainsi les 
signes hiéroglyphi(|ues sculptés au-dessus de la tête et fOUS 
la main de Thoutmès: « Le dieu bienfaisant, llemensu (So- 
II leil slabililcur du monde), dispensateur de \ic slalile , 
" liuissanle et heureuse comme l'bré (le Soleil), fait de so- 
)i lennclles olfrandes aux rois de la Haute et de, la lUsse- 
I) l'.gyple. Il C'est une formule consacrée pour les ofl'randes. 



.Si les hipoiis connaissaient l'avantage de la m rlii, ils 
seraient honnéles gens par friponnerie. 

l■'rlA^lvl,l.^. 



lies V ALIX IIS DU OlîIiNZiftMK SIKOLK. 

l.e nom de taudoU est un nom de triste mémoire; il 
ra)ipelle ces hérétiques discipk's dn Lyonnais l'iejro Valdo, 
ci's populations séparées de l'église chrétienne, qui , déci- 
mi'cs au commencemcnl du treizième siècle . se retirèrent 
au fond des vallées des Alpes, et furent de nouveau pour- 
suivies pendant le règne de François I". La dénomination de 
vaudois s'applique en outre , dans le quinzième siècle, aux 
membres d'une secte particulière qui fut pecséculée, pro- 
scrite comme celle des pauvres de Lyon. Les idées des sec- 
taires, que l'on ne peut raltarher que par quelques points aux 
idées des anciens vandois, paraissent être à peu près exclu- 
sivement la croyance au pouvoir prépondérant dn démon, à la 
domination de .Satan sur les hommes et sur la nature , leurs 
pratiques, d'après le témoignage des écrivains conleinporaius 
et les aveux mêmes des personnes accusées de vanderic , 
sont un culte bizarre rendu par eux au diable, (pii leur ac- 
corde en retour d'éminentes faveurs , et leur dc'lèguc une 
partie de sa puissance. 

Les vaudois du quinzième .siècle tuent et mangent les petits 
enfants, font des serpents, soulèvent les tempêtes, dévastent 
i leur gi'é les campagnes, délrnisont les récolles, jellent des 
sorts sur les hommes et sur les objets qui leur aiiparliennent ; 
ils se rendent ft travers les airs, sur un b:1lon on sur un b;ilni. 



VamloLsf , d'inHts uih: nniii.iliiie 
d'un uiniiiiscrit dir " r.Kaii)|>îon 
des d.iini's , n (|iii fut exécitlc 
eu iA>f , ri (|iii e>l coii«ci\e à 
ta Bd)li(ilhcqiir luilinnale. 



à une assemblée que l'on nomme incxclc ou sabhat. Dans 
le lieu de réunion sont dressées des tables couvertes de vins 
et de viandes; le diable préside sous forme d'homme, et 
plus souvent de bouc, de chien, de mouton, de singe. Les 
vauiloislui renilent, comme à leur maître, un hommagcdé- 
goùtaiil , blasphèment Dieu et la 'l'rinilé, crachent sui' la croix 
de' .Ii'sus et maudiss<'nt la Vierge Marie. 

Il suHit d'avoir lu ou eulemlu conter une de ces naïves 
histoires de sorciers auxquelles tant de gens croyaient encore 
à (les époques rapprochées de nous, pour se convaincre de 
l'analogie qu'il y a entre les sorciers proprement dits et les 
vaudois. De plus, dans divers documents anciens, le mot de 
vaudois est accolé h celui de faiclurier, qui veut dire tqul i 
la fois hérétique, encliantcnr, fascinatenr, devin et .sorcier. 

Les vaudois-sorciers apparaissent dans les documenls bis- 




M AG A S 1 1\ Pt TTO R RSQ U E. 



167 



liirifiiies diirant h prcmirre ninilii'' du (iiiinzit'Tnc siiclo. En 
l.'i3(), sur lo bruit ([iip los onviions de lîoriie Pt dp I.aiis.iiiiie 
rcsoi'^paicnl dp gpiis .soiiiins an dialilp , qui arromplissaipiu 
pour plaire à knir iiwîtrp iiifpnial toute sortp de forfaits Pt 
iiiangpaipnl Icuis propres enfants, l'autorité se livra à d"ac- 
livcs recliei-chcs. l'iprre , juge i Bollingen , pI l'inquisiteur 
i;ui|p , souniirpiit une centaine de malheureux au\ tortures 
du elievalel, Pt en firent pt'rir un nomlirc considérable par la 
llaniine des hilrhers. Dans une bullp du papp rii;j;pnc IV, 
(lonnôe à Florencp le iO avril 1439 contre cpux qui tpnaipnt le 
concile de l'.àlp, le pontifp s'indisnp au sujpt de>i sorciers, 
frangulcf.siragancs ou vandoit:, qui inlVslPiU les provinces 
de son coinpplilenr Amedée Vlll, duc de Savoie. Un autre 
document, le poënie intitule k Champion des daines, com- 
posé en liûO par maître Martin Lefranc, pr(5vôt de l'église 
de Lausanne , contient une longue discussion entre deux 
personnages, le Champion et VAdeersaire, sur les vau- 
doiscs ou faicliirières. On voit aussi des vaudoises ii Pro- 
vins (li5'2), PU ^ormandip, en ilourgogne. à Abbeville, à 
Amipns,et surtout à Arras. Leur nombcp iiP peut être appré- 
cié , même d'une manière approximative. Une femme arrétép 
à Provins déclare que la secte vaudoise à laquelh' elle appar- 
tient comprend, tant en iM'ance qu'en ISourgoguP. cinquante 
à .soixante membres. D'autre part , les inquisiteurs , qui 
poursuivent l'hérésie, soutiennent qu'un tiers de la chrétienté 
Pt plus parlageles erreurs vaudoises, que des ecclésiastiques, 
desévèques, des cardinaux sont infectés de vauderie. Pans 
le Champion des dames, que nous venons de citer, le per- 
sonnage qin joue le rôle d'adversaire du beau spnp , dit pn 
parlant de.s vaudoises : 

V'r.Tv P'.t 

Que les vieilles, ne deux, ne li-ois, 
Ne vingt, mais pin* de trois milliers, ■ 
Vont eiisernlile en anicuns desirois 
Teoir leurs dyahies familiers. 

Quoi qu'il en soit , l'hérésie des vaudois éveilla chez (pielques 
membres du clergé catholique de violentes appréhensions. 
(Jn déclarait la secte vaudoise abominable , infernale , dan- 
gereuse pour la religion et pour la société, » pire que l'idolà- 
Irie des païens, que le péché d'hérésie et que l'inlidélilé des 
Sarrasins. » On commença des informations. La ville d'Arras, 
placée alors sous 1p gouvernement du duc de Bourgogne, 
fut bientôt le principal théâtre de la perséculion. 

Le drame lamentable , qui s'ouvre pn l'anni'e l'i.')!) dans 
cette ville, serait trop long à reproduire ici. On en trouve 
les détails dans le chroniqueur .lacipies nuclercq. Les bû- 
chers s'allumèrent à phisieurs reprises ; on bri'da un pauvre 
vieillard, peintre et poêle, appelé Jean Lavitle , et qu'on 
smnomniait Vnbbé de peu de sens : on bn'da des femmes qui, 
au moment de la mori , prolesterent qu'elles n.'étaipnt jamais 
alléps au sabbat. Jean l'aulconniiT, évêqup ?» parlibfis de 
Beyroulli, disait que lous (»ux qui avaient été à la vaUiierie 
et l'avaient confessé devaient mourir; que ceux qui étaient 
accusés par des vaudois devaient èlre considérés comme 
vaudois, pourvu que quatre témoins se prononçassent contre 
eux. H ajoutait qu'aucune personne, fût-ce père, mère, frère 
ou enfant, ne devait aider ou secourir les gens soupçonnés 
du crime de vauderie , à peine d'être eile-mcnie traitée 
comme vaudoise. On cnnuueuca à murmurer contre les 
perséculpius d'Arras. Quelques personnes, encore retenues 
eu prison, ou leurs parents, protestprpnt contre les procé- 
dures relatives ,'i la vauderie : le parlement de l'aris évoqua 
l'alfaire, et mit en cause les vicaires dp l'évpquppl les autrei' 
juges des vaudois. Les accusés qui étaient encore dans les 
cachots furent déclarés innocents et élargis, et plus tard un 
arrêt du parlement condamna les mendjres du tribunal in- 
quisitorial d'Arras, et le duc de Bourgogne qui l'avait ap- 
prouvé , h des peines pécuniaires envers les victimes ou 
envers leurs familles. Quand cet anét fui rendu, le QO mai 



1.'|91, trente ans s'étaient écoulés depins la nnut de Jean 
LaviitP. ei la plupart de ses juges avaient cessé de vivre. 



ANTIBES , 

Dtiiai'ternenl du V'^n 



La piMSsance des Maiseillais sur terre se développa irbs- 
lentemeni , surtout du côté de l'Italie. Jusqu'à l'arrivée des 
Romains, ils trouvèrent dans leurs rapports avec les Ligors 
cette répugnance et cette opposition avec lesquelles ils avalent 
été accueillis lors de leur arrivée en Ciaule. Cliacun de leurs 
établissements ('lait plutôt la preuve d'un succès matériel que 
celle d'un progrès moral. Après avoii' fondé Kar.<il;i (Cassis), 
Kilharisla, l.i ville de la Ilarpi' (c.eyrpste), Olbia, l'Heu- 
reuse (Éoubo), près de laquelle s'élevait Wirhe, la citadelle, 
nommée plus lard Hyéron, le .Sancluairp (llyèrPs), ils éta- 
blirent. fiOO stades (115 kilomèlres)'plus loin, Aniipolis, la 
Sentinelle, qui (il pressentir l'apparition de Nikaia, la ville 
de la Victoire, Nice, témoignage d'un de leurs plus éclatants 
combats avec les indigènes. 

Le nouvel établissement était d'ailleurs admirablement 
placé sous tous les rapports. La côte, apjès avoir dessiné sur 
les eaux de la mer le profil le plus capricieux , s'arrèle tout 
à coup et monte en s'arrondissant vers le nord , de manière 
à figurer un vaste amphithéâtre que la vallée du Var coupe 
en deux , et qui a pour limite au loin les derniers inonion- 
toires des grandes Alpes. A l'origine même de sondévelop- 
penipnl s'avance unp sorte de petite presqu'île (|ui a pour 
pendant, un peu plus loin, un autre cap près duquel surgit 
au-dessus des Ilots un rocher; l'ensemble forme un port 
naturel assez C(unmode. Ce fut là que s'établirent les facteurs 
envoyés de Massilia , el l'activité de leurs relations prouva 
bientôt que lems prévisions étaient justes. Antipolis fut en- 
tourée de murailles, el au-dessus de ses édifices s'éleva le 
temple de Diane, (lui. placé sur tin roc, dominait im horizon 
lointain. 

Rome ne vit tout d'abord dans la colonie giecque que la 
force de sa situation, et elle en lit une place d'armes. Par la 
suite on en agrandit l'enceinte, on l'embellit de quelques- 
unes des grandes constructions propres au génie romain , 
telles qu'un cirque et un aqueduc, encore bien conservé, 
amenant les eaux de la soiu'ce de I''on\ieille. Centre d'un com- 
meri;e actif, elle rivalisa p<'ndant plusieurs siècles avec Us 
villes voisines; l'heure de la décadence sonna enfin pour elle 
comme pour tant d'autres cités plus importantes. Dévastée 
par les Barbares qui ravagèrent aux cinquième el sixième 
siècles l'Europe occidentale, par les Sarrasins cl Ips pirates 
du Nord, elle vit disparaîlrp avec son ancienne prospérité 
presque toute sa popidation. 

Toutefois il est de ces positions douées par la nature d'avan- 
tages tels, qu'elles restent sans cesse ce qu'on les a jugées 
tout d'abord: Antibes est de ce uond)re. fiançois l'^'" cimi- 
mença à y élever des fortifications qui fineni continuées par 
Henri IV, et augmentées sous Louis .M\ : aussi put-elle 
résister au siège qu'en firent les Impériaux en i7ù7. Ils la 
bombaîdèrent pendant trois jours ; la tranchée était même 
ouverte en deux endroits lorsque rapproclie du maréchal 
de Belle-Ile leur fit repasser le Var avec précipitation. Plus 
tard encore, le titre de bonne ville et ime colonne érigée au 
milieu de la grande place, rappellent la belle défense qu'elle 
fil contre l'armée autrichienne en ISlfi. Aujourd'hui, c'est 
me place de guerre de tioisièinc classe. Le côté de la mer 
-.s! inattaquable ; un fort, dit le Fort carré, tlanqué de quatre 
bastions, s'élève sur l'ilot rocbenxoùMassilie et liome avaient 
aussi assis une partie de lem' force. 

A travers les siècles qui se sont écoulés depuis sa fondation, 
Amibes, bien qu'ayant éprouvé de grands changements, a 
conservé des témoignages de son ancien état et comme un 
air antique. Sur l'emplacement du templede Diane s'est élevtie 



icn 



MAGASIN l'ITTORESQlIK. 



l'église paroissiale ; le cirque n"a laissé qiio des Irnces à peine 
rcconnaissablcs ; mais l'aqiiediic roiiiairi rapp""^'^'""'"' ''"- 
core , el son port ressenil)le à une anliciiie naiiinai'liie , ce 
qu'il iloil à la ligne d'arcailes qui en ceint le quai et en su|)- 
iwrtc le mole. On y rcnianiue aussi deux belles tours car- 
re'es : l'une faisant partie du eliàteau où demeure le com- 
mandant , et l'autre attenant à l't'filisc. l'arnii les pierres dont 
elles sont conslruites , on on dlslini;u(! i)lusieurs qui ont évi- 
demment apivutenu à de plus anciens édifices : telle CM 
celle qui pnrti' celle élranjc inscriplion laliiie: 

I). M. 

Fiieri Si'|ilfiilrio- 

iiis annor. \ii (|iii 

Aiilq>»li jii llii'.'ilrii 

liuiiiu s:dl:ivil fl pl.i- 

rnil. 

• A"\ niânes Je l'enfant Seplontriim, à(;é Je ddii/c ans, qui 
n païul di'U\ joins au tlieàtre d'Aiililies, dansa cl (liiil. « 

Ce pauvre enfant , a dit M. Mielielel , est iMdemrneat un 
de. ces esclaves (pie l'on élevait pour les louer à graïul prix 
aux entrepreneurs de speelacles, et qui |)érissaient vielinies 
(l'une éducation Ijarbare. .le no connais rien de plus tragique 



que celte inscriplion dans sa brièveté , rien qui fasse mieux 
sentir la dureté <lu monde romain. « ... l'arul deux jours au 
" tbéàlre d'Aiitibos, dansa et plut. " l'as un regret ! N'est-ce 
pas l.'i , en effet , une destinée bien remplie 7 Nulle mention 
de parents ; l'esclave élait sans famille. C'est encore ime sin- 
gidarilé qu'on lui ail élevé un tombeau. Mais les l'.duiains en 
élevaient souvent à leurs joujoux brisés : Néron bàlit un mo- 
nument " aux màncs d'un vase de cristal. » 

.'^i l'on voit en l''rance d'autres antiquités plus considérables 
el plus importantes, on u'y voit point de tom' romaine et de 
fr,i;;nients de fortification mieux conservés. 

Ii'aprés le dernier recensement (18/|G), la coimuune 
(l'Aiitibes compte près de G 000 âmes ; la ville même en a 
Il 500 , cbilfrc qui indique une au;;menlaIion très-notable 
depids cinquanic ans. Son territoire est presque enlière- 
iiienl couvert de jardins , de vignes et de vergers. Les oli- 
viers y sont très-beaux, les figues délicieuses el préférables 
môme à celles de Tirasse ; le tabac y est d'une bonne qualité, 
el on y cultive , pour la préparation des parfumciies el des 
eaux de senteurs , les orangers, les jasmins d'Espagne, les 
tubéreuses, les roses et tnie mullitudc d'autres fleurs odo- 
rantes, l'ionie faisait grand cas de la saunnue de tbon d'An- 
lipob's, moins cependant, selon Martial, qui; de celle de 




Vue d'Antibes, par M. Morel l'alio. 



maquereau. Aujourd'hui les anchois et les huiles d'.Vniibes 
sont estimés; la ville exporli' en outre du poisson .salé, des 
vins, des olives, des cédrats et des Iruils. Iji général, les co- 
mestibles y sont exccllenls, abondanls et à un prix modéré. 
La fabrication de petites élolTes et de bas, occupe ceux 
des habitants qui ne sont pas livrés à l'apprèl des fruits 
el des autres productions du sol. Le mouvement du port 
était, il y a peu de temps, de .'i à k 500 lonneatix; oO navires 
étrangers, el 70 bâtiments nationaux le fréquentent annuel- 
lement. 11 ne peut en admettre d'ailleuis qu'un petit nombre 
à la fois, et chaque jour malbeurcusejnent les alluvions el les 
sables du Var en ri'iident l'entrée plus étroite. Lu 1831 un 



peiii phare a été placé à la tète du mole 
les approches plus faciles. 



afin d'en rendre 



Les sots ont , dans leur intérêt , accrédité ce biiiit , que 
l'csi)rit court les lUcs. — C'est une erreur. — On ne venait 
pas tant de gens qui se sont promenés toute leur vie sans 
jamais l'avoir rencontré. *J' ^• 



IILRKADX D'ABONNISMENT ET DE VENTE j 

rue Jacob, oO, près de la rue des l'elils-Augusiins. 



Imprimerie de I.. Martisut, rue Jacob, 3o. 



22 



MAGASIN PITTORESQUE. 



169 



ÉTUDES D'ARCHITECTURE EN FRANCE. 

OU NOTIONS IIELATIVES A I-'aCE ET AL STYLE DES MOHDMENTS ÉLEVÉS A DIFFÉRENTES ÉPOQUES DE NOTRE HISTOIRE. 

Vov. l;i Table des dix premières années, el les Taljles de iS.iS il 1847. 

IIAHITATIONS , HOTELS, C II A T E A D X ET JARDINS FRANÇAIS 
AD D I X - S E 1' T 1 i: M E SIÈCLE. 




Vue du cliàteau de Vaux, Ijàli jiai Ll\ ai (ibjj). 



Habitations el Ilôlcls. 

Quelque admiration que l'on professe pour les nombreuses et 
remarquables productions du moyen âge, on ne peut cepen- 
dant se dissimuler l'inhabileté ou, si l'on veut, l'inexpérience 
des constructeurs de celte époque dans la distribution inté- 
rieure des habitations. La société du moyen âge, par sa consti- 
luiion même, s'opposait à ce que l'architecture domestique pilt 
acquérir un grand développement. La nécessité de maintenir 
ies villes dans un état de défense permanent et de les prému- 
nir contre les attaques incessantes du deliors, entraînait l'o- 
bligation de les renfermer dans une enceinte de nun-ailles 
aussi resserrée que possible , qui en liniilait de prime abord 
l'extension. Si l'on imagine en outre l'espace occupé dans ces 
villes par le très-grand nombre des églises et des couvents, 
on concevra facilement combien il restait peu de place pour 
les habitations proprement dites; les bourgeois étaient d'ail- 
leurs portés a se resserrer les uns contre les autres pour se 
prêter un mutuel appui. Chacun était forcé de restreindre son 
logis le plus possible dans un espace exigu ; de ces diverses 
causes naissait l'obligation de cliercber, à l'aide de la super- 
I)Osition, l'espace qu'on ne pouvait obtenir en surface. Puis 
une sorte d'émulation vaniteuse s'ajoutait à cette tendance 
naturelle : les nobles el les seigneurs voulaient que leurs ha- 
bitations s'élevassent au-dessus de celles des simples bour- 
geois; les édifices publics, à leur tour, s'élevaient pour do- 
miner les habitations ; enfin les monuments religieux s'éle- 
vaient encore davantage pour dominer les édilices civils. 
C'est ainsi que l'eniasscnient des constructions et l'étendue 

To.Mh XVI.— Mai i.<ii8. 



restreinte des villes sont la conséquence inévitable des mœurs 
d'une société peu civilisée ; le développement de la civilisa- 
tion se manifeste au contraire par le besoin d'extension et la 
libre jouissance du sol. A partir du dix-septiême siècle, les 
habitations des riches et des nobles, qui avaient été jusque- 
là les plus élevées, deviennent précisément les plus basses ; 
et tandis que c'était autrefois un signe de puissance el de 
noblesse que d'avoir un hùtel dominant les habitations pie - 
béiennes, aujourd'hui l'iiabilation des riches se compose ordi- 
nairemcnt d'un rez-de-chaussée surmonté an plus d'un pre 
mier étage, et souvent même d'un rez-de-chaussée seulement. 
Ce qu'on y recherche avant tout, c'est un vaste plain-pied, de 
l'air el de la lumière. Les habitants de la classe bourgeoise, et 
5 plus forte raison ceux de la classe pauvre, sont encore ré- 
duits à s'entasser les uns au-dessus des autres pour avoir la 
jouissance d'un certain nombre de pièces au même niveau. 
Remarquons d'ailleurs que celte élévation des maisons mo- 
dernes , compensée par quelques avantages, tient à d'autres 
causes que celles que nous avons attribuées aux maisons 
du moyen âge, el que nous aurons bientôt l'occasion d'ap- 
précier. 

Il est donc bien constant que les habitations particulières 
en France , antéricuremenl au dix-septième siècle , étaient 
loin d'olîrir la commodité el l'agrément qu'on est parvenu à 
leur donner depuis , bien que, sous ce rapport , l'art de bâtir 
ail encore beaucoup de progrès à réaliser. 

L'origine des changements dans les habitations françaises 
remonte bien effeclivenicnt à l'époque de la renaissance, 
ainsi que nous avons déjà eu occasion de l'exposer (voyer 



iio 



MAGASIN 14TT()KKSQ11E. 



1862, p. 125). Mais ces premiers cliangeuicnls porttMeiU 
plulût sur l'an proprement ilil, sur le style elle goût dos 
formes architecturales, que sur la ilistribulloii et la Uisposi- 
tiuu au pl.iu. l.ii rcuaisbaiice se ilistintîua suiloul pur l'iiilclli- 
geucc Kl l'habileté avec lesquelles elle sut faire profiter la 
France des améliuratiuiis eiupriiult'es à l'Il.ilie. 'i'oulefuis il 
api)arlcii.iit au dix-sej)tièiiie siècle de déleriniiier dans les 
constructions françaises la munie iransforniatiuii que celle 
qui s'était opérée dans les mœurs et les habitudes de la so- 
ciété. Eu même temps que l'existence devenait plus paisible, 
H élait naturel de chercher à la rendre plus commode et 
plus agréable ; la déliaiice , engendrée (lar une féodalilé 
.brutale et tjrannique, avait fait place à une sécurité dont on 
senlail d'autant mieux le prix ; les rapporls sociaux élaiit 
plus faciles el plus coiuuiuns, on senlit le besoin de se grou- 
per et de se réunir. Ou peut dire , en un mot, qu'au dix- 
Neptii'iiie siècle se rap|)ork' l'avènement de celte sociabilité 
IVaiii;cii:.e qui exerça une si grande iiilluence sur la philoso- 
phie , la littérature et les beaux-arls de notre pays. 

L'iie femme du grand monde, Italienne d'origine, qui dut 
aux charmes de sou esprit et à une iusuucdon réelle l'au- 
torilé (jii'elle exerça sur la société de son temps, inaugura 
vers 1610, avec un grand succès, ces réunions choisies, qui 
ont acquis à l'holel de Hambouillel une écialanle célé- 
brité. 

Cet liôli'l , situé dans la rue Sainl-llonoré , el qu'on ap- 
pel.iil alors l'hôtel l'isani , ne présentait, comme loules les 
aucieniies habitations de ce umps-là, qu'un auiasde hàlimenls 
iriéguliers et mal distribués qui ne répondaient plus aux 
nouveaux besoins d'une société entièreminl régénérée. La 
marquise de Hambouillel, mal s.itisfaile des plans qu'on lui 
proposait, voulut en dresser elle-même, comme pour se faire, 
même sous celle forme , l'interprèle d'une société dont elle 
(levait pour ainsi dire renouveler el rafliner les plaisirs. Ce 
fut pour elle comme une inspiration : un .soir, après y avoir 
bien rêvé , elle se mit à crier : « Vite du papier, j'ai trouvé le 
moyen de faire ce que je voulais, n Sur l'heure, elle en traça le 
dessin ; un le suivit de point en point, u C'est d'elle, ajoute l'alle- 
mant des Héauxqui rapporte celle anecdote, qu'on a appris à 
mettre les escaliers à côté pour a voir une grande suite de cham- 
bres , à exhausser les planchers et à faire les portes hautes 
cl larges, et vis-à-vis les unes des antres. » Sauvai entre à ce 
sujet dans de plus amples détails qui nous paraissent d'autant 
plus intéressants A transcrire (pi'ils émanent d'un contem- 
porain qui a vu ce dont il parle. .Sauvai rapporte donc que 
« Catlierine de Vivone, marquise de Hambouillel , passe pour 
avoir elle-méine fait el donné le dessin de son hôtel; que son 
goût fin et saianl tout eiiseuihlc a découvert à nos archi- 
tectes des agréments , des commodités et des perfections 
ignorées même des anciens, et que depuis ils ont répandus 
dans tous les logis propres et superbes, n Décrivant ensuite 
l'hôtel r.anibouiliet, il s'exprime ainsi : « .Sa cour, ses ailes, 
ses pavillons et sou corps-de-logis ne sont, à la vérité, que 
d'une médiocre grandeur ; mais ils sont proportionnés cl 
ordonnés avec tant d'art riu'ils imposent à l,i vuu el parais- 
sent beaucoup plus grands (ju'ils ne sont cji cflii. (.esl une 
maison de briques relia lissée d'einbrasuri'S, d'à morlisscjuents, 
de chaînes, de corniches , de frises , d'archilravesel de pi- 
lastres de pierre. Quand Arthénice (1) l'entreprit, la brique 
et la pierre étaient l<-s seuls matériaux que l'on employât 
dans les grands bâtiments; ils avaient paru avec tani d'ap- 
plaudissement sur les murailles de la place Dauphiue , de la 
piaie r.uyale, des châteaux de Verueuil , di^ Monceaux , de 
Konlaincbleau el de plusieurs autres éililicvs royaux el pu- 
blics ; la rougeur de la brique , la blaiicbi'ur de la picrie et 
la noirceur de l'ardoise faisaient une nuance de couleur si 
agréable eu ce tcmps-15, qu'on s'en .servait dans tous les 

(i) On se laiipclle que lu nom du baplùuiK di: la marquise de 
lUiDbouillL-l i-lait CalliKrinc , dont Malhcilw composa l'aiia- 
gramiu* Arlliriiira , ronicuc se pir .ini niici \ ii l:i p.irsii'. 



grands palais, cl l'on ne s'est avisé que celle variété les fen- 
dait semblables à des châteaux de cartes que depuis que les 
maisons bourgeoises ont été bâties de celte manière (1). 

» IK' l'entrée cl de tous les endroits de la cour, on découvre 
le jardin qui , occupant presque tout le côté gauche , règne 
le long des api)arlenienls cl rend l'abord de ici hôlel non 
moins gai que surprenanl : de la cour un passe à gauche dans 
une basse-cour assorlie de loules les conimoclili's, el même 
de toutes les supeilluités qui conviennent à une grande mai- 
son ; le corps-de-lugis est accompagné de quatre b.;uK ap- 
parlemenlsdonl le plus considéiable iieul entrer en |)aiallèle 
avec les plus commodes et les plus superbes du royaume. 
On y monte par un escalier consislant en une seule rampe 
large, douce, arrondie en portion de cercle, attaché • à une 
salle claire, grande, qui se déchaige dans \m\i longue suite de 
chauilires el d'anlichambres dont les portes en correspon- 
dance forment une très -belle perpectivc. Ouoiciu'il soit 
orné irajiunibleinents furl riches, je n'en dirai rien néan- 
moins, parce qu'un les renouvelle avec la mode, el iiue je ne 
parle que de choses qui ne changent point. Je remarquerai 
seulemeul que. la chambre bleue, si célèbre dans les oeuvres 
de \ oilure, était parée de son temps d'un ameublement de 
velours bleu rehaussé d'or el d'argent , el que c'était le lieu 
où Arthénice recevait ses visites. SeSvfenclres sans appui, 
qui régnent de haut en bas depuis sou plafond ju^,q;l'i son 
parterre, la rendcnl très-gaie el la laioseiil jouir sans obstacle 
de l'air, de la vue el du plaisir du jardin. 

I) Si iKHis admirons ces cioisées au palais Caiilinal, au pelil 
Luxembourg et dans les maisons de la place Hoyale et de 
l'Ile ftotie- Dame, elles ne sont que <les images et des imi- 
talions de celles de la chambre bleue; c'est à Cléomire (2) 
que les archilectes .sont redevables de ce nouvel embellisse- 
ment. 

» Mais ce n'est pas le seul ornement qu'elle ajotila i l'ar- 
cbilecluie. La rampe de son escalier arrondie en [lorlion de 
cercle, el les portes en enfilade de son appartemenl, oui servi 
de modèles à ces escaliers circulaiies qui ne conduisent que 
jusqu'au premier étage , et à ces longues suites de portes 
qui font les principales beautés de nos châteaux el de nos 
palais, n 

L'hôtel de llaudjouillet, centre de réunion de celle société 
d'élite qui donnait alors le ton à tout l'aris, acquit bientôt une 
grande réputation et dut servir de type, sinon de modèle, 
à plus d'un hôlel construit à cette époque. On prétend que 
la reine Marie de Médicis voulut que Debrosse linl comple 
des innovalions de la marquise, dans la distribulion du 
l)alais qu'elle lil conslruire sur l'emplacemenl de l'holel de 
Luxembourg (voyez 18/|5, p. 76). lîàli oriyinaii'emenl pour le 
cardinal de Uicbelieu , Tliolel du petil Luxembourg fut sans 
doule imité de l'hôtel de Kambouillel, doiil le cardinal avait 
été un habitué ; mais ce bâtiment ne pouvant plus sullire au 
fasti' princier qu'il voulait déployer , Kichelieii le céda à sa 
nièce madame la duchesse d'Aiguillon , dont les salons furent 
rivaux de ceux d'Art hénice. En 1710 et 1711, Anne de Ba- 
vière, veuve (le Henri-Jules de Bourbon, prince de Coudé, fit 
faire à cet hôtel, sous la conduite de BolTrand, des rcp.uations 
et adjuncdons considi'rabes qui le changèrent en un hôlel tout 
ntniveau. Il faut en conclure qu'une habilalion qui , au dix- 
sepiième siècle, pouvait èlre citée comme un modèle, était 
devenue tout à fait insuflisante un siècle plus lard. 

Tout en reconnaissanl l'influence que la marquise de llam- 

(i) Cette ubsei'valiou de S.onal nous Juniie l'explicaliuu de «s 
mol du Saint-Simon , qio disait (|uc l'ancjcn cliàlcau de Ver- 
sailles, bail sous Louis XIII, était un verilable rluileau de carte». 

(a) MaJenioisclle de Scudéry publia sous le nom de sou frère 
un romau eu dix volumes ayant pour litre ; jértainiiif , ou te 
gruitd Cjriis. (x roman , doul les sctues se passent sur les bords 
de l'Iiupluate et dont les diveis peisonnages sont desij;nés sous 
des nouis persans, est uiie allusiou complète i» la société française 
de celle cp.iipie Le septième volume contient une dtsciipliuli du 
p;il lis de (Icomirc, (pii n'était antre (pie l'Iiôtel de Kauibuuilld. 



MAGASIN PITTOUESUUR 



m 



boiiilli'i c'xei'(;a de son leiiips sur la manière de bâlir et de 
dlslri!)iier les liabitalions , il iic faiidrait cependant pas lui 
alliibuor le iiK'rilo d'avoir à elle seule opéré la uausfoi'Mia- 
Uou (|ue suhlt alors l'arcliilecturc domestique eu France. 
Madame de Kauibouillet , qui possédai! au plus baut de^'ré 
ce tact exquis et ce goût délicat qui appartiennent surtout aux 
personnes de son sexe, put bien avoir en grande partie l'iid- 
tiative de ce proj;rès dans l'art ; mais il appartenait à des 
hommes tels que Ducerceau, Debrosse , Meieïeau , Mansart, 
Lemuet, Leinercier, Levau, et